AVANT-COUREURS DE LA TEMPÊTE
ques-uns. C'est ainsi qu'à l'approche des tremblements de terre, certaines créatures éprouvent une angoisse extraordinaire, et leur agitation prophétique ne s'explique pour le grand nombre qu'après l'accident. Nous allons recueillir quelques-unes des prophéties qui annoncèrent la révolution française; non pas, comme on le pense bien, pour donner un aliment à la crédulité, mais pour montrer une fois de plus que cette révolution, loin de venir inopinément, était dès longtemps appelée par les uns, redoutée par les autres, en idée chez tout le monde.
L'idée engendre le fait : cela est d'une telle évidence que l'on pourrait presque déterminer, dans l'œuvre de 1789, la part de chacun des grands penseurs de l'époque précédente. L'influence de deux d'entre eux sur' tout s'y révèle d'une manière triomphante; rien n'est plus vrai que le refrain ironique de cette chanson populaire qui dit de la révolution française : C'est la faute de Voltaire, c'est la faute de Rousseau : leurs écrits avaient été un évangile familier pour la génération qui l'accomplit.
Mais ces deux hommes n'ont pas seulement provoqué, ils ont aussi pronostiqué la transformation que leur philosophie portait dans ses flancs. « Tout ce que je vois jette les semences d'une révolution, » écrivait Voltaire en 1764, « la lumière s'est tellement répandue de proche en proche, qu'on éclatera à la première occasion, et alors ce sera un beau tapage. Les jeunes gens sont heureux : ils verront bien des choses. » — Et Rousseau, deux ans auparavant : « Nous approchons de l'état de crise et du siècle des révolutions. » Puis vient ce commentaire : « Je tiens pour impossible que les grandes monarchies de l'Europe aient encore longtemps à durer; » et Rousseau conseillait aux nobles de faire apprendre un métier à leurs enfants par mesure de précaution. —
« Dansez, messieurs, dansez; vous ferez bientôt une culbute universelle, » leur criait le père de Mirabeau; mais, dans la bouche de ce vieil aristocrate, c'était un cri d'alarme et de détresse. — Quant au roi Louis XV, qui entrevoyait la même perspective à travers son égoïsme grossier, il se contentait de répéter : « Pourvu que cela dure autant que nous! » et la Pompadour ajoutait; « Après nous le déluge. »
Bien des témoignages analogues avaient précédé ceux-là : « La France ne vit plus que par miracle, disait Fénelon; c'est une vieille machine délabrée qui va encore par l'ancien branle qu'on lui a donné, et qui achèvera de se briser au premier choc. » Puis, adressant cet avis aux rois eux-mêmes : « Il viendra une révolution violente, qui, au lieu de modérer simplement l'autorité excessive des souverains, l'abattra sans ressource. »
On pourrait remonter beaucoup plus haut que Fénelon. Le président de Selve, ambassadeur de François lei", proposait déjà une sainte-alliance des rois contre les peuples pour préserver l'Europe d'un dérangement général. — « La révolution est certaine en cet Etat-ci ; il croule par ses fondements, » disait le marquis d'Argenson, un ministre de la guerre. — Et Mme de Châteauroux, une maîtresse de roi : « Il y aura un grand bouleversement si on n'y apporte remède. »
Et Mme de Tencin, dont le salon réunissait la société la plus éclairée de Paris : « A moins que Dieu n'y mette visiblement la main, il est physiquement impossible que l'Etat ne culbute. »
Et Mlle Aïssé, jeune fille plus occupée de son amour que de la politique : « Tout ce qui arrive dans cette monarchie annonce bien sa destruction. » — La moins curieuse de ces prophéties n'est pas celle du chevalier de Folard, le célèbre ingénieur : « Les
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puissances de l'Europe ont de bien mauvaises lorgnettes pour ne pas apercevoir l'orage qui les menace. »
Hommes d'Etat, hommes d'Eglise, hommes de science, femmes du monde, tous vivaient donc depuis longtemps sous l'empire des mêmes pressentiments.
Et quel esprit sensé n'aurait pas, en effet, pr^Lva la chute d'une société telle que nous la peignent les contempor lins?
« La culture des terres est presque abandonnée; les villes et les campagnes se dépeuplent; la France entière n'est plus qu'un grand hôpital désolé et sans
provisions; les magistrats sont avilis » « C'est une
résolution prise de fermer les yeux pour ne pas voir notre état et d'ouvrir la main pour prendre toujours. »
Fénelon parlait ainsi, un siècle avant la révolution. Le duc de Saint-Simon, dans ses Mémoires, emploie presque les mêmes termes : « Le royaume est devenu un hôpital de mourants et de désespérés, à qui on prend tout chaque année en pleine paix. » Et il finit par s'écrier : « Tout bien à faire est impossible. » « Pro^'onde comme la mer, et comme l'enfer toujours béante, » dit une chanson bretonne en parlant de la bourse du roi.
Bossuet, du haut de la chaire, laissait tomber des paroles ég.ilement douloureuses et accusatrices : f Quand je considère les calamités qui nous environnent, la pauvreté, la désolation, le désespoir de tant de familles ruinées, il me semble que de toutes parts s'élève un cri de misère qui devrait nous tendre le coeur. »
« C'est pitié de voir comme le peuple meurt de faim ! » s'écriait dcjà Henri IV. Il est vrai qu'on était au milieu des guerres civiles. Mais ces guerres avaient cesse quand Richelieu disait que le peuple était mangé jusqu'aux os. — Au commencement du xviiie siècle,
Vauban affirmait que, sur dix Français, neuf manquaient de pain ou étaient fort gênés. — Bois-Guillebcit assurait que la plus grande partie était dans l'indigence; et il ajoutait : « La France a aujourd'hui la gangrène. »
La Dime royale et le Détail de la France furent confisqués et mis au pilon; Vauban et Bois-Guillebert terminèrent leur vie en disgrâce, comme Fénelon, dont le Télémaque, classé parmi les mauvais livres, ne put pas être publié sous le règne de Louis XIV; et comme Racine, qui, lui aussi, avait essayé de soulever le voile sinistre, dans un écrit remis à Mme de Maintenon.
Rapprochez de ces témoignages la correspondance où Mme de Sévigné raconte d'un ton léger les horreurs dont elle est spectatrice en Bretagne; les Mémoires du paysan Jamerai Duval, tableau naïf et déchirant des misères de la Champagne, tracé par un homme qui en a ressenti le poids; — et le rapport de cet intendant général de la Normandie, de la riche Normandie, qui montre « les grands chemins couverts de mendiants chassés de chez eux par la faim et la nudité ». — Et celui d'un gouverneur du Dauphiné : « La plus grande partie des habitants n'ont vécu pendant l'hiver que de racines et de glands; et présentement (au mois de mai) on les voit manger l'herbe des prés et l'écorce des arbres. » — Consultez les mémoires adressés au duc de Bourgogne, sur sa demande, par les intendants des provinces, et dont l'analyse remplit huit volumes. — Consultez les révélations du ministre d'Argenson sur le Maine, l'Angoumois, la Touraine, le haut Poitou, le Périgord, l'Orléanais, le Berry, et formez-vous une idée de la détresse qui accablait partout les classes laborieuses : o II est positif qu'il est mort plus de Français de misère depuis deux ans que n'en ont tué toutes les guerres de Louis XIV. »