CARACTÈRE DE L'ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE
sonné, avocats estimés; Lamourette et Claude Fauchet, ecclésiastiques, évêques constitutionnels de leurs départements ; Prieur (de la Côte-d'Or) et les deux frères Carnot, capitaines du génie distingués dans leurs corps; Isnard et Ducos, négociants honorables, tous connus par leur zèle pour les idées nouvelles. Mais, excepté l'académicien Condorcet et le publiciste Brissot, peu d'entre eux avaient eu l'occasion de paraître sur un grand théâtre.
Au côté droit figuraient également des hommes bien notés, mais aucune renommée éminente ; les principaux étaient : Mathieu Dumas, qui avait fait la guerre d'Amérique, Stanislas Girardin, élève de J.-J. Rousseau, Ramond le naturaliste, Pastoret, Vaublanc. C'est, de toutes nos assemblées, celle où l'on a compte le plus de jeunes gens : la moyenne y était de vingt-six ans.
La Constituante n'avait eu besoin de recourir à aucune mesure coercitive pour faire triompher des maximes écrites dans tous les livres et dans toutes les consciences; mais il fallait bien prévoir que l'application de ces maximes blesserait des intérêts nombreux et qu'alors éclaterait l'opposition. Il fallait prévoir surtout un conflit avec l'étranger : quatre-vingt-neuf avait trouvé l'Europe constituée d'après le traité de Westphalie, où les rois étaient intervenus comme propriétaires de leurs Etats. Poser ce nouveau principe, que toute souveraineté réside dans la nation, le poser devant l'Europe, c'était déchirer sa charte fondamentale, c'était déclarer la guerre aux vieilles monarchies, une guerre rationnelle, qui ne pouvait manquer de se traduire en coups de canon.
Cependant la grande Assemblée n'avait pris aucune précaution contre ces éventualités ; elle laissait d'immenses dangers à ses successeurs.
Et ceux-ci ne connaissaient pas le terrain sur lequel ils allaient marcher, et ne se connaissaient pas entre
eux. En présence d'un pouvoir exécutif qui faisait cause commune avec les ennemis de la Révolution, ils avaient pour toute arme une Constitution à l'essai, pleine de lacunes et de dissonances.
Cette Constitution répondait imparfaitement au sentiment révolutionnaire et aux nécessités de la situation, mais elle reposait sur des bases libérales : témoin les répugnances de la cour, des anciens privilégiés et de l'Europe monarchique. Lorsqu'elle fut notitiée aux cabinets étrangers, revêtue de l'adhésion ro^'ale, quelques-uns gardèrent le silence, d'autres firent des réponses évasives ou se bornèrent à des accusés de réception ; Gustave de Suède osa dire qu'il ne regardait pas Louis XVI comme libre de sa volonté ; l'Espagne en fit autant. Louis XVI, en effet, démentait dans sa correspondance particulière ses déclarations oiïïcielles. Nous avons dit ce qu'éîait la Constitution : un acte de défiance ; chacun de ses articles semblait une personnalité dirigée contre le roi. Permis donc à lui de ne pas l'aimer; mais ce qui n'est jamais permis, c'est l'hypocrisfee et le mensonge.
La majorité de l'Assemblée législative, dans la conscience de son mandat, accepta l'héritage qui lui était attribué; et, résolue à mettre sincèrement en pratique la Constitution, elle s'efforça d'abord de la relever dans l'opinion, en entourant le serment qu'elle devait lui prêter d'un appareil quasi religieux : une députation solennelle escorta l'archiviste Camus, portant le nouveau livre de la loi. Les journaux royalistes tournèrent en ridicule cette cérémonie.
Les premiers rapports des députés avec la cour accusèrent un dissentiment profond, une totale incompatibilité d'humeur : affectation de dédain d'une part, de l'autre orgueil froissé. Louis XVI fit faire antichambre à la députation qui venait lui annoncer la constitution légale de l'Assemblée; l'Assemblée ré-
CARACTÈRE DE L'aSSEMBLÉE LÉGISLATIVE i 17
pondit à son impolitesse par un décret qui supprimait les titres de sire et de majesté. Mais, après un acte aussi marqué, elle regretta sa vivacité et rapporta son décret. Louis XVI, venant faire l'ouverture de la session, fut bien accueilli.
Cependant, lorsqu'il s'assit pour parler, les députés s'étant assis également pour l'entendre, son orgueil fut vivement froissé : « Madame, dit-il à la reine en rentrant, vous avez été témoin de mon humiliation. »
A ces premières escarmouches, qui avaient rendu le face à face pénible, succédèrent des conflits plus sérieux. La rupture devint complète et sans retour quand on ne put douter du but que se proposaient les émigrés, ni des intelligences de la cour avec eux : « rendre au royaume son antique et immuable constitution, » disait un manifeste des princes. Sur notre frontière, sur la terre qu'ils appelaient la France extérieure, à Coblentz, se formaient des rassemblements du caractère le plus hostile, ayant des magasins d'armes et faisant des exercices militaires. Ces rassemblements se composaient principalement de gentilshommes, d'ofliciers déserteurs et de jeunes prêtres transformés en soldats. On entretenait des relations avec les départements, on y lançait des émissaires pour provoquer à l'émigration, devenue une mode parmi la noblesse; on envoyait des quenouilles aux traînards pour leur faire honte, et l'on promettait d'anoblir les roturiers qui prendraient part à la croisade monarchique Pis que cela : on suscitait l'étranger contre la patrie, on lui indiquait les points les plus favorables à l'invasion. Châtier à tout prix un peuple rebelle, tel était le mot d'ordre.
L'Assemblée, par un décret, somma le chef des émigrés, Monsieur, comte de Provence, frère du roi (celui qui plus tard fut roi lui-même sous le nom de Louis XVlll), de rentrer en France dans le délai de
deux mois, faute de quoi il perdrait son droit à la régence. Louis XVI ratifia ce vote et écrivit ostensiblement à ses frères pour les exhorter au retour ; ceux-ci déclarèrent sur un ton d'ironie qu'ils le regardaient comme en captivité morale et physique, et qu'ils n'obéiraient pas à son invitation. Quant à la notification de l'Assemblée, ils y répondirent par une injurieuse parodie. Louis XVI leur avait fait dire de se garder d'erreur, de « ne pas croire qu'il préférait le joug de scélérats infâmes au secours de ses proches parents et de ses serviteurs fidèles. »
N'oublions pas cependant, pour compléter le tableau, que ces serviteurs fidèles, qui recevaient les subventions secrètes de la liste civile, et contractaient des emprunts au nom du roi de France, ménageaient peu sa personne royale : ses faiblesses étaient de leur part l'objet de sarcasmes très insolents, et ils méditaient de lui enlever le pouvoir pour le mettre aux mains de la reine.
La discorde, d'ailleurs, régnait dans le camp des émigrés : ceux de la première fournée affectaient un grand dédain pour les nouveaux venus, et de la haine pour ceux qui avaient pris une part quelconque aux réformes constitutionnelles. Outre ces catégories hostiles, la haute et la petite noblesse d'une part, de l'autre les gens de robe et les gens d'épée, vivaient mal ensemble. Ils ne s'accordaient que sur un point : détester la France nouvelle. « C'est la cour de Versailles devenue ambulante, » écrivait Dumouriez. Les listes générales de l'émigration se sont élevées jusqu'à 150 000 noms; mais le chiffre réel semble avoir été d'environ 80000, sur lesquels il faut compter 36000 gens d'Eglise.
Beaucoup de prêtres qui avaient refusé le serment civique étaient restés à l'intérieur pour y exercer une influence nuisible au régime nouveau. Ils y organi-
phemiers démêlés avec la cour 110
saient une résistance systématique aux ordres de l'Assemblée. Des instructions saisies chez plusieurs d'entre eux portaient défense de dire la messe dans les égli« ses constitutionnelles; elles contenaient la recommandation d'inscrire sur des registres secrets les baptêmes, mariages et sépultures des vrais catholiques seulement, toute union contractée par le ministère des assermentés devant être réputée nulle, et les enfants qui en naîtraient voués à la malédiction divine. Une terreur sourde était ainsi exercée sur les consciences timides, et troublait les familles.
Passant de la haine religieuse à la haine politique, les réfractaires inspiraient la désobéissance aux institutions nouvelles; d'accord avec les agents de l'émigration, ils fomentaient la guerre civile. C'est dans les départements de l'Ouest et du Midi que leur action s'exerçait surtout. Après s'être plaint de persécutions imaginaires, ils provoquèrent la Révolution avec une opiniâtreté tellement irritante que les persécutions vinrent
Cette fois pourtant, l'Assemblée se borna à imposer le serment à tous les ecclésiastiques. Les récalcitrants devaient être privés de leurs pensions, et, s'ils ne cessaient d'agiter le pays, on pourrait les éloigner administrativement de leurs domiciles; même les détenir au besoin. Le roi refusa de sanctionner ce décret.
L'Assemblée avait invité Louis XVI à faire des remontrances énergiques aux princes allemands sur le territoire desquels se préparaient des agressions contre la France. Après quinze jours de silence, le roi vint lui-même déclarer qu'il avait réclamé l'intervention de l'empereur d'Allemagne auprès de ces membres du corps germanique, et qu'il proposerait la guerre si sa démarche demeurait sans résultat. Des protestations expressives de sincérité et de dévouement à la Constitution terminèrent sa harangue : a Je
sens profondément, s'écria-t-il, qu'il est beau d'être roi d'un peuple libre. >
Annonce ayant été faite ensuite, par le ministre de la guerre, que cent cinquante mille hommes allaient ftre réunis vers le Rhin, trois armées sous les ordres ilu général Lafayette et des maréchaux Luckner et Rocharabeau, FAssemblée vota un supplément de vingt millions pour préparatifs de guerre.
Mais ces démonstrations ne changèrent rien à l'attitude hostile des émigrés. Lemême ministre (c'était Louis deNarbonne, appuyé des Girondins) vint un jour révéler que dix-neuf cents officiers avaient passé à l'étranger; son collègue de la marine, Bertrand de Molleville, plus intime avec la cour, dissimulait les nombreuses désertions de larmée navale, où dominait la noblesse.
Les émigrés s'enrégimentaient sous les ordres du prince de Condé; le vicomte de Mirabeau, frère du grand orateur, avait formé un corps de six cents hommes, l'armée des noirs; on faisait des tentatives de séduction auprès des commandants de nos places frontières; les Français signalés par leurs opinions révolutionnaires étaient maltraités, et les couleurs nationales insultées.
L'Assemblée perdit enfin patience : le roi et les siens ne furent plus seulement à ses j'eux des adversaires d'opinion, ce furent des ennemis de la patrie; elle profita de ce que la Constitution n'avait pas assujetti à la sanction royale les décrets de mise en accusation, pour lancer un décret de cette espèce contre les frères de Louis XVI, contre le prince de Condé, le vicomte de Mirabeau et quelques autres personnages ; Monsieur fut déclaré déchu de son droit à la régence, le séquestre fut mis sur les biens des transfuges, et la perception de leurs revenus dut être faite au profit de l'Etat, à titre d'indemnité de guerre. Le roi, cette fois, n'osa pas faire opposition.