LE 20 JUIN
la personne de Louis XVI. L'attroupement durait depuis le matin, et l'occupation du château depuis deux heures. Cette tardive intervention de FAssemblce et de la municipalité, toutes deux dominées par les Girondins, a permis qu'on attribuât à ceux-ci l'intention de peser sur le roi, pour obtenir la rentrée de leurs amis au ministère, et la sanction des décrets refusés. Peut-être songeaient-ils à un changement plus complet de gouvernement. Mais l'histoire raconte tant de scènes analogues qui s'expliquent par le seul entraînement des masses populaires, que Ton peut se passer de cette interprétation.
Quoi qu'il en soit, Pétion étant allé le lendemain aux Tuileries pour rassurer le roi sur la tranquillité de Paris, fut reçu par lui très brutalement, insulté même par les fgens du château; et le Directoire du département, dévoué à la cause royaliste, le suspendit de ses fonctions de maire, en même temps que Manuel, procureur syndic de la commune, comme complices de l'émeute. Mais ce fut un échec de plus pour la Cour : l'Assemblée réintégra les deux magistrats.
LafayeUe, au bruit de ces événements, qui te son armée, vient à Paris seul, et se rend à l'Assemblée. Admis à la barre, il se dit l'interprète autorisé de ses soldats. « Au nom de tous les Français qui aiment leur pays, sa liberté, son repos et les lois qu'il s'est données, » il demande « que les instigateurs des violences commises le 20 juin aux Tuileries soient punis comme criminels de lèse-nation; » il demande la destruction « d'une secte qui envahit la souveraineté et tyrannise les citoyens. Les débats publics, dit-il, ne laissent aucun doute sur l'atrocité des projets de ceux qui la dirigent. »
Ces mots prononcés, le général traverse la salle, suivi par des applaudissements.
Tout à coup, Guadet se lève, et s'exprimant avec une éloquente ironie :
« Au moment où la présence de M. de Lafayette à Paris m'a été annoncée, une idée bien consolante est venue s'offrir à moi : ainsi, me suis-je dit, nous n'avons plus d'ennemis extérieurs; ainsi les Autrichiens sont vaincus. Cette illusion n'a pas duré longtemps : nos ennemis sont toujours les mêmes, notre situation extérieure n'a pas changé; et cependant M. de Lafayette est à Paris 1 Quels puissants motifs l'y amènent? Nos troubles intérieurs? Ciaint-il donc que l'Assemblée nationale n'ait pas assez de prévoyance pour les réprimer? Il se constitue l'organe de son armée et des honnêtes gens. Ces honnêtes gens, où sont-ils ? Cette armée, comment a-t-elle pu délibérer sans violer la Constitution ? »
Puis il signale le danger d'attribuer aux généraux le droit de pétition.
Lafayette, mû par un sentiment chevaleresque, dont la cour ne lui savait aucun gré, posait un précédent fatal, bien contraire aux maximes de sa vie : l'intervention du militaire dans la politique.
La cour repoussait tout appui des constitutionnels, de peur qu'ils n'en demandassent la récompense en libertés publiques. Lafayette surtout était tenu en aversion par la reine. Nous avons vu celle-ci lui préférer Pétion comme maire de Paris. Cette fois encore, Lafayette ayant préparé une revue des gardes nationaux, qu'il se proposait de haranguer, elle en fit avertir Pétion, afin qu'il donnât contre-ordre : « mieux vaut périr, dit-elle, que d'être sauvés par Lafayette et les constitutionnels. »
Le général tenta vainement de réunir autour de lui des volontaires pour faire un petit coup d'Etat contre les Jacobins : au premier appel, cent personnes, au second trente. Retourné tristement à son camp, il écrivit à l'Assemblée une nouvelle lettre dans le même esprit que l'autre, sans plus de résultat; le soir même
LA PAmiR EN DANGER Ul
de son départ, on avait brûlé au Palais-Royal un mannequin à son image.
Lafayette, en quittant son armée, n'avait négligé aucune précaution nécessaire à sa sûreté. Mais, pendant son absence, ses lieutenants étaient demeurés dans une attitude expectante, laissant arriver par Coblentz quatre-vingt mille Prussiens, qui n'étaient que l'avantgarde de la coalition européenne. Luckner fit retraite sur Lille et Valenciennes. On cria à la trahison. L'Assemblée, pour briser les instruments dont la contrerévolution aurait pu se servir, décréta le licenciement des états- majors de la Garde nationale de Paris et des autres grandes villes.
C'était le 2 juillet; le 3, Vergniaud prit la parole, et son discours fut un événement, en même temps qu'un modèle d'éloquence politique. Il exposait les dangers de la France et suppliait l'Assemblée de les prévenir par son énergie. Si les soldats de la coalition mettent en péril notre indépendance, disait-il, ce n'est pas que nous manquions de forces à leur opposer; c'est que l'emploi de ces forces est remis à des mains qui ne savent ou ne veulent pas en user dans l'intérêt national. L'orateur dénonçait le renvoi des ministres populaires au moment où l'accord de tous les pouvoirs était indispensable, et il menaçait les nouveaux conseillers de la couronne d'une terrible responsabilité, s'ils persistaient à refuser les décrets de salut proposés par l'Assemblée.
« Mais ce n'est pas tout de jeter les ministres dans l'abîme que leur incurie ou leur malveillance aurait creusé, s'écrie l'orateur; Je veux déchirer le bandeau que l'intrigue et l'adulation ont mis sur les yeux du roi, et lui montrer le terme où ses perfides amis s'efforcent de le conduire.
« C'est au nom du roi que les princes français ont tenté de soulever contre nous toutes les cours de l'Eu-
rope; c'est pour venger la. dignité du roi que s'est conclu le traité de Pilnitz; c'est pour défendre le roi, venir au secours du roi., que le souverain de la Bohême et de la Hongrie nous fait la guerre, et que les émigrés sollicitent des emplois dans son a/mée. Tous les maux qu'on s'efforce d'accumuler sur nos têtes, c'est le nom seul du roi qui en est le prétexte ou la cause.
« Or, je lis dans la Constitution : « Si le roi se met à la tête d'une armée et en dirige les forces contre la nation, ou s'il ne s'oppose pas par un acte formel à une telle entreprise qui s'exécuterait en son nom, il sera censé avoir abdiqué la royauté. »
« Qu'est-ce qu'un acte formel d'opposition ? La raison me dit que c'est une résistance proportionnée au danger. — Si, dans la guerre actuelle, cent mille Autrichiens marchaient vers la Flandre, cent mille Prussiens vers l'Alsace, et si le roi ne leur opposait que dix ou vingt mille hommes, aurait-il fait l'acte formel dont parle la Constitution ? — Si le roi, instruit des mouvements de l'armée prussienne, n'en donnait aucune connaissance à l'Assemblée nationale; si le roi disposait avec lenteur les préparatifs de défense, refusait la formation d'un camp de réserve jugé nécessaire pour arrêter les progrès de l'ennemi; si le roi laissait le commandement d'une armée à un général suspect, et refusait des renforts à celui qui mérite la contiance de la nation, remplirait-il son devoir constitutionnel?»
Aces suppositions frappantes l'orateur en ajoute une nouvelle :
« Et maintenant si le roi, pour toute justification, répondait : j'étais dans mon droit, je ne l'ai point dépassé : la Constitution m'attribue le choix des ministres, la formation et le mouvement des armées, la sanction des décrets législatifs; il n'est émané de moi aucun acte que la Constitution condamne; il n'est donc pas permis de douter de ma fidélité pour elle;
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« Si le roi parlait de son amour pour la Constitution avec une ironie aussi insultante, les Français ne seraient-ils pas en droit de lui répondre :
« O roi, qui sans doute avez cru, avec le tyran Lysandre, que la vérité ne valait pas mieux que le mensonge, et qu'il fallait amuser les hommes par des serments comme on amuse les enfants avec des osselets; qui n'avez feint d'aimer les lois que pour conserver la puissance qui vous servirait à les braver; pensezvous nous abuser aujourd'hui avec d'hypocrites protestations ? Etait-ce nous défendre que d'opposer à l'étranger des forces dont l'infériorité ne laissait pas même d'incertitude sur leur défaite ? Etait-ce nous défendre que de paralyser sans cesse le gouvernement par la désorganisation du ministère ? La Constitution vous laissa-t-elle le choix des ministres pour notre bonheur ou notre ruine ? vous fit-elle chef de l'armée pour notre gloire ou notre honte? vous donna- t-elle le droit de sanction, une liste civile et tant de grandes prérogatives, pour perdre constitutionnellement la Constitution et l'empire ? Non, non ! homme que la générosité des Français n'a pu émouvoir, homme que le seul amour du despotisme a pu toucher, vous ne recueillerez point le fruit de votre parjure. Vous n'êtes plus rien pour cette Constitution que vous avez si indignement violée, pour ce peuple que vous avez si lâchement trahi I »
Bien que le mot de déchéance ne fut pas prononcé dans ce discours, l'allusion était assez claire. Cependant Vergniaud proposa seulement un message au roi, pour l'inviter à prendre les mesures commandées par les circonstances.
Il proposa surtout de déclarer la patrie en danger.
Grave résolution , dont les conséquences légales devaient être la permanence des conseils de département, de district et de commune, celle des fonction-
naires publics, des gardes nationales, de tous les citoyens en état de porter les armes.
L'Assemblée la discuta dans ses comités et en séance générale. Il ne fallait pas qu'elle parût un cri de détresse, mais un appel réfléchi au sentiment patriotique.
Le 11 juillet, au milieu d'un silence profond, le président Aubert Dubayet, debout, d'un accent solennel, que relevait encore sa noble et martiale figure, prononça cette formule : Citoyens! la. patrie est en danger.
Le 22, la même annonce fut faite à la population de Paris, avec un grand appareil : le canon fut tiré d'heure en heure; des officiers municipaux, escortés par des détachements de garde nationale , de cavalerie et d'artillerie, parcoururent la ville, précédés d'huissiers porteurs de bannières et d'une musique qui exécutait les airs nationaux; ces cortèges s'arrêtaient de distance en distance et la lecture était répétée : cérémonie sévère, qui avait pour but de peindre la gravité de la situation sans jeter dans les âmes le trouble et l'effroi. Sur les places publiques s'élevaient des amphithéâtres pour les bureaux d'enrôlement. Il se présenta environ dix mille volontaires à Paris. Des applaudissements chaleureux saluaient les nouveaux engagés. Bientôt les routes furent couvertes de jeunes gens des provinces, partant pour la croisade patriotique, le sac sur le dos et vêtus encore des habits de leurs professions diverses. Ils marchaient en chantant un hymne national, composé à l'armée du Rhin par un officier du génie, nommé Rouget de l'Isle, et qui déjà courait toute la France; cet hymne portait le nom de Marseillaise, parce que les fédérés de Marseille l'avaient adopté pendant leur voyage vers Paris. L'enthousiasme de ce moment fut sérieux et profond.
t Français, les nations vous contemplent, dit l'Assemblée dans sa proclamation; étonnez-les par le ma»