AVANT-COUHEURS DE LA TEMPÊTE
« Ce m'est une chose toujours nouvelle, de contempler avec quelle férocité les hommes traitent d'autres hommes, » s'écrie un célèbre moraliste (La Bruyère); puis il burine ce portrait du paysan français, qui glace d'épouvante :
« On voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus dans les campagnes, noirs, livides et tout brûlés de soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible. Ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine; et en effet, ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines. Ils épargnent aux autres hommes la peine de labourer, de semer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer du pain qu'ils ont semé. »
Cette dernière phrase, échappée au cœur généreux de l'écrivain, est une amère censure des institutions sociales elles-mêmes. Telle ne devait pas être pourtant l'intention de La Bruyère, précepteur des princes de Condé et pourvu d'une charge de trésorier de France. Il croyait ne censurer que les pratiques et les mœurs de son temps.
'Voyons donc quelles étaient ces pratiques. "Vauban les a décrites, "Vauban, un gentilhomme démocrate dans le meilleur sens du mot : « Les peuples sont exposés aux mangeries des traitants, à la taille arbitraire, aux aides et aux douanes, aux friponneries des gabelles et à une foule d'autres droits onéreux, qui donnent lieu à des vexations infinies exercées à tort et à travers sur le tiers et le quart, lesquelles ont mis une infinité de gens à l'hôpital et sur le pavé, et en partie dépeuplé le royaume. »
Les voici décrites aussi par le comte de Boulainvilliers, un aristocrate celui-là, qui ne blâme la monar-
chie absolue que parce qu'elle empiète sur les privilèges des grands seigneurs : « Le peuple apprit par une expérience douloureuse que ces nouveaux magistrats (les intendants du roi) devaient être les instruments immédiats de sa misère, que les vies, les biens des familles, tout serait à leur disposition ; maîtres des enfants jusqu'à les enrôler par force, maîtres des biens jusqu'à ôter la subsistance, maîtres de la vie jusqu'à la prison, au gibet et à la roue. »
Voyons maintenant quelles étaient les moeurs. Saint- Simon, peignant la cour du grand roi, raconte tant d'abominations que le lecteur n'y croirait pas si l'écrit était d'une autre date ou d'une autre plume. Ces crimes, commis sur le théâtre le plus en évidence, et faisant à peine sensation, nous permettent de supposer ce qui se passait au fond des provinces et dans le mystère des nobles manoirs. Mais nous ne sommes pas réduits aux suppositions : les tyrannies exercées par les seigneurs sur le peuple des campagnes étaient poussées si loin qu'en août 1665 une cour de justice extraordinaire dût tenir ses assises en Auvergne, pour en finir avec ces hobereaux qui prolongeaient trop longtemps les us du moyen âge.
Le récit de ces assises, nommées les grands jours^ nous est parvenu, écrit par un futur évèque{Fléchier). Les joyeusetés scandaleuses ou sanglantes s'y entremêlent avec des forfaits si odieux, que le rang des coupables ne put pas les protéger contre la vindicte des lois.
« Il semble que le ciel soit indigné de tout ce qui se passe, écrit M. de Birague en 1710; peut-être qu'à la fin Dieu y mettra la main. »
1710 : le règne de Louis XIV touche à son terme. Pense-t-on que l'état de la France va s'améliorer pendant les orgies de la régence et les turpitudes de Lguis XV? Écoutons :