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le centre droit. Quant à la droite proprement dite, muette à l'Assemblée, c'est par la cour qu'elle était représentée. Ces partis inventaient des noms pour se désigner ou pour désigner leurs adversaires : les Girondins se décernaient le titre de patriotes, et traitaient les Jacobins d'enragés ou de factieux, en même temps qu'ils appelaient modérés les Feuillants; ceux-ci qualifiaient d'anarchistes, et les Jacobins qualifiaient d'intrigants tout ce qui n'était pas eux.
Chacun avait ses clubs. L'action des sociétés populaires fut immense au début de la Révolution. Sans ce mélange des hommes, sans la chaleur développée par leur contact, sans l'électricité de la parole, les principes des philosophes et des publicistes seraient restés le patrimoine de lecteurs isolés. Chaque parti avait aussi ses journaux et ses journalistes : au premier rang, ÏAmi du peuple et VAmi du roi, Maratet l'abbé Royou, deux énergumènes en sens opposés; les Révo-^ luttons de Paris, feuille rédigée par Prudhomme, les Annales patriotiques de Carra, le Patriote français de Brissot, le Courrier de Corsas, le Défenseur de la Constitution par Robespierre, représentaient des nuances diverses de l'opinion révolutionnaire.
Et, comme d'usage, les luttes les plus vives s'établissaient entre les nuances les moms radicalement séparées. Les Feuillants avaient beau se rapprocher des royalistes, ils en étaient plus détestés que les Girondins et les Jacobins eux-mêmes ; de leur côté les Jacobins combattaient plus ardemment les Girondins que les royalistes. Leur antagonisme se manifestait en toute occasion : les révolutionnaires célèbrentils une fête en l'honneur des soldats de Châteauvieux, condamnés aux galères pour insubordination? aussitôt les conservateurs en organisent une pour les funérailles de Simonneau, maire d'Etampes, massacré pendant une émeute occasionnée par la cherté des grains : Gaelnot. 8
Fête de la loi, disent-ils par opposition à celle de Châteauvieux, que Ton avait nommée : Fête de la liberté.
Quant à la cour, elle manœuvrait au sein de cette mêlée. Elle entretenait à grands frais (10 000 fr. par jour, dit M. Thiers) un Club national, composé d'hommes déterminés, ayant des armes cachées dans le lieu de leurs séances ; elle payait des motionnaires aux Jacobins, des claqueurs dans les tribunes de l'Assemblée; sa tactique était d'accroître les irritations et de fatiguer la France du régime représentatif, pour lui faire regretter l'ancienne monarchie. Louis XVI suivait cette ligne, en ayant soin de ne pas se mettre en prise, c'était son expression habituelle. Il affectait même de porter dans sa poche le livre de la Constitution, cherchant à tromper tout le monde, ses ministres les premiers : « S'il n'est pas un honnête homme, disait Roland, c'est le plus grand coquin du royaume : on ne dissimule pas comme cela. * Les natures qui manquent d'énergie manquent ordinairement de sincérité.
Malesherbes, en sage ami, lui conseillait une abdication. La reine, plus forte et plus passionnée, ne pouvaitcontenir et cacher son antipathie pour la Révolution ; elle ne voulait rien devoir qu'à la coalition, et pressait ses chefs d'agir activement, ne se faisant d'ailleurs aucun scrupule de trahir à l'ennemi les plans de nos généraux. 0 La meilleure manière de nous servir est de nous tomber sur le corps, » écrivait-elle au ministre de son frère l'empereur d'Allemagne.
Depuis longtemps, les journaux dénonçaient au public, et Gensonné dénonça le 23 mai à l'Assemblée, l'existence d'un comité autrichien, sorte de conseil occulte, auquel on attribuait le projet d'enlever la famille royale et de faire massacrer l'Assemblée.
Autre cause d'inquiétude permanente : l'ancienne
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maison du roi avait été remplacée par une garde constitutionnelle ; mais le nom seul était changé. Cette cohorte, recrutée de jeunes royalistes fanatiques et de spadassins propres à tous les coups de main, parut à l'Assemblée une menace pour les libertés publiques; elle en vota le licenciement, et Louis XVI, sur les instances de Dumouriez, signa le décret; mais le licenciement ne fut qu'apparent : les prétoriens continuèrent à toucher leur solde. Servan, qui avait remplacé de Grave au ministère de la guerre, fervent Girondin, résolut de déjouer les intentions hostiles de la cour : il fit décider par l'Assemblée la formation d'un camp de vingt mille fédérés pour protéger la représentation nationale et Paris.
Quelques jours auparavant, l'Assemblée, à laquelle arrivaient sans cesse des rapports alarmants sur les menées factieuses des prêtres réfractaires, avait pris contre eux une mesure sévère : sur la dénonciation de vingt citoyens actifs et sur l'avis conforme du directoire du district, l'administration départementale pouvait prononcer leur exil du canton dans les vingt-quatre heures, le bannissement hors du département en trois jours, et la déportation hors du royaume dans un mois.
Le roi ajourna, sous divers prétextes, sa sanction à ces deux décrets, résolu d'avance à les repousser. Quand il fit connaître ce refus au conseil des ministres, une scène très vive éclata, et Roland adressa à Louis XVI une lettre énergique, où se trouvent ces mots : « Bientôt le peuple centriste croira apercevoir dans son roi l'ami et le complice des conspirateurs. »
Cette lettre fut un événement : elle jetait une lumière profonde sur ce que l'œil du pays ne faisait qu'entrevoir. Louis XVI congédia brutalement les trois ministres girondins, etl'Assemblée lui répondit aussitôt en déclarant qu'ils emportaient les regrets de la nation.
« Délivrez-moi de ces trois fectieux, » avait dit le roi à un autre de ses ministres, à Dumouriez; et Dumouriez s'était séparé de ses collègues sous condition que les décrets seraient sanctionnés ; mais, trois jours plus tard, le roi refusant de tenir parole, il fut obligé de déposer également son portefeuille, ce qui rétablit sa popularité compromise.
Quelques hommes obscurs, empruntés au parti des Feuillants, composèrent le ministère nouveau; parti démonétisé, Louis XVI ne l'ignorait pas. Mais il ne songeait qu'à gagner du temps. Le roi , d'ailleurs, était tombé dans un anéantissement moral qui dura plusieurs jours, et dont il ne sortit que galvanisé par son entourage.
Tout contribuait à redoubler l'agitation des esprits : la surabondance du papier-monnaie et la rareté du numéraire, qui rendaient les transactions difficiles et favorisaient les manœuvres d'agiotage; une disette •plus apparente que réelle et des bruits d'accaparement; des émeutes locales, suscitées par le clergé réfractaire et par les agents de l'émigration.
Sur ces entrefaites, le 16 juin, le général Lafayette, de son camp retranché de Maubeuge, écrivit à l'Assemblée une lettre dans laquelle il exprimait sa satisfaction du renvoi des ministres girondins, accusant hautement de tous les désordres la faction jacobite. Il invitait les députés à remplacer le règne des clubs par celui de la loi, à faire respecter le pouvoir royal et à porter leur attention sur les besoins de l'armée, protectrice de la patrie.
Cette missive, conçue en termes impératifs, enhardit les réactionnaires; elle souleva, du côté opposé, une tempête d'indignation. « Il est impossible qu'un pareil écrit soit de M. de Lafayette, s'écria Guadet; l'émule de Washington ne voudrait pas imiter le langage tenu par Cromwell, quand la liberté était perdue en Angleterre. »
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Le lendemain, comme pour jeter un défi à l'Assemblée, le nouveau ministère vint lui signifier le veto du roi sur les décrets relatifs aux prêtres agitateurs et au camp des fédérés.
Le peuple de Paris se chargea de répondre à la lettre et au veto.
Le 20 juin, anniversaire de la séance du Jeu de paume, dès le matin, la foule s'ébranle pour célébrer une fête commémorative de ce grand acte et planter un arbre de la liberté. Sur des bannières et sur des banderoles flottantes sont écrits ces mots : La Constitution ou la mort. Santerre, riche brasseur au faubourg Saint-Antoine, commandant de bataillon dans la Garde nationale, se met à la tète du mouvement. La procession, qui se multiplie en route, arrive aux portes de l'Assemblée, demandant à défiler devant elle. La loi s'oppose aux rassemblements de pétitionnaires armes; mais cette loi, souvent enfreinte sous la Constituante, et de son aveu, comment la faire observer aujourd'hui, sans risquer des scènes sanglantes, comme celle du Champ de Mars ? Telles sont les observations de Vergniaud, et il réclame les honneurs de la séance pour les citoyens qui se présentent. Dangereux précédent! Accueillie cette fois par la complaisance des Girondins, la foule tumultueuse retrouvera le même chemin au 9 mars et au 31 mai de Tannée suivante. Les pétitionnaires sont admis; ils donnent lecture d'une adresse fort audacieuse dans son langage, où, tout en protestant de leur respect pour la Constitution, ils se plaignent du désaccord qui existe entre le pouvoir exécutif et l'Assemblée, de l'inaction dans laquelle on laisse les armées; ils sollicitent des mesures rigoureuses contre les ennemis de la Révolution, et proclament le droit de résistance à l'oppression.
La Législative siégeait encore dans la salle du ma-
nège, improvisée pour la Constituante à son arrivée à Paris.
Le palais des Tuileries n'est pas loin. L'attroupement ^e dirige de ce côté; mais sa marche est ralentie par celle du char qui porte Farbre de la liberté, un grand peuplier amené du faubourg et destiné à être dressé devant le palais. Comme personne ne peut avancer ni reculer, ceux qui entourent l'arbre s'amusent à le planter au lieu même où ils se trouvent, dans l'ancien jardin potager des capucins, attenant au manège.
Cependant la tête de la file gagne du terrain; le palais des Tuileries est envahi sans résistance ; une multitude, plus curieuse qu'hostile, parcourt les salons sans se douter qu'elle commet une violation de domicile. On arrive en désordre à la porte du roi; on en brise les panneaux. Le roi appelle à lui quelques gardes nationaux qui l'environnent; il se place sur un siège élevé dans l'embrasure d'une fenêtre et fait ouvrir la porte par un huissier. La salle se remplit aussitôt d'hommes, de femmes et même d'enfants, agglomération étrange d'allure et de costume : plusieurs sont armés, qui d'une pique, d'une hache ou d'un vieux sabre, qui d'une baïonnette ou d'une pointe de fer emmanchée au bout d'un bâton; une pièce de canon, montée à bras, apparaît au milieu de tout ce monde. Beaucoup aussi ne portent que des fleurs ou des rameaux verts. Hurlements, reproches, menaces; mais des cris de joie et de surprise plutôt que de colère. On dit au roi : « Rappelez les ministres patriotes! Sanctionnez les décrets! » Quelqu'un lui présente un bonnet rouge, et il le met sur sa tête : grands applaudissements. On lui passe une bouteille, il boit à la nation : applaudissements nouveaux. Sa fermeté d'ailleurs ne se dément pas ; il ne fait aucune concession.
La foule se dispersa seulement à l'arrivée du maire de Paris, Pétion, et des députés envoyés pour protéger