‹ La révolution françaiseChapitre 29 sur 54 · V. E. de ce que j'apprendrai à ce sujet. Le public trouve · texte numérisé non relu

V. E. de ce que j'apprendrai à ce sujet. Le public trouve

ce voyage fort mauvais ; le Roi en a été fort étonné et

n'a pu s'empêcher de dire au maire de Paris : « Mais,

monsieur, après vos décrets, qu'avez-vous à craindre

de mes tantes ? Et pourquoi vous opposez-vous à leur

départ? » Il paraît que l'on ne s'entend pas bien encore

sur ce mot de Liberté. Les Parisiens, en empêchant ce

voyage, confirment davantage les étrangers et même

les Français dans l'idée qu'ils ont que Louis XVI est

prisonnier aux Tuileries.

Le 3 de ce mois, on a eu de la neige pour la première fois de tout l'hiver. Aujourd'hui, il en est tombé pour la seconde fois. La saison est toujours douce. »

« Paris, 14 février 1791.

« Le seul obstacle qui s'oppose au voyage de Mesdames, tantes du Roi, est qu'elles ne sauraient quitter la France sans emporter avec elles beaucoup de numéraire et de bijoux. Or le peuple est persuadé que la rareté que l'on éprouve en ce moment doit être attribuée uniquement aux émigrés qui en ont emporté de France

autant qu'ils ont pu. Cette crainte est si grande que les poissardes se sont réunies samedi 12 et ont été à Bellevue pour supplier Mesdames de ne point quitter Paris ; Mesdames, effrayées de cette manifestation, sont venues se réfugier près de Sa Majesté.

On s'était flatté que le vaisseau YAmphitrite qui a été perdu devant le port et qui venait de l'Ile Bourbon aurait apporté des nouvelles de M. de Lapérouse. On a été frustré dans cette espérance et l'opinion générale est que ses deux frégates ont échoué. Leur retour avait été annoncé pour la fin de 1789 au plus tard. L'on sait qu'en 1788, M. de Lapérouse avait déjà rempli les deux premiers objets de son voyage. Il avait observé et levé la carte de la côte de Californie jusqu'au 65e degré de latitude Nord et depuis le Kamtchatka jusqu'au Japon et à la Chine. La lettre qui annonçait ces opérations était datée de Macao. La troisième opération était de reconnaître la Nouvelle-Hollande. M. de Lalande est le seul qui s'oppose à l'opinion générale ; il cherche à dissiper la crainte et espère encore. Il déclare avec assurance que, dans le mois de juin ou de juillet au plus tard, M. de Lapérouse arrivera en France. C'est l'époque où les vaisseaux des îles de France et de Bourbon arrivent en Europe.

L'Assemblée nationale a prouvé de même qu'elle n'a pas perdu toute espérance. Elle a décrété qu'un vaisseau partirait à la découverte des malheureuses victimes de la science. Le Roi sera supplié d'écrire à toutes les puissances maritimes d'ordonner aux capitaines de leurs vaisseaux de faire des recherches à ce sujet, avec la promesse de récompenses, de dédommagements, etc.

L'Assemblée s'est d'autant plus empressée de rendre ce décret que S. M. prend le plus grand intérêt possible à cette expédition. Louis XVI comprend parfaitement la géographie et c'est lui-même, à ce qu'on assure, qui traça à M. de Lapérouse le plan de toutes les opérations. Ce vaisseau remplira en même temps un autre objet ; il fera des observations astronomiques et reconnaîtra des côtes. »

« Paris, -21 février 1791.

« Les Jacobins ont fourni cette fois encore un président à l'Assemblée nationale. M. Duport est le successeur du comte de Mirabeau. Le mécontentement, les clameurs du parti de l'opposition ont augmenté depuis quinze jours. Les aristocrates sont indignés que les sections se récrient, parce qu'on laisse partir Mesdames, tantes du Roi. Ils demandent où est cette prétendue liberté, ce droit sacré de la propriété. Les démocrates, au contraire, approuvent les réclamations des sections, delà municipalité, ladéputation des poissardes au Roi, leur projet de s'opposer au départ de ses tantes, ils voudraient même que le Roi n'acquiesçât pas à leur désir. Mais ni le Roi, vni l'Assemblée ne peuvent ni ne doivent porter aucun décret, ni pour ni contre ; une défense à Mesdames de partir, ou un ordre aux municipalités de les arrêter, de les troubler dans leur route seraient opposés à la déclaration des Droits de l'homme. Tel est l'avis des gens sensés et impartiaux. On fait des gageures sur le voyage des Princesses. On assure qu'on les ramènera à Paris, que les municipalités d'ici Pont-de-Beauvoisin les vexeront de toutes leurs forces.

P. -S. — On m'apprend, à l'instant, que Mesdames sont parties à 2 heures du matin. Voici ce qui s'est passé. Plus de mille personnes, des poissardes surtout, se sont trouvées assemblées à la barrière de la Conférence à 8 heures du soir. Leur projet était d'aller à Bellevue arrêter Mesdames et donner le fouet aux Dames et Messieurs de leur suite. Heureusement, quelqu'un a pu avertir ces Princesses du danger. Les préparatifs ont été faits à la hâte, les chevaux de poste ont été mis aux voitures, et Mesdames sont parties avec quatre personnes de suite. On a su qu'à midi elles étaient à Fontainebleau. Le comte de Yirieu, mon cousin, a eu le courage de percer la foule à cheval et d'aller avertir Mesdames de ce qui se passait à Paris. A 8 heures et demie, on invitait la foule du Palais-Royal à se joindre aux poissardes.

Il est étonnant quejVI. de La Fayette n'ait pas connu ce projet ; on est disposé à croire qu'il a feint de l'ignorer. Ce matin, l'Assemblée a appris la nouvelle par une lettre du Roi; on assure que M. Camus a proposé à l'Assemblée nationale de prélever sur la liste civile du Roi ce qu'il donne à Mesdames, pour les obliger à rentrer en France.

Ce soir, les Jacobins étaient en fureur, ayant appris que Monsieur, frère du Roi et Madame Elisabeth, demandaient à Sa Majesté la permission d'aller aux eaux de Bourbonne pour rétablir leur santé. Ils ont été calmés lorsqu'on leur a appris que les quatre voitures de suite de Mesdames ont été arrêtées à Bellevue au moment où elles allaient partir. Ils ont pourtant proposé de doubler toutes les gardes pour s'opposer aux

malintentionnés qui voudraient faire attaquer les barrières de Paris.

Les abbés Grégoire et Souppes ont été nommés Évêques ; le second, c'est d'Autun. »

« Paris, 28 février 1791.

« Tout ce qu'on avait prévu ou craint s'est réalisé. La motion faite le lundi 21 par M. Barnave au sujet du départ de Mesdames, pour demander un décret sur les émigrations, augmenta les soupçons qu'on avait au sujet de Monsieur et de Madame. Ces bruits prirent un tel crédit dans le peuple qu'un grand nombre de citoyens et de poissardes se portèrent au Luxembourg, vers les 4 à 5 heures du mardi après dîner , pour s'assurer du fait. Les poissardes demandèrent à parler à Monsieur. Il fallut les laisser entrer. Monsieur leur donna sa parole d'honneur qu'il n'avait jamais eu la pensée d'abandonner son frère et qu'il ne l'abandonnerait jamais. Il dut ajouter encore, pour dissiper entièrement les inquiétudes de ces femmes, qu'il ne quitterait jamais la France. Sa voiture fut escortée par le peuple qui le conduisit aux Tuileries , comme en triomphe, avec des flambeaux. Cependant ce prince jugea à propos, en s'en retournant, le soir, de se faire escorter par des cavaliers.

La fermentation causée par le départ des tantes du Roi ne fait qu'augmenter. S. M. a eu, après dîner, une terrible alerte. Les poissardes et le peuple, au nombre de plusieurs milliers de personnes, se sont présentés aux grilles des Tuileries pour parler au Roi, pour le prier de rappeler Mesdames et les Princes. « Nous ne voulons point, disaient ces femmes, que notre argent parte à

l'Étranger. » La disette du numéraire occasionne ces émeutes. M. de La Fayette arriva à 5 heures et demie. La garde du château fut augmentée ; on fît marcher les troupes et le canon ; on pria, on menaça même, et à 8 heures et demie du soir, toute la foule était dissipée. Le soir, on a illuminé les rues. La bonne contenance de la garde nationale et la prévoyance de son commandant ont empêché le renouvellement de scènes horribles dont le récit seul fait frémir toute âme sensible.

Mesdames ont été arrêtées deux fois; d'abord, le lendemain de leur départ, à Moret, entre 6 et 7 heures du matin. Dès qu'elles furent entrées dans la ville, on en ferma les portes. Elles n'auraient pu en sortir si cent chasseurs de Lorraine, accompagnés clés gens du maire, n'eussent forcé les habitants à les ouvrir.

Mesdames purent donc continuer leur route, mais à Arnay-le-Duc, en Bourgogne, la municipalité leur demanda leurs passeports. Elles- n'en avaient pas de l'Assemblée, celle-ci n'ayant pas à en donner, puisqu'elle regardait les membres de la famille royale (sauf le Roi, la Reine, l'héritier du trône) comme de simples citoyens. La municipalité doue les retint quelque temps, mais ne tarda pas à les relaxer.

Les nouvelles nominations aux Evêchés et aux Cures vont leur train et le peuple est si convaincu que l'Assemblée a le droit de faire ce qu'elle fait qu'il ne veut recevoir aucun des sept Sacrements que par ceux qui ont prêté le serment.

Paris est divisé en deux factions et bien des familles le sont aussi. Le nombre des démocrates est grand, celui des aristocrates petit. Jusqu'ici les barrières de

Paris n'ont pas été forcées, mais les craintes subsistent encore, car le nombre des mendiants, des vagabonds, des gens de sac et de corde est immense. On compte dans les rues près de soixante mille personnes sans aveu et prêtes à tout entreprendre, parce qu'elles n'ont rien à perdre ».

<( Paris, 6 mars 1791.

« Lundi 28, vers les onze heures du matin, le suisse de l'appartement du Dauphin arrêta un chevalier de Saint-Louis nommé Court, sous le prétexte qu'il méditait un mauvais coup ; cet homme fut conduit aux Feuillants pour être examiné ; il paraît que cet homme n'avait jamais eu de pareilles pensées; mais, dans les moments de crise, on voit partout des coupables. On a raconté qu'on avait trouvé cachés sur cet oflicier des pistolets et un couteau de chasse ; tout le monde sait, cependant, que, depuis la Révolution, les aristocrates portent presque tous des pistolets de poche. La garde nationale des Tuileries s'en alarma ; elle crut qu'un nouveau plan de contre-révolution était tout prêt, qu'on en voulait à la famille royale et refusa de descendre la garde ; par conséquent, lundi, les postes du château furent doublés.

Vers trois ou quatre heures de l'après-midi, on entendit dans les rues battre le tambour et crier qu'il fallait que tous les bons citoyens s'arment, parce qu'on allait attaquer Vincennes. En effet, soit que quelques partisans outrés de la liberté aient dit aux gens du peuple qu'on allait changer Vincennes en une seconde Bastille, soit que des partisans trop zélés du Roi aient craint qu'on ne préparât dans ce château un apparte-

ment, ou plutôt une prison pour Louis XVI (la nouvelle en fut mise, il y a quelque temps dans les journaux de l'aristocratie), soit enfin que des brigands, ce qui est plus naturel, aient saisi ce moment de fermentation pour augmenter le trouble et piller les maisons des riches quoi qu'il en soit, une troupe de gens armés se présenta à Vincennes, entra dans les cours et le château,, en chassa les ouvriers, jeta par les fenêtres les matelas, les chaises, les meubles qu'on avait déjà placés pour les nouveaux prisonniers qui allaient y être transférés de l'abbaye Saint-Germain et du Châtelet; ils commencèrent ensuite à abattre le toit, à démolir les murs.

Il fallut tout le courage des gardes nationaux et la fermeté de leur commandant pour empêcher ces brigands de continuer leurs dégâts : on dut forcer les portes et chasser ces hommes de vive force. Leur troupe fut dissipée, mais on en ramena à Paris soixante prisonniers.

Sur ces entrefaites, déjeunes aristocrates se présentèrent aux Tuileries et leur nombre s'accrut bientôt au point que les sentinelles commencèrent à murmurer. Les allées et venues, les visages sombres, les regards pensifs, les gestes muets et significatifs, la vue de certaines personnes qui, pour la première fois, depuis la Révolution, se montraient dans les appartements, augmentèrent les soupçons. La colère étincelle dans les yeux de la garde nationale ; leurs propos menaçants percent jusque dans la chambre du Roi. M. Gouvion, premier aide de camp de M. de La Fayette, son conseil, qui a fait avec lui la guerre d'Amérique, et qui jouit de la réputation d'un homme de grand mérite, était avec Sa Majesté; il sort, il est instruit aussitôt de la cause du

bruit ; il voit que le sang va être répandu si le Roi n'ordonne sur-le-champ aux aristocrates de déposer leurs pistolets et de sortir.

C'est le conseil que les uns disent qu'il a donné au Roi; d'autres assurent que Louis XVI, de son propre mouvement, s'est présenté à la porte de la grande salle et a demandé pourquoi ce vacarme, pourquoi ce concours extraordinaire de noblesse'. Ces jeunes seigneurs déclarent qu'ils sont venus parce qu'ils ont craint que les jours de leur Roi ne fussent menacés et qu'ils sont prêts à verser leur sang pour le défendre. Le Roi les remercia de leurs bonnes intentions, ajouta qu'il se croyait en toute sûreté au milieu de ses fidèles gardes nationaux, leur ordonna de déposer leurs armes et de sortir du château. Des témoins oculaires assurent ce fait, les aristocrates disent qu'il est faux. Ce qui est vrai, cependant, c'est que les gardes nationaux, une fois le Roi rentré, firent filer tous ces jeunes cavaliers par une porte dérobée, en leur faisant déposer leurs pistolets. Tous frémissaient de rage ; quelques uns opposèrent de la résistance, mais elle faillit leur coûter cher. On arrêta quatre de ces jeunes gens. Parmi eux était M. de Sauvigny, fils du malheureux M. Bertier. Quelques uns pourtant échappèrent au danger et aux coups, grâce à quelques grenadiers soldés qui furent indignés de la manière avec laquelle les gardes nationaux ou leurs confrères traitaient cette noblesse.

Les démocrates disent que le plan de contre-révolution est manifeste, que l'attaque de Vincennes devait servir de diversion à l'attaque des Tuileries, que les Tuileries et les environs, se trouvant alors dégarnis de troupes, les aristocrates étaient sûrs d'enlever le Roi,

de l'emmener à Metz, avec la famille royale, de massacrer la garde nationale. Cependant, personne n'a assuré encore, n'a pas dit même, qu'aux portes de Paris, il y eût des chevaux bridés et sellés, des troupes prêtes à escorter le Roi, à protéger son évasion. Il nous paraît que cet événement s'explique très aisément ; l'arrestation de M. Court ne prouve rien, si ce n'est qu'au moment où nous sommes, on est enclin à soupçonner tous les nobles de contre-révolution.

Mesdames ont pu finalement poursuivre leur voyage après un arrêt de plusieurs jours à Arnay-le-Duc ; mais on ne sait pas encore si elles ont pu sortir du royaume.

On devait nommer hier l'Archevêque de Paris, mais on a craint les quolibets, parce que c'était dimanche gras : et cependant, depuis la Révolution, il n'y a plus de masques ni de bals masqués. On les a défendus, craignant qu'on n'emploie encore ce moyen pour faire une contre-révolution.

Le Roi a pris aujourd'hui de Témétique, plutôt par précaution que par nécessité ».

« Paris, 14 mars 1791.

« A l'arrivée de cette dépêche, on connaîtra à Parme l'entrée de Mesdames à Turin ; nous avons, en effet, reçu la nouvelle que les royales voyageuses sont arrivées à Chambéry.

Comme je l'écrivais il y a huit jours, le Roi était menacé d'avoir une maladie sérieuse; on a passé la semaine avec la crainte que la fièvre ne se déclarât d'un mauvais caractère, mais il y a deux jours que les choses vont mieux. Voici les bulletins que j'ai recueillis :

Mardi, on annonçait que la santé du Roi était un peu dérangée, son incommodité était déterminée par un embarras dans les humeurs, il s'y était mêlé de la fièvre ; on avait appliqué un vomitif, qui avait produit quelque soulagement.

Mercredi, le bulletin signé par MM. Lemonnier, La Gervole, Vicq d'Azir et Andouille, médecins et chirurgiens de S. M., annonçait que le Roi avait eu la veille quelques symptômes de catharre ; dans l'après-midi, il avait, trois fois, craché du sang, et à huit heures du soir, il était fort enroué.

Jeudi, la fièvre diminuait.

Vendredi, l'auguste malade avait pris de l'émétique.

Samedi, le Roi a bien dormi et se trouva soulagé.

La Reine a reçu. Jamais Versailles ne fut aussi brillant que les Tuileries l'ont été ce matin. Le concours des dames et des seigneurs de la Cour a été immense.

Nous avons des journées superbes ».

« Paris, 20 mars 1791.

« L'Assemblée nationale veut que quinze jours avant Pâques toutes les nominations, consécrations, installations soient faites pour que les fidèles n'éprouvent pas la moindre inquiétude pour leur conscience.

Sa Majesté est en convalescence.

M. de Montesquiou est le premier président qu'on ait vu décoré d'un cordon bleu et d'une plaque : mais, malgré ses décorations, il est démocrate.

La nuit de jeudi à vendredi, il y eut une illumination en réjouissance de la guérison du Roi. Dans la journée de samedi, on a chanté un Te Deumk Notre-Dame, en actions de grâces. »

« Paris, 27 mars 1791.

« La dépêche de V. E. en date du 12 m'est arrivée sans retard. Je m'imagine la joie réciproque de Mesdames et de Mgr l'Infant en se voyant réunis d'une manière si inattendue. Cette circonstance doit encore, il me semble, avoir augmenté ce plaisir.

Sa Majesté est parfaitement remise, mais comme elle a beaucoup d'embonpoint et ne prend point d'exercice, il y a toujours à craindre quelque dérangement causé par les humeurs. »

« Paris, 4 avril 1791.

«Le Roi et toute la famille royale jouissent d'une parfaite santé ; on ne parle pas encore du départ de la Cour pour Saint-Gloud.

Mirabeau est mort ! Sa mort est regardée comme une calamité publique. La douleur est peinte sur tous les visages, on s'aborde d'un air morne, on se dit d'un accent plaintif: « Hélas! Mirabeau n'est plus ! » Cet homme qu'on accusait de lâcheté est mort en héros. Deux minutes avant de mourir, s'étant fait donner une plume (dès trois heures du matin, il avait perdu la parole), il a tracé ces mots : « La mort n'est point aussi effrayante qu'on le croit. Prendre de l'opium, c'est mourir. » A peine ces mots étaient-ils tracés qu'il a expiré.

Le comte de Mirabeau a senti, en ce moment, combien il était nécessaire à sa patrie ; aussi a-t-il dit à Cabanis, son ami et son médecin et à son chirurgien La Rue, duquel nous tenons ce que nous avons l'honneur de relater ici : « Mes amis, employez tout votre

savoir, mon pays a besoin de moi. Il suffirait de quatre ans encore, et je mourrais content. »

On lui a appliqué quatorze ventouses, plusieurs vésicatoires, l'alcali, le feu même. Les médecins ont été cruels et, lui, les encourageait à le tourmenter. « Mon ami, disait-il à Cabanis, qu'il est pénible d'avoir mis ma confiance en toi et de voir que ton art ne saurait m'arracher au trépas; ta peine est ce qui me déchire le plus ! » Il l'embrassait, il embrassait aussi le comte de La Marck, député à l'Assemblée nationale. Il a voulu qu'ils se couchassent auprès de lui : M. Petit est venu le voir jeudi, c'est-à-dire quand il n'était plus temps ; Mirabeau n'en voulait pas. On lui a en vain fait observer qu'il se devait en ce moment à la France, que M. Petit avait obéi à la voix du peuple de Paris : « Qu'il vienne donc », a-t-il dit en adoucissant sa voix; et il lui a adressé un compliment si flatteur et si touchant que tous les spectateurs en ont versé des larmes, à commencer par l'octogénaire docteur.

Le comte de Mirabeau avait fait son testament comme l'homme qui est en parfaite santé et se prépare à un long voyage. Ses gens déplorent amèrement sa perte. Son secrétaire (à qui Mirabeau avait tenu la veille le langage d'un père à un fils tendrement aimé) son secrétaire, donc, a été tellement affecté de la perte de son maître que sa sensibilité se portant tout à coup à la tête, la lui a détraquée, si étrangement qu'il s'est porté à trois heures du matin plusieurs coups de canif; mais les blessures sont légères : on l'a pansé, on le garde à vue. Ce suicide n'a fait qu'affermir les gens du peuple dans leurs soupçons que le comte de Mirabeau a été empoisonné. En effet, des coliques néphrétiques,

des vomissements, accompagnés de déchirements d'entrailles, sont devenus pour eux des preuves d'empoisonnement (1).

Pourtant, la mort du comte de Mirabeau trouve sa cause et son explication dans son genre de vie.

Né avec des passions extrêmement vives, fortement constitué, avide de gloire, se livrant sans aucune retenue à tous ses désirs, il était extrême en tout.

Ses forces morales lui faisaient oublier ses moyens physiques ; son corps était pour lui une bête de somme qu'on fait marcher à coups de bâton. Dimanche dernier, il s'était donné une indigestion, puis, il avait été parler à la tribune, il avait prononcé un beau discours surles mines, mais on l'avait porté, pour ainsi dire, à l'Assemblée. Depuis longtemps, il était maladif. En se faisant fermer un cautère, il avait renfermé dans son sein un ennemi. A la tribune, il craignit même, un instant, opprimé par le spasme, de ne pouvoir achever la lecture de son discours.

Lundi, à la sortie de l'Assemblée^ Mirabeau alla aux bains; le soulagement fut momentané. L'après-midi, il fut aux Italiens, la musique suspendit pendant quelque temps ses souffrances. 11 sortit de la salle sans faire appeler ses gens, par crainte d'alarmer le public qui le savait indisposé. Après une indigestion, prendre des bains ! Lorsque la goutte remonte, ses médecins lui font deux saignées î Après cela que pouvait faire M. Petit ? On assure, cependant, que la rate étant attaquée, M. de Mirabeau ne pouvait vivre longtemps. Propos de médecin.

(1) Voir, à ce sujet, la dépêche du baron de Staël, en date du 3 avril.

On ne saurait peindre l'affliction des Parisiens. On pleure le grand homme dans toute la France. L'Assemblée entière ira à ses funérailles, lundi, à Sainte-Geneviève. L'Assemblée a décrété que, désormais, les grands hommes, qui avaient bien mérité de la patrie seraient inhumés dans cette église. Sainte-Geneviève sera à Paris ce que Westminster est à Londres, le Panthéon des grands hommes.

M. de Mirabeau avait prié TEvêque d'Autun de faire lire son discours à l'Assemblée ; ce qui a eu lieu aujourd'hui. Des vues élevées, de vastes développements ont excité à chaque instant des applaudissements que la douleur arrêtait aussitôt. Quel rapprochement, que d'entendre, trois heures après la mort de ce grand homme, un ouvrage dans lequel il mesurait les bases de la société, où il calculait les chances des caprices de l'homme, où, sondant les profondeurs des tombeaux, il disait : « Il est hors des bornes de la nature que l'homme veuille exister, laisser une volonté, lorsqu'il n'est plus qu'un vain nom : c'est transmettre au néant les droits de l'existence. »

Tout le monde s'empressait à savoir des nouvelles : pendantla maladie c'était une procession ininterrompue. Messieurs de Lameth n'ont pas envoyé, à ce qu'on assure, ni le duc d'Orléans. Les premiers n'ont pas été bien conseillés : le second ne l'a pas été mieux. M. de La Fayette a envoyé exactement. Cependant Mirabeau ne l'aimait pas.

Honoré de Mirabeau est mort le 2 avril à dix heures et demie du matin, âgé de quarante-deux ans ; il est mort couvert de gloire, emportant dans le tombeau les regrets des aristocrates et l'admiration de l'Europe entière.

Les spectacles ont été fermés samedi. Ils le seront encore lundi. »

oc Paris, 11 avril 1791.

« Au milieu de la plus cruelle adversité et du plus profond chagrin, la famille royale se maintient en bonne santé.

Lundi, a eu lieu l'enterrement de M. de Mirabeau. Les obsèques des souverains de France ne furent jamais si magnifiques; jamais les regrets du peuple ne furent plus vrais. La Chaussée d'Antin, où demeurait Mirabeau, les boulevards, toutes les rues où passait le convoi, étaient remplies de spectateurs. Une musique funèbre précédait le cercueil, porté par des chefs de bataillon. Les quatre députés de Provence en tenaient les cordons. Puis, venait l'Assemblée nationale. Le public s'est montré fèché de n'y pas voir la plus grande partie des membres delà droite ; M. Gazalès, pourtant, eut le bon goût d'y aller. Venaient ensuite les ministres du Roi, le club de 89, celui des Jacobins, un régiment d'officiers de la garde nationale et douze mille soldats qui se repliaient peu à peu.

Le convoi s'arrêta à Saint Eustache, où l'abbé Gerutti prononça l'oraison funèbre de Mirabeau ; on fit trois décharges de mousqueterie dans l'église même.

On continua la marche jusqu'à la vieille église de Sainte Geneviève. M. Tronchet, président de l'Assemblée, ne voulut pas céder sa place, on lui conseillait de se reposer ; on l'assurait que son âge ne pouvait plus supporter en un jour tant de fatigues : « Je ne quitterai, répondit-il, Mirabeau qu'au tombeau ».

L'Assemblée fut sur pied de quatre heures après

midi jusqu'à une heure après minuit. Les spectacles furent fermés. Les patriotes prirent le deuil pour huit jours. On nommera désormais la rue de la Chaussée d'Antin rue « Mirabeau patriote ». On va lui élever des statues. M. l'abbé d'Espagnac a souscrit pour cinquante louis, quoique Mirabeau, en publiant son livre sur l'agiotage, ait réduit à rien l'immense fortune que cet abbé avait faite en très peu de temps.

M. de Mirabeau a désigné pour son légataire universel M. du Saillant, son neveu, fils de sa sœur. 11 laisse 2.800 livres de rente à chacune des demoiselles du Saillant, pour les dédommager de l'état de chanoinesse qu'elles ont perdu. Il accorde 600 livres à chacune de ses autres nièces. 11 lègue 24.000 1. à un enfant qui lui était cher et pareille somme à M. Gomps, son secrétaire, le même qui s'est donné des coups de canif. 11 accorde à tous ses gens, indistinctement, autant d'années de gages qu'ils comptent d'années passées à son service. Il dispose en faveur de M. Cabanis de tous ses papiers relatifs à la législation et à la politique. Il lègue à M. de La Marck ses écrits sur la Révolution, ses projets de discours, etc. Après avoir relu et dicté ces dispositions en présence de M. de La Marck, Mirabeau parut douter que son bien pût suffire à les acquitter toutes et témoigna à cet égard le plus vif regret; M. de La Marck, par un mouvement digne de sa belle âme, s'écria : « Je veux qu'il ait encore un beau moment, » et il promit de suppléer à toutes celles que sa succession ne pourrait pas remplir.

Nous savons de source sûre que, le jour des Cendres, le notaire de M. de Mirabeau fut obligé de lui avancer 403 livres, car il n'avait plus un sol, et que M. Haller,

banquier, allait lui prêter 83.000 livres. On ne tardera pas à connaître si le gouvernement et si le Roi lui ont donné des monceaux d'or. »

« Paris, 17 avril 1791.

« On n'a pas encore dit que Mesdames aient quitté Parme. On peut certifier que la plus grande partie des princes qui se trouvent ici voudraient, eux aussi, pouvoir voyager. Ils jouissent tous d'une bonne santé.

La saison est fort belle et il est à croire que la Cour se transportera demain à Saint-Cloud.

Les ambassadeurs et ministres des puissances étrangères catholiques vont avoir à Paris, ainsi que cela se passe à Londres, à Amsterdam, etc., leurs chapelles et leurs aumôniers. C'est la suite des disputes qu'il y a en France en matière de discipline ecclésiastique.

Le seconde législature sera installée le 14 juillet prochain. »

« Paris, le 24 avril 1791.

« Je m'attendais bien à ce que l'accueil fait à Mesdames et à M. le Comte d'Artois soit en rapport avec le plaisir éprouvé par notre maître, en recevant ses parents. La Cour de France en a été heureuse et, personnellement, je m'en réjouis infiniment.

Le Roi ayant licencié sa chapelle, a résolu d'aller aujourd'hui à la paroisse pour les Pâques. On ignore encore le moment du départ pour Saint-Cloud ; ce départ ayant été suspendu par un événement extraordinaire (1).

(1) V. la correspondance diplomatique du baron de Staël, p. 198, à la date du 21 avril. « La journée du 18 avril, dit-il, est peut-être plus

Des bruits alarmants se répandirent dimanche dernier au Palais-Royal et au faubourg Saint- Antoine, à la nouvelle que le Roi et la famille royale partaient le lendemain pour Saint-Cloud. On se permit des propos véhéments contre Sa Majesté, on afficha au coin des rues un arrêté dans lequel le Roi était dénoncé comme réfractaire à la loi pour avoir communié le matin de la main de son aumônier, lequel n'a pas prêté le serment. On entendit les déclamations de ces orateurs énergumènes qu'un amour démesuré et mal entendu de la liberté, des craintes toujours renaissantes et paniques, l'argent des ennemis de la tranquillité publique rendent éloquents, et qui sont sûrs de persuader la multitude en disant que l'autorité réside dans le peuple, que le Roi n'est que le premier fonctionnaire public, qu'il est fait pour la nation et non la nation pour lui. On affirmait que toutes les personnes qui environnent Sa Majesté le poussent à enfreindre la Constitution nouvelle et que les aristocrates méditent sans cesse des projets anti-révolutionnaires. Tout cela réuni occasionna, le lundi, 18, un attroupement aux Tuileries, et causa un nouveau déboire au Roi.

Les carrosses étaient arrivés dans la cour du château à onze heures, et le Roi, malgré la multitude qui remplissait le Carrousel et que la garde nationale tenait en respect, était déjà monté dans sa voiture avec la Reine et le Dauphin. A cette vue, les cris augmentent : « Ne les laissez pas partir, hurlent les énergu-

une révolution que celle du 14 juillet. Il existait encore, pour la personne du Roi, une habitude de respect qui avait survécu à la destruction de son autorité. Lundi, elle a été totalement perdue. » Et, parlant de la faiblesse de Louis XVI, M. de Staël ajoutait : « Si céder est l'art de gouverner, jamais Roi ne l'a mieux connu. »

mènes et les poissardes, le Roi a entendu hier la messe et il a communié des mains d'un abbé réfractaire. Il a chez lui des évoques réfractaires, il donne asile à Versailles à des prêtres réfractaires, le Roi lui-même est réfractaire à la loi qu'il a sanctionnée; il nous échappe. Des aristocrates l'attendent à Saint-Gloud ; on a vu des cocardes blanches, on veut nous enlever le Roi et nous plonger dans la guerre civile. »

Ces accusations se propagent, sont bientôt dans toutes les bouches; les gardes nationaux y ajoutent foi. Les chasseurs, les grenadiers arrêtent les chevaux par la bride, environnent la voiture et, tout en suppliant le Roi de rester, ils s'obstinent à désobéir. M. de La Fayette, pendant deux heures à peu près, s'efforce en vain de faire entendre sa voix, de leur ordonner de quitter la voiture, de s'ouvrir un passage à travers la foule, de laisser partir la famille royale. Le Roi est obligé de descendre de voiture, de renoncer au voyage.

De dix heures du matin à trois heures après-midi, le château a été environné d'une foule qui s'est ensuite éclaircie; mais des groupes se sont formés où les orateurs ont continué leurs déclamations et dit que le Roi ne partirait qu'après avoir renvoyé sa chapelle et tous les prêtres réfractaires.

Le lendemain, après s'être fait annoncer, le Roi vint à l'Assemblée nationale. Il était en habit habillé ; les ministre» de la Justice et des Affaires étrangères l'accompagnaient. Il prit la place du Président et celui-ci se tenant debout à sa droite, les députés, ayant le chapeau levé et se tenant debout, de même que les tribunes, Sa Majesté prononça, debout et le chapeau ôté, le discours qui est inséré dans la Gazette de France, nu-

méro 32. Les cris de « Vive le Roi » mêlés aux applaudissements retentirent longuement dans l'Assemblée et dans les tribunes. Ils ne furent pas aussi vifs à la droite.

La réponse du Président fut pleine de sensibilité, de franchise et de dignité.

Sa Majesté entra et sortit par la porte du côté gauche. Un membre de cette fraction de l'Assemblée lui dit : « Sire, c'est ici que sont vos vrais amis, comme ceux de la Constitution. »

L'Assemblée envoya sur-le-champ une députation au Roi pour lui demander son discours, qui fut adressé ensuite à tous les départements du royaume, en gage de paix.

Messieurs de Duras et de Villequier, premiers gentilshommes, ont envoyé leur démission.

Les efforts que M. de La Fayette avait faits lundi pour s'opposer au peuple, ses menaces aux gardes nationales de donner sa démission, puisqu'elles ne voulaient plus obéir à leur chef, aigrirent tellement les esprits et on se permit contre lui des propos si outrageants, qu'un dégoût extrême de -sa place lui prit tout à coup. Jeudi, au sortir de chez le Roi, il se rendit à la municipalité et y offrit sa démission, sans en donner aucun motif.

Dès que cette nouvelle fut connue dans Paris, l'alarme se répandit dans tous les coins. Les bataillons s'assemblèrent dans leurs sections et se rendirent à l'hôtel de leur commandant pour le supplier de retirer sa démission. Il était sorti. On illumina la cour et la rue de Bourgogne pour attendre son arrivée et le voir paraître. Sa voiture rentra à 9 heures; les cris de

« Vive le général » furent répétés avec enthousiasme ; il fut porté en triomphe dans son appartement, mais les harangues, les supplications ne purent rien obtenir. M. Bailly arriva à la tète d'une députation de la municipalité, procédé auquel M. de La Fayette se montra fort sensible ; il déclara que la dignité du corps municipal et le respect qu'il lui devait ne lui permettaient pas de répondre chez lui.

Le lendemain, il se rendit en frac à la salle de la Commune. Après avoir laissé calmer l'agitation et les transports qu'occasionnait sa présence, il prononça un discours qui contenait l'expression de sa reconnaissance pour les sentiments que lui manifestaient ses camarades. Des cris unanimes pressèrent La Fayette de reprendre son commandement. Il voulut répondre, mais après quelques phrases, il fut obligé de se retirer. L'agitation de ses sens était si forte qu'il manqua de se trouver mal. Il se retira. Jusqu'à présent, rien ne peut le fléchir.

Ce matin, Leurs Majestés ont été entendre la messe à la paroisse. La joie du peuple a été grande de connaître la lettre que M. de Montmorin va envoyer à tous les représentants de la France à l'étranger pour annoncer que le Roi approuve la nouvelle Constitution et s'en déclare le protecteur.

La foule s'est portée sous les fenêtres du Roi pour crier « vivat » et applaudir. Sa Majesté se montra à elle.

« Paris, 1er mai 1791.

(( On annonce que Mesdames sont arrivées à Rome le 16 avril ; mais, ici, on ne connaît pas l'époque du

voyage à Saint-Cloud. Il y a de l'agitation dans le peuple de Paris et on craint quelque nouvelle explosion, dont on ne connaît pas encore l'objet.

M. de La Fayette s'est enfin laissé fléchir : il a repris lundi le commandement de la garde nationale, qui en a -montré une joie extrême, mais la durée en a été courte; M. de La Fayette, accompagné d'un officier municipal en écharpe arriva mercredi dans la cour de l'Oratoire, où les compagnies de grenadiers du quartier avaient reçu l'ordre de se trouver. L'épée nue à la main, il s'approcha et leur dit qu'il doit remplir une mission douloureuse que ses anciens compagnons d'armes ont méritée et prononce leur licenciement. M. de La Fayette ordonne aux grenadiers de rendre leurs armes ; ils obéissent. Cet acte de sévérité, que les gens sages ont regardé comme nécessaire pour affermir la discipline, a été désapprouvé par le plus grand nombre. «Ces braves soldats patriotes, disait-on au Palais-Royal, devaient-ils empêcher le peuple de s'opposer au départ du Roi? Devaient-ils coucher le peuple enjoué?» Au club des Jacobins, on a dit qu'on devrait traduire M. de La Fayette devant la Haute Cour d'Orléans .

Les groupes se sont multipliés au Palais-Royal et sur le Pont-Neuf; ils font encore entendre des plaintes contre M. de La Fayette. Ce soir, ils sont plus nombreux.

Le bref du Pape, adressé au Cardinal de La Roche foucauld, a paru ce matin; mais au lieu de réveiller dans les esprits et les cœurs une sainte crainte, il y excite le mépris et l'indignation. Au Palais-Royal on a proposé de faire un mannequin de Sa Sainteté, de le promener dans les rues et de le brûler le soir. Voilà où on en est.

Hier, à minuit, au son des instruments, au milieu des cris de joie, le peuple a jeté à bas les barrières de Paris. Les rues sont remplies de charrettes; la Seine couverte de bateaux de marchandises. Le pavillon national est partout arboré et flotte dans les airs. »

« Paris, 9 mai 1791.

« Ce malheureux pays va se précipitant vers sa ruine. Les esprits turbulents ne voient pas les conséquences de ce fléau destructeur qui font trembler toutes les personnes raisonnables. L'effigie du Pape a été brûlée mardi matin au Palais-Royal. »

« Paris, 15 mai 1791.

« Il paraît un mémoire de M. Necker. Il est long, plein de choses vraies, de reproches aux Français et l'homme, dont l'amour-propre est extrême et cruellement blessé, se montre souvent dans cet ouvrage. »

« Paris, 22 mai 1791.

« La Cour est toujours à Paris et on ne dit pas qu'elle doive se transporter ailleurs.

L'abbé Raynal est à Paris. Le nonce est sur son départ. Les malles sont prêtes ; cependant, il dit à ses amis qu'il va à la campagne. »

« Paris, 30 mai 179t.

« Il paraît certain que les puissances étrangères ont formé une coalition générale pour délivrer le malheureux Roi de l'oppression sous laquelle il traîne une misérable existence depuis deux ans (1).

(1) Virieu semble approuver le projet de coalition. Le baron de Staël n'était pas du même avis. Dans ses lettres des 17 mars et

Le Roi et la famille royale jouissent d'une parfaite santé. On ne sait pas encore l'époque du voyage à Saint-Cloud. »

« Paris, le 5 juin 1791.

(( La lettre de V. E. du 21 mai dernier m'est arrivée heureusement avant-hier, sans que j'aie pu m'apercevoir qu'on en eût fracturé le cachet. Dans ce temps de grands désordres, il y a tout à redouter.

Leurs Majestés résident toujours à Paris et, pour le moment, on ne parle pas d'un séjour à la campagne.

Les préparatifs militaires continuent au-delà du Rhin. Le comte d'Artois est attendu à Mannheim ; le temps expliquera ce mystère.

L'Assemblée a enlevé au Roi une des plus belles prérogatives de la Couronne, le droit de faire grâce. On a changé le supplice de la potence en celui de la décollation. Dans tout le reste, on a beaucoup modifié le code des peines.

M. Robespierre a été le Don Quichotte du nouveau code pénal. Il a tâché de prouver à l'Assemblée que la peine de mort est injuste, qu'elle n'est pas la plus réprimante. Il compare les criminels punis de mort aux captifs qu'un vainqueur immole, à des enfants faibles qu'un homme fort égorge. Aussitôt l'abbé Maury lui cria : « Allez débiter ces discours dans la forêt de Bondy. » Le soir et le lendemain, on hurla dans les rues : « Grande arrestation des voleurs de la forêt de Bondy, ayant à leur tête l'abbé Maury. »

Jeudi, l'église des Théatins a été assaillie par la po-

9 juin 1791, il disait à son souverain le grand danger qu'une invasion ferait courir au roi de France et à sa famille.

pulace, qui ne voulait pas que les non-conformistes s'y réunissent.

Le Nonce du Pape est parti avec l'auditeur de Rote, la nuit du dimanche 29 au lundi 30. Cependant, le bruit court qu'ils vont aller prendre les bains d'Aix-en- Savoie.

Depuis quatre jours, nous éprouvons de fortes chaleurs.

M. de Bezenval vient de mourir. »

« Paris, 13 juin 1791.

« L'ambassadeur d'Espagne m'a dit que, vers la fin de ce mois, il compte s'acheminer vers Nice avec toute sa famille. Il n'y a pas de représentant de la Cour de Naples. Je me trouve, par conséquent, seul ministre de famille. Il me semble que ma situation exige que V. E. prenne les ordres de S. A. R. qui, dans sa sagesse, aura prévu tous les cas; j'attendrai les ordres pour régler ma manière d'agir.

Leurs Majestés et la famille royale jouissent d'une parfaite santé.

Dans peu de temps partiront les deux bâtiments envoyés à la recherche du fameux et malheureux navigateur Lapérouse ; mais on n'a aucun espoir de le retrouver.

L'auditeur de Rote Quarantotto n'est pas parti. Le Nonce n'a emmené avec lui que l'abbé Testa. »

« Paris, 20 juin 1791.

«Les affaires vont toujours pire et le nombre des mécontents s'accroît chaque jour. Le peuple, sans frein, n'écoute plus la loi.

Un froid extraordinaire s'est fait sentir pendant plusieurs jours, à tel point que toutes les cheminées ont été allumées, comme au mois de janvier. La gelée a fait beaucoup de dégâts dans les campagnes.

Les lettres de Suisse nous annoncent que les chemins sont couverts de Français qui vont rejoindre le prince de Condé. Partout excepté à Paris, on redoute une coalition de ce Prince avec l'Etranger. Quelques personnes se flattent que le comte d'Artois et le prince de Condé rentreront bientôt en France et suivront le prince de Gonti. »

« Paris, 27 juin 1791.

« Cette dépêche, en réponse à celle de V. E. du 11 juin, sera peut- être une des plus intéressantes depuis le commencement de la fatale Révolution française. Je suppose que, par le courrier de Turin, Y. E. aura reçu l'avis du départ de la famille royale et celle de son arrestation dans un lieu appelé Varennes (1), à peu de distance deClermont en Argonne. La famille royale de France, la plus malheureuse de celles qui régnent, est revenue à Paris samedi soir, entourée de plus de cinquante mille gardes nationaux. Elle est prisonnière aux Tuileries, comme coupable des plus grands crimes.

Nous ferons notre possible pour informer V. E. de ce qui suivra, mais, je dois écrire avec prudence. Le comte de Montmorin a été dénoncé pour avoir donné à la famille royale un passe-port sous un nom supposé. Ce ministre s'est justifié de l'accusation, mais il s'en

(1) Voir dans Slaël (pp. 207 et 209) les dépêches des 22 et 24 juin sur l'arrestation du Roi et sur la difficulté qu'ont les Ambassadeurs à correspondre avec leurs Cours. Impossible d'avoir des chevaux de poste et l'on empêche les courriers de sortir de Paris.

est peu fallu qu'il ne devînt victime de la fureur populaire. Je doute beaucoup qu'il veuille rester à son poste. On parle d'une coalition générale de toutes les puissances pour faire la guerre à la France.

On a reçu la nouvelle de l'arrivée de Monsieur et Madame à Bruxelles.

L'évasion de la famille royale, dont l'Europe entière avait été instruite par des bruits avant-coureurs, n'était pas même soupçonnée à Paris. Dans les journaux de Londres, on annonçait que le départ aurait lieu à la fin du mois de juin et les Parisiens ignoraient ce qui se préparait chez eux. On accusait Marat et Desmoulins de répandre en vain l'alarme dans le public.

Le mardi 21, vers 'neuf heures du matin, trois coups de canon se firent entendre ; le tocsin sonna et on apprit que le Roi, la Reine, Madame Royale, le Dauphin, Madame Elisabeth, n'étaient plus aux Tuileries ; le comte et la comtesse de Provence avaient aussi abandonné le Luxembourg.

On accourt aussitôt au château. Les sentinelles n'ont pas la force de s'opposer à cette multitude, elle se jette dans les appartements et fouille jusque dans les plus petits coins. On foule aux pieds les meubles, on se vautre dans le lit de la Reine, on met en pièces es portraits de Leurs Majestés, on enlève les papiers, on brise tout. . .

Les domestiques, les gens du château sont interrogés ; ils ne savent que répondre : les Gent-Suisses sont plus morts que vifs... On s'accorde seulement sur un point, c'est que l'évasion a eu lieu entre une et deux heures du matin. Les uns disent qu'on est passé par le pont tournant et qu'on a gagné les sentinelles ; les

autres, qu'au moyen de fausses clés on est descendu dans l'appartement de M. de Yillequier. Celui-ci assure qu'on est descendu par le pavillon de Flore, la galerie du Louvre, le jardin de l'Infante; celui-là qu'on est descendu par l'égout du Pont-Royal, qu'on a massacré les sentinelles, qu'un bateau a reçu les personnes royales et les a menées jusqu'à Saint-Gloud, où M. de Fersen, officier Suédois, les attendait avec des voitures et de bons chevaux.

Des groupes se forment dans les Tuileries, dans toutes les cours du château, sur les ponts, au Palais- Royal, dans les places, dans les rues. On se propose de courir aux barrières, de ne laisser sortir personne. Des gens sensés prêchent'le calme et pourtant [l'hôtel de M. de Montmorin est assiégé. M. de Chabrillan, capitaine des gardes du corps de Monsieur, ne peut sortir du Luxembourg. MM.de Cazalès et deClermont-Tonnerre sont arrêtés par le peuple. M. de La Fayette Test aussi. On arrache la croix et on déchire l'uniforme du duc d'Aumont, parce qu'il est soupçonné, commandant ce jour-là la garde nationale aux Tuileries, d'avoir favorisé l'évasion de la famille royale.

A l'Assemblée, le président, M. Alexandre de Beauharnais, jeune homme de 27 à 28 ans, annonce la nouvelle que lui a transmise le maire de Paris. On prend toutes les mesures nécessaires pour parer au danger. On envoie des officiers municipaux, avec des écharpes tricolores, prêcher la tranquillité.

Bientôt, M. de Laporte, intendant de la liste civile, apporte une déclaration du Roi qu'il dit avoir reçue d'un domestique de Sa Majesté; un des secrétaires en fait la lecture.

L'Assemblée reconnaît récriture, la signature, fait signer et parapher ce document tant par M. de Laporte que par son président. Elle fait dire aux ministres étrangers de ne rien craindre, de se fier à la loyauté de la nation française ; elle envoie protéger le gardemeubles et s'assure que le Roi n'en a pas emporté les diamants de la couronne.

Tout cela s'est passé depuis 9 heures du matin mardi jusque à 10 heures, mercredi. La plus grande tranquillité a régné dans la Capitale; le peuple ne s'est pas permis d'autres excès que d'effacer partout les noms de Roi, de Reine, de Monsieur, le mot « royal», d'abattre les portraits et les bustes de Louis XVI, de Marie- Antoinette et de François-Xavier.

L'Assemblée était en permanence ; un courrier arriva mercredi, à dix heures du soir, annoncer l'arrestation du Roi, de la Reine, de leurs enfants, de Madame Elisabeth et des personnes de leur suite. Voici les détails qu'on en donne.

Le maire de Sainte-Menehould, voyant arriver une voiture escortée de hussards de Lauzun et de dragons, et accompagnée de quelques personnes servant de courriers, mais ayant une autre mine que n'en ont d'ordinaire les laquais, conçut des soupçons sur les voyageurs. Il suivit la chaise de poste jusqu'à Clermont. Au relais, il remarqua que personne ne montrait sa figure aux portières. Ses soupçons augmentent ; les courriers disent qu'ils vont à Verdun et cependant ils prennent la route de Varennes qui est à gauche. Le maire comprend alors que la voiture contenait des gens suspects. Il monte à cheval et, par un chemin détourné, il arrive à Varennes et il crie dans toute les rues qu'on arrête une voiture qui va passer.

En effet, elle paraît un moment après ; deux jeunes gens, Paul Leblanc et Joseph Poutaut, s'opposent seuls à son passage. Ils couchent enjoué le carrosse. Les hussards les menacent de leurs armes, les gardes nationaux déclarent qu'ils vont tirer dans la voiture! Cette contenance hardie, cette menace qui met en danger la vie de Leurs Majestés fait tomber les armes des mains des hussards ; les fouets des mains des courriers qui frappaient les chevaux de toutes leurs forces. Les voyageurs se rendent.

La garde nationale, étant arrivée en nombre, environne la voiture et oblige les personnes qui sont dedans à descendre. En môme temps, on arrête le détachement qui ne fait aucune résistance. Le procureur général de la commune fait entrer chez lui les personnes arrêtées et leur fait apporter les rafraîchissements qu'elles avaient demandés. Le passeport est présenté et Ton voit d'abord que c'est bien la baronne de Korfï qui se rend à Francfort avec ses deux enfants, leur gouvernante, un valet de chambre et deux domestiques. Mais le fils de M. Mougin, député à l'Assemblée nationale, qui était venu à Paris avec les fédérés, entre en ce moment et reconnaît aussitôt le Roi et sa famille. Il le déclare à ses voisins qui déploient à l'instant le plus grand zèle pour s'opposer à leur départ et écarter des officiers de hussards et de dragons qui essayaient de le favoriser. On court de village en village annoncer cette nouvelle et bientôt plus de 4.000 hommes de garde nationale sont auprès du Roi et les cavaliers se joignent à eux.

Un second courrier vint, peu après, annoncer à l'Assemblée que la garde nationale de Sainte-Menehould

avait fait mettre bas les armes au régiment de hussards, en garnison dans cette ville.

Un troisième annonça que les gardes nationales des environs de Varennes avaient juré de ne jamais permettre la fuite du Roi, ni de laisser attenter à sa personne.

La salle de l'Assemblée retentit pendant un quart d'heure de violents applaudissements et, en moins d'une heure, cette nouvelle fut connue dans Paris.

Les députés décrétèrent à l'instant que, la royauté appartenant à la Nation, elle ne doit pas être avilie, qu'ainsi, on rendra au Roi les marques de respect dû à son caractère, que les barrières de Paris seront fermées à l'instant, et que personne n'en sortirait sans un passe-port du président, et, enfin, que MM. Barnave, de Latour-Maubourg et Pétion partiraient à l'instant, avec tout pouvoir, pour ramener le Roi.

L'intervalle entre le mercredi soir et l'arrivée à Paris fut employé par l'Assemblée à recevoir les serments des commandants des bataillons des gardes nationales de Paris, celui du faubourg Saint- Antoine et des gens de la Halle, qui promettaient d'empêcher que rien ne soit attenté contre le Roi ou les personnes royales ; ces serments, auxquels les Suisses et les Gent-Suisses ont joint le leur, a produit sur les spectateurs une commotion touchante. Pendant que la colonne défilait dans l'Assemblée, entrant par une porte, sortant par l'autre, les trompettes, les clairons, les cors et les timbales ont fait retentir les voûtes d'une musique guerrière; les officiers du génie et de l'artillerie ont prêté aussi leur serment ; on lut des adresses de municipalités de province. On recevait constamment des nouvelles de la

marche du Roi; on décrétait l'arrestation de MM. de Damas et de Choiseul et de deux autres officiers de M. de Bouille; on mandait M. de Montmorin, pour qu'il s'explique sur le passeport du Roi.

Samedi, il fut décrété qu'aussitôt l'arrivée des personnes royales, il serait donné à chacune une garde particulière, que M. de La Fayette répondrait de leur sûreté, qu'il serait nommé un gouverneur au Dauphin, que tous ceux qui auront accompagné la famille royale dans sa fuite seraient mis en état d'arrestation et interrogés, que le Roi et la Reine seraient entendus dans leurs déclarations. Des députés de la gauche, tels que Robespierre et Rewbel, ne veulent plus qu'on conserve Louis XVI sur le trône; ils penchent vers un gouvernement républicain.

Voici, par ailleurs, des détails sur l'arrivée de Leurs Majestés. Nous avons été témoin oculaire d'une partie de ce que nous allons raconter.

L'entrée aux Tuileries, par le pont tournant et les Champs-Elysées, a eu lieu vers 8 heures, samedi, après le diner. La voiture était tellement entourée de piquets et de baïonnettes qu'on ne pouvait pas voir les personnes royales, d'autant que les vitres de la voiture étaient fort étroites. La Reine avait le Dauphin sur ses genoux; sur le devant de la voiture, Madame Elisabeth et Madame Royale. Sur le siège du cocher, les trois courriers qu'on a dit (MM. le marquis d'Agout, major aux gardes du corps, le duc de Guiche et M. de la Tour du Pin.) Les gardes du corps, étaient enchaînés et trois gardes nationaux se tenaient à leurs pieds ; une nombreuse cavalerie et 12 pièces de canon suivaient.

Une seconde voiture renfermait madame de Tourzel, gouvernante des enfants de France et deux députés ; dans une troisième, Thierry, valet de chambre du Roi. Ensuite, deux voitures couvertes de branches d'arbres, où étaient les gardes nationaux de Varennes qui ont arrêté la famille royale.

La marche était lente; les gardes nationaux de Paris qui formaient la haie tout le long des Champs-Elysées tenaient les armes bas. Le peuple, le chapeau sur la tête, gardait un morne silence, qu'il n'a rompu que pour applaudir aux personnes que contenaient les voitures aux branches d'arbres, aux forts de la halle, aux charbonniers, aux ouvriers du faubourg Saint- Antoine qui étaient à la suite des gardes nationales et portaient toutes sortes d'armes.

Personne d'autre que les gardes nationaux qui entouraient les voitures ne devait entrer avec eux dans le jardin des Tuileries ; mais une partie du peuple y a pénétré ; aussi a-t-on eu de la peine à sauver les trois gardes du corps de la fureur populaire. Le plus grand des trois, M. de Valori, a fait une violente résistance aux soldats qui le portaient sur l'escalier. Il poussait des cris de désespoir.

Le Roi fut conduit dans son appartement. Son visage ne changea pas. La Reine rentra dans le sien. Elle était défaite, se soutenant à peine, mais elle avait conservé sa fierté, elle était encore Reine. Le petit Dauphin, d'une beauté angélique, a offert un spectacle touchant.

Les députés Duport et de Montmorency portaient cet auguste rejeton. Ce bel enfant promenait à l'entour de lui des yeux inquiets, cherchait ses parents et semblait demander : « Pourquoi m'avez-vous séparé de mon

père et de ma mère ? Pourquoi m'appelez-vous le soutien de la France? l'espérance des Français? Pourquoi ces applaudissements pour moi, pourquoi ce silence pour mon père ? »

On a licencié les gardes du corps; on garde à vue les personnes royales. M. de Bouille s'est sauvé à Luxembourg; Paris continue à être tranquille. Les processions de la Fête-Dieu ont eu lieu comme à l'ordinaire. S. M. a déclaré avoir passé au milieu des sentinelles sans être reconnue, que Monsieur n'a jamais connu son projet, que ce n'est qu'à 10 heures et demie du soir qu'il lui a ordonné de le suivre. En effet, on a trouvé au Luxembourg deux petites caisses remplies d'or, ce qui prouve que le comte de Provence n'a pas eu le temps de faire tous ses paquets. »

« Paris, 3 juillet 1791.

(( Ma dernière dépêche n'a pas été expédiée par la voie ordinaire, à cause des désordres de la secrétairerie ; j'espère cependant qu'elle sera arrivée à sa destination, de même que les différents récits sur le départ, l'arrestation et le retour de la famille royale. Cette dernière se trouve maintenant encore véritablement prisonnière, gardée à vue, dans le palais des Tuileries, et si étroitement que pas même le corps diplomatique n'est admis auprès d'elle. Tous les ministres et ambassadeurs des pays étrangers ont écrit à leur Cour. Beaucoup sont déjà pourvus de l'autorisation de pouvoir se retirer et, parmi ceux-ci, il y a l'ambassadeur d'Espagne qui est encore indécis sur le parti qu'il prendra. Ils sont tous dans l'attente des événements.

Toutes nos lettres de créance sont pour le Roi de

France ; aucun des ministres étrangers ne reconnaît l'Assemblée nationale, ni ne veut traiter d'affaires avec elle. Voilà l'état présent des choses et tout présage de nouvelles bourrasques.

Avant toute chose, je ferai observer que les trois gardes du corps n'étaient pas enchaînés, que M. Thierry, valet de chambre du Roi, n'était pas de sa suite, et que M. Pétion était placé dans la voiture du Roi, entre madame Royale et madame Elisabeth. M. de Latour- Maubourg était à cheval.

Voici ce que le Roi a dit à MM. d'André, Tronchet et Duport, qui avaient été désignés pour lui demander les motifs de son départ :

« Je vois, par l'objet de votre mission, que ce n'est point un interrogatoire que l'on prétend me faire subir et je veux bien répondre au désir de l'Assemblée nationale ; les motifs de mon départ sont les outrages et les menaces que l'on a fait, à moi et à ma famille, le 16 avril dernier. Depuis ce temps, plusieurs écrivains ont renouvelé leurs insultes et elles sont demeurées impunies. J'ai cru qu'il n'était pas possible que ma famille restât à Paris avec sûreté et décence. Voyant que je ne pouvais pas en sortir pendant le jour, j'ai résolu d'en partir la nuit, et secrètement. Jamais mon intention n'a été de quitter le royaume et je ne me suis concerté ni avec les puissances étrangères, ni avec mes parents. Je devais me rendre à Montmédy ; mes logis y étaient préparés. J'avais choisi cette place, parce que ma famille pouvait y être en sûreté et que, me trouvant sur la frontière, je pouvais empêcher une invasion en France et me porter partout où il aurait fallu. Mon voyage avait pour objet de faire cesser l'argument que l'on a élevé

contre la Constitution, résultant de ma liberté à Paris. Si j'avais eu l'intention de sortir du royaume, je n'aurais pas publié mon mémoire avant d'en sortir. Une autre preuve de mon intention est que je n'avais dans ma voiture que 13.000 livres en argent et 560.000 en assignats. Mon frère est à l'étranger, mais il devait venir me rejoindre en France... J'ai reconnu, dans le cours de mon voyage, que l'opinion publique est décidée en faveur de la Révolution, mais aussi qu'il est nécessaire de renforcer les autorités constituées. » S. M. déclare, en outre, que les gardes du Corps ignoraient le but de ce voyage, que Monsieur ne l'avait appris que peu d'heures avant le départ et qu'il en avait été de même pour Madame de Tourzel.

La déclaration de la Reine est conçue à peu près en ces termes :

« Le Roi devant partir avec ses enfants, rien n'aurait pu m'empêcher de les suivre : je leur ai assez prouvé mon attachement depuis deux ans. S'il avait voulu quitter le royaume, j'aurais employé toute ma force pour le retenir. Monsieur et Madame devaient nous joindre, mais ils ont pris une autre route, afin de ne point manquer de chevaux de poste. Nous sommes sortis des Tuileries par l'appartement de M. de Villequier, séparément et à plusieurs reprises. »

La déclaration du Roi a déplu aux aristocrates parce qu'il avoue que l'opinion publique est décidée en faveur de la Révolution. Elle a non moins déplu aux démocrates : la raison en saute aux yeux. Celle de la Reine leur a déplu aussi, et ils s'écriaient : « Peut-on mentir à ce point-là ! »

Les adresses que l'on reçoit chaque jour des dépar-

tements prouvent que les provinces pensent comme Paris, que les nouvelles maximes ont gagné tout le royaume, que tous les Français veulent la Révolution, que tous sont indignés de la dernière démarche qu'on a conseillée à Louis XVI. Nous observerons que, désormais, en parlant de lui, on ne se sert plus de la qualification de Roi et que si l'Assemblée se laissait entraîner par le torrent de l'opinion publique, elle déclarerait Louis XVI incapable de régner.

Il faut être au milieu des Français pour concevoir leur indignation. En parlant de leur Roi, ils ne se servent que des mots de lâche, bête, etc. Le titre de Roi n'est plus pour eux un titre sacré.

La Reine est traitée de même et pis encore, puisqu'on la regarde comme l'auteur de ce complot et de tous ceux qui ont été éventés. On ne rencontre plus ces Français qui, jadis, étaient idolâtres de leurs Rois, ceux qui baisaient et jusqu'au cheval et aux bottes du courrier qui apportait de Metz la nouvelle de laguérison de Louis XV. Les Parisiens semblent pourtant avoir concentré leurs affections sur le Dauphin ; on le promène tous les jours et on le montre de la terrasse du bord de l'eau au peuple qui est sur le quai et qui l'applaudit. On le nomme l'Espérance de la France. Le Roi , la Reine , le Dauphin , Madame Royale , Madame Elisabeth sont gardés à vue. Les salles des Tuileries sont pleines de soldats; toutes les portes intérieures sont ouvertes et des officiers les gardent. Leurs Majestés se voient, mais on les accompagne, on ne les quitte pas. On a muré toutes les petites portes extérieures du château ; on ne laisse ouverte qu'une des portes principales des grandes cours ; encore n'est-elle

qu'entr'ouverte. La garde est doublée. On ne laisse entrer personne ; bref, les démocrates même disent qu'à présent la famille royale est prisonnière. Les aristocrates sont plongés dans la plus vive douleur, à la vue de tant de rigueurs, et les démocrates modérés gémissent qu'on soit obligé de les exercer.

L'Assemblée nationale est très gênée et sa position est, sans doute, très embarrassante. Il paraît qu'elle se dispose à employer la plus grande indulgence possible et à jeter un voile sur le passé. On assure que, dès que la Constitution sera achevée, l'Assemblée la présentera à S. M. pour qu'Elle la sanctionne. S'il l'accepte, Louis XVI continuera à être le Roi des Français. S'il refuse, le Dauphin sera nommé à sa place et on lui donnera un conseil de régence. Ce sont là des ouï-dire, lia déjà paru une longue liste de personnes que la voix publique désigne pour être gouverneurs de M. le Dauphin. On y lit les noms de Messieurs de Montmorin, d'Harcourt, Pastoret, de Gondorcet de Lacépède, Cerutti. On voudrait que ce fût M. de Lacépède, à cause de sa douceur.

On s'arme ; de nombreux jeunes gens sont partis pour les frontières ; la liste des volontaires dépasse cent mille hommes. Des vieillards, des femmes, envoyent à l'Assemblée de l'argent pour payer un, deux hommes. Le régiment en garnison à Givet a destiné l'argent qui lui était dû pour sa solde à la réparation des fortifications de cette ville ; c'est un sacrifice de 12,000 francs. Le patriotisme le plus vrai se montre, quel qu'en soit l'esprit déterminant. Il existe même à Paris.

L'Assemblée a décrété que le premier drapeau du 1er bataillon des régiments d'infanterie française on

étrangère au service de France, qui était blanc, portera les trois couleurs nationales. On effacera de tous les drapeaux les armoiries ou autres marques féodales. On y laissera subsister les marques qui rappellent les actions glorieuses. Le premier drapeau portera cette devise : « Discipline et force à la loi. » Il en sera de même du guidon de la cavalerie ; les cravates de tous les drapeaux, guidons et enseignes seront aux trois couleurs.

Messieurs de Choiseul et de Damas sont arrivés et ont été enfermés à l'Abbaye. On arrête des complices ; on sévit ; on déploie tout le pouvoir qu'on a pour avoir entre les mains les coopérateurs de l'évasion de la famille royale.

M. Charles de Lameth a été nommé à la Présidence. »

« Paris, 10 juillet 1791.

« La dépêche de V. E. du 21 juin m'est parvenue, hier, comme d'habitude et quoique, jusqu'à présent, je ne me sois aperçu d'aucune altération dans le cachet du pli de Parme, dans les circonstances présentes, la prudence exige la plus grande circonspection dans la correspondance ; aussi devrai-je être très réservé. Je regrette de n'avoir pas pensé à un chiffre de convention. Je pourrais alors faire connaître à V. E. certaines choses que je ne puis autrement notifier.

On vient d'imprimer une déclaration de trois cents députés sur les décrets qui suspendent l'exercice de l'autorité royale. Les démocrates ont trouvé fort mauvais que les signataires nobles aient pris leurs qualifications de marquis, comte, vicomte et baron. On n'y trouve pas

celle de duc, parce que les ducs, membres de l'Assemblée, siègent à gauche, à commencer par M. le duc d'Orléans.

La famille Royale est toujours prisonnière et n'a pas encore reçu le corps diplomatique. On ne prévoit pas le moment où elle pourra ou voudra l'admettre à lui faire sa cour.

Louis XVI a perdu l'estime des démocrates, c'est-àdire du plus grand nombre de ses sujets. L'opinion publique n'étant plus pour lui ni pour la Reine, on peut juger aisément si le sort de Leurs Majestés est vraiment malheureux.

On ne voit dans les appartements des Tuileries que des visages démocrates, des habits nationaux. Personne n'entre dans le château sans un billet signé de de M. de La Fayette; il n'y a plus qu'une porte d'entrée, mais on vous examine bien; c'est une inquisition des plus rigoureuses.

Les orateurs des Jacobins déclarent qu'il faut ou tout pardonner et tout oublier, ou qu'il fallait trancher la tète à Louis XVI et à sa femme. Pas de parti moyen.

Ces horribles propositions paraissent toutes naturelles aux démocrates ; le Roi et le dernier homme du peuple sont la même chose à leurs yeux. La tête du Roi n'est pas, selon eux, plus sacrée qu'une tête quelconque. La gauche de l'Assemblée et les Jacobins affectent de ne plus prononcer, en parlant de Louis XVI et de Marie- Antoinette, les noms de Roi et de Reine. Voilà où en sont les choses !

Les cendres de Voltaire sont arrivées ce soir. On les a déposées là ou fut la Bastille, dans un petit Champs- Elysées fait exprès. Demain on en opérera la translation

à Sainte-Geneviève avec une pompe superbe, dans le goût des anciens ».

« Paris, le 18 juillet 1791.

« Depuis le 19 du mois dernier, le corps diplomatique n'est plus allé à la Cour, où on n'admet que quelques personnes de confiance et d'une manière absolument privée.

Nous avons à raconter deux fêtes nationales, la procession civique faite lundi à l'occasion de la translation des cendres de Voltaire, de la Bastille, où on les avait déposées la veille, à l'église de Sainte-Geneviève ; et la fête de la Fédération qu'on a répétée le 14 de ce mois, dans le Champ de Mars.

Malgré la pluie, tout le cortège s'est transporté lundi à la Bastille ; le cercueil de Voltaire y avait passé la nuit au milieu des Champs-Elysées qu'on y avait formés avec des peupliers et de la charmille. La pluie a nui, cependant, à la beauté du cortège et la procession qui devait se mettre en marche à huit heures du matin n'a pu s'acheminer que vers les quatre heures de l'après-midi. Un détachement de cavalerie nationale ouvrait la marche. Venaient ensuite 1° le régiment Dauphin, une députation de quelques collèges, de quelques clubs; de la musique ; 2° une députation des forts de la Halle précédant le buste de Voltaire, et ceux de Mirabeau, Franklin, Rousseau, Dessilles ; ces quatre derniers étaient de grands médaillons bronzés que des hommes habillés à la romaine portaient au bout d'une pique. Sur un brancard, aux épaules de deux Romains, on voyait les ouvrages les meilleurs de ces écrivains, tels que le Contrat social, etc. On exhibait aussi une petite

bibliothèque contenant les œuvres de Voltaire. Surune autre civière, une couronne murale. Ensuite, les «Vainqueurs de la Bastille » montraient en triomphe un modèle de cette forteresse; une musique précédait et des hommes portant les trophées de l'ancienne Rome, environnaient la statue de Voltaire en bronze que des Romains portaient sur leurs épaules ; 3° des députations du club des Jacobins, de la municipalité, de l'Assemblée nationale, des Gent-Suisses, du régiment des gardes suisses, de la garde nationale parisienne^ et celle des environs venaient à la suite de la statue et précédaient le char triomphal.

Il était de grandes proportions et semblable à ceux des anciens ; il reposait sur quatre roues dorées d'égal diamètre. Le sarcophage portait sur une tenture de velours bleu étoile d'or et des membres de l'Académie française en portaient les cordons. Sur ce sarcophage était le lit mortuaire de Voltaire, sa statue couchée, habillée à l'antique et couronnée parla Renommée. Ce char était en forme de pyramide, garnie, aux quatre coins, de candélabres ; on y voyait aussi la trompette épique, des couronnes, des guirlandes. Douze chevaux blancs, caparaçonnés aux couleurs nationales, traînaient, quatre de front, ce superbe équipage; des palefreniers les tenaient en main ; tout autour, on portait d'autres trophées ; 4° madame de Villette et plusieurs autres dames habillées en Muses, en Grâces, etc., suivaient à pied les cendres de cet illustre écrivain. Venaient enlin le reste de l'Académie française, les vétérans, et un second détachement de cavalerie, fermant la marche.

Cette procession a traversé le Pont-Royal ; le Roi et la famille royale l'ont regardée à travers les persiennes ;

ils voyaient, mais n'étaient point vus. Elle a fait deux stations, la première au bout du Pont-Royal en face de la maison de M. de Villette, la seconde devant la Comédie Française. On a chanté des hymnes à la louange de Voltaire, et deux fois madame de Villette est montée au haut du char, a couronné son bienfaiteur, Ta embrassé et l'a fait embrasser à ses enfants.

La religion nous a semblé prendre au Champ-de- Mars un caractère plus auguste encore ; nous ne saurions exprimer ce qu'ont éprouvé les spectateurs au moment où l'évêque de Paris a élevé l'hostie.

Un autel magnifique, un peuple innombrable prosterné devant l'Eternel, une musique militaire, le son du canon, l'objet de cette fête, tout cela réuni, a pénétré les cœurs d'un saint respect pour la religion et Celui qui en est l'objet. Le patriotisme des démocrates s'en est réchauffé. La municipalité, les ministres, l'Assemblée, ont assisté à cette cérémonie. Toutes les gardes nationales du département de Paris y ont envoyé leurs drapeaux ; après la messe, on a prêté le serment et chanté le TeJDeum.

La cérémonie terminée, le peuple est monté en foule à l'autel et a prononcé le même serment. Il y avait plus de monde encore que l'an passé, c'est-à-dire plus de spectateurs. Cette fête de la Fédération a eu lieu dans les 82 autres départements et aussi à Londres ; le nombre des fédérés anglais, amis de la Constitution française à la tête desquels sont Fox et Sheridan, doit avoir été de quinze mille personnes au moins. Pitt a cherché de toutes ses forces à empêcher cette fédération anglaise, maisil a craint les suites du mécontentement,

car on assure que le peuple anglais est las de ce ministre, dont les projets ambitieux n'ont contribué jusqu'à ce jour qu'à l'augmentation des taxes sur les artisans et les cultivateurs.

On raconte que le Roi et la Reine, le jour de leur départ, s'étaient fait donner les clefs de l'appartement de madame de Roquefeuille, par un escalier dérobé.

D'après les mesures concertées, les voitures étant préparées, le 20, à onze heures et demie, la Reine fit lever et habiller le Dauphin et Madame Royale ; deux femmes de chambre furent d'abord emmenées dans une chaise de poste qui les attendait sur le quai Voltaire, ci-devant quai d'Orsay. La Reine et Madame Elisabeth se rendirent à pied jusqu'au Carrousel, où elles montèrent en voiture. Le Roi les rejoignit un instant après, et l'on partit.

Quand le Roi fut arrêté et qu'il se vit dans l'impossibilité de continuer sa route, il se jeta entre les bras du procureur de la commune de Varennes, M. Sausse, marchand chandellier, en lui disant : « Je suis votre Roi, je ne veux point retourner à Paris, au milieu des sabres et des baïonnettes, je ne puis y retourner sans mourir, moi et ma famille, je viens me jeter dans les bras de mes fidèles sujets, je ne veux pas sortir du royaume ». Après ces mots, il embrassa tous ceux qui l'entouraient; la Reine partageait ses craintes et ses refus de retournera Paris.

Les décrets de l'Assemblée, dès vendredi, déplurent à la populace de Paris. On cria que Barnave avait tourné casaque, qu'étant dans la voiture du Roi, il s'était laissé séduire par les charmes de la Reine. Un tas de propos bêtes furent tenus, au Palais-Royal et aux

Jacobins. Danton, ce gueux de Danton, qu'on pourrait pendre en toute sécurité et sans le moindre scrupule, sur sa seule figure, éleva sa voix, demandant la mort du Roi ; les républicains furibonds, applaudirent à ce scélérat, jetèrent leurs chapeaux en l'air, crièrent qu'ils ne fallait plus de roi. Le lendemain, leurs émissaires redoublèrent la fermentation qu'ils avaient excitéela veille ; on vit un tas de bandits, de gens de sac et de corde, accourir au champ de la Fédération pour y jurer sur l'autel de la patrie qu'il ne fallait plus de rois, qu'ils voulaient vivre et mourir en vrais républicains. Cette fièvre républicaine attaque tous ces furieux, ils font une pétition à l'Assemblée et s'acheminent déjà vers elle pour la lui porter.

Le faubourg Saint- Antoine, les forts de la Halle, les charbonniers se présentent, ou plutôt sont aux portes de l'Assemblée ; ils demandent à la garder avec leurs frères d'armes de la garde nationale, ils déclarent que ces gueux leur sont connus, qu'ils les échineront de la belle manière.

On leur a donné des fusils et les brigands n'osent pas s'approcher de l'Assemblée nationale ; mais leurs menées continuent, leur attroupement est devenu plus considérable et les scélérats se sont incités au carnage. Ce matin deux malheureux ont été les victimes de leur férocité, on les a pendus à une lanterne. La troupe nationale n'a pu les sauver. On a déployé dans l'aprèsmidi le drapeau rouge, on a tiré sur ces brigands. On dit que M. de La Fayette a reçu un coup de feu ».

« Paris, 25 juillet 1791.

« Voici de nouveaux détails sur l'émeute.

A onze heures, dimanche, on annonça à l'Hôtel de Ville que deux particuliers venaient d'être massacrés. On avait fait accroire à la populace que ces deux malheureux voulaient faire sauter l'autel de la patrie, et pourtant il n'y avait ni mine creusée, ni poudre préparée : tous deux se tenaient sur les marches, et l'un des deux était un pauvre invalide, ayant, par-dessus le marché, une jambe de bois. Ce bon peuple a cru ce qu'on lui disait : ce bon peuple a pendu ces deux innocents ! La municipalité dépêcha à l'instant trois de ses membres avec un bataillon, pour dissiper l'attroupement, qui venait de commettre ce meurtre. A une heure, on amena à l'Hôtel de Ville quatre individus qui avaient insulté la garde nationale et l'on rapporta qu'il se formait au Champ-de-Marsun rassemblement de factieux qui, protestant contre le décret de l'inviolabilité du Roi, cherchait à entraîner le peuple à la révolte. La municipalité pensa qu'il fallait déployer la force publique ; elle fit battre la générale, tirer le canon d'alarme et déployer le drapeau rouge ; puis elle se transporta en corps à l'Ecole militaire.

Les commissaires envoyés au Champ de Mars sommèrent en vain les séditieux qui étaient sur le tertre de l'autel de se retirer, un d'eux essaya même de tirer un coup fusil à bout portant à M. de La Fayette ; l'arme rata ; le coupable, saisi, fut conduit au comité ; le général le fit relâcher. Les commissaires et les premières troupes envoyées eurent grand peine à empêcher que des brigands ne portassent à Paris, et notamment au Palais-Royal, les tètes des malheureux assassinés le matin. A sept heures et demie, plus de deux heures après la publication de la loi martiale à l'Hôtel de

Ville, la municipalité se mit en marche avec la garde nationale et la cavalerie sous les ordres du commandant général, suivie de cinq pièces de canon, et précédée du drapeau rouge. A peine le cortège s'est-il montré que les factieux crient : « A bas le drapeau rouge, à bas les baïonnettes », et aussitôt ces menaces furent suivies d'une grêle de pierres ; les femmes étaient plus acharnées encore que les hommes'; la garde nationale, très calme, aurait patienté jusqu'au bout si un des forcenés n'eût tiré un coup de pistolet sur M. Bailly. On voulut intimider les révoltés ; mais une décharge enFairne fit qu'enhardir ces enragés et leurs attaques redoublèrent. La troupe fît feu et aussitôt ces lâches assassins se dispersèrent. M. Bailly assura plus tard que, du côté du peuple attroupé, il n'y eut que onze ou douze morts et à peu près autant de blessés. Deux chasseurs qui s'étaient écartés des rangs furent tués, ainsi qu'un canonnier; un cavalier a été renversé à coups de pierres et quelques gardes nationaux ont été blessés. A dix heures, Paris était calme.

Tout le monde a admiré la générosité de M. de La Fayette, mais on regrette que le comité ait obéi, en relâchant le coupable. Lundi et mardi, la garde nationale déploya le plus grand zèle, surtout au Palais-Royal ; on dissipa les attroupements ; on happa les orateurs en plein vent. On arrêta le juif prussien Ephraïm, comme soupçonné de soudoyer, au nom de son maître ou par ses ordres, un tas de brigands; on se saisit d'un Italien nommé Rotondo et sept autres personnes inculpées de donner de l'argent pour exciter les émeutes.

Le club des Jacobins a été le véritable fauteur de cette révolte ; aussi les trois cents députés environ de

l'Assemblée nationale qui étaient membres de ce club (qui se qualifie de Société des amis de la Constitution), se sont-ils séparés de leurs collègues, en disant que des hommes qui voulaient établir la République, qui n'approuvaient pas l'inviolabilité du Roi, qui demandaient à haute voix et avec des cris séditieux que le Souverain fût mandé à la barre, que de tels hommes n'étaient pas les amis de la Constitution, que par conséquent, ils les livraient à eux-mêmes, et les dénonçaient à toute la France comme dangereux et ennemis de la Constitution. Le schisme est fait. Les députés Jacobins tiennent à présent leurs séances dans l'église des Feuillants. Les autres se tiennent toujours aux Jacobins de la rue Saint-Honoré, mais ils sont couverts du mépris de tous les gens honnêtes.

Les craintes d'une guerre prochaine, qui sera le résultat de la coalition des Princes de l'Allemagne pour le soutien de leurs privilèges et des Princes français transfuges pour venger les affronts qu'ils ont reçus, de l'Empereur pour punir les insultes faites à la maison de sa sœur, et de tous les Princes de l'Europe pour soutenir la cause des Rois, ces craintes subsistent en dépit des raisonnements des démocrates et du rapport d'Alexandre de Lameth. D'après lui, les magasins militaires peuvent fournir pendant six mois à 400.000 hommes et à 30.000 chevaux. Les hôpitaux sont garnis pour pourvoir à trois armées de 30.000 hommes pendant trois ans. On a six grands parcs de 1,200 canons et cette artillerie est supérieure d'un tiers à celle réunie de toutes les puissances de l'Europe ; la frontière, de Belfort à Dunkerque, est hérissée de canons, d'obusiers, de pierriers, de mortiers ; on a des fusils pour 104.000 hommes. Il

est impossible que les potentats de l'Europe se liguent contre la France, ou s'ils le font, ils ne pourront l'attaquer avant le printemps, et d'ici là, la France sera en état de se défendre.

Soixante-dix mille nouveaux gardes nationaux ont été envoyés aux frontières, cela fait près de cent mille employés à cette défense. ».

« Paris, 31 juillet 1791.

« Je réponds à la dépêche de V. E. du 16 de ce mois ; je ne saurais m'étonner du désordre des postes. Tout se ressent des horribles convulsions qui tourmentent ce malheureux pays. C'est déjà beaucoup, au milieu de tant de désordres, que les plis arrivent sans encombre entre nos mains !

Leurs Majestés et la famille royale se maintiennent en bonne santé. Elles n'ont pas encore reçu le corps diplomatique. H y a des gens qui assurent que la position du Roi changera sous peu de jours. On dit qu'il ira bientôt à Fontainebleau, avec seulement les gardessuisses, qu'on lui laissera un certain nombre de jours pour examiner la grande charte à laquelle on travaille, et faire ses réflexions : à la suite de cet examen, il donnera sa sanction, ou ne la donnera pas. S'il la donne, il sera conservé Roi ; s'il la refuse, il sera déchu de la Royauté.

Ce moment est fait pour remplir de frayeur; il faut être ici pour éprouver ce sentiment dans toute sa plénitude. On disait que l'article qui supprime la noblesse ne serait dans la grande charte que réglementaire, mais il paraît qu'il sera vraiment constitutionnel, et, certes, il n'obtiendra pas l'approbation générale.

On ne voit dans la circulation que des assignats, et encore les faussaires, si on ne parvient pas à prévenir l'introduction de leurs produits, feront du tort aux bons billets, et en détruisant la confiance, entraîneront la perte de la France. Les billets de la banque de Law, et les assignats ne se ressemblent pas; mais ces derniers peuvent avoir des suites aussi fâcheuses que les premiers. Il semble que plus on approche de l'achèvement de la Constitution, plus les obstacles augmentent, plus les ennemis de cette charte redoublent d'activité et de méchanceté, plus la crainte augmente dans tous les cœurs, dans ceux mêmes qui en concevaient de favorables augures.

Depuis quatre jours, la chaleur est excessive.

L'émeute arrivée le 14 du mois passé à Birmingham a été funeste au D1 Priestley. Les séditieux ont brisé tous ses instruments de physique et ont brûlé sa belle bibliothèque, ainsi que des manuscrits. Ce sont ces derniers que le savant regrette le plus et dont les savants du monde entier déploreront la perte. »

« Paris, 8 août 1791

« En réponse à la lettre de V. E. du 23 juillet, je regrette fort de n'avoir que de tristes nouvelles à donner de ce malheureux pays. Pour son salut, il faudrait des remèdes pires que le mal. On n'ignore pas, ici, les formidables préparatifs de guerre que font, non seulement les puissances limitrophes de la France, mais aussi celles plus éloignées ; tout doit faire présager une nouvelle invasion. L'armée française, sans règle ni discipline, peut être considérée comme nulle.

Le résumé de la nouvelle Constitution doit être dis-

cuté demain à l'Assemblée nationale, puis présenté au Roi, qui sera remis ensuite en pleine liberté. On ne connaît pas le parti que prendra Sa Majesté. Les uns assurent qu'il persiste à vouloir se transporter à Montmédy ; d'autres, qu'il ira à Gompiègne ou à Fontainebleau ; d'autres encore que la famille royale restera à Paris.

Le corps diplomatique n'a pas encore été admis à la Cour, personne n'ayant voulu se soumettre individuellement à demander des billets à M. de La Fayette.

L'ambassadeur d'Espagne doit partir bientôt. L'auditeur de Rote, M. l'abbé Quarantotto, est parti. On assure que M. le président Mole est de retour et qu'on prépare l'hôtel de M. le Maréchal de Broglie. »

« Paris, 14 août 1791.

« La famille royale est toujours détenue et gardée rigoureusement à vue.

On a expédié plusieurs personnages aux Princes émigrés, et aussi à la Cour de Vienne, mais le choix de ces négociateurs laisse peu d'espoir de réussite. On croit généralement que, vers la fin de septembre, les troupes étrangères devront entrer en France. Une partie de la nation le désire ; les autres redoutent beaucoup le moment de cette responsabilité.

Tout le royaume se trouve dans l'anxiété à cause du manque de numéraire : on ne voit presque plus de - louis, ni d'écus, et qui en veut perd jusqu'au 25 pour cent à l'échange des assignats.

Le dimanche matin, il y a aujourd'hui huit jours, le Maire de Paris annonça au président de l'Assemblée nationale que la municipalité, voyant que le calme était

rétabli dans la Capitale, avait fait enlever, le matin même, avec joie, le drapeau rouge qu'elle n'avait déployé qu'avec douleur. Un drapeau blanc y avait été substitué en signe de paix. Aussi Paris, en ce moment, est-il calme ; on ne voit plus d'attroupements ni au Palais- Royal ni ailleurs, et l'on n'entend plus de motions incendiaires. Ce qui est même d'un favorable augure, c'est que le républicanisme est aux abois ; c'est que l'on crie haro sur tous ceux qui, épris d'une liberté malentendue, voulaient persuader aux Parisiens que pour être libres, il faut vivre en République, et qu'il ne faut point de rois.

Les bruits de guerre ou d'invasion se soutiennent encore, mais pas aussi généralement. On est presque certain que l'Angleterre n'a jamais eu des idées hostiles à la France et ses armements formidables étaient, à ce qu'il paraît, un épouvantail pour Catherine, afin de la déterminer à faire la paix avec le Turc dont l'Angleterre est l'alliée. On assure que M. Pitt a ordonné de désarmer seize vaisseaux de guerre. Si cette nouvelle, qui nous a été donnée et affirmée par un officier anglais arrivé à Paris au commencement de la semaine dernière et de retour de l'Angleterre, est vraie, on ne doit plus craindre que l'Angleterre se coalise avec les autres puissances et l'on peut regarder comme une chose faite la paix entre la Porte ottomane et la Russie. Ce même officier, qui marcha avec son régiment à Birmingham, lors de la dernière insurrection, nous dit que le décret rendu par le Parlement en faveur des catholiques avait occasionné ce mécontentement et cette émeute, que les Anglais pensent que les Français ont trop raffiné, que l'opération des assignats est dangereuse, etc. C'est au

temps à prononcer. En attendant, on ne voit plus d'argent et, à plus forte raison, les louis ont disparu. On en trouve, à la vérité, car ils sont enterrés, et ils le seront jusqu'à ce que la méchanceté et la crainte cessent de prolonger les maux de ce royaume ; mais il faut payer 20 ou 23 pour cent, pour échanger le papier contre les écus, 30 pour l'échanger contre des louis ; et, même pour échanger le gros papier contre le petit, des assignats de 50,60, contre des assignats de 5 livres, il faut payer jusqu'à 9 pour cent. L'émission des pièces de 15 et de 30 sols ne produit pas encore un avantage bien sensible.

Dans la séance du jeudi à l'Assemblée nationale, on lut une lettre du bailli de Yirieu (i), dans laquelle il demande que l'ordre de Malte ayant été reconnu comme puissance étrangère, l'Assemblée ordonne aux districts et départements de donner main-levée du séquestre qui leur a été ordonné sur les biens de cet Ordre.

La chaleur d'aujourd'hui a été accablante. »

« Paris, 21 août 1791.

« On annonce que l'infortunée famille royale sera rendue à la liberté dans quelques jours.

On croit que, sous peu, il y aura à Dresde une réunion de S. M. l'Empereur, du Roi de Prusse et du comte d'Artois. La saison avance, il semble qu'au mois prochain les troupes étrangères devront entrer dans le royaume, si, comme on le prétend généralement, il y a la ligue des puissances contre la France. Le temps éclaircira tout. La nouvelle du désarmement de la for-

(1) Dans cette partie de la dépêche, c'est le chevalier de Lama qui parle.

midable flotte anglaise est certainement fausse. Personne ne doute plus de la paix entre la Russie et les Turcs, et, par conséquent, de la paix avec la Cour de Vienne. Delà dépend le sort du Roi très chrétien.

La récolte, qu'on croyait bonne jusqu'à l'époque de la moisson, a été trouvée très médiocre.

Enfin, le frais est revenu, et la chaleur a cessé. Celle du dimanche 14, du 15 et du 16 a dépassé celle de 1753, la plus forte qu'on se souvienne d'avoir éprouvée à Paris.

Du 14 au 21, il y a eu quelques événements : d'abord, mardi 16, un jeune chevalier de Malte se permit de dire indiscrètement au Palais-Royal ce qu'il pensait des affaires actuelles; les mots d'atroce foh'e, etc., scandalisent un patriote, puis deux, puis trois, puis quatre, et une vingtaine d'eux se coalisent contre ce jeune indiscret, et l'un d'eux, tirant son sabre, le blesse à la tête. Voilà toute l'affaire. Les démocrates la content à leur avantage ; les aristocrates nomment cela un assassinat ; les premiers vont jusqu'à dire que le cas était prémédité, et que le but était d'insulter la garde nationale, de mettre Paris dans de nouveaux embarras,' d'y exciter une autre émeute. Ils ont été si outrés contre les aristocrates du pavillon chinois qu'ils les en ont chassés, puis ils ont planté un mai devant le pavillon peint aux couleurs nationales orné de cocardes et de drapeaux tricolores, avec des inscriptions menaçantes. Depuis deux jours, le Palais-Royal est calme ; mais des gens craignent que l'affaire de mardi ne soit que F avantcoureur d'une explosion plus forte, puisque les aristocrates buvaient au café à la santé du Roi, de la Reine et de la famille royale.

M. l'abbé Monjolard, député du clergé, avait d'abord

prêté son serment; il Ta bientôt retracté par les conseils de ses amis. Sa tête, vraisemblablement faible, a été frappée de ce double parjure et les remords l'ont déchiré au point qu'il s'est précipité jeudi matin d'un troisième étage par la fenêtre de sa chambre dans la Rue Neuve-Saint-Marc.

Si ce que rapporte la Feuille du Jour numéro 230 est vrai, on éprouvera bientôt une banqueroute affreuse ; voici ses propres mots : « Les faux assignats circulent avec un succès effrayant. Leur contrefaçon est si parfaite qu'ils bravent l'examen le plus sévère. » Le rédacteur de cette feuille, M. Parizot, témoignait hier ses craintes à ce sujet à M. R*** (1), patriote àtoute épreuve. La réponse de celui-ci n'est pas tranquillisante : « Lorsqu'on aura, dit-il, brûlé la somme émise, l'Assemblée déclarera que ce qui reste d'assignats est faux. » Tant que des papiers publics parleront ainsi, la crainte prendra des racines plus profondes dans tous les cœurs, la confiance achèvera de se perdre, l'argent de disparaître et la chose publique périclitera tout de bon.

Les aristocrates regardent cette émission comme une preuve certaine de la perte du commerce. Les démocrates disent que c'est ce papier qui empêche et empêchera tous ces malheurs, qu'il est parfaitement égal de donner de l'argent ou du papier pourvu que les marchands le reçoivent; que l'on fait encore bien des affaires, et qu'avec des assignats enfin, on se procure partout ce qu'on se procurait jadis avec des louis et des écus. Ils ont raison dans le fond, mais pour qu'ils

(1) Sans doute llewbel.

l'eussent entièrement, il faudrait que le crédit se fut affermi. Ce qu'il y a de certain c'est que tout le monde se plaint de cette disette extrême de toute sorte de numéraire, c'est que cette monnaie de cloches et de cuivre tarde à paraître ou ne parait pas en assez grosse quantité pour que le bénéfice en soit sensible ; c'est que les pièces d'argent de 15 et .'30 sols ne se voient guère en circulation.

Les menaces d'une guerre prochaine certaine, inévitable, tiennent tous les esprits dans les transes les plus cruelles. Les précautions même que l'Assemblée a prises et prend sans cesse et qui sont en opposition avec tous les discours rassurants que ses orateurs prononcent à la tribune, ces précautions entretiennent la crainte. On peut appliquer aux circonstances actuelles ce dicton ancien : incauda venenum. Plus nous touchons à la fin de la Constitution, plus les embarras augmentent, plus la crainte s'empare de tous les esprits. Cependant, on commence à s'occuper de la nomination des électeurs, qui, bientôt, procéderont à celle des députés à la nouvelle législature. Il y a des aristocrates qui ne croient pas à cette seconde législature, qui sont persuadés qu'avant le mois d'octobre prochain, les ennemis auront mis à la raison tous ces fous de démocrates, chassé l'Assemblée nationale et replacé le Roi sur le trône, en lui rendant toutes ses prérogatives.

En attendant, sa captivité n'est pas finie, peut-être le sera-t-elle à la Saint-Louis ? On se demande si le Roi sanctionnera la Constitution ? On semble se réunir pour l'affirmative. En ce cas, Sa Majesté céderait aux circonstances.

Ceux qui connaissent la Reine et les entours de la

famille royale ne pensent pas que ce sera le conseil qu'on donnera à Louis XVI. L'étranger qui a suivi la chaîne de tous ces événements politiques et qui, sans doute, prévoit de plus grands malheurs encore, sera étonné en apprenant que les Parisiens ne s'occupent que de spectacles et de plaisirs, que l'on bâtit bien des maisons, que les promenades regorgent de beau monde, que les petits maîtres ne sont occupés que de leur toilette et d'intrigues amoureuses, que, tout en se plaignant de la disette du numéraire, on en trouve pour s'amuser, qu'on joue, qu'on danse, qu'on oublie les neuf dixièmes de la journée qu'il y a une Assemblée nationale, que le commerce languit, que l'argent est enterré et qu'on paie 20 pour 100 pour en avoir, que le Roi et la famille royale sont en captivité, que les aristocrates songent à faire venger tant d'injures, que les puissances étrangères se coalisent, que bientôt des milliers d'Allemands, de Croates, de Varadins, de Bulgares, etc., camperont aux environs de Paris et vengeront un roi outragé, que..., etc., etc.

Une récompense de 200.000 livres est accordée aux gens de Varennes, qui, le 23 juin, arrêtèrent le Roi.

On assure que Sa Majesté se présentera bientôt à l'Assemblée nationale et dira qu'Elle est disposée à sanctionner la Constitution pourvu qu'on lui accorde deux choses : 1° que les princes du sang retiennent et conservent leur titre de Prince que l'un des derniers décrets de l'Assemblée leur à ôté ; 2° qu'il y aura une aministie générale. Mais ce n'est là qu'un bruit.

M. de Broglie occupe actuellement le fauteuil de la Présidence. »

« Paris, le 28 août 1791.

« On n'a fait ici aucune démonstration de joie pour le jour de la Saint-Louis ; le Roi étant prisonnier, c'eût été une vraie dérision. L'époque de la délivrance de la famille royale n'est pas même positivement connue. Elle n'a pas encore reçu le corps diplomatique.

On parle toujours de la ligue du corps germanique contre la France ; une partie de la nation espère, l'autre vit dans la crainte ; beaucoup de citoyens, artisans, marchands, et tous les propriétaires commencent à être fort inquiets de la disparition du numéraire, de la cessation du travail des fabriques, et enfin de la vie malheureuse que Ton mène depuis plus de deux ans. Evidemment, la contre-révolution commence à se faire dans l'opinion publique.

Plus les Français approchent de la fin de la Constitution, plus leurs craintes vont en augmentant ; ce qui restait à y voir ou à y retoucher, l'a été dans la semaine, et la « car ta, magna » ou acte constitutionnel, est prête à être présentée à la sanction du Roi : c'est hier que la révision de tous les décrets a été achevée ; dans la séance d'aujourd'hui, on doit décider si la seconde législature et les suivantes seront constituantes. Il paraît qu'on sera pour la négative, car si la seconde législature était constituante, elle pourrait toucher aux décrets constitutionnels de la première et alors rien ne serait stable et l'on livrerait la France à de nouveaux troubles et aux plus grands malheurs. Demain, on doit arrêter la manière de présenter la Constitution à la sanction du Roi.

Une lettre de M. de Blanchelande, gouverneur de

année 1791 303

Saint-Domingue, a augmenté lundi les craintes des membres de l'Assemblée qui n'ont jamais bien auguré du décret par lequel on a donné la liberté et le droit de citoyens aux gens de couleur. Cette lettre semble annoncer que la flotte anglaise pourrait bien se porter dans ces parages, et, profitant des circonstances actuelles et des troubles auxquels la colonie est en proie, se rendre maîtresse de cette ile et diminuer le commerce français.

Le duc de Chartres, qui est un prince de la plus grande espérance, a mérité une couronne civique pour avoir préservé an prêtre réfractaire de la fureur du peuple de Vendôme et sauvé la vie à un malheureux qui allait se noyer. »

«4 septembre 1791.

« Le désarmement de la flotte anglaise est certain et cependant personne ne doute plus des intentions de la plupart des différentes puissances contre la France. On prévoit que, d'ici à un mois, l'invasion des troupes étrangères s'effectuera. Le nombre des mécontents augmente journellement et, bien que les frontières soient gardées soigneusement, l'émigration continue plus nombreuse qu'auparavant. La plus grande partie des officiers qui ont dû abandonner leurs troupes à cause de leur insubordination intolérable est allée se réunir à la noblesse et aux princes émigrés.

M. Vernier a occupé lundi le fauteuil de la présidence et, selon toutes les apparences, il sera le dernier ou l'avant-dernier Président de cette législature.

Les honneurs rendus à Voltaire le seront aussi à Jean-Jacques Rousseau. L'Assemblée a chargé le

Comité de Constitution de régler avec M. de Girardin la pompe delà translation du tombeau.

Le duc de Chartres a été, il y a quelque temps, huissier au club des Jacobins. Son père y remplit aujourd'hui les fonctions de secrétaire.

Nous avons une saison très agréable. »

« Paris, 11 septembre 1791.

« On peut dire qu'il n'y a plus de gouvernement en France ; il n'y a pas un municipal de campagne, (qui, généralement, est cordonnier), qui ne croie pas être plus que le Roi. Il veut commander et, tous les jours, il y a des croisements qui empêchent la barque de pouvoir naviguer librement. t

Les préparatifs de l'Allemagne sont immenses et, parmi nos législateurs de nouvelle fabrique, il y a des gens qui doutent que cette armée puisse entrer dans le royaume. Le temps éclaircira tout.

L'ambassadeur d'Espagne partira après-demain.

M. de Girardin refuseet s'obstine à refuser les cendres de Jean-Jacques Rousseau, son ami ; au motif de la reconnaissance, il s'en joint peut-être un autre : Ermenonville ne serait plus fréquenté ; les étrangers n'iraient plus voir le tombeau du philosophe.

Les ambassadeurs et ministres des cours étrangères ont été admis, le mardi 6, dans les appartements de Leurs Majestés. Ils ont remarqué un changement très sensible chez la Reine ; le Roi n'a pas changé. On est persuadé qu'il sanctionnera, et même on croit qu'il ira ce matin ou jeudi matin, au plus tard donner sa sanction avec toute la solennité et l'authenticité possibles. On sait que des courriers sont partis pour l'Allemagne,

pour Coblentz, pour Bruxelles. Les uus disent que le Roi va prendre de nouvelles mesures pour éluder celles que l'Assemblée nationale prend pour donner des bases solides et inébranlables à la nouvelle Constitution. Les autres assurent, au contraire, que S. M. écrit aux Princes du sang, à l'Empereur, aux Puissances coalisées, de déposer les armes et de renoncer à toute invasion, à tout projet d'hostilité, puisque le Roi de France a été et est convaincu que les Français adoptent, aiment et veulent la Constitution et qu'il lui serait impossible de s'opposer à un vœu aussi clairement énoncé. Les aristocrates sont du premier avis, mais les démocrates sont du second. Ils se réunissent pour croire que si le Roi donne sa sanction, il fera des observations que les législatures suivantes prendront ensuite en considération. Ce qui est également vrai, c'est que le parti royaliste s'accroît, c'est que la cause du Roi gagne dans l'opinion publique et que celle des républicains est presque à terre. Les municipalités ont, plus que tout le reste, contribué à ce décri. Leurs malversations, leur despotisme et, par conséquent, leur insubordination en sont la cause. D'ailleurs, les impôts ne se payent point et ce sont les biens du clergé, dont la vente monte déjà à 300 millions environ, qui ont fait face aux besoins publics, aux dépenses de l'armement. La partie des impôts qui n'a pas été perçue depuis le 14 juillet est absolument perdue pour l'État. Le paysan, qui payait malgré lui l'imposition d'une année entière, sera-t-il disposé à payer tout à la fois les impositions des années 89, 90 et 91?

Aussi commence-t-on à trouver qu'il faut donner plus de force au pouvoir exécutif. Un cri général se fait

entendre dans Paris, dans le Palais-Royal : « Rendez vos comptes ! » les Parisiens savent bien que l'Assemblée a fait une Constitution sage ; ils en ont les décrets incessamment sous les yeux, mais rien ne leur indique que, pendant cette législature, les finances de la Nation aient été bien gérées et c'est ce compte-rendu qu'ils réclament à hauts cris et qui pourrait bien ne pas trop les satisfaire. En tout, la fermentation, l'inquiétude, la crainte des esprits sont grandes et la conduite même de l'Assemblée a contribué à les augmenter. On pourrait la comparer à cette femme qui, tout à coup, du plus bel embonpoint, tombait à une maigreur affreuse. Tantôt les députés annoncent que les finances sont dans un état prospère, puis quelques jours après, ils déclarent tout le contraire. Ils assuraient aujourd'hui qu'une nation de 24 millions de citoyens n'avait rien à craindre d'une armée d'esclaves envoyée par des despotes et, le lendemain, ils paraissaient à la tribune, la pâleur et la consternation sur le visage, et criaient aux Parisiens : « Armez-vous ! » Le compte que le marquis de Montesquiou vient de lire à l'Assemblée sur l'état actuel des finances trouve déjà beaucoup d'improbateurs. Ils disent que le rapporteur passe sous silence plus de 700 millions de dépenses depuis la Révolution ; que les biens du clergé sont évalués trop haut, que M. de Montesquiou jette de la poudre aux yeux de la multitude et ne fait que prolonger une funeste erreur dont les suites seront terribles. Les démocrates pensent tout le contraire ; comment doit on espérer de démêler le vrai?

M. Thouret occupe, depuis ce matin, le fauteuil de la Présidence ; on croit que la seconde législature ne commencera ses séances que dans les premiers jours

d'octobre. Ainsi, on nommera encore un président; on assure que ce sera M. de La Fayette. Les élections des nouveaux députés se font à force; l'abbé Faucliet sera de la prochaine législature.

Nous éprouvons depuis quatre jours une température de mois de juillet. »

« Paris, 18 septembre 1791.

« La famille royale jouit de la plus parfaite santé. Le Roi, le Dauphin et tous les chevaliers du Saint- Esprit en ont quitté les insignes.

Malgré de grands obstacles pour sortir du Royaume, — lesquels sont levés depuis peu de jours — il y a déjà, réunis sous les armes, près des Princes français émigrés, à peu près dix mille hommes, la plupart chevaliers et officiers, qui se refusent au serment qu'on exigeait d'eux.

Le Roi a sanctionné la Constitution. Telle est la nouvelle en gros. En voici les détails. Tout le monde était persuadé que S. M. donnerait sa sanction. L'alternative n'était pas de nature à tenir les esprits en suspens ; mais ce à quoi personne, le plus grand nombre du moins des Français, ne s'attendait, c'est que le Roi sanctionnerait l'acte constitutionnel, si tôt après sa présentation. Il l'a fait par une lettre, écrite le mardi 13 et portée à l'Assemblée par le ministre de la Justice. Cette missive, qui a été insérée dans le n° 74 de la Gazette de France, décourage tous ceux qui espéraient une contrerévolution.

Des applaudissements tonnants, des cris de Vive le Roi, vive le Roi Louis XVI, vive le Roi constitutionnel, interrompirent quatre ou cinq fois le Président, M. Thouret, qui. faisait la lecture de cette lettre. Ces

cris, ces applaudissements continuèrent quelque temps encore et communiquèrent la joie de ceux du dedans la salle à ceux qui étaient dehors. Le côté droit, cependant, garda un morne silence, et l'abattement et la consternation de ses membres augmentaient à mesure que M. Thouret avançait dans sa lecture. Celle-ci finie et le silence ayant reparu dans la salle, M. Goupil demanda qu'une députation de soixante membres fût envoyée sur le champ au Roi ; elle se rendit aux Tuileries et Sa Majesté reçut les députés avec beaucoup de bonne grâce. Il avait l'air riant, ainsi que la Reine. Le petit Dauphin parut encore plus beau et salua chaque député fort gracieusement.

Dès l'après-midi de mardi, le peuple commença à prendre des places dans les tribunes; le mercredi, à la pointe du jour, la salle était pleine. Le côté droit, cependant, ne Tétait pas ; même, il serait resté presque vide, si des étrangers ne l'avaient occupé ; on vit alors clairement combien les députés aristocrates sont indignés contre S. M. MM. Malouet et de Montlauzier ont été cependant remarqués à leur poste ; on y a cherché vainement l'abbé Maury ; il n'y vint pas, quoi qu'on dût prononcer sur l'affaire d'Avignon.

Avant l'arrivée du Roi, le Président prévint l'Assemblée nationale qu'elle entendrait assise le serment du Roet son acceptation. M. Malouet voulut se récrier contre ; M. d'André lui rappela qu'à l'ouverture des Etats généraux on en avait usé de la sorte. L'affluence des spectateurs au Carrousel et dans les rues Saint-Nicaise et Saint-Honoré, par où devait passer S. M. pour se rendre à l'Assemblée nationale, était prodigieuse. On a applaudi le Roi sur son passage. Toutefois des bruits

sourds, des cris à demi-étou(Tés faisaient dans l'air un bourdonnement désagréable et qui marquait clairement que la défiance règne toujours dans le cœur des Parisiens.

Des coups de canon, des applaudissements lointains annoncent que le Roi s'avance. La députation de douze membres, qui était allée au-devant de lui et qui le précédait, entra dans la salle. Le Roi entra du côté gauche, portant un habit bleuâtre, brodé de soie, une veste blanche et l'épée au côté, le chapeau à la main. Les ministres se tenaient à quelque distance. L'Assemblée se leva aussitôt que le Roi parut et le plus majestueux silence ne tarda pas à régner.

Le Roi fut occuper son fauteuil, qu'on avait placé à la gauche de celui du Président ; les deux sièges étaient pareils. Les ministres prirent place au-dessous. Le Roi, l'Assemblée, le Président, tout le monde se tenait debout. Le Président salua le Roi en inclinant la tête. Alors, Sa Majesté, debout et sans se découvrir, dit : « Messieurs, je viens consacrer ici solennellement l'acceptation de la Constitution... » Les députés s'assirent. Le Roi fit un petit mouvement d'indignation, s'assit et continua: « ... Je vous l'ai adressée hier, je vous la réitère, et je contracte l'engagement d'employer tout le pouvoir qui m'est délégué pour faire exécuter et maintenir la Constitution. » A ces mots, les voûtes retentissent de nouveaux applaudissements ; l'enthousiasme sembla prendre une teinte plus chaude encore ; le Roi continua : « Puisse cette grande et mémorable époque être le gage de la réunion de tous les Français, l'aurore de la paix et du bonheur de la France î » Les applaudissements, les cris de « Vive le Roi », retentissent à

nouveau et le canon annonce cette nouvelle, désirée avec tant d'ardeur, dans la capitale. Le ministre de l'Intérieur, alors, présenta au Roi, sans s'agenouiller, l'acte constitutionnel et la plume pour le signer. Le Roi signa. Le ministre de la Justice présenta ensuite l'acte constitutionnel au Président qui le contresigna, après avoir prononcé un discours que personne ne put entendre à cause du bruit qui se faisait aux portes pour empêcher la foule de pénétrer dans la salle.

Le Roi descendit de son fauteuil, ne salua personne, et, au milieu de cris d'allégresse, sortit par la même issue qui lui avait donné entrée ; il revint au château par le jardin des Tuileries, accompagné de toute l'Assemblée.

La Reine et ses enfants, qui avaient été se placer dans la loge des rédacteurs du logographe, pour être témoins de cette fonction auguste, se joignirent au Roi et partagèrent avec lui les applaudissements du public.

Le Roi n'avait d'autre décoration que la croix de Saint-Louis ; il dit qu'il renonçait au cordon bleu qu'il portait plus pour les autres que pour lui-même. Les ducs d'Orléans et de Chartres, le marquis de Montesquiou, les ducs de Liancourt et de La Rochefoucauld l'avaient quitté dès la suppression des ordres. Le comte de Montmorin l'avait encore et même l'avait lorsque les soixante membres de l'Assemblée furent présenter au Roi l'acte constitutionnel, ce qui leur déplut fort.

M. le duc d'Orléans s'est présenté à la Cour. La réception a été froide. »

« Ce 19 septembre.

« La journée d'hier a été un jour de réjouissance. Dès la pointe du jour, les tambours ont frappé les

kmÈE 1791 311

airs de leur son martial. Les Gardes nationales ont endossé leurs uniformes et pris leurs armes; ils ont été au Champ de la Fédération. La municipalité s'y est rendue et le Maire, debout sur l'autel de la patrie, y a proclamé solennellement que la Constitution est achevée. Au même instant, une musique guerrière, à laquelle sont venus se joindre les coups de 120 pièces d'artillerie, a rompu le silence profond qui régnait depuis quelques instants sur cette place immense. L'après-dîner, on a lancé, aux Champs-Elysées, un aérostat, avec un homme dans la nacelle.

Le soir, on a illuminé toute la ville ; on se portait en foule place Dauphine ou sur le Pont Neuf, chez le Marquis de Villette (1), presque vis à vis le Pont Royal, aux Tuileries ou aux Champs-Elysées. Les Tuileries et le château s'étaient métamorphosés en des lieux enchanteurs, en un de ces jardins, de ces palais de fées, que les romans nous peignent, que les poètes, l'Arioste surtout, embellissent par leur imagination. L'allée du milieu des Tuileries et la grande allée qui fait face au château étaient remplies de pyramides de lumières ; les autres allées, les terrasses, le grand bassin étaient éclairés par une infinité de lampions qui n'affaiblissait pas la magie de la grande allée. C'était une perspective qu'aucun peintre de théâtre, fût-il même supérieur à Bibiena, ne saurait rendre. Le feuillage des arbres était le plus pittoresque possible. La place Louis XV, les Champs-Elysées jusqu'à la barrière de l'Etoile, étaient illuminés. Des guirlandes de douze lampions chacune rejoignaient les arbres des grandes

(1) Chez qui Voltaire était mort.

allées. A tous les arbres du quinconce, il y avait deux ou trois lumières. C'était une clarté prodigieuse sur un vaste terrain. La foule était telle qu'on se serait cru dans un des couloirs de l'Opéra au moment delà sortie. On dansait, on chantait, on buvait. Ce n'était que réjouissances. Quel spectacle pour celui qui serait arrivé en ce moment à Paris! Il aurait pu s écrier : Civitas plena, populo ! »

« Paris 25 septembre 1791.

«Tout ici va comme à l'ordinaire. Plusieurs ministres, à ce que l'on affirme, demandent à donner leur démission. Celui de la Marine a déjà cessé ses fonctions; M. de Montmorin veut aussi abandonner son poste; c'est le bruit public.

La famille royale jouit de la plus parfaite santé et déjà Leurs Majestés sont allées à l'Opéra et continueront à visiter les autres théâtres.

On parle publiquement des armées des Princes confédérés contre la France qui doivent- s'introduire dans le royaume de différents côtés, et on voit bien peu de dispositions prises pour s'opposer à leur agression.

L'émigration de la noblesse et des officiers était déjà prodigieuse, malgré la défense de sortir des frontières du royaume. Maintenant qu'il est permis à tous les nationaux d'aller et de venir en toute liberté, ils en profitent à un tel point que les postes d'ici en Alsace et en Brabant ne suffisent plus, quoique beaucoup s'en aillent avec leurs chevaux et d'autres simplement à pied. On fait le compte que plus de vingt mille hommes en armes entourent les Princes français émigrés et qu'il en arrivera autant en moins d'un mois.

Nous avons oublié de dire que Leurs Majestés avaient été voir l'illumination de dimanche dernier et avaient été fort applaudies. Ce soir, on fait une illumination plus belle encore. Ce matin, on chante un Te Deum à Notre-Dame : vingt-quatre députés de l'Assemblée y assistent. Le Roi n'a pas voulu accepter l'invitation ; cela déplaît aux Parisiens, au nouvel évêque, à tous les prêtres constitutionnels.

Presque tous les députés de Paris à la nouvelle législature sont nommés. M. Bailly a donné lundi sa démission de sa place de maire de Paris ; il a consenti, cependant, après les instances de la municipalité, à la garder jusqu'au mois de novembre prochain, époque où se fera la nomination des nouveaux officiers municipaux. M. Bailly allègue le dépérissement de ses facultés physiques et morales. Gela est, sans doute; mais il éprouve, en outre, bien des désagréments.

Leurs Majestés, le Roi, la Reine, le Prince royal, madame Royale et madame Elisabeth furent mardi à l'Opéra, entendre Castor et Pollux, remis au théâtre avec des changements dans la musique par M. Candey. La voiture eut de la peine à y arriver ; la foule était si grande que les chevaux ne pouvaient marcher qu'au pas. Les cris de « Vive le Roi, vive la Reine » les ont poursuivis partout, et c'est au milieu des cris de joie et des plus vifs applaudissements que Leurs Majestés sont arrivées à la loge. L'orchestre, au lieu de commencer par l'ouverture de l'Opéra, joua le fameux quatuor : « Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille ? » Lorsque les diables éclairèrent, au quatrième acte, de leurs torches enflammées toute la salle, la vue de la famille royale réveilla, dans les spectateurs, leur amour

pour olle, et les cris de « Vive le Roi, vive la Reine » recommencèrent. Lorsque Castor dit à Pollux : « Venez régner sur un peuple fidèle, » les spectateurs en firent sur le champ l'application, se tournèrent subitement du côté de la loge du Roi et par leurs applaudissements redoublés, lui firent la même invitation. Pendant tout le temps de l'opéra, madame Elisabeth tint, le dos tourné aux spectateurs.

Au cours de la représentation, un homme du parterre s'aperçut que son voisin s'était trompé de poche. S'il crie au voleur, il donnera l'alarme et la famille royale sera épouvantée. Alors il prie ses voisins de former un cercle autour de l'honnête citoyen qui lui a coupé la poche ; on le serre, on l'oblige à voir l'opéra jusqu'à la fin et, dès que le Roi est parti, on fait venir la garde qui vous campe mon homme dans les prisons.

Hier au soir, on a fait une nouvelle illumination. Les Tuileries étaient mieux éclairées que dimanche; on avait élevé avec profusion des pyramides ; on avait disposé des festons de lanternes: on brûlait de la bougie. Le corps du milieu des Tuileries était orné d'écussons de lumières. On dansait, on criait « vive le Roi, vive la Reine ; » mais ces cris ne ressemblent pas à ceux qu'on entendait jadis, qui étaient clairs, nets; une espèce de bourdonnement se mêle toujours à ceux d'aujourd'hui : le parti républicain cause ce bourdonnement.

Mardi, on répandit avec profusion la lettre de Monsieur et du comte d'Artois, frères du Roi, suivie de l'adhésion des Princes de Gondé et de Bourbon et du duc d'Enghien et d'un engagement pris à Pilnitz par l'Empereur et le Roi de Prusse de soutenir la cause du Roi contre ses sujets rebelles. Les frères du Roi Fin-

vitent à ne pas donner sa sanction (la lettre est datée du 10 de ce mois), et protestent contre tout ce qui lèse ses droits et les leurs. Bien des démocrates assurent que cet écrit est une brochure faite par M. de Galonné et répandue par les Princes émigrés dans le public pour accroître l'épouvante des Parisiens. Les aristocrates disent toujours que la guerre est inévitable. Ils menacent la France des plus grands maux. Ils annoncent que, mercredi, paraîtra le grand manifeste des puissances coalisées. Les démocrates leur répondent : « Où sont les préparatifs de guerre ? on n'en voit aucun sur les frontières. Les armées alliées sont donc invisibles ? Où les puissances étrangères trouveront-elles de l'argent pour faire la guerre ? Qu'y gagneront-elles ? »

Ce qu'il y a de bien sûr, c'est que l'émigration semble considérable et qu'on se rend de tous côtés auprès des princes émigrés. »

« Paris, 2 octobre 1791.

a L'Assemblée ayant été renouvelée en totalité, les députés des 83 départements commencèrent à occuper hier les places laissées par leurs prédécesseurs, lesquels se sont absolument refusés à rendre des comptes de finances. Il n'y a pas eu, cependant, d'opposition au départ des sénateurs déchus.

Il est arrivé à Goblentz un envoyé de l'Impératrice de Russie, auprès des princes français. L'émigration de la noblesse française est de plus en plus nombreuse, surtout depuis que le passage est libre. On estime à plus de trente mille hommes le nombre de ceux qui entourent les frères du Roi.

Le tableau du serment fait le 20 juin 1789 dans le Jeu de Paume, et dont M. David a exposé au Salon le superbe dessin, sera fait aux dépens du trésor public et placé ensuite dans la salle du Corps législatif, pour rappeler aux députés à venir le courage qu'ils doivent apporter dans leurs travaux.

On priera le Roi de se faire peindre, tenant en mains l'acte Constitutionnel et le présentant à son fils. Le tableau sera placé dans la salle des législateurs.

Le Roi ayant voulu venir à l'Assemblée, une députation de douze membres alla au-devant de lui. Il entra dans la salle à trois heures passées, précédé de la députation et suivi des ministres. Il avait un habit violet brodé, le grand cordon rouge, le chapeau à la main, l'air content : celui d'un père au milieu de ses enfants. La satisfaction répandue sur tous ses traits a excité d'abord les applaudissements de la confiance. Il s'est tenu debout, personne ne s'est assis. Il a dit : « Messieurs, « après l'achèvement de la Constitution, vous avez dé- « crété pour aujourd'hui le terme de vos travaux. Il « eût, peut-être, été désirable que cette session se fût « prolongée pour affermir votre ouvrage. Après avoir « accepté la Constitution du royaume, j'ai notifié mon « acceptation aux puissances étrangères. (Applaudissements) « Je m'occupe et m'occuperai constamment « de faire respecter la constitution au dehors et j'em- « ployerai tout le pouvoir qu'elle me donne pour la « maintenir au dedans. Pour vous, messieurs, qui, pence dant une longue et pénible carrière, avez montré un « zèle infatigable, vous allez retourner dans vos foyers. « Vous donnerez à vos concitoyens l'exemple de « l'ordre et de la soumission aux lois. » L'on remar-

quait sur les visages les premiers symptômes de Témotion. « Je compte que vous serez auprès d'eux les « interprètes de mes sentiments. » « Ah! oui, oui! » « Dites-leur que leur Roi sera toujours leur premier « et plus sincère ami. »

Ici, des élans de joie, des larmes coulent de tous les yeux et la voix du Roi marque la joie que ce spectacle touchant produit et excite dans son âme. « J'ai besoin d'être aimé d'eux (ses yeux se couvrent des pleurs de la sensibilité, des députés fondent en larmes). Je ne puis être heureux qu'avec eux et par eux. (Ici des cris : Oui, oui, vous le serez, nous le jurons.) Cet espoir soutiendra mon courage et la satisfaction d'y avoir réussi sera ma plus douce récompense. »

Après ces paroles de paix et de confiance et la réponse de M. Thouret, S. M. s'est retirée au milieu des acclamations et des bénédictions de tous les assistants. Après quoi, M. Target a lu le procès-verbal de la séance; il a été clos. M. le président Thouret a prononcé ces mots : « L'Assemblée nationale constituante « déclare que sa mission est remplie et que ses séances « sont terminées. » Cinq heure sont sonné et tout le monde s'est retiré par les portes de la salle.

Le vendredi matin, le Roi a fait publier, par ses héraults d'armes, dans tous les carrefours et places de la Capitale, sa nouvelle proclamation du 28. S. M. ratifie tout ce qu'elle a promis ; elle invite les peuples à payer les contributions, elle invite les Princes, ses frères et ses parents, à rentrer dans leur patrie, en promettant à tous une sécurité complète.

Le samedi, les nouveaux députés ont commencé la vérification de leurs pouvoirs ; elle a été terminée hier,

et aussitôt l'Assemblée s'est constituée en Assemblée législative. On doit nommer, ce matin, un président ; ce sera M. de Pastoret ou M, de Lacépède.

Leurs Majestés furent, il y a aujourd'hui huit jours, aux Français. Elles avaient un air extrêmement satisfait. La Reine est tout à fait gaie et réjouie.

Deux prêtres ont fait constater devant la municipalité de Paris leur acte de mariage avec leurs servantes.

Nous avons un temps superbe, mais la sécheresse a fait augmenter le prix de toutes les denrées. »

« Paris, le 9 octobre 1791.

« Au nombre des nouveaux pères conscrits se trouve le cocher d'une vieille dame qui l'avait congédié, il y a peu d'années.

Le Dauphin a été indisposé, mais il est remis aujourd'hui et il jouit d'une parfaite santé, ainsi que ses augustes parents, sa tante et sa sœur.

On a garni d'une grande quantité de gardes nationaux les pays avoisinant le duché de Luxembourg, l'Alsace et le Brabant. Mais ces défenseurs de la patrie ne sont pas des soldats et une multitude dépourvue d'officiers et sans discipline doit avoir le sort des armées Perses.

On donne pour certain que M. de Montmorin s'est démis volontairement du poste de ministre des Affaires Etrangères et qu'il sera remplacé par M. de Moustiers, présentement envoyé en Prusse.

Les débats au sujet des rapports entre le Pioi et l'Assemblée déplurent infiniment aux Parisiens. Jeudi, après midi et le soir, toute la ville retentit de cris d'improbations et de clameurs hostiles. Tous, excepté les

républicains, criaient : « Ces nouveaux législateurs s'occupent de bêtises; au lieu d'apaiser les esprits, ils semblent avoir pris à tâche d'augmenter leur mécontentement, ils rouvrent les blessures ! Ils veulent faire repentir le Roi de tout ce qu'il a fait pour le bonheur de ses peuples. Ce sont des gueux, il faut les chasser avec des fouets, etc. » Ces cris d'improbation et d'indignation percèrent jusqu'aux oreilles des députés; ils reconnurent leur imprudence et, dans la séance de jeudi, ils tachèrent d'effacer l'impression défavorable qu'ils avaient donnée d'eux et qui subsiste encore.

Le vendredi, le Roi ayant annoncé par une lettre qu'il viendrait à une heure à l'Assemblée, Sa Majesté se fit annoncer par un huissier. Elle entre, les députés se lèvent; le Roi et ses ministres prennent la place qui leur est assignée par la Constitution ; tous les assistants applaudissent, crient : « Vive le Roi ! Vive Sa Majesté ! »

Le Roi sortit de la salle au milieu des applaudissements de toute l'Assemblée et des cris de : « Vive le Roi! »

Le vendredi soir, la famille royale se rendit aux Italiens. Le parterre ne se possédait pas, il était ivre de joie. Il a applaudi, pendant tous les entr'actes, le Roi, la Reine , le Prince royal , la famille royale et a crié : « Vive Sire ! Vive Sa Majesté, vive le Roi des Français ! » Les républicains ont frémi de rage ; ils ont craint le retour du peuple français à l'idolâtrie de ses rois et à l'esclavage.

Nous venons d'apprendre le désastre affreux qui a eu lieu à la Havane. Des torrents de pluie sont tombés pendant un jour et demi; un tremblement de terre a

ouvert des abîmes de six pieds de profondeur ; des nuées d'une noire fumée sont sorties par des crevasses innombrables et ont annoncé l'explosion d'un volcan. En plusieurs endroits, les terres ont été déchaussées jusqu'à la pierre vive ; dans beaucoup d'autres, les cannes à sucre ont été enlevées, les habitations détruites ; les bestiaux, les nègres noyés. Il a péri 3.000 personnes et près de 12.000 animaux de labourage. Les environs de la Havane n'offrent plus qu'un spectacle déchirant, les traces d'un déluge semblable à celui dont nous parle l'Ecriture sainte. »

« Paris, 1:3 octobre 1791.

(( A l'Assemblée, on a résolu de supprimer les places derrière et à côté du Président, pour que les membres ne viennent pas lui souffler à l'oreille un tas de motions qu'ils n'osent énoncer à haute voix, de crainte d'être hués.

La garde nationale parisienne vient d'arrêter qu'il sera témoigné au général de La Fayette de son affection et de son dévouement, qu'on lui ferait présent d'une épée à garde d'or sur laquelle sera gravée cette inscription : « A La Fayette, l'armée parisienne, l'an II de la liberté. » Il sera adressé une pétition à l'Assemblée nationale pour la supplier de prendre en considération les sacrifices de tout genre faits par M. de La Fayette et de lui accorder, en conséquence, une indemnité, car on assure que la Révolution lui coûte plus de 600.000 livres.

L'Hôtel de Ville vient aussi de faire frapper en l'honneur du général une médaille dont l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres donnera les emblèmes et

les devises en français. Une de ces médailles sera frappée en or pour M. de La Fayette. On lui offrira une statue de Washington par Koudon, afin qu'il ait toujours devant les yeux son ami, celui qu'il a si glorieusement imité. Ces résolutions seront gravées au-dessous du buste de M. de La Fayette placé à l'Hôtel de Ville.

L'émigration augmente au point que Sa Majesté a fait écrire le 13 à tous les commandants des ports pour qu'ils engagent les officiers de marine à rester. Le Roi leur parle le langage de l'honneur pour les retenir. Le 14, nouvelle proclamation du Roi dans le même sens.

Pendant ce temps, les aristocrates disent hautement que l'armée des Princes entrera bientôt en France ; ils jettent la plus grande défaveur sur les nouveaux députés ; ils ne remuent, ils ne respirent que par vengeance et regardent le Roi comme absolument nul. »

« Paris, 23 octobre 1791.

« L'émigration de la noblesse continue ; il s'y est joint de nombreux bourgeois. On parle de bien des manières des effets qui doivent résulter d'une réunion aussi nombreuse de mécontents.

Aujourd'hui, dimanche 23, on a ouvert dans Paris toutes les églises qui étaient fermées. Il faut espérer que les prêtres non assermentés ne seront plus troublés ni persécutés.

Après plusieurs jours de pluie, le beau temps est revenu ; la récolte, en tout genre, a été misérable.

On criait, ce soir, dans les rues : déclaration de la grossesse de la Reine. On crie bien des choses. »

« Paris, 30 octobre 1791.

« LL. MM. et la famille royale jouissent de la plus parfaite santé. La nouvelle de la grossesse de la Reine s'est répandue, mais sans fondement.

On parle du comte de Ségur pour succéder à M. de Montmorin ; mais cette nomination n'est pas encore déclarée. Ce dernier serait destiné à l'éducation du Dauphin, quand le Prince royal devra passer aux hommes.

L'hiver s'annonce comme celui de 1788 ; le froid est déjà plus qu'ordinaire pour la saison. On ne parle plus autant des mouvements des troupes des puissances étrangères. Il semble que les différents cabinets de l'Europe s'observent respectivement, mais que l'attention principale est toujours dirigée sur la France.

L'émigration continue et le nombre des mécontents et des désordres va toujours en augmentant. »

« Paris, G novembre 1791.

« Le comte de Ségur avait accepté la secrétairerie des Affaires Etrangères ; mais il y a renoncé le jour suivant, ayant été témoin de l'indécent traitement infligé par le Sénat français au ministre. Jusqu'à présent, on ignore quel sera le successeur de M. de Montmorin. On nomme deux personnes : un certain M. Odune, homme instruit et d'expérience, mais octogénaire; l'autre, M. Louis de Narbonne, fils de la duchesse. V. E. doit l'avoir vu avec Mesdames, tantes du Roi.

A ceux qui objectent que le comte de Narbonne est bien jeune, on peut répondre que Pitt était encore plus jeune quand il devint ministre. »

« Paris, le 13 novembre 1791.

« Le ministre des Affaires Etrangères n'est pas encore nommé ; celui de l'Intérieur expédie les affaires courantes. La famille royale se porte bien.

Des détachements de trois à quatre mille hommes armés se sont formés dans le département de Maine-et- Loire et se livrent à tous les excès du fanatisme. Ils ont eu plusieurs affaires avec les gardes nationales. Partout les prêtres constitutionnels sont maltraités, assassinés jusqu'au pied des autels. Les églises de campagne, fermées en vertu des décrets de l'Assemblée nationale, sont rouvertes à coups de hache et les prêtres non assermentés y reprennent leurs fonctions. En Vendée, les prêtres non assermentés sont venus à bout de persuader aux crédules habitants des campagnes qu'ils seraient invulnérables tant qu'ils lutteraient pour la religion.

On ne parle pas du versement des impôts dans le Trésor public. C'est ce qui fait gémir tous les honnêtes gens et nourrit dans leurs âmes des craintes mortelles. Les biens du clergé se sont trouvés fort à propos pour empêcher la banqueroute. Leur vente continue, mais si cette ressource s'épuise avant la rentrée des impôts, la France courra de grands risques. Le malheureux royaume est attaqué par tous les bouts. S'il échappe à la fureur de ses ennemis, ce sera le plus grand miracle qui se sera opéré de nos jours dans la politique et peutêtre depuis que le monde est monde. »

« Paris, 20 novembre 1791.

« Les affaires de France empirent toujours et Ton

peut bien dire que ce malheureux royaume est détruit. Le nombre des émigrés armés augmente chaque jour; il en est de même des craintes d'une invasion. On voit des manifestes dans le public ; le nuage noircit tous les jours davantage.

La famille royale est en bonne santé. On n'a pas encore nommé le ministre qui devra succéder à M. de Montmorin ; chacun sait combien la place de ministre en France est, en ce' moment, remplie d'amertumes et de dégoûts. »

« Paris, 27 novembre 1791.

« M. de Lessart a été nommé ministre des Affaires Étrangères ; il avait déjà le département de l'Intérieur, dans lequel il n'a pas été remplacé.

Les gens sages voient avec douleur la défiance qui règne entre le Corps législatif et le pouvoir exécutif. Elle doit nuire nécessairement à la Constitution, empêcher son affermissement et le retour de l'ordre. Qui voudra d'une place de ministre ? Comment s'établira la force publique ? La discipline n'est plus dans les troupes de ligne. Les gardes nationales obéissent aux décrets qui sont à leur convenance. »

« Paris, le 4 décembre 1791.

« Le nouveau ministre n'a pas encore eu de communication avec les membres du corps diplomatique. Il est exclusivement occupé en ce moment à se défendre contre les accusations qui lui sont venues de l'Assemblée. » .

« Paris, le H décembre 1791.

« ... Les préparatifs militaires au delà du Rhin con-

tinuent toujours ; mais ils ne pourront guère être effectués avant le mois de mars.

Nous avons de la neige. »

« Paris, le 25 décembre 1791.

« Un courrier extraordinaire deNaples, à destination de l'Angleterre, est passé par ici, annonçant la triste nouvelle que le Pape a été frappé d'apoplexie. Dans ces circonstances critiques pour la religion, on peut aisément conjecturer les conséquences qui résulteraient de la mort de son chef. Quant au côté politique, je dirai que si le Saint-Siège reste vacant, les perturbateurs de Tordre en Europe, qu'en France on nomme Jacobins, ne manqueront pas d'envoyer dans l'Etat du Pape leurs émissaires, et, s'ils réussissent à soulever ces populations-là, on peut dire qu'en peu de temps l'Italie se trouverait dans un état aussi pitoyable que la France.

Un écrit vient de paraître, dont on a répandu des milliers dans l'Assemblée, qui cherche à éclairer le Français sur ses véritables intérêts. Son titre est : « le Père Duchêne f... son bonnet de travers en voyant que tout va à la f... Il graisse ses bottes pour se mettre en campagne contre les émigrants ; ses adieux aux Parisiens, auxquels il recommande l'Assemblée nationale et le Roi. >> Il s'écrie tout à coup : « Halte-là, sur le point d'enjamber le pas de route une sacrée b...resse d'idée me chiffonne la cervelle et m'arrête comme un plat jean f... Je crains qu'en allant combattre les ennemis du dehors, de laisser au dedans et surtout à Paris, les ennemis les plus dangereux. Je crains de voir ma patrie livrée aux fureurs des brigands, des factieux

hypocrites et des journalistes. Je tremble comme un jonc, en voyant Cordorcet, Brissot, Chabot, Bazire et leurs complices dans le sein de rAssemblée nationale. Je tremble en voyant nos législateurs se laisser faire la loi par les applaudissements ou les sifflets des tribunes composées en grande partie de la plus sale vermine de toute la capitale. Je tremble surtout, en voyant à la tête de la municipalité, dans le département et dans toutes les fonctions publiques, une bande d'enragés : Pétion, Danton, Manuel, que Lucifer semble avoir chié dans un jour de médecine, pour empoisonner tout le royaume. Je tremble enfin en laissant la personne du Roi exposée à la rage des prêtres hypocrites, des Glémentins (les Jacobins, qu'on nomme ainsi parce que Jacques Clément

était jacobin) et des aristocrates cachés

Je vous recommande les journalistes et les écrivassiers incendiaires, qui cherchent à traîner dans la boue les pouvoirs constitués, à dégrader la royauté et les ministres patriotes. Je vous recommande que s'il y a quelques gifles ou quelques coups de pied au c... à donner, de ne point oublier Camille Desmoulins (démagogue), Royou (aristocrate), Prudhomme (démocrate), Gauthier (aristocrate qui fait le Petit Journal de la Cour et de la Ville), Gorzas et Durosoy (aristocrate outré qui fait la Gazette de Paris.) Ne permettez pas, surtout, que ces lâches barbouilleurs de papier insultent à propos débottés les Rois et les Puissances étrangères, afin de les indisposer contre nous et de nous mettre sur les bras une guerre dont nous nous passerons fort bien. Les Rois n'aiment pas à s'entendre traiter comme des savoyards ; je suis sûr que si l'impératrice de Russie a une dent de lait contre nous, cela ne vient qu'à cause

des insultes que lui ont prodiguées les Brissot et les

Carra

Les femmes et surtout une Impératrice ne pardonnent jamais. J'en ai un bon exemple en la mère Duchêne. La garce m'en veut depuis six ans pour lui avoir f. .. une torgniole et m'a fait peut-être cent fois c... pour se venger. »

« Paris, 8 janvier 1192.

« La famille Royale est très bien.

On dispose tout pour la guerre. Bien que, dans le royaume, il y ait quatre ou cinq millions d'hommes armés, il n'y en aura pas 60.000 qui puissent se présenter à des troupes disciplinées et aguerries (1). Les finances sont dans le plus pitoyable état. Enfin, on ne peut prévoir qu'un avenir très malheureux pour ce pays. »

« Paris, 15 janvier 1792.

« Je ne sais pas ce que je pourrai faire pour l'engagement de'M. Bentivoglio avec le danseur Gallet. Je doute fort de pouvoir obtenir une réparation. Dans ce

(1) Staël (p. 249), 19 janvier : « Brissot et les Jacobins déclament avec une fureur inconcevable contre l'Empereur et veulent à tout prix mener les choses à une rupture avec l'Empire ainsi qu'avec l'Espagne... » C'est une nouvelle confirmation de l'opinion de Taine qui a bien montré que la guerre avait été voulue par le parti jacobin.

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temps de désordre et d'anarchie, on ne sait pas à qui avoir recours.

Les mouvements de troupes et les préparatifs annoncent une attaque de la part de l'Allemagne. Le printemps va être orageux sur les frontières de France.

Je souhaite que la paix et la tranquillité se maintiennent toujours dans les Etats de S. A. R. et aussi que nos Princes soient toujours en bonne santé.

Samedi , le froid a été très vif ; l'après-dîuer, il a plu; on n'a jamais vu un pareil verglas. Les hommes n'osaient pas marcher dans les rues. »

« Paris, 22 janvier 1792.

« Le danseur Gallet doit se présenter à moi tout à l'heure. Il a objecté que, pour cause de maladie, il n'a pu tenir ses engagements avec M. Bentivoglio. Il ajoute qu'après rengagement il n'a pu danser ; par conséquent, il ne peut être assujetti à une punition. Je sais bien que je dois obéir aux ordres de mon Prince et j'y suis prêt. Mais, si on me le permet, je dirai que, dans les circonstances actuelles, il vaut mieux ne plus parler de cette affaire, pour ne pas risquer de faire rire toute la France, occupée d'affaires beaucoup plus importantes.

La famille Royale jouit d'une parfaite santé.

Tous les jours, la salle de l'Assemblée retentit des protestations que les citoyens français font de mourir plutôt que de laisser porter atteinte à la Constitution. Cependant, des doutes, des craintes, commencent à se glisser sourdement sur le compte du Roi. On ne le croit pas de bonne foi, malgré ses protestations. C'est ainsi qu'on voit à la Cour un tas de gens qu'on sait ennemis jurés de la Constitution. »

« Paris, 6 février 1792.

« Le 30 du mois passé, le Roi, par une proclamation, invite les bons Français à se hâter de compléter l'armée de ligne. Cette invitation était fort nécessaire, puisque personne ne se présente. On est fort, ici, pour parler de patriotisme ; mais on s'en tient là. Cependant, les citoyens qui veulent le bien ont promis des primes ou établi des récompenses pour ceux qui s'enrôleraient les premiers.

L'objet de la mission de M. de Talleyrand-Périgord à Londres est, dit-on, de ratifier le traité de commerce entre les deux puissances et de proposer une Alliance offensive et défensive. Si le cabinet de Saint-James se montre disposé à accepter les propositions de l'Assemblée nationale, S. M. enverra un négociateur avec un caractère officiel.

M. de Condorcet a été nommé Président de l'Assemblée. »

« Paris, le 12 février 1792.

« Les républicains assurent que le Roi, la Reine et les ministres sont d'intelligence avec l'Empereur et qu'il se trame des trahisons. Les démocrates craignent une seconde évasion du Roi ; ils soupçonnent qu'elle sera l'œuvre des aristocrates, mais regardent, cependant, la contre-révolution comme tout à fait impossible. Les aristocrates, paraît-il, soutiennent que les troupes autrichiennes entreront au printemps en France ; que dans le mois de mai, les Parlements auront repris leurs fonctions et que l'on entendra crier dans les rues :

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« Arrêt du Parlement de Paris », au lieu de « Décret de l'Assemblée nationale. » Les paris sont faits.

Les aristocrates craignent infiniment les complots des républicains et jurent que ceux-ci ne réussiront pas à faire évader la famille royale. Les aristocrates regardent l'évasion du Roi comme un tocsin pour établir une république en France.

Nous avons un temps doux. Le prix de l'argent augmente tous les jours. Il est monté mercredi jusqu'à 70 pour 100. Les joueurs et les émigrés sont une des causes de cette affligeante cherté. »

« Paris, 19 février 1792.

« Ce pays est de plus en plus malheureux ; il est tout près du précipice. Si la providence ou les puissances ne viennent pas à son secours, il est menacé d'être complètement détruit.

Au milieu d'un hiver très doux, une grande quantité de neige est tombée et le froid est devenu très rigoureux.

L'ambassadeur de Suède (1) et l'envoyé de Russie se sont retirés de cette Cour.

Dans la séance de samedi au soir, 11, il y eut une scène dont nous laissons aux autres le soin de tirer les conséquences. Le public força la garde et entra de vive force dans une des tribunes à billets. M. Galon fit sentir l'indécence de ce procédé et demanda qu'il soit

(1) Le baron de Staël était en désaccord avec son souverain. Le 2 février 1792, sa correspondance s'arrête. Gustave III aspirait a devenir le chef de la coalition contre la France. Staël cherchait a dissuader le monarque. Blessé de ses tendances démocratiques, le Roi donna à son ambassadeur l'ordre de rentrer en Suède. Les rapports diplomatiques entre la Suède et la France ne furent plus, dès lors et jusqu'au Consulat, qu'intermittents.

pourvu à ce que ce désordre n'ait plus lieu. Au même instant, il se produit du bruit aux tribunes. M. Rouyer dit : « Messieurs, il faut servir le peuple, mais non pas « le flatter lâchement ; le peuple de Paris a, tous les « jours, à sa disposition, deux grandes tribunes. Il est « juste que nous ayons quelques places à donner à nos « concitoyens des départements quand ils viennent à « Paris. » A ces mots, les tribunes crient : « Pas de billets, pas de billets ! » A ces cris, l'étonnement des tribunes éclate ; le président les rappelle au respect que l'on doit au peuple dans la personne de ses représentants. Le bruit continue ; il s'établit même une espèce de discussion entre le public et les tribunes. Les bons ont gémi de cette aventure et, tous les jours, ils déplorent les maux que les Jacobins causent pour empêcher le retour de la tranquillité.

Jeudi, M. de Gondorcet, ayant demandé à l'Assemblée la permission de passer du fauteuil à la tribune, a prononcé un discours qui a été un compte-rendu de tout ce que les députés ont fait depuis l'ouverture de la Législature. Ce discours, tout beau qu'il est, ne peut, à lui seul, rendre à l'Assemblée actuelle l'opinion publique. Tant que l'esprit de républicanisme, ou, ce qui revient au même, que le club des Jacobins y aura une prépondérance marquée, l'Assemblée aura toujours de la défaveur ; les députés ne mériteront jamais la confiance des Parisiens. Les cartes sont très embrouillées, et il n'y a pas dans l'Assemblée un homme d'un mérite transcendant et d'un caractère ferme : un Mirabeau. Sa marche est mal assurée, ses mesures dictées par la perplexité ou par la crainte, ou par l'enthousiasme. On dirait qu'ils sont maîtrisés parles circonstances, tandis

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que ce serait à eux à les maîtriser. En outre, cette défiance perpétuelle contre la Cour, ces inculpations, ces dénonciations contre les agents du pouvoir exécutif . sont un des plus grands obstacles qu'on puisse mettre à la renaissance du crédit, et, partout, au payement des impositions publiques.

Il y a trois classes de gens et ces classes sont bien marquées. Les fripons , qui parlent toujours Constitution et cherchent, couverts de cette égide, à faire durer l'anarchie et augmenter le désordre. Les dupes, qui croyent que tout est bien. Les bons, qui voient tous les maux de la France, qui ne peuvent y apporter de remède et qui, par conséquent, ne cessent de gémir sur le sort déplorable de ce royaume.

Lundi, le ministre de l'Intérieur soumit à l'Assemblée l'état de tous les départements du royaume. Les principales causes de l'inquiétude et de l'agitation sont la rareté du numéraire et des subsistances, la différence des opinions politiques et celle des opinions religieuses. Une trop forte émission de papier-monnaie et l'émigration ont rendu rare le numéraire. Les fonds accordés pour les subsistances sont insuffisants. Le serment demandé aux prêtres a achevé de mettre de la différence dans les opinions. »

« Paris, 26 février 1792.

« On a mandé ici les nouveaux maréchaux Luckner et Rochambeau et le général La Fayette, afin de se concerter avec le ministre de la Guerre sur le plan de campagne à adopter pour défendre le royaume, menacé de toutes parts.

Tous les jours, les théâtres de Paris offrent des

scènes ridicules qui attentent au gouvernement et aux mœurs. On cite l'aventure du théâtre du Vaudeville, où il se tira des coups de pistolet; un page de la Reine fut traîné dans la boue ; deux gardes nationaux blessés.

Les deux partis semblent avoir choisi les théâtres pour se chamailler. »

« Paris, 4 mars 1792.

« L'exaltation dans les têtes parisiennes augmente toujours. On ne peut pas prévoir s'il y aura quelque explosion.

La santé de la famille royale est excellente.

Dans les circonstances présentes, il serait très difficile de continuer, avec espoir de succès, l'affaire entre l'entrepreneur Bentivoglio et le danseur Gallet ; tous les ministres sont occupés d'objets beaucoup plus importants. »

« Paris, 11 mars 1792.

a La famille royale est dans la consternation de la mort de l'Empereur ; malgré cela, elle est en bonne santé. La Cour prendra le deuil pour deux mois, à partir du 13.

Depuis quelque temps, la diminution du prix des blés sert de prétexte aux factieux pour commettre des troubles et des meurtres.

A Etampes, une troupe d'environ six cents hommes des paroisses voisines a voulu entrer dans la ville ; 75 hommes de cavalerie de ligne, quelques gendarmes s'opposèrent en vain au passage de ces brigands qui pénétrèrent jusqu'au marché, où le maire les a suivis avec les siens. Là, ils ont voulu le forcer, avec des

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menaces, à taxer le blé. « Taxez-le vous même, si vous le voulez, leur a-t-il répondu. Quant à moi, je perdrai la, vie plutôt que de violer la loi. » Et comme ils le menaçaient toujours, s'adressant à la troupe de ligne, il a demandé du secours. Le commandant a crié « Marche », mais il n'a été obéi que de trois ou quatre cavaliers.

Le pauvre maire est aussitôt assailli par les factieux. En vain s'attache-t-il à la bride d'un cavalier ; un des bourreaux passe sous le ventre du cheval pour lui tirer un coup de fusil ; un autre, d'un coup de sabre, lui détacha le bras qui tenait la bride. On s'acharna à tirer sur son cadavre.

Les Jacobins crient clans Paris que la Cour fomente elle-même dans tout le royaume tous les troubles qui la déchirent. Les aristocrates crient haro sur les Jacobins.

A l'Assemblée, M. Brissot dénonça le ministre des Affaires Etrangères comme coupable de haute trahison envers l'Etat. M. Vergniaud ajouta que M. de Lessart avait gardé pendant deux mois le décret de la réunion d'Avignon. Le décret d'accusation fut admis au milieu des applaudissements de toute la salle. On y joignit l'arrestation immédiate et l'apposition des scellés sur les papiers particuliers de M. de Lessart.

On ne saurait exprimer la surprise que ce décret causa dans Paris et surtout la nouvelle qui se répandit, dans le même après-diner, que Léopold II était mort. M. de Lessart se tint caché jusqu'à quatre heures du dimanche matin. Il écrivit ensuite de la rue des Deux- Portes-Saint-Martin, où il s'était réfugié, qu'il était prêt à obéir à un ordre de l'Assemblée. On le mit dans

une voiture escortée par des cavaliers et il doit être arrivé hier au soir à Orléans, où il doit être jugé.

Le bruit court encore que M. de Narbonne, tourmenté par une ambition démesurée, a voulu faire sauterM.de Lessart et mettre une de ses créatures à la place de M. Bertrand. Mais, ni ses intrigues, ni celles de madame de Staël (c'est sa maîtresse), ni celles de madame de Condorcet n'ont rien opéré. Au contraire, la cabale opposée a pris le dessus et M. de Narbonne a été renvoyé. Alors, la cabale des Jacobins a fait jouer une autre machine et M. de Lessart a été décrété criminel de lèse-nation.

La mort de l'Empereur a jeté la consternation dans le camp des aristocrates et fait naître l'espérance dans celui des démocrates. Ceux-ci espèrent que François II n'aura pas de sitôt le loisir de penser aux affaires de la France.

Depuis trois ou quatre jours, nous éprouvons du froid ».

« Paris, 18 mars 1792.

« Le Roi a nommé M. Dumouriez au département des Affaires étrangères, à la place de M. de Lessart qui a été remis aux mains de la cour d'Orléans, établie pour juger les grands crimes. Le plus grand nombre le croit innocent, mais il était haï parla cabale jacobine, dont il a été victime.

M. Dumouriez passe pour avoir des connaissances en diplomatie. Les ministres étrangers ne l'ont pas encore vu.

Le 16, la nouvelle garde du Roi a pris son service. Cependant Sa Majesté a retenu une garde d'honneur de

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volontaires de la garde nationale parisienne et, au moment de l'installation de la sienne, le Roi a témoigné à celle-ci sa satisfaction particulière des preuves d'attachement qu'elle lui a données.

L'abus de la presse continue ; les factieux répandent toute sorte d'indignités contre la famille royale ; on regrette la précédente Assemblée ».

« Paris, 25 mars 1792.

« Il y a toujours une grande exaltation dans les têtes françaises. Les factions se multiplient tous les jours.

Je fais des vœux pour les précieux jours de notre famille royale.

Le mardi 20, on ne vit plus de bonnets rouges aux parterres des théâtres. Les républicains avaient pris, depuis environ quinze jours, cette devise (sic). La scène qu'ils donnèrent lundi au Théâtre de la Nation fut si bruyante et si scandaleuse que le maire de Paris en craignit les suites fâcheuses et, le lendemain, il fît savoir au club des Jacobins que ce signe était un signe de révolte et non de patriotisme. Les républicains forcèrent les comédiens à mettre sur le théâtre la statue de Voltaire et à la coiffer d'un bonnet rouge. Ils applaudirent avec férocité à tout ce que dans la Mort de César, Brutus, Gassius et les autres conjurés disent contre les rois ; ils sifflèrent Antoine, parce qu'il pleure sur l'assassinat de César et, pendant les entractes, ils chantèrent en chœur Maydborough s'en va-t-en guerre et y mêlèrent des couplets insultants pour feu Léopold II et pour sa sœur, la Reine de France, de sorte que, jusqu'aux démocrates, tout le monde gémit de cette frénésie ».

« Paris, 1er avril 1792.

« Les affaires s'embrouillent de plus en plus ; tout doit faire présager que la France va se trouver dans les circonstances les plus critiques. Les généraux français ont reçu Tordre d'attaquer si, avant le 15 avril, il n'arrive pas une réponse de conciliation de la part des différentes Cours auxquelles on a demandé une réponse catégorique ».

« Paris, 8 avril 1792.

(( Si l'entrepreneur Bentivoglio avait été ici, je ne sais pas de quelle façon il se serait tiré d'affaire ; quant à ses prétentions sur le danseur Gallet, cet homme ignore-t-il donc les conditions actuelles de Paris et de toute la France ? On obtiendrait plus facilement justice dans l'île d'Otaïti.

Presque chaque semaine, on change les ministres. Plus rien n'existe de l'ancien gouvernement, on a renouvelé les lois et personne ne veut les observer. Nous sommes dans la plus parfaite anarchie. On ne paie pas ses contributions, on vole, on assassine, on falsifie le papier qui représente le numéraire, personne n'est puni. Voilà le tableau de la France. J'ajouterai que, dans les caisses., il n'y a pas un sou, et néanmoins, on doit faire la guerre à la plus grande partie de l'Europe.

Si, au milieu de ce chaos, le sieur Bentivoglio peut m'indiquer le moyen de le faire payer, je ferai volontiers ce qu'il faudra pour lui, pourvu que je sache à qui je dois m'adresser. Je le lui demande.

Tous les chefs et commis du département des Affaires Etrangères ont été renvoyés et d'autres mis en leur

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place (1). Le club des Jacobins fournit un grand nombre de sujets pour toutes les places. M. de Chauvelin, neveu de celui qui a été à Parme, vient d'être nommé ministre plénipotentiaire à Londres et on lui a donné pour adjoint le ci-devant Evêque d'Autun. M. de Boursroino: a laissé à Madrid son titre de secrétaire d'ambassade et a pris celui de ministre plénipotentiaire près la même Cour. M. Yillars a été envoyé à Mayence parce qu'il était du club des Jacobins. M. de Maisonneuve, agent de l'ordre de Malte en Pologne et Prusse et qui n'a jamais servi en France, a été nommé envoyé extraordinaire à Stuttgard, parce qu'il était des Jacobins et vient d'épouser une fille ou sœur de M. de La Tour- Maubourg.

Le mardi au soir, 3 de ce mois d'avril 1792, nous apprîmes que le Roi de Suède avait été assassiné, mais cette nouvelle fut rangée au nombre des fausses. Le lendemain, elle se trouva malheureusement vraie et voici les détails qui l'accompagnaient (2) :

Le vendredi 16 mars, S. M. suédoise soupait dans ses appartements attenant à la salle de l'Opéra. Un page lui donne un billet qu'un inconnu lui avait remis. Le Roi l'ouvre et y lit ces mots tracés au crayon : « Je « ne suis pas de vos amis, mais je ne veux pas être du « nombre de vos assassins. Je vous préviens que vous « serez entouré et assassiné à la mascarade de ce « soir ». S. M., accoutumée à recevoir de pareils avis, négligea celui-ci et descendit dans la salle du bal. Mais, à peine fut-il entré qu'une douzaine de masques

(1) Voir le Département des Affaires étrangères pendant la Révolution, par M. Frédéric Masson.

(2) Voir la Correspondance diplomatique du baron de Staël.

l'entourèrent et l'un d'eux lui appliqua fortement à la hanche quelque chose ; c'était un pistolet à vent chargé de six clous et de deux balles. Le Roi, se sentant blessé, ôta son masque et dit doucement à son premier écuyer, le baron d'Essen : « Je suis blessé, ramenez-moi dans « mon appartement ». Et il sortit sans causer la moindre sensation. Mais, un moment après, l'officier de garde cria : « Qu'on ferme les portes ; qu'on ferme les « portes ». Tout le monde se démasqua et fut fouillé!

L'embarras même que témoigna l'assassin, ses paroles au lieutenant de police : « J'espère que vous ne « me soupçonnerez point », servirent à le découvrir. On trouva aussi sur le parquet de la salle un autre pistolet chargé de petit plomb et de têtes de clous et un grand couteau de cuisine aiguisé des deux côtés, avec des arêtes.

L'assassin se nomme Ankarstrœm ; il a servi dans le régiment des gardes en qualité d'enseigne et, dès lors, dans ses discours, il ne ménagea pas le Roi. Il fit éclater sa haine contre lui dans la dernière guerre de la Suède contre la Russie, en empêchant les paysans du Gothland de se prêter à la levée d'un corps franc. Déclaré par là rebelle, les juges l'avaient condamné à mort, mais le Roi lui avait fait grâce, ainsi qu'à plusieurs nobles qui avaient trempé dans de semblables rébellions.

Ankarstrœm ne nia rien, reconnut les pistolets et le couteau, avoua que celui-ci était destiné à achever le Roi et le pistolet à se tuer lui-même dès qu'il aurait vu tomber sa victime, mais qu'il avait perdu la tête et qu'il se repentait de n'avoir pas mieux réussi. Il protesta qu'il n'avait point de complices et que, dégoûté de la vie, il avait voulu la terminer par une action glorieuse

et servir sa patrie, en la délivrant d'un prince qui en était le fléau.

Le Roi, rentré dans ses appartements attenant à la salle du bal, resta une demi-heure environ, couché sur un sopha et s'entretenant tranquillement avec plusieurs ministres étrangers sur la. sensation que son assassinat causerait dans l'Europe et surtout en France. Ce fut quand on l'eut apporté sur son lit au château qu'il sentit faiblir ses forces.

Le 17, à dix heures du matin, le premier chirurgien de l'armée commença à opérer sur la plaie, car on ne l'avait, jusque-là, saigné qu'une fois. Il en tira une balle et une tête de clou. Sa Majesté soutint l'opération avec courage, mais eut, pendant la nuit, une fièvre très forte et, dans la matinée du 18, le chirurgien aperçut dans la plaie un commencement de suppuration. Le soir du même jour, son état était empiré; l'on craignait une suppuration intérieure, et, par suite, la gangrène. Le bulletin de la nuit du 18 au 19 fut moins défavorable ; le malade avait reposé près de deux heures : les médicaments intérieurs faisaient leur effet, mais Ton craignait toujours une suppuration interne.

Pour assurer la tranquillité de la ville et parvenir à la découverte des complices, on plaça des troupes à toutes les portes, avec défense de laisser sortir personne. »

« Paris, 15 avril 1792.

« Les nouvelles de Suède donnent de l'espoir pour le Roi, d'autres disent qu'il a succombé le 19.

La famille royale de France jouit de la plus parfaite santé.

Les apprêts de la guerre continuent dans le royaume. L'ambassadeur de France à Vienne est sur le point de se retirer.

La séance de lundi dernier prouva une fois de plus la prépondérance du parti des Jacobins et sera une tache pour l'Assemblée. Celle-ci avait décrété, il y a quelque temps, que la liberté serait accordée aux soldats de Châteauvieux, (régiment suisse) qui, après l'échaufFourée de Nancy, avaient été condamnés aux galères. Ce décret fut approuvé dans Paris ; mais quel fut l'étonnement des honnêtes gens quand l'Assemblée consentit à ce que ces Suisses vinssent ici pour la remercier ! Encore, si l'Assemblée n'avait fait que les admettre à sa barre, le public ne l'aurait point improuvé, mais il a jeté les hauts cris en apprenant que, dans sa séance de lundi, non contente d'avoir admis à la barre les 43 soldats du régiment de Châteauvieux, l'Assemblée leur avait accordé de plus les honneurs de la séance. Cette séance prouva, en outre, combien les tribunes deviennent insolentes et respectent peu les représentants de la nation. Elles eurent l'audace de crier à bas à l'orateur qui avait le courage de s'opposer aux honneurs de la séance. Cet orateur était M. de Jaucourt

Les Jacobins, non contents d avoir fait accorder aux soldats suisses de Châteauvieux les honneurs de la séance, voulaient encore les promener dans Paris sur un char de triomphe et déjà la fête était annoncée pour le même jour qu'on les admit à l'Assemblée ; mais le nombre des opposants se trouva si considérable qu'ils n'osèrent pas exécuter leur projet. Cependant, ils ont voulu prouver qu'ils sont le parti le plus fort et la fête a été donnée hier. Il a fallu que le département de Paris

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fasse afficher, deux jours auparavant, que cette manifestation ne portait aucun caractère de fête publique, qu'elle n'était ordonnée par aucune autorité constituée, qu'aucune municipalité, aucun corps administratif, aucune troupe, aucune partie de la force armée n'y assisterait collectivement, ni avec le cérémonial et les marques distinctives qui conviennent aux solennités publiques, que les particuliers, qui donnaient cette fête, la consacraient directement à la liberté, etc.

On supplia le Roi (c'est-à-dire ses amis et ceux qui ne voyent dans toutes les démarches de la secte jacobite que des desseins perfides), d'ordonner que le jardin des Tuileries fût fermé, ainsi que les portes du château. Sa Majesté eut de la peine à s'y résoudre; enfin, il se rendit aux raisons de ceux qui lui donnaient un si bon conseil. »

« Paris, 22 avril 1792.

« On doit savoir à Parme, par la voie de Turin, la résolution du sénat français de déclarer la guerre au Roi de Hongrie.

La famille royale est en bonne santé.

Vendredi, dès neuf heures du matin, toutes les tribunes de l'Assemblée étaient pleines. A dix heures, les avenues de l'Assemblée nationale étaient encombrées d'une foule innombrable, impatiente d'apprendre la dernière détermination sur la guerre. Le bourdonnement de tant de gens était entremêlé des cris : « Il faut déclarer la guerre... nous voulons la guerre.. . »

Un huissier de l'Assemblée annonça bientôt l'arrivée du Roi. La députation, qui avait été envoyée au devant de Sa Majesté, la précède ; viennent ensuite les ministres,

puis le Roi. L'Assemblée le reçoit debout et découverte. Le Roi monte à l'estrade et le président l'y reçoit. Les ministres se rangent devant le bureau, le Roi s'asseoit, l'Assemblée s'asseoit après... (Voir la séance clans le Moniteur.)

Le Roi se retira avec ses ministres, reconduit par la députation d'honneur et couvert d'applaudissements. Il parlait affectueusement aux députés qui l'entouraient.

La mort du Roi de Suède ne s'est confirmée que

mardi. Le régicide Ankarstrœm a expiré dans les

tourments sans qu'on ait pu lui arracher le nom de ses

^complices. Il ne dit rien sinon : « J'ai délivré la terre

d'un monstre. »

On a répandu le bruit du détrônement de l'Impératrice de Russie ; on disait que son fils l'avait fait enfermer dans un couvent, mais tout cela est faux. »

« Paris, 29 avril 1792.

« Le Roi a nommé gouverneur du Dauphin M. de Fleurieu qui a été ministre de la Marine. Le Dauphin va bientôt sortir de la main des femmes. Toute la famille royale est en bonne santé.

A l'intérieur du royaume, les choses empirent; une foule d'hommes se portent aux frontières de Belgique ou d'Allemagne, sous le prétexte de la guerre, non pour la faire, mais pour profiter des désordres qui lui sont inhérents. Les troupes autrichiennes et prussiennes se réunissent et bientôt seront en mesure d'agir.

Depuis vendredi, l'Assemblée reçoit de l'argent et des dons patriotiques. Tout prouve que les Français sont prêts à tout sacrifier plutôt que de souffrir qu'on touche à la Constitution.

année 1792 345

Les ministres du Roi ont offert, tant que la guerre durera, le cinquième de leur traitement.

On a répandu dans Paris le bruit de la mort du prince de Brunswick et du duc de Bavière. On disait même le premier assassiné. On croirait que les Français en veulent à tous les Souverains et qu'ils voudraient les voir tous disparaître de ce globe. On dirait qu'ils leur font la chasse, comme on la fait aux bêtes fauves. »

« Paris, 6 mai 1792.

« Différentes expéditions mal combinées et plus mal exécutées n'ont guère servi aux Français dans la Flandre Autrichienne. Ce commencement ne peut pas faire pronostiquer, pour l'avenir, de brillants succès. Plus de 12,000 Prussiens sont arrivés dans le pays de Liège et tous les jours des troupes pénètrent dans le Brabant, pour renforcer celles qui sont déjà établies en Belgique. Il se prépare de grands événements.

Leurs Majestés et la famille royale continuent à se bien porter.

On a vu dimanche, 29 avril, défiler trois bataillons de gardes nationaux du faubourg Saint-Antoine, armés de piques de tout modèle et portant au milieu d'eux deux larges pierres sur lesquelles étaient gravés en lettres d'or, les droits de l'homme. »

« Paris, 13 mai 1792.

« Je suis dans une parfaite ignorance de ce qui se passe hors de France ; je n'en, sais que ce que m'en disent les autres ministres étrangers. Notre correspondance, dans ces temps de troubles qui agitent l'Europe,

ne devrait pas, à ce qui me semble, être stérile à ce point.

L'Assemblée a décrété que M. Pie, grenadier au 74e régiment, aurait son nom au procès-verbal pour le trait suivant à la déroute du Mans. Étant tombé blessé à côté de M. Alexandre de Beauharnais : « Mon officier, cria-t-il, mon officier, achevez-moi, que je ne voie pas la honte de cette journée. Au moins, je meurs à côté de mon fusil, avec le regret de ne plus pouvoir le porter ! »

Nous avons éprouvé ces jours-ci un froid très piquant ; toutes les cheminées sont allumées. »

« Paris, 20 mai 1792.

ce L'abbé Maury, envoyé comme noncepar Sa Sainteté à l'élection de l'Empereur à Francfort, est déjà en voyage. »

« Paris, 28 mai 1792.

« L'intérieur du royaume est toujours écrasé par les désordres et par le bouleversement des têtes des administrateurs actuels.

Les ministres de Prusse, d'Autriche et de Russie se sont retirés de la Cour. Les deux premiers sont partis ; le dernier, à ce qu'il parait, restera en simple bourgeois à Paris.

Il vient de s'enga srer un combat entre la faction jacobine et les ministres du Roi. Un folliculaire jacobin nommé Carra, imprima, le 18, qu'il existait aux Tuileries un comité autrichien auteur de tous les maux de la France et particulièrement de la défaite des armées à Mons et à Tournai ; que les ex-ministres de Montmorin et Bertrand en étaient, qu'il existait un complot pour

année 1792 347

faire enlever le Roi et faire une Saint-Barthélémy des patriotes, qu'il était temps de s'armer, de placer des feux et des canons sur toutes les hauteurs et de sonner le tocsin dans toutes les églises.

Les deux ex-ministres se rendirent sur-le-champ chez M. Larivière, juge de paix delà section Henri IV, pour porter plainte contre M. Carra. Celui-ci, ayant été sommé de comparaître devant le juge, dit que ces déclarations lui avaient été dictées par Messieurs Merlin, Bazire et Chabot, députés à l'Assemblée et membres du comité de surveillance. Ces trois députés furent appelés aussitôt ; Messieurs Merlin et Chabot protestèrent contre la procédure et M. Bazire subit son interrogatoire.

Ces faits ont été dénoncés à l'Assemblée.

Jeudi, cette même Assemblée décréta, comme mesure de police et de sûreté, que la déportation serait prononcée contre les prêtres catholiques qui refuseraient le serment civique. Ce décret fut proclamé dans tout Paris par les crieurs avec des voix de tonnerre et remplit de joie le plus grand nombre des Parisiens.

Le 28, on a pris le deuil pour la douairière de l'Empereur Léopold II. On le portera deux mois.

Messieurs Chabot, Merlin et Isnard se sont engagés à montrer des pièces et à donner des preuves claires -de l'existence du comité autrichien et des intelligences secrètes de la Cour de France avec celle de Vienne et avec toutes les puissances de l'Europe, pour déjouer toutes les opérations de l'Assemblée. Ils disent avoir des preuves authentiques d'un projet combiné pour faire évader de nouveau le Roi et la famille royale et faire dissoudre par la violence l'Assemblée législative.

Le bruit a couru dans Paris que l'Assemblée avait ôté au Roi son Veto et sa garde; il n'était question que de cela aux Tuileries, au Palais-Royal, aux spectacles. Tout Paris a été alarmé. La fermentation des têtes est grande. On a prétendu que sept ou huit suisses de Courbevoie portaient des cocardes blanches et avaient mis la cocarde nationale à la queue d'un chien, que des gardes du Roi avaient maltraité un de leurs camarades parce qu'au lieu d'appeler le fils du Roi le Dauphin, ils l'avait qualifié de Prince Royal ; que, dans la garde du Roi, il y a des prêtres réfractaires. Tous ces bruits ont échauffé l'esprit des démocrates et les voilà criant que le Roi, la Reine, les ministres sont des traîtres et qu'il faut s'en défier. »

« Paris, le 3 juin 1792.

«SiV. E. veut bien examiner ma correspondanceparticulière, elle verra qu'il y a deux choses fort importantes que je n'ai pas cru devoir traiter dans une dépêche ordinaire qui est, pour ainsi dire, ostensible. Je ne saurais trop répéter qu'il est du plus grand intérêt pour Parme de prendre des arrangements avec Gênes afin d'avoir des nouvelles de Paris en temps opportun.

La famille royale est toujours en bonne santé, bien qu'elle soit la plus malheureuse des familles régnantes.

Le corps diplomatique est réduit à très peu de membres ; plusieurs ministres sont déjà partis, d'autres sont absents et il se peut que, d'ici à deux mois, le reste soit rappelé par leurs cours respectives.

L'armée autrichienne s'accroît chaque jour par des troupes qui arrivent de Bohême et de Silésie. L'insu-

année 1792 349

bordination et le désordre sont arrivés à un tel degré dans les troupes françaises qu'on ne saurait les appeler des armées. Sûrement, elles seront vaincues par la discipline allemande.

On a su aujourd'hui que M. de Laporte, intendant de la liste civile, s'était rendu secrètement à la manufacture de Sèvres et avait fait brûler en cachette 98 ballots de papier. Mandé à la barre de l'Assemblée, M. de Laporte assura que les ballots renfermaient les exemplaires des mémoires que Madame de Lamotte avait fait imprimer lors de l'affaire du collier et que le libraire Gueffier avait achetés du libraire anglais Robinson. Gueffier assura la même chose, ainsi que Gérard, peintre en miniature et deux ouvriers qui avaient assisté à l'incinération. Ainsi se termina cette affaire que l'on avait cru être la destruction des papiers du comité Autrichien.

M. de Cossé-Brissac fut arrêté à dix heures du matin et transféré à Orléans pour y subir son interrogatoire. On reproche à cette Assemblée de trop aimer les dénonciations et de trop se hâter de porter des décrets d'accusation.

L'Assemblée ayant décrété que la garde actuelle du Roi était licenciée pour avoir refusé de prêter le serment civique et que le service du souverain serait jusqu'à la création d'une nouvelle garde, fait par la garde nationale, on licencia mercredi cette garde sans difficulté et sans événement fâcheux. On assure que le Roi a été le premier à leur enjoindre d'obéir. »

« Paris, 10 juin 1792.

« Le traitement des ministres du Roi a été réduit de

moitié. Au lieu de 100.000 livres, ils n'en auront plus que 50.000. Le ministre des Affaires Etrangères n'aura pour traitement que 75.000 livres. Des députés ont observé qu'il n'était pas nécessaire que le ministre des Affaires Etrangères donnât à dîner aux ambassadeurs et ministres des puissances étrangères.

Le dimanche 3, tout Paris se porta en foule sur les boulevards, au pont Louis XV, au Champ de Mars, pour assister aux funérailles de M. Simonneau, maire d'Etampes, qui aima mieux se laisser tuer que de violer la loi. Tout le monde admira la statue colossale de la Loi, dont les belles formes et les riches draperies rappelaient celles des Grecs. Le cortège avait le vrai caractère de ceux de l'antiquité. L'Assemblée ne tint pas de séance ce jour-là.

Les dons patriotiques pleuvaient de tous côtés pour aider à soutenir les frais delà guerre ; mais ce sont des gouttes d'eau dans la rivière. »

« Paris, 18 juin 1792.

« M. Dumouriez a quitté le ministère de la Guerre que S. M. a donné à M. de la Jarre.

M. de Ghambonas a reçu les Affaires Etrangères et M. Duranthon, ayant remis les Sceaux, S. M. les a donnés à M. d'Ormesson, celui-là même qui a été autrefois contrôleur-général.

M. de La Fayette a écrit à l'Assemblée pour demander la suppression du club des Jacobins. Il a fait cette demande qu'il est sûr qu'on lui refusera, pour avoir un motif plausible de donner sa démission. »

année 1792 351

« Paris, 24 juin 1702.

« J'ai bien reçu la lettre de V. E. du 13 courant, dans laquelle S. A. R. a cru devoir supprimer les visites en corps aux ministres étrangers à l'occasion du jour de fête de leurs souverains respectifs. Je ne manquerai pas de porter cette nouvelle disposition royale à la connaissance du nouveau ministre des Affaires Etrangères, M. de Chambonas, aussitôt qu'il aura notifié sa nomination au corps diplomatique ; nous sommes dans l'attente de cet avis.

Les troupes françaises, sous les ordres de Luckner, sont à Gourtray ; leur avant-garde à deux lieues en avant. Les Autrichiens couvrent Mons , Tournai et Bruxelles et se renforcent tous les jours. Quand les armées prussienne et autrichienne se seront réunies, probablement, elles agiront de concert avec les émigrés français.

Dans la séance de dimanche, des citoyens de la section de la Croix-Rouge ayant été admis à la barre, l'orateur s'écria : « Nous avons oublié les parjures de Louis, nous l'avons placé sur le plus beau trône du monde et il oublie ces bienfaits ! » Ce langage, tenu par beaucoup de Français , applaudi par l'Assemblée, fut l'avant-coureur de ce qui arriva le mercredi d'en suite. Pour échauffer davantage les têtes, pour mieux préparer les esprits aux coups que ces factieux comptaient frapper le 20, ils avaient fait dresser devant toutes les casernes des gardes nationales des mais. Ces arbres, parés encore de leurs rameaux et de leurs feuilles, étaient ornés de rubans tricolores et de cocardes nationales. Au bas du tronc, on lisait de nombreuses

allusions à la liberté, des imprécations contre les tyrans et contre ceux qui veulent donner de nouveaux fers aux Français, on y voyait aussi le serment de vivre libres ou de mourir. Parmi ces écriteaux, on voyait une tête de mort, avec cette inscription : « La liberté ou la mort. » Les gens sensés ont gémi de tous ces moyens que les Jacobins emploient pour égarer le peuple et de l'espèce de délire qu'éprouvent de nouveau les Parisiens.

Le mardi, l'Assemblée permit au bataillon de Saint- André-des-Arts de planter à la porte de la salle un arbre de la Liberté. Elle fit plus ; elle nomma quatre commissaires pour assister à sa plantation. Un orateur assura que l'éclat du bonnet rouge effaçait celui des couronnes ! Le bataillon défila au son d'une musique militaire ; les uns portaient des thyrses entrelacés de feuillages, les autres des piques ornées de rubans tricolores ; au milieu de ces armes, s'élevait une longue pique surmontée d'un bonnet rouge en laine qu'on plaça ensuite au haut du mai.

M. de Condorcet annonça que le même jour « la raison brûlait au pied de la statue de Louis XV, 600 volumes in-folio, dépôt orgueilleux de la vanité d'une caste dont les chimères se dissipent en fumée. » Ensuite, il demanda que tous les départements fussent autorisés à brûler tous les dépôts des titres primitifs de la noblesse, abstraction faite des titres de propriété.

Le lundi, on disait dans Paris que le faubourg Saint iVntoine irait, le 20, en force aux Tuileries, demander à Louis XVI s'il voulait être le souverain de la Constitution ou celui des émigrés. On lut même, dans la séance de mardi soir, un arrêté émanant du département de Paris pour empêcher cet attroupement et prendre

toutes les dispositions de force publique nécessaires pour contenir et réprimer les perturbateurs du repos public. Mais, depuis longtemps, on sait que le département et la municipalité ne sont point d'intelligence et M. Pétion, maire de Paris, est connu pour un fieffé jacobin; aussi, eut-on, mercredi 20, une nouvelle preuve de cette mésintelligence ; le faubourg Saint- Antoine se présenta en armes à l'Assemblée nationale. M. Vergniaud, malgré tout ce que venaient de dire les membres du Directoire de Paris pour engager l'Assemblée à ne pas recevoir une députation armée, observa que ce serait faire injure au peuple que de lui supposer de mauvaises intentions et détermina l'Assemblée à laisser entrer ces citoyens armés dans la salle. Cependant, un décret porte qu'une pétition quelconque ne peut être présentée que par vingt citoyens tout au plus et sans armes. M. Ramond s'obstina à demander qu'ils fussent tenus de déposer leurs armes à la porte de la salle. Il voulut même qu'on dit aux pétitionnaires que leur démarche n'était pas légale. M. Gudet demanda alors que cet usage qui s'est introduit dans cette Assemblée soit toléré sans réclamations. Après bien des oppositions, les Jacobins l'emportent et les pétitionnaires sont admis à la barre. Ils étaient armés de fusils, de piques, de crocs, de massues, de fourches, de haches, d'épieux, de faulx ; de distance en distance s'élevaient des piques surmontées d'un bonnet rouge. Dans leur pétition, ils se plaignent de la Cour et s'écrient : Le peuple est prêt à se venger et si le Roi s'écarte de la Constitution il ri est plus rien .

Sur ces entrefaites, quelques députés, et du nombre

était M. Lacombe de Saint-Michel (et c'est de lui que nous tenons ce que nous allons avoir l'honneur de raconter), indignés de la faiblesse de l'Assemblée, et prévoyant qu'en admettant les pétitionnaires à la barre, elle les avait autorisés indirectement à se présenter aux Tuileries, se réunirent au nombre de 15 ou 16 et, précédés de deux huissiers et de quelques gardes de la maréchaussée, ils se rendirent en hâte aux Tuileries. Ce château, malgré la garde nationale à pied et à cheval qu'on y avait fait marcher dès le matin, était rempli de monde ; le jardin aussi. Ces députés s'étant présentés au Roi pour le prévenir de tout ce qui allait se passer, et qu'il ne dût point s'alarmer, S. M. les pria d'aller auprès de la Reine, de la rassurer, de la défendre. La Reine, en les apercevant, leur demanda qui ils étaient : « Nous sommes, Madame, des députés et' le Roi nous envoie auprès de Y. M. pour la rassurer et la défendre. » Aussitôt, les portes s'ouvrent et des flots de populace se jettent dans les appartements.

La Reine, tenant toujours par la main le Dauphin et Madame Royale, fut portée et reportée par la foule d'un appartement dans l'autre. Enfin, elle put se mettre à l'abri de ces forcenés. Ils environnent le Roi et lui demandent de révoquer son veto. S. M. leur répond avec fermeté qu'il a fait ce que sa conscience lui a dicté, ce qu'il a cru être conforme au bien public, qu'au surplus il avait prouvé en tout temps son amour pour la France et la Constitution nouvelle. Ces scélérats le forcent alors de mettre le bonnet rouge et de se montrer. à la fenêtre, pour indiquer au peuple que le Roi veut que les Français soient à jamais libres.

Toute résistance aurait été vaine ; le Roi se montra

année 1792 355

aux factieux avec le bonnet rouge. Il fut applaudi. On cria : « Vive le Roi ! Vive la Nation, » tandis que tous les honnêtes gens pleuraient en voyant un souverain avili par ses propres sujets et ceux-ci fouler aux pieds toutes les autorités constituées, au nom même de la Constitution.

Le Roi s'est montré grand : il a même dit à l'un des gardes nationaux qui l'entouraient : « Touchez mon cœur et voyez s'il bat les palpitations de la crainte. »

M. Manuel, membre de la municipalité, un des plus enragés Jacobins, était aux Tuileries pour soutenir le courage des factieux, pour encourager leur rage frénétique. M. Pétion n'arriva qu'une heure et demie après que les portes eurent été enfoncées. Le lendemain, il eut l'audace de se présenter à la Cour. S» M. le fit attendre assez longtemps : enfin, elle lui donna audience dans la salle des gardes. M. le Maire avait commencé un beau discours de condoléance pour tout ce qui s'était passé la veille et allait dire au Roi que la municipalité avait pris toutes les mesures nécessaires pour... « Non, monsieur... interrompit le Roi, non, monsieur, la municipalité n'a pas fait son devoir, ni vous non plus. La France nous jugera bientôt. En attendant, sortez, ôtez-vous de ma présence » et il lui tourna le dos. M. le maire fut poussé par les épaules hors du château.

r Des aristocrates assurent qu'on a attenté contre les jours du Roi, qu'un sabre a été levé sur la tête de madame Elisabeth. Les démocrates soutiennent que ce sont des calomnies. Il est difficile, dans des temps comme ceux-ci, que la vérité perce aisément.

Aujourd'hui 24, M. Pétion a fait afficher que, puis-

qu'on l'avait accusé devant toute la France, il demandait aussi à être jugé et selon toute la sévérité des lois. On se demande cependant pourquoi M. le Maire de Paris, qui était prévenu que le mercredi 20 il devait y avoir du train à Paris, était allé à Versailles, pour célébrer avec d'autres Jacobins l'anniversaire du serment prêté au Jeu de Paume la première année de la Révolution. Etait-ce là sa place ? »

« Le 25 juin 1792.

« On craignait une seconde insurrection. Elle avait été annoncée pour aujourd'hui ; même, des Jacobins, prévoyant de la résistance, avaient conçu l'affreux projet de faire marcher à leur tête des femmes et des enfants qu'ils comptaient forcer à se joindre aux factieux et ces malheureuses créatures auraient essuyé le feu de la garde nationale, mais les lâches ont eu peur et l'aspect de la garde nationale les a maintenus dans le respect. La garde nationale est pour le Roi. S. M. en passa hier la revue dans le jardin des Tuileries. La Reine et le Dauphin s'y trouvaient; celui-ci portait l'uniforme de la garde nationale. Les soldats ayant témoigné au Roi qu'ils seraient enchantés si lui-même le prenait, S. M. a répondu que si la Constitution ne le lui défend pas, il le portera. Tout est calme en ce moment. »

« Paris, 2 juillet 1792.

« Le rapport de cette semaine ne sera pas rempli d'horreurs et d'atrocités comme le dernier. Rien d'important n'est arrivé, mais nous avons été bien près d'avoir une seconde alerte, et nous sommes continuel-

année 1792 357

lement menacés. On prétend que le fameux Jourdan, la terreur d'Avignon, est à Paris, avec la plus grande partie de ses satellites. Tous les brigands de l'étranger sont venus ici pour se réunir à l'immense quantité de ceux qui étaient dans le royaume. La partie saine de la Nation voit et connaît le péril d'une telle réunion, mais ceux qui devraient l'empêcher semblent, au contraire, l'autoriser.

Si les Français ne provoquent pas leurs ennemis, ceux-ci ne tenteront rien avant la récolte, et, cependant, les troupes françaises ont déjà abîmé celles qui se trouvent du côté du Brabant où elles étaient entrées, sans autre profit que d'avoir fait du mal aux pauvres gens de ce pays.

L'Angleterre voit avec plaisir la destruction de la France, sa rivale ; de l'Espagne, on ne dit rien. Bien que le Roi de Sardaigne ne cherche, à ce qu'il paraît, qu'à se garantir de la fureur française, on prétend néanmoins qu'il entre dans la coalition contre la France. »

« Paris, 9 juillet 1792.

(( La marche des troupes étrangères qui s'approchent des frontières de la France est envisagée avec satisfaction par la partie opprimée et mécontente de la Nation. L'autre partie, au contraire, voit avec effroi s'approcher la lin de l'anarchie à laquelle elle n'a cessé de travailler.

Leurs Majestés et la famille royale sont en parfaite santé.

Le nouveau ministre des Affaires Etrangères paraît avoir un système tout différent de celui de son prédé-

cesseur. Le nouveau est actif et cherche à être agréable atout le monde ; l'autre ne s'occupait que de ses intérêts.

Le couronnement de l'Empereur aura lieu aprèsdemain. Les souverains se réuniront à Goblentz pour s'y concerter sur le projet de la campagne qui doit commencer le 15 ou le 20 du mois d'août.

On dit, et c'est très probable, que le lieutenant général Bouille avec 20.000 Autrichiens a surpris la ville de Metz, défendue par 5.000 Français seulement. Les armées de Luckner et de La Fayette sont trop éloignées pour avoir pu leur venir en aide.

La haine des partis est, à présent, dans toute sa force ; les Jacobins détestent à mort les Feuillants ; ceuxci veulent la Constitution ; ceux-là cherchent à la renverser.

Le 7, le Roi est venu à l'Assemblée ; il parut entouré de députés et de ministres et fut accueilli par de vifs applaudissements. »

« Paris, 18 juillet 1792.

« Les événements du 20 juin sont une tache nouvelle pour l'histoire de France. On craignait une répétition de ces attentats à l'occasion de la cérémonie d'hier, anniversaire de la prise de la Bastille; mais tout s'est passé tranquillement.

La terreur avait fait partir de Paris plus de quarante mille personnes de la classe aisée.

On parle beaucoup d'une proclamation des puissances alliées à l'occasion de l'invasion décrétée contre la France ; elle n'a pas encore paru. En attendant, les Autrichiens et les Prussiens s'approchent des frontières du royaume avec des troupes aguerries et nombreuses.

année 1792 359

Les Français, c'est-à-dire l'Assemblée nationale composée d'avoués, de procureurs, de notaires et d'autres, qui comprennent de la même manière la guerre et la politique, viennent d'ordonner une levée de 50.000 hommes qui ne seront pas même prêts en octobre : tout porte à croire que cette armée nouvelle n'arrivera pas à temps. En face de forces si imposantes, on ne peut guère supposer qu'une lutte puisse avoir lieu.

La famille royale jouit d'une très bonne santé. Le ministre des Affaires Etrangères n'est pas encore remplacé et les autres ministres non plus. Il y a six places vacantes ; on dit que personne n'en veut.

Nous avons assisté hier à la fête de la Fédération. Dans le pourtour du Champ de Mars, on avait planté des peupliers verts, portant chacun un drapeau tricolore, au milieu duquel on lisait le mot « Constitution ».

Le vent avait déchiré une grande partie de ces drapeaux. Au haut de l'autel, on avait mis un palmier. Dans l'intervalle entre l'autel et la Seine , était planté un grand peuplier auquel étaient suspendus plusieurs écussons. Le Roi parut au balcon de l'Ecole militaire, au moment où la cérémonie ou plutôt la procession commençait. Son visage était calme, même riant. Il est bon de dire qu'il n'avait rien à redouter, malgré les craintes que les feuilles publiques, les placards et les boutefeux avaient eu soin de répandre précédemment; un choix de 1.200 hommes avait été fait parmi la garde nationale à pied et à cheval ; elle formait un mur impénétrable auprès de son auguste personne. La Reine était à la gauche de Sa Majesté ; elle avait un air de mauvaise humeur ou plutôt d'inquiétude. Le Dauphin, habillé en garde national, était à la

droite de son père, puis venaient Madame Royale et madame Elisabeth ; derrière, étaient les dames et les seigneurs de la Cour. Les personnes royales et les dames avaient toutes un ruban tricolore à leur bonnet. La cérémonie se ressentait de l'anarchie où sont les Français ; tout était désordre et confusion. On voyait parmi les fédérés des gens déguenillés, nu-pieds; des femmes portant le sabre, etc. Le Roi est descendu lorsque l'Assemblée législative est passée. Messieurs les législateurs étaient en frac de couleur ; une médaille, figurant les tables de la Loi, pendait de leur cou au bout d'un ruban tricolore. Voilà leur seule marque distinctive. Les députés, ceux même qui cherchent chicane au Pouvoir exécutif, qui tourmentent les ministres, qui se déchaînent impitoyablement contre la Cour, ceux-là étaient les plus avides du Roi; ils se pressaient autour de sa personne.

Le Roi étant monté à l'autel, sur le point de prononcer son serment, a levé en l'air son chapeau ; tout le monde a levé le sien, l'a jeté, en même temps en l'air» Le serment a été renouvelé par S. M. et alors on a poussé quelques cris de « Vive le Roi ». Il n'y a eu qu'un cri de « vive la Constitution », mais beaucoup de « vive la Nation » et davantage de « vive Pétion. » (La veille, l'Assemblée l'avait réintégré dans ses fonctions.)

Un député, indigné de ne pas entendre prononcer davantage le nom du Roi, s'est exclamé : « Criez donc Vive le Roi ! » S. M. se tournant aussitôt vers lui a répliqué : « Monsieur, en criant vive la Nation, on crie en même temps vive le Roi ! » Nous tenons cette anecdote de M. Taillasson, député de cette Assemblée, qui a été constamment derrière le Roi et à qui Sa Majesté a

souvent adressé la parole. Il a ajouté que le Roi sait le nom de tous les députés, et même ce qu'ils sont, ce qu'ils font, ce qu'ils ont fait; il a ajouté que S. M. s'était écriée plusieurs fois du haut de l'autel : « Ah ! le beau spectacle ; oh ! le superbe coup d'œil ! »

La cérémonie finie, le Roi retourné chez lui, la municipalité ou les Jacobins (c'est la même chose) ont donné ensuite une farce au peuple. On a mis le feu au peuplier de la Noblesse et, à mesure que les flammes gagnaient, les cris de joie redoublaient. Quelqu'un dit : « le Phénix renaît de ses cendres. »

Nous avions oublié de dire que la statue de la Loi a été placée sur l'autel ; celle de la Liberté et les tables de la Déclaration des Droits de l'Homme ont été portées en triomphe. La journée fut belle ; il n'y eut d'autre malheur qu'un officier qui a eu le pied gauche foulé par le recul d'un canon et un artilleur qui a eu le visage brûlé. »

« Paris, 22 juillet 1792.

(( J'apprends avec le plus grand plaisir, par la lettre de V. E. du 7 courant, le bon état de santé de notre famille royale et aussi la tranquillité et l'abondance qui régnent dans ces Etats bien heureux. Ici, c'est le contraire. Le Roi et la famille royale sont dans le plus grand péril d'être enlevés et transportés dans les provinces du midi de la France, pour servir d'otages contre les opérations des armées étrangères.

Jusqu'ici, la saison est étrange ; nous n'avons eu que sept à huit jours d'été.

M. de Chambonas continue à occuper le poste de ministre des Affaires Etrangères, mais voyant son sort

incertain, il agit faiblement et, pour cette cause, on ne peut pas traiter d'affaires importantes avec lui.

Il règne une grande effervescence dans Paris ; toute la canaille du royaume et des Etats voisins s'est réunie ici. »

« Paris, 29 juillet 1792.

(( Il y a toujours une grande exaltation dans le royaume , et principalement à Paris , où se trouve réunie la plus grande partie des factieux ; demain, on en attend plus de trois mille de Marseille, qui s'entêtent à ériger la Provence en République.

Espérons que l'indolent parti du Roi, bien plus nombreux, va s'éveiller enfin de sa léthargie. On craint un soulèvement du peuple pour la semaine prochaine.

Jeudi, dès cinq heures du matin, le tocsin a été sonné et la générale battue dans le faubourg Saint-Antoine ; un rassemblement de séditieux. marchait sur le château et sur l'Assemblée : on ignore le but de cette sédition, mais on le devine. Elle fut vite apaisée. M. Pétion en instruisit l'Assemblée et l'assura qu'il était accouru à la Bastille, qu'il avait apaisé les mutins, etc. L'aprèsdîner, on entra de force aux Tuileries, du côté de l'Assemblée. Le peuple voulait se promener sur la terrasse des Feuillants ; l'ex-députéd'Eprémesnil se trouva dans cette bagarre et fut rossé. On assure qu'il s'est attiré lui-même ces mauvais traitements par son imprudence.

Ce n'est pas à Paris qu'on s'aperçoit que la Patrie est en danger. Les spectacles regorgent de monde ; on danse et tout annonce que les habitants vivent dans une sécurité parfaite. Un sourd le croirait, car il ne pourrait juger les Parisiens que par leurs actes extérieurs. »

année 1792 363

« Paris, le 5 août 1792.

« La fermentation est grande dans la populace de Paris, où elle est excitée par certains fanatiques, prétendus philosophes qui ne cessent de prêcher pour l'adoption du Gouvernement républicain. Le malheureux Roi et sa famille sont accablés de dénonciations, d'injures, de menaces. Tout le monde a passé la dernière nuit dans les alarmes, dans la crainte de quelque envahissement des Tuileries.

On a proclamé avec beaucoup d'ostentation que la Patrie est en danger ; mais on en a obtenu peu ou point d'effet.

M. Bigot de Sainte-Croix a été nommé par le Roi en remplacement de M. de Ghambonas qui a donné sa démission du poste de ministre des Affaires Étrangères.

Lundi, les fédérés marseillais eurent une dispute avec la garde nationale ; il y eut des coups donnés et reçus. Des factieux même se permirent d'arracher à quelques citoyens leurs cocardes, parce qu'elles n'étaient pas en laine.. La peur s'est emparée de tous les Parisiens et sur mille cocardes, on en voit à peine une de soie.

Depuis quelque temps , beaucoup de députés demandent des congés ou donnent leur démission. On est porté à croire que la peur s'est emparée de bien des membres de l'Assemblée.

Le duc d'Orléans écrivit mercredi à l'Assemblée pour lui exposer que, n'ayant pas eu d'emploi dès le commencement de la guerre, il était allé servir en qualité de volontaire à l'armée du Roi, que S. M. lui en avait donné son agrément. Au moment du déplacement des armées il était venu à Paris, mais alors qu'il se dis-

posait à aller rejoindre l'armée qui se porte vers le Rhin, il avait reçu une dépêche de son fils qui lui annonçait que Luckner le priait de ne pas rejoindre l'armée, ayant reçu à ce sujet un ordre exprès du Roi. Le duc d'Orléans demande à l'Assemblée de lui indiquer son poste, maintenant que la Patrie est en danger. Il témoigne le désir de servir sur mer. »

« Paris, 12 août 1792.

(( M. Bigot de Sainte-Croix est resté huit jours seulement au département des Affaires Etrangères. Aujourd'hui il a été remplacé par M. Lebrun, nommé par l'Assemblée nationale, puisque cette Assemblée a suspendu le Roi de ses fonctions. De cette manière, nous ne devons plus traiter les affaires avec un ministre qui n'est pas librement choisi par le Roi, auquel sont adressées les lettres de créance de nous tous.

V. E. peut bien penser que tous les membres du corps diplomatique ont notifié à leurs Cours respectives un événement, si extraordinaire qu'on n'aurait jamais pu le prévoir.

Bien des fois, j'ai demandé un chiffre, mais on n'a jamais voulu me le donner, de manière que, dans ces circonstances, je ne puis dire autre chose que ce que je vais raconter.

Lundi, M. Merlet fut proclamé Président; ce député n'est pas de la secte jacobine, aussi trouva-t-on à redire à cette nomination. On voulut recommencer le scrutin. Aussi, après plusieurs débats, décida-t-on que l'élection se ferait à nouveau.

Des citoyens firent demander au Président la permission de présenter une pétition qui, pendant trois

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jours, était restée déposée au Champ de Mars et était chargée de signatures. Les pétitionnaires furent admis à la barre. Ils étaient précédés d'un homme portant sur une pique un bonnet de laine rouge et au-dessous un écriteau en carton avec ces mots : « Déchéance du Roi. » On les obligea à déposer cet écriteau, puis on les admit aux honneurs de la séance. Ils entrèrent dans la salle au milieu des applaudissements.

Mercredi, un vote de l'Assemblée innocenta M. de La Fayette des accusations de trahison portées contre lui. Ses ennemis ayant excité du tumulte à ce sujet, il fallut en venir à un appel nominal. Le général eut pour lui 406 voix contre 224.

La populace, indignée de ce vote, insulta tous les membres de la droite. On se porta chez M. de Vaublanc pour l'insulter, peut-être, pour le massacrer. Quinze députés royalistes furent poursuivis par des factieux jusqu'au Palais-Royal , couverts de boue , assaillis à coups de pierres. M. Dnmolard fut menacé par un fédéré qui lui a dit que, s'il avait l'audace de reparaître dans l'Assemblée, il lui couperait la tête dans l'Assemblée même.

Un député vit un sabre levé sur lui et c'en était fait, lorsqu'un chevalier de Saint-Louis arrêta l'assassin. Le récit de ces insultes occupa une grande partie de la séance de jeudi ; nous avons assisté à cette séance et nous avons vu les deux partis, pleins de colère et de rage, s'agiter dans tous les sens et, s'oubliant euxmêmes, ne suivre, en ce moment, que les impulsions violentes de la haine et de la vengeance. Nous avons vu combien est grande l'influence des tribunes ; combien elles sont dévouées aux Jacobins. Nous avons vu des

députés sourire au récit de ces attentats et autoriser presque cette vengeance populaire. Nous avons vu leurs efforts afin d'empêcher que l'Assemblée ne prît des mesures pour que les fédérés marseillais dussent partir à l'instant. Cet acharnement à les faire rester à Paris nous convainquit qu'on tramait un complot ; nous en eûmes la certitude, lorsque le procureur-syndic vint dire à la barre que le Département avait été averti que la nuit prochaine, à minuit, le tocsin devait être sonné et la générale battue, pour rassembler des citoyens qui devaient ensuite se porter sur le château des Tuileries. 11 ajouta que la section des Quinze-Vingts avait arrêté que si, jeudi, à minuit, le Corps législatif n'avait pas statué sur le sort du Roi, le peuple se lèverait tout entier. La municipalité ayant été sommée de rendre compte de cette affaire au Conseil général, le maire de Paris avait répondu qu'il avait autorisé le commandant général à prendre les dispositions nécessaires à la sûreté de la capitale, mais qu'il avait gardé le silence sur l'arrêté des Quinze- Vingts et que M. le maire, invité à se rendre au Conseil général, n'avait encore pu le faire. Un député annonça alors que, dans la nuit, il avait été arrêté au Carrousel par une fausse patrouille de fédérés qui n'avaient pu exhiber que des passeports de société. M. de Vaublanc supplia en vain l'Assemblée de renvoyer les fédérés ; messieurs de Kersaint, Thuriot, Merlin, et surtout Guadet, s'y opposèrent et le peuple applaudit à leur patriotisme ; le Maire, introduit à la barre, instruisit l'Assemblée que la fermentation avait pour cause le bruit de l'enlèvement du Roi et que deux corps de réserve avaient été placés l'un au Carrousel, l'autre à la place Louis XV.

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Dès onze heures du soir, la générale se fit entendre et à minuit, le tocsin sonna. Les députés coururent à l'Assemblée; on venait d'y apprendre que M. Pétion était retenu au château des Tuileries par des gardes nationaux qui prétendaient le conserver en otage. Il parut cependant à la barre, rendit compte des mesures prises pour la sûreté publique et se rendit à ses fonctions.

Vers les six heures du matin, le ministre de la Justice vint à l'Assemblée pour demander au nom du Roi qu'une députation veillât sur lui et sur la famille royale.- Il s'engagea à ce sujet une discussion, interrompue par l'arrivée de trois officiers municipaux, annonçant que des commissaires nommés par les sections de Paris sont àl'Hôtel de Ville, qu'ils s'y sontconstitués, en vertu des pouvoirs que leur a donnés le peuple, en Conseil général de la Commune, qu'ils ont cassé la municipalité, excepté le Maire et le Procureur général de la Commune, Manuel, qu'ils ont décerné un mandat d'arrêt contre le commandant général de la garde nationale.

M. Goupilleau arrive quelques instants après et raconte qu'il a rencontré des enfants qui portaient une tête au bout d'une pique.

On annonce le Roi et la famille royale ; une députation va les recevoir. S. M. entre dans la salle, suivie de la Reine, du Dauphin, de Madame Royale, de Madame Elisabeth, et des ministres, tous pâles et tremblants, chancelant sur leur jambes. « Je suis venu ici, dit le Roi, pour éviter un grand crime et je me croirai en sûreté au milieu de vous, Messieurs. »

Le Président répondit que S. M. pouvait compter

sur la fermeté de l'Assemblée, que ses membres avaient juré de mourir à leur poste en défendant les droits du peuple et les autorités constituées.

Pour ne pas gêner les délibérations et se conformer à la Constitution, on pria le Roi et sa famille de se placer dans une loge. On nous a assuré que les membres du département de Paris, qui n'avaient plus quitté le Pioi depuis minuit, avaient pressé S. M. de se réfugier au sein de l'Assemblée. On nous a dit que le peuple, qui avait envahi la terrasse des Feuillants, voulait s'opposer au passage du Roi, quoiqu'il fût entouré de gardes nationales et suisses, qu'on se permit toutes sortes de mots injurieux contre lui et contre la Reine, que S. M. faisant appel à sa fermeté s'écria : « Je veux parlera l'Assemblée. Elle fera ensuite de moi ce qu'elle voudra. »

Il était dix heures. Un pétitionnaire annonça à l'Assemblée que le canon était braqué sur le château. Dix commissaires allaient sortir pour apaiser le peuple, lorsque l'on entendit le premier coup de canon.

La Saint-Laurent de 1792 sera, à jamais, une journée horrible ! Les Marseillais, les Sans-Culottes, auxquels se joignirent ensuite des gardes nationaux, étaient venus dès le matin se placer dans le Carrousel, avec de l'artillerie pour chasser du château les aristocrates et les prêtres et détruire ce foyer permanent de contrerévolution. Sommés de dire ce qu'ils voulaient, ils répondirent qu'ils voulaient entrer dans le château. Trouvant de la résistance, ils braquèrent leurs pièces et abattirent la porte qui donne sur la cour royale. Celle de la cour des Princes et de l'autre cour à droite furent ouvertes au même instant.

Tout à coup, les canonniers nationaux qui devaient

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défendre le château se joignirent aux factieux. Les gardes nationaux, désertant leur poste, s'enfuient par les jardins, laissant les Suisses à eux-mêmes. Ces malheureux s'emparent aussitôt des canons placés à l'entrée et y mettent le feu ; deux cents Marseillais et sansculottes, au moins, tombèrent. Les autres, après avoir reculé, revinrent à la charge. La canonnade dura une heure ; les Suisses, retranchés dans le château, firent pleuvoir une grêle de balles sur les assaillants, mais bientôt il fallut céder au nombre. La populace entra aux Tuileries.

Nous épargnerons le tableau horrible que nous avons vu en partie ; nous dirons seulement que le peuple se livra à toute sa vengeance, à toute sa férocité ; qu'il s'abreuva du sang des Suisses et de celui des gens de la Cour ; qu'il reput , avec avidité, avec un plaisir barbare, ses regards des corps ensanglantés et tout couverts de blessures ; qu'ils recevaient, sur la pointe des piques et des épées, les Suisses que l'on jetait du haut des fenêtres ; qu'il n'accorda de grâce à personne, pas même à ceux qui mettaient bas les armes. On poursuivit partout les Suisses, dans les mansardes, dans les caves ; on les égorgeait sans pitié. Le carnage dura trois ou quatre heures. Le château fut pillé ; on ne respecta que la chambre du Roi. On ne saurait évaluer les dégâts commis par ces brigands, ni le nombre des morts. On s'accorde à dire qu'il y en a eu au moins trois mille. Les vainqueurs se promenèrent dans Paris, portant au bout de leurs baïonnettes, de leurs piques, de leurs sabres, de leurs fourches, les dépouilles de leurs ennemis. On y voyait des lambeaux d'uniformes suisses, de livrée du Roi, de coiffes de chapeaux de

femme, des souliers, des morceaux de robe, desmatelas, des couvertures. Plusieurs de ces lambeaux étaient ensanglantés. Des cris de joie s'élevaient à cette vue ; les femmes applaudissaient avec énergie. La cruauté avait, dans leurs personnes, un caractère féroce. Les noms respectables de patrie et de liberté retentissaient dans les airs. Les scélérats osaient prononcer cesnoms sacrés.

Et le peuple français, toujours stupide, toujours aveugle, toujours dupe, instrument inconscient des crimes d'autrui, faisait chorus à ces cris, croyait que le Ciel approuvait le carnage, encourageait les assassins. Ce qu'on ne croira pas et qui, pourtant, est vrai, c'est que des Français ont dansé sur les cadavres des Suisses, c'est qu'on les laissa exposés durant trente-six heures, pour que le peuple pût contempler à loisir ses victimes, c'est qu'on brûla ces cadavres pour que le vent en dispersât les cendres.

Voilà le fait ; mais ce qu'on ignore, c'est par qui ce complot infernal a été tramé. Les aristocrates disent que le coup part des Jacobins, qu'ils n'ont vu dans le Roi qu'une pierre d'achoppement, un obstacle insurmontable pour l'exécution de leur projet, celui d'ériger la France en République. Qu'en conservant le Roi en otage, ils auraient un moyen sûr d'empêcher l'entrée des armées ennemies, qu'en le rendant responsable de tous les malheurs qui. peuvent, qui vont s'ensuivre, les Jacobins ont des prétextes plus que plausibles pour faire le procès du Roi des Français, pour se défaire de lui et chasser du trône toute sa dynastie.

Les Jacobins, au contraire, soutiennentque les aristocrates ont employé des émissaires qui, sous le masque

du patriotisme, ont engagé les Marseillais et les sansculottes à marcher sur les Tuileries pour en chasser les aristocrates et les prêtres ; mais qu'ils avaient en vue de faire massacrer ces fédérés et délivrer ainsi Paris de ces bons patriotes, que leur première idéeavait été de les faire marcher sur l'Assemblée nationale, qui aurait été investie, si le Roi, contre leur attente, ne s'y fût rendu avec sa famille, que les Bazire, les Chabot, les Merlin, les Guadet, les Thuriot, les Kersaint, et tant d'autres, étaient les victimes désignées et qu'on devait fondre sur eux et les massacrer.

Voilà les reproches que les deux factions se font réciproquement. En attendant, les bons citoyens, les artisans paisibles ont vu le carnage ; le sang de leurs frères a coulé. Ils pleurent leurs amis, leurs enfants, leurs parents. Bien des familles sont dans le deuil et l'ambition criminelle de quelques grands scélérats a forcéle peuple français à commettre de nouveaux crimes, à redevenir barbare. »

« Ce Vô août au soir.

(( L'Assemblée , apprenant qu'à tout moment la fureur du peuple acquérait de nouvelles forces, sentit la nécessité de se déclarer permanente et de rendre un décret qui pût calmer quelque peu les esprits irrités. Car on assure que c'est un Suisse qui a tiré le premier coup de fusil, celui, sans doute, qui était de sentinelle à la porte de la cour Royale, et qui a voulu repousser les gens qui essayaient d'entrer de force. Elle décréta:

l°Que le peuple français serait invité à former une Convention nationale.

2° Que le Pouvoir exécutif était provisoirement sus-

pendu de ses fonctions jusqu'au moment où la Convention nationale aurait décrété les mesures nécessaires à prendre pour maintenir l'indépendance nationale. 3° Que la liste civile serait suspendue. 4° Que les six ministres avaient perdu la confiance de la Nation, que leurs successeurs exerceraient le pouvoir exécutif.

5° Que le Roi et sa famille demeureraient dans l'enceinte du corps législatif jusqu'à ce qu'on leur eût fait préparer un logement convenable dans le Luxembourg. 6° Que tous fonctionnaires publics, officiers ou soldats qui quitteront leur poste, seraient déclarés traîtres à la patrie.

7° Que MM. Roland, Servan et Clavières seraient nommés provisoirement ministres de l'Intérieur, de la Guerre et des Finances. M. Danton aurait le ministère de la Justice et M. Lebrun, les Affaires Etrangères.

On nomma des commissaires pour se rendre aux armées pour y faire le récit des événements du 10, avec plein pouvoir de casser les officiers, les généraux mêmes et faire tout ce qu'ils jugeraient convenable.

On décréta que, d'après les remontrances de la Commune, le Roi serait transféré au Temple. Nous l'avons vu passer. Il se trouvait dans une grande voiture de la Cour environné de sa famille, au milieu de la garde nationale à pied et à cheval, des canons et des piques. Les personnes de la famille royale étaient en sûreté, mais le peuple les a huées et n'a cessé de crier : « Vive la Nation! » aussi on raconte que la Reine a dit : « La mort n'est rien , c'est l'agonie qui est longue et cruelle. »

Le peuple a renversé toutes les statues équestres de

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ses rois, même celle du bon Henri IV. Celle de Louis XIV, couronné par la renommée, a subi le même sort. »

« Paris, 26 août 1792.

« Je partirai d'ici le 28, si les passeports que j'attends depuis huit jours me sont envoyés. Je pense être à Genève entre le 8 et le 10 septembre et j'y attendrai les ordres que V. E. voudra bien me faire parvenir.

D'ici, on ne peut plus écrire, si ce n'est les choses que tout le monde connaît. La plus grande partie des lettres est ouverte, il vaut donc mieux se taire.

La famille royale est rigoureusement gardée et personne ne peut en approcher.

Aussitôt que je serai arrivé à Genève, j'aurai soin d'écrire à Leurs Altesses Royales et à Votre Excellence.

M. le lieutenant de Lama restera ici jusqu'à ce que V. E. daigne lui transmettre les ordres de S. A. R. en réponse à ma présente dépêche.

Le glaive de la justice a déjà frappé trois coupables, M. d'Angremont, M. de Laporte et M. Durozoy. Le premier avoue que quinze cents personnes étaient à sa solde depuis un an, qu'elles se mêlaient à tous les groupes, qu'elles devaient frapper à mort tous les patriotes au premier signal, et que, lui-même, devait égorger le maire de Paris. Il avoua que la solde de ces gens lui avait coûté, en un an, trois millions .

M. de Laporte rejeta toujours la faute sur son premier commis, M. du Ponceau, qui s'est enfui ; mais on lui montra sa signature au bas des bons délivrés pour la solde des gardes du corps de Goblentz. Il a été plaint de tout le monde. En embrassant son juge, il lui a dit ces mots: « Puisse mon sang être versé pour le bonheur

de la France ! » Sa réputation d'honnête homme était bien établie.

M. Durozoy était un méchant poète, si Ton en croit le satirique Clément, qui a dit : « Tous, jusqu'à Durozoy, trouvent des flatteurs ! » c'est le même qui rédigeait la Gazette de France, écrite lourdement, à rebuter même les aristocrates.

Le comte d'Affry, colonel des gardes suisses, a été déchargé d'accusation. On nous a assuré que le peuple l'avait ramené chez lui, au milieu des applaudissements ; on nous dit aussi que, dans son interrogatoire, la Cour avait voulu le forcer à signer l'ordre de tirer sur le peuple, ( en cas d'agression, mais qu'il s'était refusé à cette demande en alléguant qu'il ne le pouvait qu'à la requête d'un officier municipal.

Madame la Princesse de Lamballe et madame de Tourzel, gouvernante des enfants de France, ont été mises à la Force". On en ignore la cause. On dit le prince de Poix évadé.

M. de La Fayette et son état-major ont quitté le territoire français. Le général a compris qu'après le décret que l'Assemblée venait de rendre contre lui et la haine que les Jacobins lui ont juré, c'en était fait de lui. Son état-major l'aimait trop pour l'abandonner, ses soldats aussi. En effet, aucun n'a bougé lorsqu'il a quitté Sedan et ce n'est que lorsqu'ils ont appris que leur général avait passé le Rhin qu'ils ont prêté le nouveau serment de maintenir la liberté et l'égalité et de mourir à leur poste. Le décret d'accusation fut porté dans la séance du dimanche 19. A défaut par lui de se soumettre au décret, ordre était donné à tous les citoyens de s'en emparer par tous les moyens possibles. Un dé-

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puté dit qu'il fallait tirer sur lui comme sur une bête fauve (parce qu'il a les cheveux roux). Un autre, qu'il fallait le tuer comme un chien enragé. Trois mois auparavant, M. de La Fayette, regardé comme l'unique sauveur de la France, était l'idole des Français. On assure que l'Assemblée possède des pièces qui prouvent sa connivence avec la Cour; le commandement de son armée a été donné, comme nous l'avons marqué, à Dumouriez.

Luckner et Dillon sont destitués. Kellermann remplace Luckner, M. de Biron servira sous lui. Les Français fondaient leurs espérances sur Luckner. Ils répètent à présent ce que de vieux militaires ne cessaient de leur dire : Luckner est bon pour commander des troupes légères, mais il ne vaut rien pour diriger une armée, qui demande trop de soins, trop de prévoyance, trop de génie. D'ailleurs, le Luckner de l'après-dîner n'est pas le Luckner du matin : la table amène un changement subit; le jour, il est tout pour la Nation ; le soir, il ne jure que par le Roi. Depuis jeudi, les Parisiens ne parlent plus qu'ainsi de Luckner. La démolition des monuments que les Rois ont fait élever à leur gloire et à celle de tout ce qui regarde leurs exploits continue avec acharnement. Plus de statues, plus de bas-reliefs. La belle porte Saint-Denis va être abattue. On élève à la place de ces chefs-d'œuvre de Fart, des colonnes, des tables, où sont inscrits les droits de l'homme et du citoyen. Le patriote Palloy est l'architecte national : son goût n'égale que son patriotisme. On ne rencontre plus rien dans cette ville qui rappelle la famille des rois de France ; on trouve à chaque pas les mots de Nation, National, substitués à ceux de Roi et Royal. Les mots

de Liberté et d'Egalité sont les mots favoris du moment. On date à présent de l'an premier de la liberté, premier de l'égalité ! Le goût de la destruction s'est emparé plus que jamais des Français. Si l'on avait écouté M. Gambon, l'Assemblée aurait ordonné la démolition de tous les châteaux royaux, à commencer par les Tuileries et Versailles.

Depuis plusieurs jours, la liste des maisons et hôtels des émigrés est affichée à tous les coins des rues. On les vend. L'hôtel de La Fayette va être placé sur cette liste. Le peuple aurait voulu qu'on le rasât et qu'à la place on élevât une colonne infamante pour le général. On a su qu'il s'était constitué prisonnier à Limbourg. On ignore quel sera son sort, puisqu'il a refusé, dit-on, de passer au service des princes français. On craint même qu'il ne puisse pas s'embarquer pour Philadelphie, aucun des ports français, ni de Hollande n'étant disposés à le recevoir. La femme du Stathouder n'oubliera jamais que M. de La Fayette chercha autrefois à soulever les Hollandais contre leur souverain.

Plusieurs officiers ont remis leur croix de Saint-Louis à l'Assemblée. Le ci-devant maréchal d'Estrées donna, le premier, le signal de cet abandon. 11 déposa sa croix et son cordon rouge et en fit le sacrifice à l'égalité.

Les Suisses, qui voudront s'engager dans les quatorze bataillons dont l'organisation vient d'être décrétée, y seront reçus comme citoyens français.

On va frapper une nouvelle monnaie en pièces de trois et de six sols. Elle portera, au lieu de l'effigie du Roi, un buste de la liberté représentée par une femme aux cheveux flottants. La légende en sera : Liberté, Egalité. A la date du règne sera substituée l'ère de la

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liberté. Le revers de la pièce portera une couronne de chêne, au milieu de laquelle sera le chilfre de la valeur de la monnaie. »

« 27 août.

« Longwy a été pris le 23 par les Prussiens, ou plutôt la terreur s'est emparée des Français ; aprè s treize heures de bombardement, ils ont capitulé. Les Prussiens ont fait 3.000 prisonniers et pris 72 pièces d' artillerie. C'est le bruit qui court ce soir dans Paris ; les Parisiens disent que les Français ont été trahis.

Le vrai est qu'on ne s'entend pas. »

« Paris, 2 septembre 1792.

« Le pli de Parme a manqué encore cette semaine. Gela me chagrine d'autant plus que j'espérais avoir des nouvelles de V. E. puisque je dois attendre mon passeport ; il y a dix jours que j'ai officiellement demandé ce passeport, la confusion des autorités est la cause du retard, on me fait espérer que je le recevrai aujourd'hui ; alors, je partirai immédiatement.

Depuis le 10 août, on ne peut pas sortir des portes de Paris; on a fait une perquisition générale, sous prétexte de trouver des armes, mais en réalité pour se saisir de certaines têtes proscrites et des prêtres réfractaires aux nouvelles lois de la France, qu'on ne peut plus appeler un royaume.

Je ne puis plus donner de nouvelles de la malheureuse famille royale toujours gardée de manière qu'on ne peut pas l'approcher.

On ne reçoit pas de lettres des armées étrangères ; on dit que les Prussiens assiègent Verdun.

P. S. — A ce moment, midi, le bruit se répand que l'armée prussienne s'est avancée jusqu'à Sainte-Menehould. Je viens de recevoir mon passeport; sous peu, je serai en voyage.

La Convention est en permanence, présidée par Lacroix.

Durozoy, le poète, lui a demandé l'abolition de la peine de mort.

Le titre de citoyen français a été accordé aux hommes qui, à l'étranger, s'illustrent le plus par leur amour pour la liberté : Washington, Thomas Payne, Klotz, Hamilton, Malakowski.

Le 26, on célébra aux Tuileries la cérémonie funèbre des citoyens morts à l'affaire du 10 août. On avait élevé une pyramide carrée, au milieu du parterre avec des inscriptions pour consoler les mères, les pères, les amis des citoyens tués en combattant pour la liberté. On chanta des hymnes. Point de prêtres. La procession était composée de soldats, de citoyens armés, de citoyennes, et des officiers publics ; on déposa l'urne des cendres au pied de la pyramide ; on y plaça aussi les statues de la liberté et de la loi.

Luckner, que nous croyions tous destitué, confirma, par une lettre, la reddition de Longwy. On s'est écrié, dans tous les groupes de Paris, que le commandant de cette place avait trahi. On dit, pourtant, que M. Lavergne a capitulé parce qu'il y a été forcé par la bourgeoisie. Ce qui a fait le plus crier à la trahison, c'est que les commissaires envoyés à l'armée de Luckner déclaraient, dans une lettre, que Longwy devait tenir plusieurs mois. La confirmation de la prise de la ville ]eta la crainte parmi les députés ; on décréta sur le

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champ la formation d'une armée de 30.000 hommes, qui irait rejoindre celle de Luckner.

Les canonniers des 48 sections de Paris sont invités à s'exercer à la manœuvre du canon dans un camp établi près de la Capitale. Rien n'est plus dangereux, en ce moment, que d'écrire. »

« 7 septembre 1792.

« Avant de partir d'ici, ce qui aura lieu bientôt, je chargerai M. le lieutenant de Lama de continuer la correspondance avec V. E. jusqu'à mon retour, à moins que S. A. R. ne nous ordonne de rentrer dans notre patrie.

Nous n'avons pas terminé la dernière dépêche de dimanche parce qu'étant allé passer la journée à la campagne, avec l'intention de rentrer le soir, la municipalité de Vanves nous mit en état d'arrestation, en même temps que M. Martini, dans la maison de notre aubergiste ; nous ne fûmes libres que le mercredi matin, ce qui fait que je n'ai pas été témoin de l'horrible massacre qui a été commis avec une si froide férocité par le peuple surexcité.

V. E. l'aura su en gros. Voici le détail : à peine, le 25 août, sut-on à Paris la prise de Longwy qu'on décréta à l'Assemblée nationale, comme j'ai déjà eu l'honneur de le dire, une levée de 30.000 soldats parisiens pour les opposer au torrent de l'armée ennemie.

Personne ne s'émut de la déclaration de la patrie en danger; les chefs populaires, au lieu de courir à l'ennemi, déclarèrent que le péril était dans leur propre maison. Toute la plèbe soulevée se porta aux prisons et, là, forma rapidement un tribunal qui rendit des sentences de mort contre tous ceux qui y étaient renfermés, comme

suspects de complots contre la Nation ; et autant comparurent, autant périrent.

On tua dans l'abbaye de Saint-Germain les officiers Suisses, les deux Montmorin, beaucoup de nobles, et aussi des évoques, des prêtres enfermés par ordre de la municipalité. Dans l'église des Carmes de Vaugirard, périt l'infortunée princesse de Lamballe sur le cadavre de laquelle s'acharnèrent ses féroces assassins (1). Le nombre des morts, dit-on, dépasse cinq ou six mille ; on voyait sortir des prisons des ruisseaux de sang et, plus il y avait de victimes, plus les bourreaux s'acharnaient contre elles. Les femmes surtout se faisaient remarquer par leur férocité et leur joie indécente.

La journée du 2 septembre 1792 mérite d'être comparée à celle de la Saint-Barthélémy. On m'a assuré que Danton lui-même a reculé d'horreur quand il a su que des assassins étaient partis en poste de la Capitale avec des soldats pour tuer le duc de La Rochefoucauld, réfugié à Gisors, auprès de la duchesse d'Enville. Il fut massacré en sa présence.

On ne croit pas vivre à Paris, ni en France, mais dans une tragédie de Shakespeare ou dans un abominable cauchemar.

Payne, Klotz, et d'autres étrangers ont été nommés à la Convention future, ainsi que Brissot, Pétion, Robespierre et autres chauds patriotes.

V. E. peut-elle croire que Brissot loue ouvertement la conduite du Roi de Prusse, sa générosité et sa clémence envers les vaincus.

Croirait-on que Robespierre a une plus grande pré-

(1) Erreur de Virieu, très explicable dans l'incertitude de ces jours troublés. M,ne de Lamballe a été tuée à la Force.

pondérance que Danton et Pétion, et qu'il lance en avant ou refrène le peuple ?

Croirait-on que le peuple peut faire et défaire les lois à son gré?

La terreur augmente chez les citoyens. Les 48 sections s'arrogent tout pouvoir, dictent les lois et les exécutent. Elles ont réquisitionné tous les chevaux de voiture pour le train d'artillerie ; elles ont pris l'argenterie de tous ceux qui en emportaient en quittant Paris. Bientôt, on les verra envahir à main armée les maisons pour en retirer les objets d'or et d'argent.

Paris est dépeuplé. Privé d'hommes et de canons, quelle défense peut il faire en cas de siège ?

Depuis dix jours, le Roi a été séparé de la Reine et de ses enfants. Quoi qu'il arrive, le sort de Louis XVI sera lamentable ! Si les Allemands et les Prussiens sont vainqueurs, le peuple s'en vengera en le massacrant ; s'ils sont repoussés, on fera le procès du Roi, »

« 17 septembre 1792.

« Sous peu, la Convention tiendra ses séances dans le théâtre des Tuileries qui vient d'être arrangé en salle d'Assemblée.

On assure qu'on va diviser la France en cinq républiques fédératives, la septentrionale, la méridionale, l'orientale, l'occidentale et la centrale. Condorcet, Payne et Sieyès ont formé le plan de ce nouveau gouvernement.

On craint la chaleur des discussions et on redoute les aventures qui peuvent en résulter.

Le séjour dans cette capitale est bien changé: on ne s'habille plus, on n'a plus de bonnes manières, plus de

conversations agréables. Plus de superbes carrosses, ni de fastueuses livrées. On ne voit plus circuler dans la rue un peuple nombreux.

Pauvre Paris, il n'y a plus aucun plaisir à l'habiter ; chacun s'habille comme la plus vile populace, chacun cherche à ressembler aux sans-culottes.

Tous les étrangers sont partis ; de nombreux Français ont émigré.

AT Assemblée nationale, on s'occupe surtout des objets relatifs à l'armement et à la défense de la France . On laisse défiler dans la salle, tambour battant, les volontaires qui se présentent par pelotons de 50, 100, 200 hommes chacun. Le président les invite à défendre courageusement la patrie, ils jurent de vivre libres ou de mourir, et de nombreux applaudissements retentissent aussitôt dans la salle ; on lit des lettres de félicitations ; on reçoit les députations qui viennent assurer l'Assemblée, au nom de leurs commettants, que le patriotisme le plus pur embrase tous les cœurs.

L'Assemblée ayant décrété que le pouvoir exécutif emploierait les plombs et les fers des châteaux de Marly et de Versailles pour faire des balles et de la mitraille, les beaux Arts sont en pleurs. Paris ressemble à présent à une ville de guerre ; on n'entend que le son du tambour et des trompettes. Les cris de « vivre libres ou mourir » retentissent de tous côtés. Les Tuileries, le Luxembourg, les Champs-Elysées ne sont plus le rendez-vous des petites-maîtresses, des petitsmaîtres, ni de ceux pour qui ces promenades tranquilles avaient du charme. Ces jardins sont couverts d'enfants de Mars ; on apprend le maniement des armes, on fait l'exercice du canon, on ne respire que la guerre ;

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tous les Parisiens sont devenus soldats. Ils jurent qu'ils amèneront le Roi de Prusse, mort ou vivant, à Paris.

Les spectacles sont fermés ; la plupart des comédiens ont marché aux frontières. Tout le monde est peuple, les fiacres sont la voiture par excellence. Tout est uniforme. Ce changement frappe les habitants ; il frapperait davantage l'étranger qui quitta cette capitale au commencement de la Révolution ; il frapperait bien plus encore les seigneurs de la Cour de Louis XIV et Louis XV.

Vendredi, la tranquillité publique a été troublée durant quelques heures. Des voleurs, le bonnet de la liberté sur la tête, et précédés d'un homme revêtu de l'écharpe nationale, se répandirent dans les rues et les marchés et commencèrent à arracher aux femmes leurs boucles d'oreilles, leurs colliers, leurs bagues, et aux hommes leurs boucles de souliers et leurs montres en disant que ces bijoux inutiles devaient être convertis en numéraire pour servir aux frais de la guerre. D'autres voleurs les accompagnaient, portant des balances en main pour peser ces objets. D'autres, délivraient des reconnaissances. Cette violence excita d'abord la surprise, on en revint bientôt. Les sections furent averties ; on alla à la découverte, mais le peuple indigné avait déjà prévenu les sections, la municipalité et les gardes nationales. Il avait tranché la tête à plusieurs de ces brigands et surtout à celui qui représentait l'officier municipal ; on a reconnu parmi eux plusieurs prisonniers de Bicêtre et de la Force.

Ce matin, on s'est aperçu que tous les diamants du garde-meuble de la Couronne avaient été volés. Aussitôt les barrières ont été fermées, avec ordre de fouiller

tous ceux qui se présenteraient pour sortir. Nouvelles entraves pour les voyageurs et le commerce. Trois voleurs ont déjà été arrêtés. »

« Paris, 23 septembre 1792.

« Trois enfants ont été admis à labarre de l'Assemblée ; l'un d'eux portait un des diamants de la couronne, qu'il dit avoir trouvé à six heures du matin dans la rue du faubourg Saint-Martin.

Plusieurs effets dérobés ont été retrouvés dans différents endroits. On évalue la valeur du vol à trente millions.

Pendant que l'Assemblée législative délibérait dans sa dernière séance de vendredi de quelle manière elle se conduirait avec la Convention nationale, douze commissaires de celle-ci entrèrentdans la salle et l'un d'eux, prenant la parole, dit :

« Citoyens, la Convention nationale est constituée : « nous venons de sa part vous annoncer qu'elle va se « rendre dans le lieu de vos séances. »

Alors le président, M. François de Neufchâteau répondit :

« Messieurs, l'Assemblée nationale a arrêté que le « dernier acte qu'elle ferait serait d'aller au devant des « députés de la Convention pour lui servir de première « garde d'honneur. Elle vous présentera, par mon « organe, une adresse pour vousprouver sa soumission, « et sa confiance dans les représentants du peuple. »

Aussitôt, l'Assemblée se leva pour aller au devant des députés à la Convention.

Les représentants du peuple, au nombre de 250, arrivèrent ensuite. M. Pétion prit le fauteuil de la prési-

dence et ordonna qu'on fît lecture du procès-verbal des opérations que l'Assemblée législative avait faites la veille.

M. Manuel prit ensuite la parole ; il dit qu'on ne devait voir dans la Convention qu'une assemblée de philosophes tous occupés à. faire le bonheur du monde. Il demanda que le Président fût logé dans le palais des Rois, que, partout, il fût précédé des insignes de la force et que, chaque fois qu'il viendrait ouvrir les. séances, l'Assemblée se lèverait tout entière.

Mais ces propositions furent rejetées.

Le premier acte de la Convention fut l'abolition de la royauté et la proclamation de la république. Voilà donc la famille de Bourbon dépouillée du trône et de toutes ses prérogatives !

Marat, l'immonde Marat, l'Ami du peuple, siégeait au milieu des députés, la tête couverte du bonnet rouge, entouré de Gorzas, de Carra, de Danton, de Manuel, d'Herbois et d'autres ardents républicains. Le duc d'Orléans, se croyant déshonoré de porter un nom aussi illustre, avait prié la municipalité de lui en donner un autre : celle-ci condescendit à sa demande et lui donna celui de citoyen Egalité. »

« Paris, 1er octobre 1792.

« Je reçois une lettre du bailli de Yirieu: « J'aurais voulu, me dit-il, que vous eussiez pu lire une lettre que je reçois de l'Infant : « Lama ferait bien de ne pass'écar- « ter du sort de son chef. Voilà tout ce qu'il m'est permis « de dire après tant d'affreux événements. » Ce qu'il a entendu dire par là, c'est à vous à l'interpréter. »

Dans la séance du lundi 24, on discuta si l'on enverrait des commissaires à l'armée du Midi.

Lama. »

« Paris, 8 octobre 1792.

« Les maladies causées par les mauvais temps obligent les Prussiens à se retirer de la Champagne. Les Parisiens sont ivres de joie de cet heureux événement ; ils annoncent des victoires, mais les affaires intérieures ne s'arrangent pas. Quelque soit l'arrêt rendu contre le Roi et la famille royale, le plus grand nombre prévoit que la République française ne peut se tenir longtemps debout.

M. le bailli de Virieu ne m'a pas envoyé de Genève les ordres de notre royale secrétairerie d'Etat, concernant mon départ ou la continuation de mon séjour ici. Je supplie V. E. de ne pas me laisser plus longtemps plongé dans l'incertitude.

Dans toutes les séances delà Chambre, on reçoit des municipalités des adresses pour la suppression de la royauté. Bien des gens, pourtant, se demandent à l'oreille : combien durera la République ? si bientôt un protecteur ne paraîtra pas en maître ? Si la grande étendue du territoire ne forcera pas les Français à demander un Roi ? En attendant, le temps approche où l'on va commencer le procès de Leurs Majestés. Le Conseil général de la commune vient d'arrêter que Marie- Antoinette, madame Elisabeth et Louis XVI seront séparés ; qu'aucun individu ne pourra entrer dans la tour à l'exception des commissaires qui, seuls, en auront les clefs; que Louis le dernier sera transféré dans ladite tour ; que les gardes nationales ne pourront y

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entrer ; que quatre commissaires iront signifier cet arrêté aux détenus ; qu'ils sont autorisés à leur ôter papier, encre, crayons, plumes, toute arme offensive ot défensive, à renvoyer le valet de chambre du ci-devant Roi, à le mettre en état d'arrestation, à supprimer la vaisselle plate, la somptuosité de la table, à mettre du papier gris sur les fenêtres.

L'opinion publique s'est clairement prononcée sur le sort de ces malheureux princes. Il est à désirer que parmi ceux qui dirigent le peuple, il s'en trouve d'assez puissants pour lui faire comprendre qu'une nation doit se montrer généreuse et que les Anglais se sont reprochés, se reprochent encore d'avoir souffert que le sang de Charles Ier fût versé. Mais pour que les Français soient généreux envers leur Roi, il faut qu'ils aient des succès. En effet, ceux qu'ils viennent de remporter semblent avoir diminué leur colère contre la Cour et les émigrés.

Le bombardement de Lille continue avec acharnement et les projectiles font bien des ravages.

L'armée prussienne continue sa retraite par Stenay ; les Français les harcèlent et leur font beaucoup de prisonniers. La plus grande mésintelligence subsiste entre les Prussiens, les émigrés, les Autrichiens. Le Roi de Prusse se plaint de ce qu'on l'a trompé ; parmi les prisonniers, il y a plusieurs émigrés. Les déserteurs prussiens s'accordent à dire que leur armée est épuisée par la famine, la fatigue, le flux de sang. L'ennemi décampe pendant la nuit et ne fait qu'une ou deux lieues par jour pour couvrir ses bagages et sa grosse artillerie.

Nous avons des pluies continuelles ; cependant, les volontaires partent en très grand nombre et les travaux

du camp sous Paris ne discontinuent pas. Sur 100 hommes, on voit à présent dans cette capitale, au moins 80 militaires.

Lama. »

a Paris, le 15 octobre 1792.

« Les Français feront une campagne d'hiver; l'ardeur pour se battre est incroyable. Luckner est à Paris, il est logé vis-à-vis l'hôtel de M. le bailli de Yirieu ; il passe son temps à la fenêtre ; Dumouriez est venu lui faire visite; il a fait répondre qu'il n'était pas chez lui.

Hier, sur la place Louis XV, on a célébré la réunion de la Savoie à la France ; des inscriptions rappelaient cette victoire et les noms des généraux Montesquiou et Anselme.

Lama. »

< Paris, 22 octobre 1792.

« J'ai reçu une lettre de M. le bailli de Virieu en date du 13 ; il attend les ordres de Y. E. et me dit que les troupes suisses sont en marche ; les négociations entre les Cantons et Montesquiou ne donnent pas l'effet désiré. Ces derniers sont décidés à opposer aux Français la plus forte résistance. Ceux-ci vont toujours de Pavant et les habitants du Brabant commencent à concevoir des craintes. Les chefs des Jacobins excitent toujours les Français à la vengeance et les poussent dans l'amour effréné de la liberté.

On ne dit rien à l'égard du procès du Roi et de la famille royale ; les plus nombreux souhaitent que les sujets ne trempent pas leurs mains dans le sang de leur Roi.

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On laisse toujours exposé aux regards et à la curiosité des patriotes, le monument élevé dimanche dernier sur la place de la Révolution, ci-devant place Louis XV ; sur le piédestal de la statue équestre de ce monarque, on a placé la statue de la liberté, tenant, de la main gauche, une lance, et de la droite, une couronne civique. On lit du côté du Palais-Bourbon : Entrée du général Montesquioudans Chambéry, capitale du duché de Savoie; sur le côté opposé : Entrée du général Anselme dans le comté de Nice et Montalban; sur les autres côtés, République Française, 1792.

Paris regorge de volontaires venant des départements et marchant aux endroits du théâtre de la guerre, tous animés du même esprit, ne respirant que la haine contre les émigrés, contre les ennemis et ayant la ferme résolution de périr plutôt que de voir triompher la cause de la Cour et des Rois. Bien des gens, pourtant, s'étonnent que les Piémontais n'aient opposé aucune résistance et que le Roi de Prusse, après avoir fait 45 lieues en France, ait battu avec tant de précipitation en retraite. Ils croient voir dans tout cela les dessous d'un jeu de cartes ; d'autres personnes ne trouvent rien d'extraordinaire dans tout cela. Elles estiment que la résistance de la part du Roi de Sardaigne aurait été vaine, surtout les Savoisiens étant résolus à se soustraire à sa domination. Les armées ne tiennent pas contre la contagion et le manque de subsistances, et quand même ces deux fléaux n'eussent pas chassé les Prussiens des terres de France, le Roi de Prusse devait être absolument frappé d'étonnement et désespérer du succès de ses armes en apprenant qu'au moment même où Longwy , Stenay, Verdun se rendaient à ses troupes, à l'instant

où il entrait en France pour soutenir la cause des Rois, pour replacer Louis XVI et sa famille sur le trône, au même instant, les Français s'érigeaient en république et formulaient des imprécations contre quiconque oserait parler de royauté! Aussi, tous les soirs, les citoyens et les citoyennes se réunissent-ils dans leurs sections, c'està-dire dans leurs églises paroissiales et chantent, au lieu de prières, l'hymne des Marseillais. Cet hymne, sans doute, est connu en Italie, c'est la chanson du jour, qui retentit dans tous les coins de la France. Dans les théâtres, le parterre exige tous les soirs ce chant, fait chorus, et lorsque le chanteur crie : « Amour sacré de la Patrie ! » tout le monde se met à genoux, puis, se relevant tout à coup à ces paroles: « Aux armes, citoyens ! » les spectateurs lèvent un bras menaçant et leurs âmes sont pleines de courage.

Verdun et Longwy ont été évacués par les Prussiens. Le général Kellermann établit, le 13, à dix heures du matin, son quartier général à Verdun : le 14, les Prussiens se retirèrent de cette ville et de sa citadelle, aux termes d'une capitulation convenue, le 12, entre le général prussien Courbières et le général français Valence . M. Dillon s'empara, le 13, des postes que l'ennemi avait déjà quittés et établit sur les hauteurs de Saint-Barthélémy, qui dominent Verdun à 350 toises de distance, une batterie qui hâta la signature de la capitulation. Le maréchal de camp Galbaut, chargé par le lieutenant général Valence de commander dans la citadelle et de prendre possession des magasins, reçut des Autrichiens 2.900 pains, 3.120 mesures d'avoine, etc. Il nous paraît certain, ajoutent les commissaires dans leur rapport, que les Autrichiens ont mieux aimé voir leurs vivres

tomber entre les mains des Français qu'entre celles des Prussiens.

M. Pétion avait été réélu maire de Paris ; il a refusé. Parmi ses concurrents aucun n'a eu guère au-delà de 150 voix. Pétion en a obtenu plus de 1.200. On va procéder à un nouveau scrutin. M. Guadet est président. Depuis samedi, on a cessé les travaux du camp de Paris

On a répandu dans Paris que M. le duc d'Angoulême avait été tué d'un coup de pistolet, à l'attaque d'un petit poste, dont l'officier, qui a tiré sur lui, l'avait reconnu.

On raconte que Mayence est pris, la Sicile occupée par Paoli, x\nselme disposé à débarquer à Givita Vecchia ; Genève aurait été bombardé. Ces bruits auraient besoin de confirmation.

Lama. »

« Paris, 29 octobre 1792.

« Le succès des armées françaises continue dans les Electorats. Les soldats ont tant de confiance dans les généraux Dumouriez et Kellermann qu'ils croient impossible que Mons et Tournay puissent résister à leur valeur impétueuse. Il est bien surprenant, aussi, que le Roi de Prusse, après avoir pénétré en France jusqu'à près de quarante-cinq lieues avec une armée de 80.000 hommes et avoir conquis plusieurs forteresses se soit retiré tout à coup. V. E, qui est bien au fait de la politique, en aura assurément compris la cause.

Dans quinze jours, au plus tard, le Roi sera mis en accusation. La Convention nationale semble jouir d'une grande autorité ; mais, afin que les députés ne puissent pas être suspectés d'avoir eu pour but d'usurper le

pouvoir souverain, la Convention a décrété que ses membres ne pourraient aspirer aux charges publiques qu'après dix ans à partir du jour où ils sont entrés à l'Assemblée.

Le mardi 28, on fit périr par la guillotine neuf émigrés qui avaient été pris les armes à la main. On a fait grâce à leurs quatre domestiques.

Un Anglais, nommé Jones, envoie à la France dix pièces de canon, cent livres de mitraille et cent boulets pour purger la terre des satellites des despotes. « Bientôt, dit-il, il les redemandera, parce qu'on en aura besoin dans son pays. » Par ces mots, il semble annoncer que les troubles ne tarderont pas à se manifester en Angleterre. Tout ce qui arrive, le succès des armées françaises, les défaites des ennemis, le goût d'imitation et de changement paraît annoncer que cette contagion politique gagnera au loin.

Le nombre des prisonniers faits sur l'ennemi est si considérable et les plaintes des villes où on les a entassés si justes que l'on a décrété de mieux les répartir.

La prise de Mayence a causé une grande joie dans Paris ; ses habitants se flattent que les armées françaises obtiendront bientôt de nouveaux succès. Cet après-midi, on a su que M. de Custine avait été à Francfort-sur-le-Mein et y avait levé une contribution de 1.500.000 florins pour punir les habitants de ce qu'ils avaient permis chez eux des rassemblements d'émigrés.

La commune de Paris a reconnu ses torts, a parlé

d'un ton soumis et, tout en se glorifiant de la journée du

10 août, elle a désavoué formellement les horribles

journées des 2 et 3 septembre, en rejetant tant de bar-

année 1792 393

baries et d'atrocités sur des factieux, des brigands, etc. La Capitale est, en ce moment, parfaitement tranquille.

Lama. »

« Paris, 5 novembre 1792.

« Le lundi 29 octobre, à la Convention, M. Roland lut un rapport sur l'état de Paris. Il a clairement attribué à la faction de Robespierre les massacres de Septembre. Bien des gens s'étonnent que la Convention n'ait pas porté contre ce député un décret d'accusation, puisque tout semble prouver qu'il a été à la tête, s'il n'a pas été le moteur, de ces sanglantes journées. Il est violemment soupçonné d'avoir tenté de parvenir à la dictature, ou du moins, au triumvirat avec Marat et Danton. On craignait, à Paris, que cette séance ne causât une émeute ; aussi des patrouilles ont-elles veillé au maintien du bon ordre. La journée s'est passée tranquillement; mais on craint pour mercredi, où commencera, paraît-il, le rapport de l'affaire du 10 août.

Deux factions existent en ce moment et se combattent. Celle de Robespierre, de la municipalité de Paris, des sections et des Jacobins est la plus forte; les massacreurs de Septembre sont toujours à sa solde et prêts à frapper les victimes qu'on leur désignera. L'autre est celle de Brissot et des Girondins Vergniaud, Guadet, etc. Elle craint le poignard des assassins.

Le plus grand nombre des députés condamnait, en particulier, le triumvirat ; aussitôt dans la salle, ils tremblaient. A peine vingt voix, dans l'Assemblée, osèrent-elles crier qu'on portât contre ces trois membres un décret d'accusation. En général, on a du courage

quand on est en nombre; ici, c'est tout le contraire. La Convention paraît aussi donner une nouvelle marque de faiblesse en faisant venir des fédérés pour en composer sa garde de sûreté ; elle n'ose pas promulguer un décret qui ordonne la formation de cette garde. Elle aurait dû rendre d'abord le décret, ensuite faire venir les fédérés ; elle a fait tout le contraire ; la municipalité demande le renvoi de ces fédérés.

Le général Gustine annonce qu'il vient de s'ouvrir à Mayence un club des « Amis de la Constitution » sous l'inspiration du professeur Boëhmer et du Docteur Wintiken, auxquels il servait un traitement de 500 francs par mois. De semblables sociétés vont se former à Worms et à Spire ; l'établissement de ces clubs, propres à faire germer dans les âmes les principes des vérités éternelles, avait été un des premiers soins qui l'avaient occupé.

Lama. »

« Paris, 12 novembre 1792.

«J'ai reçu une lettre de M. le bailli de Virieu, en date du 2 de ce mois ; il sera à Berne sous peu de jours.

Le général Kellermann cessera son commandement pour avoir refusé à Custine un renfort de 20.000 hommes ; il sera remplacé par Bournonville. Montesquiou aura aussi pour successeur le général Anselme. La fortune de l'armée française est en proportion de l'agitation qui règne entre les citoyens.

La Convention n'a plus d'énergie ; la Commune s'arroge presque tout le pouvoir ; les administrateurs volent, les séditieux travaillent de tous côtés avec la confiance de pouvoir profiter des calamités publiques.

année 1792 395

De nouvelles craintes se manifestent à l'occasion du procès du Roi.

A F Assemblée, un officier vint apporter une lettre de Dumouriez. Après que le président en eût fait la lecture, l'officier dit, en montrant un citoyen qui l'accompagnait : a Dumouriez m'a chargé de présenter à l'Assemblée ce brave citoyen. Il se nomme Baptiste, il était valet de chambre du général. A la bataille de Jemmapes, il rallia cinq escadrons et quatre bataillons, se mit à leur tête, fondit sur l'ennemi, emporta un poste avantageux, et sauva la vie à un major. (Tous les regards des spectateurs et des députés se portèrent à l'instant

sur Baptiste ) Après la bataille, le général embrassa

ce brave homme et lui promit une récompense.

Baptiste ne demanda que l'honneur de porter l'habit national. »

A ces mots, l'admiration est à son comble ; l'attendrissement gagne toute l'Assemblée ; l'officier se jette au cou de Baptiste et l'embrasse à plusieurs reprises. Baptiste est entraîné vers le Président qui embrasse ce brave homme ; plusieurs membres en font autant. L'Assemblée décrète que Baptiste sera habillé, monté et équipé aux frais de la Nation et que le ministre de la guerre autorisera son général à le placer dans l'armée.

A la fin de la séance, Baptiste revint, revêtu d'un habit de garde national. Etant monté, au milieu des applaudissements, au fauteuil du Président, celui-ci l'embrassa et le ceignit d'une épée.

Lama. »

« Paris, 19 novembre 1792.

« Les victoires des Français sont rapides ; ils sont fa-

vorablement accueillis partout. Les maximes du gouvernement prêchées par eux sont applaudies de tous. On voit combien est puissant chez les chefs, les soldats et tous les individus de la Nation, le désir de voir les autres peuples de l'Europe changer aussi leur gouvernement.

Kellermann a juré de pénétrer en Italie et là, suivant l'exemple de Gustine, il doit imposer des rançons à toutes les villes qui n'auraient pas conservé la neutralité. Le Roi de Sardaigne, surtout, sera en butte à la vengeance de ces républicains qui se flattent aussi que le Milanais et la Toscane ne tarderont pas à se changer en République. Ils prophétisent pour l'Italie un prochain renversement politique, semblable à celui qui se développe dans les Flandres et en Allemagne.

Un sentiment fanatique de liberté échauffe les tètes et brûle dans le cœur de tous les Français. Ils sont absolument persuadés que les peuples étrangers admirent leurs efforts, approuvent les maximes du jour et n'attendent que leur arrivée pour se jeter dans leurs bras. Ils s'écrient que le moment est arrivé où les hommes doivent être libres, vivre dans l'égalité et se gouverner par eux-mêmes, c'est-à-dire par des magistrats élus par le peuple.

A présent que le traité de paix conclu dans le mois de juillet de l'année passée et signé par l'Empereur Léopold, le prince de Nassau, le comte de Florida Blanca et par Bissechofesder est connu, les républicains crient de plus belle. Seulement, leur haine contre l'Espagne s'est beaucoup adoucie et presque éteinte à cause d'une note par laquelle Sa Majesté catholique a fait connaître qu'elle se retirait de la ligue et se décla-

année 1792 397

rait neutre. Cette détermination a été prise au moment de l'entrée au ministère du comte d'Aranda.

La Reine a eu, ces jours passés, trois accès de fièvre et le Roi a été aussi indisposé. A présent, leur santé est rétablie ; mais ils vivent toujours dans les plus cruelles angoisses. Leur prison est rigoureuse et leur douleur est augmentée do se savoir devenus l'objet du mépris et delà haine des Français.

M. Borel attend du conseil exécutif les ordres pour partir ; les autres ambassadeurs sont dans la même attente.

Le gouvernement veut d'abord s'assurer s'ils seront acceptés favorablement par les princes étrangers. M. Borel est un honnête homme.

Demain va partir, dit-on, M. Bloom, ministre de Danemark, le seul ministre étranger qui était resté à Paris. L'Espagne a nommé Chargé d'affaires M. le chevalier Ocaritz , consul général à Paris , avec 50.000 francs d'appointements.

L'Évêque Grégoire occupe la présidence de la Convention.

M. d'Ormesson avait réuni le plus de suffrages pour le poste de maire de Paris ; il a remercié. C'est un homme rempli de probité et de mérite ; mais il ne possède pas les talents qu'il faut aux hommes publics en temps de révolution.

Il paraît, ce matin, un écrit de M. Necker, intitulé : Réflexions présentées à la Nation française, sur le procès intenté a Louis XVI. C'est l'homme de bien qui défend un roi malheureux. Nous doutons qu'il change l'opinion publique. On a trop animé les esprits contre cette auguste famille ; cependant le débit de cette

brochure paraît considérable. Le premier, M. Necker a osé plaider la cause du Roi.

Lama »

« Paris, 26 novembre 1792.

« Je ferai observer à V. E. qu'étant absolument sans argent, il m'est impossible de voyager. Il me semble que, dans ce moment où l'Italie est menacée d'une invasion, il est utile d'avoir à Paris un homme qui, avec sincérité et promptitude, puisse dénoncer les projets des Français aux Cours italiennes, car ces derniers menacent toujours de renverser les États des princes qui n'ont pas l'intention de reconnaître la souveraineté de la République française.

S'il m'était permis de faire quelques observations à V. E., je dirais aujourd'hui que la prudence conseille, dicte, ordonne môme d'adhérer à ces prétentions ; aussi je donnerais le conseil d'en prévenir la demande, car il est ou il parait impossible que Louis XVI remonte jamais sur le trône de France. Je crois même que personne de sa famille n'y remontera. Pour cette raison, tous les liens du sang qui, par le passé, devaient avoir de l'influence sur la politique française sont aujourd'hui brisés. On m'assure que l'Espagne est décidée à reconnaître la république, que le ministre de Suède va revenir ces jours-ci à Paris et que celui de Portugal est déjà sur la route de cette Capitale. On dit aussi que le Roi d'Angleterre craint une révolution, crainte qui a son origine dans l'émeute faite par cinq mille clubistes de la liberté qui promenaient dans les rues de Londres un âne couronné auquel on coupa la tête et dans les sifflets qui accueillirent au théâtre le

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Roi et ses ministres peu de jours après la promenade emblématique dont je viens de parler.

Il circule des libelles contre le Roi. Un Genevois, député de l'Isère, disait, dans un de ses écrits, que quand bien même Louis XVI pourrait être comparé à Titus et à Marc-Aurèle, si le bien public l'exigeait, il devait perdre la tête sur l'échafaud. Cette motion fait voir combien la haine contre les souverains est grande, combien les têtes françaises sont grisées par les idées de liberté, comme la frénésie politique est bouillante en France. Avec tout cela, Fauteur propose de chasser le Roi et la famille royale, comme les Romains firent aux Tarquins.

Un nommé Jolibois, vétéran de l'armée française, ayant appris que son fils avait déserté du premier bataillon de Paris, est arrivé à Jemmapes le matin de la bataille, a pris la place de son fils en s'écriant à chaque coup de fusil qu'il tirait sur l'ennemi : « O mon fils ! faut-il que le souvenir douloureux de ta faute empoisonne des moments aussi glorieux ! »

Lama. »

« Paris, 9 décembre 1792.

« Dans deux semaines, l'arrêt du Roi sera prononcé. Tous ceux qui réfléchissent sérieusement croient que ce malheureux monarque sera condamné à mort. Que la Providence ne permette pas que cette terrible prophétie s'accomplisse ! Dans tous les cas, les Français pourraient être comparés aux Anglais ; mais ils chercheront en vain à faire que la page signée du sang de leur Roi soit effacée de l'Histoire.

La Convention a décrété que quiconque proposerait

ou tenterait d'établir en France la royauté ou tout autre pouvoir attentatoire à la sûreté du peuple, sous quelque dénomination que ce soit, sera puni de mort. Bien des personnes, cependant, persistent à croire que Robespierre vise au protectorat.

Mercredi, à la Convention, le rapporteur de la commision des douze analysa celles des pièces apportées par le ministre Roland qui prouvent les projets de contre-Révolution tramés par Louis XVI. Talon était chargé d'exciter des mouvements dans Paris; Mirabeau dans les départements. On payait des « motionneurs et applaudisseurs » pour se trouver à l'Assemblée nationale, aux sociétés populaires, aux spectacles, cafés et jardins ; on payait pour fournir du vin aux buveurs, du pain aux malheureux. Mirabeau n'avait été acheté que du consentement de M. de La Fayette, « Mirabeau, aurait écrit le Roi, nous paraît être celui qui conviendrait le mieux par la grandeur de ses talents et l'habitude qu'il a de manier les affaires dans l'Assemblée. » Mirabeau avait conseillé d'entretenir, dans les principales villes, des personnes qui feraient connaître les députés à la seconde législature, leurs mœurs, leurs talents, leurs principes, etc.

Dans le projet de contre-révolution, adressé au Roi, le 23 février 1791, par M. Laporte, celui-ci lui propose de s'assurer d'abord des dispositions des deux faubourgs principaux, en y distribuant 200.000 francs, d'y faire passer le Roi plusieurs jours de suite, de lui faire employer tous les moyens de popularité en causant avec tout le monde. Lorsque deshommes apostés se seraient plaints à lui de la misère du temps, il devait répondre, en marchant au petit pas, qu'il avait fait tout ce que

son peuple avait désiré ; ensuite, distribuant une vingtaine de louis, il devait ajouter : « Je voudrais faire davantage! » ensuite, s'éloigner au galop. Après deux ou trois jours de promenades pareilles, Louis XVI se renfermerait, sous prétexte de dérangement dans sa santé ; c'était le moment où l'on frapperait les grands coups ; le club monarchique devait seconder ces desseins. Une députation, payée, du peuple devait se porter au château et prier le Roi de se rendre à la campagne pour refaire sa santé ; il aurait résisté quelque temps, en donnant pour prétexte la crainte d'exciter les malveillants à semer encore de nouveaux bruits. L'on insisterait pour que rien ne s'opposât à ce que le Roi accomplît le vœu du peuple. Il devait profiter de ce moment pour monter en voiture et ce même peuple, qui se serait transporté au château, l'aurait accompagné jusqu'aux barrières. On aurait mis la plus grande célérité à se transporter à Fontainebleau ou Gompiègne, d'où Ton aurait tenté de faire adopter de nouveau la déclaration du 23 juin.

Dans une lettre du 19 avril, M. Laporte rend compte des différentes démarches qu'a faites Rivarol pour servir la cause du Roi. Par une autre lettre, il adresse au Roi une pièce de l'Evêque d'Autun, dit-il, qui paraît désirer servir Sa Majesté.

Il a fait dire que l'on pouvait faire l'essai de son crédit et de son zèle.

Dans une lettre trouvée dans les papiers de Dufresne- Saint-Léon (ce n'est pas l'ami de M. Necker), on lit ces mots : « Imaginez-vous que, ce matin, avant d'aller à l'Assemblée, la Reine a arraché de la ceinture de M. L. H. un pistolet, qu'elle remit au Roi en disant:

<( Voici enfin le moment de vous montrer ». Mais la buse ne répondit rien. »

L'Assemblée décréta d'accusation M de Talleyrand- Périgord et mit en état d'arrestation Rivarol et plusieurs autres personnes.

La proposition faite par un membre d'enlever du Panthéon les cendres de Mirabeau fut repoussée et renvoyée- au comité d'instruction publique. La Convention décréta qu'en attendant le rapport, le buste de Mirabeau, placé dans la salle des séances, serait voilé d'un crêpe.

Jeudi, la Convention décréta qu'une commission de 23 membres présenterait lundi matin l'énoncé des crimes dont Louis Capet est accusé et mettrait dans un ordre convenable toutes les pièces à l'appui de cet acte. Cette commission présentera, dans la séance de mardi, à huit heures du matin, la série des questions à adresser à Louis Capet

Le lendemain, celui-ci sera traduit à la barre de la Convention, pour entendre la lecture de cet acte et répondre aux questions qui lui seront faites, seulement par l'organe du Président. Copie de l'acte énonciatif et de la série des questions sera remise à Louis Capet et le Président l'ajournera à deuxjours, pour être entendu définitivement. Le lendemain de cette dernière comparution à la barre, la Convention nationale prononcera sur le sort du Roi, par appel nominal. Chaque membre se présentera successivement à la tribune. La Convention nationale charge le Conseil exécutif, sous sa responsabilité, de prendre toutes les mesures nécessaires pour la sûreté générale pendant le cours du jugement de Louis Capet.

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On assure que le temps du procès du Roi est abrégé et qu'il sera jugé le 15 de ce mois (1). »

« Paris, .17 décembre 1792.

ce Les personnes qui craignaient que l'arrêt du Roi ne fût prononcé vendredi se sont heureusement trompées. Le jugement a été renvoyé à mercredi de la semaine prochaine. Pendant ce temps, MM. de Lamoignon de Malesherbes et Tronchet prépareront la défense de l'infortuné monarque. Le décret de samedi, en vertu duquel tous les Bourbons qui ne sont point enfermés dans la prison du Temple, doivent sortir de France, dans un délai de six jours, est d'un bien mauvais présage. Tous ceux qui réfléchissent sur la conduite des Jacobins et qui suivent pas à pas le développement de leurs plans ne voient pas de possibilité de salut pour Louis XVI. Bien que les habitants des campagnes et des provinces soient presque tous attachés à sa cause, leur voix ne sera pas écoutée, car les 48 sections de Paris sont trop orageuses et la prépondérance de la Capitale est immense. Quant à moi, je n'ai aucun espoir.

On m'assure que le Roi de Naples a reconnu la souveraineté de la République française ; mais, quels que soient les effets de leur détermination, il est certain que les souverains qui l'adopteront aggraveront le blâme que doivent encourir de plus en plus les perturbateurs de la tranquillité de l'Europe et, par là, la cause des Rois aura toujours un nombre croissant de partisans. Le fanatisme de la liberté est un torrent qui déborde avec

(1) Cette lettre, comme les suivantes, est signée du chevalier de Lama.

fracas, mais il finit par disparaître. S'y opposer ne me paraît pas prudent et c'est surtout l'opposition de la noblesse, du clergé, et des puissances étrangères qui l'ont rendu plus superbe et plus menaçant.

J'ai reçu ces jours-ci une lettre du bailli de Yirieu ; il m'écrit de Vevey et me dit : « Je ne vous conseille pas de bouger, sans en avoir reçu l'ordre positif; dites même au ministre que je vous écris dans ces termes-là, et continuez à lui dire ce que vous croyez pouvoir l'intéresser. )>

Il m'est impossible d'approuver ou de blâmer le silence de V. E. Je puis pourtant l'assurer qu'en demeurant ici je crois bien faire et être plus utile au service de S. A. R. Quand V. E. daignera-telle mettre fin à mes doutes ? si j'ai commis des fautes, pourquoi ne pas me donner le moyen de les réparer ? Si j'ai bien agi, pourquoi m'ôter le bonheur de savoir que mon souverain et son ministre m'ont approuvé ?

Mardi 1 1, la Convention était présidée par Barrère ; Barbaroux présenta V acte énonciatif de Louis, dernier roi des Français. Cette lecture fut écoutée dans le plus grand silence. Rewbel prit ensuite la parole pour faire observer au rapporteur qu'il avait omis deux faits importants : 1° Que Louis XVI avait provoqué la désertion des soldats, ce qui est prouvé par la lettre de M. de Toulongeon, décrété d'accusation pour ce fait; 2° que Louis XVI employait dans les Cours étrangères des agents uniquement occupés de projets contre-révolutionnaires, ainsi qu'il est démontré par la conduite de Ghoiseul-Gouffîer auprès de la Porte Ottomane. La Convention décréta que ces griefs seraient ajoutés aux autres. Sallier fit encore insérer dans l'acte : 1° qu'à

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la suite de la protestation du 21 juin, Louis XVI avait défendu à ses ministres de signer aucun acte émané de l'Assemblée ; 2° qu'il avait ordonné au ministre de la Justice de refuser les sceaux de l'Etat. On ajouta encore quelques autres faits. Marat, pourtant, et c'est tout dire, demanda que l'acte d'accusation ne contînt que les crimes dont Louis XVI s'était rendu coupable depuis l'acceptation de la Constitution. Cette observation nous paraît de la plus grande justesse. En effet, on ne peut faire aucun crime au Roi d'avoir employé tous les moyens possibles pour le maintien des prérogatives royales contre des insurgés et des factieux.

Bientôt on annonça que « Capet » était arrivé aux Feuillants. Puis, il parut à la barre accompagné des généraux Santerre et Berruyer. Le président l'invita à s'asseoir. M. Mailh donna lecture de l'acte énonciatif au milieu du plus profond silence

Le président ajouta : « Vous allez actuellement répondre aux questions que la Convention me charge de vous adresser. »

Elles se trouvent tout au long dans le n° 261 de la Gazette Nationale, que j'ai l'honneur de joindre ici. Charles Ier ne voulut ni répondre, ni reconnaître les gens des Communes pour ses juges. Louis XVI n'a pas agi de même puisqu'il a répondu à toutes les questions. Le Roi a parlé avec beaucoup de précision, de fermeté, de sang-froid, et son interrogatoire a produit sur les Français le revirement le plus favorable. La contenance de Louis XVI a été celle d'un Roi qui n'a pas oublié un instant son ancienne grandeur et que ses juges étaient, quelque temps encore auparavant, ses sujets. Sa fermeté a été celle d'un homme qui a le sentiment de n'avoir fait

que ce que sa conscience lui dictait pour le bonheur du peuple. Le plus grand silence a régné dans l'Assemblée. Aucune marque d'approbation ou de désapprobation n'a paru sur le visage des députés; les spectateurs euxmêmes ont gardé une contenance respectueuse. On craignait du bruit dans Paris ; tout s'est passé avec la plus grande tranquillité possible.

Le Roi demanda la communication des pièces et l'adjonction d'un conseil, ce qu'on ne pouvait lui refuser. On peut aisément se figurer ce qui a pu se passer dans l'âme de ce monarque, dès le moment où le trépignement des chevaux et le bruit des tambours l'ont averti qu'on allait le mener à l'Assemblée !

Mercredi, les commissaires, envoyés par la commission au Temple, rapportèrent que Louis Gapet, sommé de désigner le Conseil qu'il avait choisi, avait nommé Target et, à son défaut, Tronchet.

Jeudi, on lut une lettre du premier de ces avocats qui ne ratifiait pas le choix qu'avait fait le Roi de sa personne. « Agé, dit-il, de soixante ans, affligé d'une maladie de nerfs et d'un rhumatisme qui me firent quitter le barreau en 1785, j'ai à peine les forces suffisantes pour soutenir, six heures durant, les pénibles fonctions déjuge et j'attends avec impatience le renouvellement des corps judiciaires pour pouvoir me retirer et jouir d'un repos bien dû à mes travaux. C'est pourquoi je ne saurais me charger de la cause de Louis XVI. Je refuse cette mission par délicatesse. » Cette lettre était signée : « Le républicain Target. »

M. de Lamoignon Malesherbes tint un tout autre langage. Son entrevue avec Louis XVI fut des plus touchantes. Il se jeta à ses pieds et l'appela « son Roi ».

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« Non, je ne le suis plus : on me nomme Louis Gapet. » Ils se sont embrassés en pleurant.

Les décrets qu'on a rendus samedi donnent matière à réflexion. Les Français veulent absolument que tous les peuples deviennent républicains. Plus de prince de la famille de Bourbon en France. On n'a pas encore prononcé sur le duc d'Orléans, parce qu'il est député ; si on l'exile, il n'aura rien gagné à la Révolution.

Aujourd'hui, 17, les défenseurs de Louis XVÏ se plaignent, dans une lettre., de ce qu'il leur est physiquement impossible d'examiner en si peu de temps un aussi grand nombre de pièces. Ils demandent l'adjonction d'un troisième conseil et ont choisi, de concert avec Louis Capet, M. de Sèze, homme de loi. L'Assemblée n'accorda que la seconde de ces demandes.

Le Roi a reconnu, devant les commissaires envoyés au Temple : 1° que la déclaration présentée par M. de Laporte, lors de la fuite à Varennes, était entièrement de son écriture, mais que ce n'était que le brouillon ; 2° il n'a pas nié un état de gratifications et pensions accordées à la veuve de Favras, mais ces secours lui avaient été commandés par l'humanité; 3° il a reconnu une lettre du maréchal de Broglie, une déclaration de la Reine aux membres de l'Assemblée Constituante et plusieurs bordereaux de recettes des sommes qu'il a reçues à différentes fois de M. du Ghâtelet ; 4° plusieurs autres lettres de M. de Laporte, Ghambonas, etc.

Ce qui paraît étonnant dans ce procès, c'est que c'est la première fois qu'il est parlé de la Reine ; son nom ne se trouve nulle part. »

« Paris, 23 décembre 1792.

« La lettre du 28 novembre de V. E., m'est arrivée en retard. Selon les ordres souverains que j'avais reçus, j'ai employé toute ma diplomatie pour obtenir les éclaircissements nécessaires pour mettre fin aux doutes de V. E. Voici ce que j'ai appris sûrement.

M. de Flavigny (l) a envoyé, le 4 novembre, au Conseil exécutif provisoire son serment, en assurant qu'il était prêt à le tenir religieusement, comme il avait observé celui qu'il avait déjà donné, lorsque S. M. avait accepté la Constitution. Mais le conseil, ayant compris que M. de Flavigny avait prêté ce serment malgré lui, a décidé de ne pas le laisser à sa place ; il le rappellera, seulement quand la formule des nouvelles lettres de créance sera fixée et que les noms des nouveaux agents de la République française auprès des puissances étrangères seront connus. On ne doit point s'étonner si on n'accorde pas encore à M. le Comte de Flavigny le titre de citoyen ministre, car, en réalité, on n'a plus en lui la moindre confiance, puisqu'on connaît bien ses principe anti-révolutionnaires.

Pourtant, V. E. fera bien de traiter avec lui comme par le passé et de le regarder comme l'agent de la République puisqu'il n'a pas encore été rappelé.

Il en est de même pour M. de Bourgoing à Madrid ;

(1) Agent de France auprès de l'Infant de Parme. — Cette lettre du comte Ventura, en date du 28 novembre 1792, demandait à Lama quelle était la situation du comte de Flavigny vis-à-vis du ministère français. « Ce diplomate, disait Ventura, continue à garder la livrée royale, et cependant les lettres qu'il reçoit de son gouvernement portent cette suscription : « Au citoyen ministre de la République. » (Archives de Parme.)

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bien qu'il n'ait pas encore ses lettres de créance, il est tout de même considéré comme ministre par la Cour d'Espagne et le comte d'Aranda traite avec lui.

Les lettres de créance ne tarderont pas à être remises aux ministres de la République.

Je crois nécessaire de manifester avec franchise tout ce que j'ai entendu dire par la personne de qui je tiens les nouvelles que je viens de donner à V. E. Anselme est rappelé et Biron le remplace, avec ordre positif et péremptoire d'entrer en Italie. Si S. A. R. veut garantir ses Etats et ses sujets d'une invasion qui est certaine, elle sera obligée, tout de suite (par le moyen de l'agent diplomatique qu'elle croira le plus capable pour exécuter ses ordres), de reconnaître la République française, en la sollicitant, en même temps, de lui accorder sa bienveillance et son amitié. Je sais par une personne sûre que le Conseil exécutif provisoire serait reconnaissant à Mgr le duc de Parme d'une telle décision, qui serait même le seul moyen de déterminer la République à laisser à Parme son agent diplomatique ce dont elle est bien éloignée pour l'instant! Votre Excellence doit comprendre combien il serait important pour S. A. R. d'avoir auprès d'elle un ministre plénipotentiaire de la République française, comme cela pourrait être avantageux pour nous. Aussi, pour nous la rendre plus favorable et amie, le Duc pourrait, en même temps, ordonner ou faire comprendre à M. de Flavigny qu'il ne lui convient pas de laisser porter par ses serviteurs la livrée du Roi et moins encore d'en tenir les armoiries attachées à la porte de son palais.

Il est indiscutable que la Toscane a déjà reconnu la République française, en déclarant sa neutralité et son

abstention à se mêler au parti des princes opposants. Le Roi de Naples, de son côté, a reconnu la souveraineté de la République française et le Conseil exécutif, ayant compris que cette détermination avait été le fruit de la politique de M. Maçon, envoyé de France, a résolu de lui conférer, comme récompense, le grade de maréchal de camp.

Le gouvernement de Rome est, lui aussi, disposé à suivre l'exemple de ces deux puissances italiennes. Tout cela est réel, bien vrai.

V. E. trouvera, peut-être, que je suis bien hardi de lui exposer de pareils sentiments, mais je proteste devant le Ciel que, tout cela, je ne le fais que pour le service de S. A. R. et par amour de ma patrie et de mes concitoyens et dans la conviction où je suis que si S. A. R. prenait des mesures en opposition avec celles que je viens d'énoncer, l'État de Parme peut courir la chance d'être dévasté, car la haine des Français contre la maison de Bourbon et surtout contre la maison d'Autriche, est implacable.

Je me suis cru dans l'obligation de notifier tout ceci à V. E. Mon langage peut être différent de celui du plus grand nombre, mais je me permets de dire que ceux qui en tiennent un autre au Souverain ne sont pas dans le vrai. Je prends aussi la liberté d'affirmer que les mesures que j'ai annoncées sont les seules bonnes, les seules qu'on doive prendre dans de pareilles circonstances.

La lecture des douze articles et de la proclamation que la Convention Nationale adopta, dans la séance du samedi 15, aura convaincu que le fanatisme de liberté est extrême en France ; non contents d'avoir changé la

forme de leur gouvernement, les Français veulent que tous les peuples de l'Europe adoptent celle qu'ils viennent d'établir dans ce royaume. Les succès qu'ils continuent à avoir en Allemagne et dans le Brabant augmentent, dans leurs cœurs, ces idées de réforme et de bouleversement.

Deux factions agitent l'Assemblée et, par contre, la Capitale, celle de Brissot et celle de Marat. La première demande la mort du Roi, mais insiste pour qu'on mette dans le procès toute la solennité possible et la plus stricte observance des formes, la seconde veut également la mort du Roi, qu'on observe ou non la légalité. »

« Paris, 24 décembre 1792.

« Je viens de recevoir d'une personne qui a un caractère officiel le billet ci-joint (1), qui s'accorde de tous points avec ce que j'eus l'honneur de notifier à V. E., dans ma dépêche d'hier. Dans le cas où S. A. R. jugerait à propos de suivre l'exemple de son cousin et me croirait bon à accomplir une telle mission, je supplie V. E. de m envoyer un titre et les lettres de créance nécessaires, à moins que notre royal maître ne juge à propos d'ordonner à M. le bailli de Yirieu de se rendre promptement à Paris pour se présenter au Conseil exécutif provisoire avec la note authentique écrite par S. A. R . le Duc, de sa propre main. Le billet coïncide parfaite-

(1) « J'ai l'honneur de souhaiter le bonsoir à M. de Lama et de lui dire que M. de Flavigny est en correspondance avec le pouvoir exécutif. 11 ne gardera peut-être. pas sa place par la suite, mais, en attendant, il est censé ministre de la République Au reste, je me réfère à ce que j'ai eu l'honneur de dire ce matin à M. de Lama, à moins qu'on ne fasse à Parme comme à Naples, où on a reconnu la République française. »

ment avec ce que j'ai su hier par une personne qui a cherché à pénétrer les secrets des officiers des Affaires Etrangères. J'insiste encore et je prie vivement V. E. de soumettre à la sagesse de S. A. R. la nécessité présente de reconnaître la souveraineté de la République française. »

« Paris, :>1 décembre 1792.

« Il est certain que si les députés ne regardaient pas à leurs intérêts privés, s'ils avaient des idées sages et s'occupaient du bien public, la Convention nationale ne prononcerait pas de sentence de mort contre le malheureux Roi. Les deux notes envoyées, le 17 décembre, par Sa Majesté Catholique au Conseil exécutif, qui les lui avait fait demander par M. de Bourgoing, afin que les fréquentes remontrances des Etats limitrophes des deux royaumes puissent avoir des bornes, méritent assurément un examen très profond. La très belle lettre du chevalier Ocaritz et les discours prononcés dans le Parlement britannique sont aussi dignes de remarque. Mais n'importe quel va être l'arrêt, on voit déjà, à cause des disputes bruyantes de la Convention, que, pour qu'il puisse s'exécuter, il faudra l'approbation de ces principales assises, car il existe un décret, daté des premiers jours de ces séances, qui dit qu'une loi ne peut être exécutée qu'après la sanction de ces assises. Assurément, un arrêt de mort contre un Roi est une chose tellement extraordinaire que personne ne doutera qu'il soit nécessaire que le consentement unanime de la Nation y préside. Quoi qu'il en soit, bien que le nombre des partisans du Roi augmente tous les jours, ceux qui ont juré sa mort emploient tous les moyens et ils ont

malheureusement presque décidé les bons citoyens à exécuter leur volonté.

Le mardi 25, l'Assemblée accueillit froidement une motion de Bourdon et n'écouta pas celle de M. Manuel. Le premier proposait de déclarer à Louis XVI que la Convention nationale n'entendait pas le juger sur les pièces qu'il n'avait pas voulu reconnaître. La seconde demandait que les tribunes fussent évacuées dès le soir même. En effet, on y remarque toujours les mêmes visages.

Mercredi 26, dès les six heures du matin, le tambour se lit entendre dans Paris ; les citoyens prirent les armes et se rendirent sur le passage du Roi. Défense fut faite à tout le monde de tenir les fenêtres ouvertes sur son passage, défense aussi aux hommes non armés de s'arrêter, même de se montrer dans les rues que Louis XVI devait parcourir. Ainsi, il n'y avait que des femmes et encore entrés petit nombre. Le Roi se trouvait dans la voiture du maire de Paris, à deux chevaux, et le seul laquais de M. Ghambon derrière. Le maire et le procureur syndic étaient avec lui. Il parut dans la salle en redingote, un peu de poudre dans les cheveux, fort pâle et la barbe faite. La première fois il avait paru sans être rasé. En effet, il se rase tout seul et on lui avait enlevé jusqu'aux ciseaux. Louis XVI se plaça à la barre avec ses trois conseils ; aucune marque d'approbation ni d'improbation ne parut sur le visage des spectateurs qui étaient nombreux.

Ayant dit que ses conseils allaient parler pour lui, M. de Sèze commença la lecture du mémoire justificatif. Cette lecture fut longue, mais on l'écouta dans le plus grand silence. Une phrase, pourtant, excita des mur-

mures ; la voici : « Le peuple français voulait la liberté et Louis la lui a donnée. » La Montagne l'improuva : on nomme ainsi les Jacobins parce qu'ils siègent au-dessus de la porte d'entrée qui est à droite du président. M. Tronchet était profondément affligé, M. de Malesherbes s'essuyait les yeux, tout mouillés de larmes. Un roi réduit à la malheureuse et avilissante position d'un criminel, n'est-ce pas là un objet qui déchire le cœur ?

La lecture finie, Louis XVI tira un petit papier, dont il donna connaissance et qui contenait à peu près ces mots :

« On vient de vous exposer mes moyens de défense, je ne les résumerai pas. En parlant peutêtre devant vous pour la dernière fois, je vous déclare que ma conscience ne me reproche rien. Mes défenseurs ne vous ont dit que la vérité, mais mon cœur est déchiré du soupçon d'avoir voulu faire répandre le sang des citoyens et d'être V auteur de la journée du 10 Août. J'avoue que les' preuves multiples de mon amour pour le peuple me semblaient devoir éloigner de moi de semblables imputations et prouver que je n'ai jamais craint de m' exposer pour épargner le sang ! »

Le Président Fermond lui fit présenter des clefs et lui demanda s'il les reconnaissait. S. M. répondit qu'il se souvenait d'avoir remis des clefs à Thiéry dans la Cour des Feuillants, mais que depuis le temps, il ne pouvait les reconnaitre. Interrogé de nouveau, s'il avait quelque chose à ajouter à ses moyens de défense, Louis XVI répondit que non. Aussitôt après, il quitta la barre avec ses défenseurs. Sa contenance a été

ferme, assurée, celle de l'innocence ; la religion, en outre, soutient son courage. Ainsi que Charles Ier, ce malheureux Roi s'est résigné atout.

Après sa sortie de la salle, les uns proposaient de faire imprimer le mémoire, les autres ne voulaient point de son impression. Ces derniers allèrent même d'un air menaçant au Président, pour qu'il ne mît pas aux voix cette proposition ; ils voulaient même l'obliger à promulguer ce décret : « La Convention nationale jugera sans désemparer . » Fermond resta ferme et impassible et déploya un grand caractère ; on décida d'imprimer le mémoire et de ne commencer le procès que jeudi.

Des témoins oculaires de cette séance assurent que M. Egalité n'avait ni l'air triste, ni l'aspect affecté ; on lisait sur le visage de plusieurs juges ce qui se passait dans leurs cœurs et ces signes extérieurs, interprètes véridiquesde leurs âmes, n'étaient pas d'un bon augure pour l'accusé.

Quelques députés, enfin, ne pouvant plus se posséder, s'écriaient de temps en temps : « Bah! nous savons tout cela. Notre parti est pris. » En effet, les débats violents qui ont éclaté après le départ du Roi prouvent que ces observateurs avaient su lire dans le fond du cœur de ceux qui venaient de les exciter.

Les extraits de ce mémoire ont déjà produit un grand changement dans l'opinion ; on entend dire partout que la mort du Roi est inutile au bien de la République ; que, même, elle pourrait être pour elle une source de nouveaux malheurs. On fait remarquer que les Puissances étrangères en tireraient de nouvelles raisons pour se coaliser contre nous ; que Monsieur devenant régent

du Royaume, aurait de fortes prétentions ; que ses partisans seraient bientôt aux prises avec ceux de la faction d'Orléans et que, la France étant alors en proie à la guerre civile, elle en éprouverait toutes les horreurs; c'est ainsi que les opinions sont partagées.

Un parti veut la mort du Roi et il la demande, avec un si grand acharnement, que les observateurs sagaces soupçonnent que ce parti a envie de placer sur le trône le duc d'Orléans et de renverser ainsi l'échafaudage républicain qu'on vient d'établir.

Un second parti demande que le Roi et sa famille restent toute leur vie prisonniers au Temple : « C'est, disent ses chefs, un gage que nous aurons pour assurer k la France sa tranquillité. »

Un troisième parti propose d'envoyer en exil le Roi et les princes de la maison de Bourbon. « Les Tarquins, disent-ils ne purent nuire a Rome; les Bourbons pourront-ils rentrer en France, loi^sque, privés cV argent, ils n'auront pas les moyens d'armer contre la République? »

Enfin, les vrais amis du Roi sèment des craintes dans le public. Ils assurent que l'Angleterre arme pour tomber sur les possessions françaises et que la guerre est inévitable si on fait périr le monarque français. Le Roi d'Espagne semble donner du poids à leur assertion ; son Chargé d'affaires, M. Ocaritz, vient de faire, au nom de Sa Majesté catholique, une démarche auprès du Conseil exécutif provisoire. On lut en effet, dans la séance de vendredi, la lettre qu'il avait écrite au ministre des Affaires Etrangères. « S. M. C. ne se décidera à garder la neutralité qu autant que la France agira avec justice a V égard de Louis XVI. Les re-

présentants de la Nation ne sont pas compétents pour prononcer sur le sort d'un Roi, Ils agiraient prudemment en confiant cette affaire à un conseil souverain. Si Louis est condamné, le Roi d'Espagne ne verra, dans cet acte illégal, que la tyrannie d'un parti plus puissant que la loi et que la Nation elle-même et il estimera qu'il n'y aura désormais aucun fonds à faire sur des traités de paix, d'alliance, de commerce, conclus avec la France. Si, au contraire, on tient une conduite magnanime avec le Roi et qu'on lui permette de chercher un asile sur la terre étrangère, alors sa présence sera un témoignage constant de la générosité et de la puissance des Français et toutes les nations de l'Europe sauront qu'ils réunissent la modération a la force. »

Le Chargé d'affaires finit en disant que c'est là le vœu du Roi et de la Nation espagnole et qu'il espère une réponse qui prouvera à son souverain qu'il aura eu le bonheur de bien servir les deux nations.

M. Thuriot se récria contre cette lettre et contre le vœu de l'Espagne. « Prétend-elle, dit-il, nous faire la loi ? » Il proposa qu'aucune autre pareille pièce ne pût être lue qu'après le jugement de Louis Gapet.

Un autre député demanda que le ministre des Affaires Etrangères fût tenu de dire quel caractère conserve à la Cour de Madrid le citoyen Bourgoing et de le rappeler dans le cas où il ne serait pas reconnu ministre de la République française.

Les pièces furent renvoyées au comité diplomatique. »

« Paris, 7 janvier 1793.

(( Or assure que le pouvoir de la Montagne diminue et que l'influence des Jacobins décline aussi de jour en jour, deux mille sociétés affiliées aux Jacobins ne les reconnaissant plus pour leurs chefs. La crainte qu'ils inspirent aux bons citoyens est si forte qu'ils ne se permettent pas de s'opposer à leur calcul de destruction. Et cependant, le procès du malheureux Roi ne paraît pas aller mieux ! Les séances permanentes, dans lesquelles cinq à six manants poussent des cris tumultueux et font les despotes, alimentent, comme je l'ai déjà dit à V. E., le feu qui dévore la Capitale et peu à peu tout le royaume.

Les hommes qui, après le 10 août, s'arrogèrent la puissance souveraine emploient aujourd'hui tous les moyens possibles pour la concentrer dans leurs mains ; ils deviennent insolents et demandent avec ironie à la Convention nationale si elle aura le courage de leur enlever ce pouvoir, puisque c'est eux qui ont régénéré

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la Nation par la sainte insurrection du 10 août. Par là, on voit combien l'anarchie est déchaînée en France, en ce moment, et comme est justifiée la terreur à laquelle les bons citoyens sont toujours soumis.

Presque toutes les séances de la semaine ont été consacrées au procès du Roi ; près de cent orateurs se sont fait inscrire pour parler dans cette affaire ; plus de trente ont énoncé déjà à la tribune leur opinion. Un très petit nombre a penché en faveur de Louis XVI, c'està-dire, ou pour le bannissement, ou pour une captivité « ad tempus », ou même perpétuelle. Tous les autres ont demandé sa mort. Ils n'ont différé que sur un seul point que voici : les uns soutiennent qu'il ne doit pas y avoir d'appel fait aux assemblées primaires, les autres affirment que, pour que le jugement soit valable, il faut qu'il soit sanctionné par ces mêmes assemblées.

Une pièce qu'on vient de donner aux Français, et qui a pour titre V Ami des lois , pourra produire un changement dans l'opinion publique, à moins qu'on n'empêche de la jouer. L'auteur, M. Laya, a mis en scène ces esclaves tyrans qui ne veulent de la liberté que pour eux, qui flattent le peuple pour mieux l'asservir et dénoncent sans cesse pour obtenir du crédit et s'emparer exclusivement de toutes les places.

La haine des Français contre les souverains est si grande qu'ils ne veulent plus que le 6 janvier soit la fêtes des Rois, mais celle des « Nations », ou plutôt la fête des sans- culottes. »

« Paris, 14 janvier 1793.

« Je vais me trouver sans argent ; je me permets d'exposer ici ma situation, puisque le besoin m'y oblige.

Je préfère, aux offres qui me viennent de différents côtés, le service de mon souverain légitime. Je me flatte qu'enfin V. E. daignera me donner une réponse catégorique et m'arracher à l'état de doute cruel où je suis depuis plusieurs mois.

Le 6, le grenadier Belleville se présenta à la barre pour raconter les détails de l'expédition à Naples du contre-amiral Latouche. Belleville raconte que, lorsqu'il arriva à Naples, toute la ville était dans les rues ; il n'y avait trouvé que des amis, on lui avait crié. « Courage, brave Français, continue-, il y a ici cinquante mille hommes qui vous appuieront. »

Faut-il s'étonner si S. M. sicilienne a souscrit à tout, si elle désavoue formellement les démarches faites auprès de la Porte par son ministre, si elle le fait remplacer par celui qui est à Londres, si elle témoigne vouloir entretenir toujours avec la République française la bonne intelligence et la meilleure harmonie possibles.

Dumouriez est ici ; il se plaint de sa santé, de la désorganisation des armées, il conseille de faire la paix.

M. de Ghauvelin va être rappelé. L'Angleterre n'a pas fait la réponse qu'on désirait d'elle ; la libre navigation de l'Escaut, l'invasion du Brabant et le fameux décret par lequel la Convention nationale invite les peuples de l'Europe à s'insurger ne sont guère du goût de Pitt.

Les Marseillais voulurent empêcher hier la représentation de VAmi des lois ; ils n'y réussirent pas. La comédie fut jouée ; le maire fut presque forcé par les spectateurs d'y assister ; Santerre fut hué ; les officiers municipaux bafoués ; et, pour la première fois, les Jacobins eurent le dessous. Il s'est opéré une révolution dans

l'esprit public. L'influence des Jacobins sera bientôt nulle ; les départements menacent et envoient des troupes pour qu'on les mette à la raison et que la Convention soit respectée ; on les attend avec impatience. »

« Paris, 21 janvier 1793, 10 heures du matin.

« Dans ce moment, le malheureux Roi monte sur l'échafaud. A part les citoyens armés, personne ne peut sortir de chez soi. C'est pour cela que je ne pourrai écrire à V. E. ce qui se passe que par le prochain courrier. »

« Paris, 28 janvier 1793.

« La relation ci-jointe de la mort de Louis XVI a été rédigée par moi, après en avoir appris les détails par des témoins impartiaux. Elle est véridique.

Depuis huit jours, il n'existe aucun changement sensible dans Paris. Seulement, une immense crainte de massacre, semblable à celle que l'on éprouva le 2 septembre. Depuis ce jour-là; les Parisiens vivent avec une épée suspendue sur leur tête et ne prévoient que des malheurs. Et, vraiment, c'est probable, certain même, que cela arrivera, puisque les sections n'obéissent plus. On ne voit dans les riches que les usurpateurs des biens nationaux et le peuple croit que les mots de liberté et égalité signifient faire son plaisir, s'approprier les biens d' autrui, et tout individu de la populace se croit partie essentielle de l'autorité souveraine.

Le comité de vigilance a des correspondants à Parme et l'un de ses membres m'a assuré que notre Cour est disposée à reconnaître la République française. Je prie V. E. de me mettre aux pieds de S. A. R. et de de-

mander humblement pour moi qu'on me délivre des doutes cruels qui m'assiègent. Je suis prêt à tout; veut- Elle que je revienne? je reviendrai. Veut-Elle que je reste? je resterai.

J'étais, le 21, incapable d'écrire, je le puis, à présent que mon âme n'est plus oppressée. Mon récit sera fidèle ; j'eus toujours l'esprit exempt de partialité; j'ai joué ici le rôle de simple spectateur.

Louis XVI eut la tête tranchée le 21 janvier, vers les dix heures un quart du matin. La guillotine avait été dressée entre les Champs-Elysées et le piédestal de la statue équestre de Louis XV. La vue de ce monument détruit et celle du château des Tuileries durent rappeler des souvenirs bien amers à ce malheureux Prince et rendre plus poignantes encore les douleurs qu'il éprouvait. Le nombre des citoyens armés rassemblés là était prodigieux; les femmes ne purent pas pénétrer dans la place, car on craignait leur faiblesse plutôt que leur sensibilité ; la place Louis XV était hérissée de canons chargés à mitraille, aux débouchés des rues surtout.

Louis XVI arriva dans un fiacre à deux chevaux; il tenait à la main un livre où il lisait les prières des agonisants; son confesseur, M. de Firmont, était à ses côtés, deux gardes nationaux assis sur le devant; le Roi était en redingote, les cheveux retenus sur la tête, avec un peigne. En descendant, il arrêta un regard assuré sur l'échafaud, sur le piédestal de la statue de son aïeul, sur le peuple; celui-ci garda le plus profond silence ; on n'entendait que le roulement des tambours. Pendant que le bourreau ôtait l'habit du Roi, lui défaisait le col de sa chemise et lui liait les mains derrière le dos, S. M., d'une voix ferme, prononça ces mots : « Je

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meurs innocent, je pardonne à mes ennemis, et puisse mon sang faire le bonheur du peuple français. »

Au moment où il allait monter sur l'échafaud, M. de Firmont, en l'embrassant, lui dit : « Montez au ciel, saint Louis vous tend les bras. »

Pendant qu'on le liait à la planche verticale, Louis XVI voulut se tourner à sa gauche, vers les deux grands palais, pour parler au peuple. Mais aussitôt, le général Santerre s'écria : « Empêchez-le de parler, empêchez-le de parler. » Les tambours redoublèrent leurs roulements, l'exécuteur se hâta de le lier, la planche bascula, la tête tomba. Le bourreau, l'ayant ramassée et la tenant par les cheveux, la montra aux spectateurs sans prononcer la moindre parole. Il n'avait point de masque.

Au même instant, l'air retentit, pendant dix minutes au moins, de ces cris : « Vive la Nation, vive la République ! » et tous les soldats mettant leurs chapeaux à la pointe de leurs baïonnettes, de leurs piques, de leurs sabres, les agitèrent en l'air en signe d'allégresse et de triomphe. Tous voulaient certainement la mort du. Roi, pas un ne cria grâce. On n'avait fait marcher que les gens dont les principes étaient connus; au reste, celui qui aurait osé crier « grâce », aurait été mis à mort au même moment.

Le cadavre et la tête furent jetés dans un panier, portés au cimetière de la Madeleine et enterrés dans une fosse de douze pieds de profondeur ; on les recouvrit de chaux vive. Ainsi les partisans de cet infortuné monarque ne pourront jamais honorer ses cendres !

On m'a assuré que les soldats qui accompagnaient le

convoi funèbre chantèrent les airs de « Ça ira,, ça ira. » et « Malbrough s en va t'en guerre ». Il est incontestable qu'on déchira les vêtements du Roi, qu'on s'en partagea les lambeaux et que les Marseillais et des soldats trempèrent leurs sabres et leurs piques dans le sang qui coulait de l'échafaud, que les premiers en ternirent leurs drapeaux et que bien des femmes y trempèrent leurs mouchoirs.

La douleur et le repentir n'étaient pas peints sur le visage de ceux qui revenaient de l'exécution ; en passant devant le château, ils regardaient les fenêtres de l'appartement du Roi et semblaient se dire les uns aux autres : « C'est ici qu'il logeait! » On a versé des pleurs dans les maisons de la bourgeoisie, dans celles des aristocrates et des personnes qui voulaient sincèrement la Constitution. Mais ces pleurs n'étaient pas tous de la même nature ; la rage, le dépit, le désespoir, la commisération en étaient la source. Les âmes fortes gardent un morne silence ; les personnes qui observent et méditent sur les événements politiques cherchent à pénétrer dans l'avenir.

Paris est tranquille. Est-ce du calme ? Est-ce de la stupeur? Roland a donné sa démission, la scission règne parmi les Jacobins ; les uns veulent la république une et indivisible ; les autres demandent une république fédérative. Les plus ambitieux, les plus puissants espèrent créer un protecteur, placer peut-être le duc d'Orléans sur le trône. Il paraît même que leur projet est d'augmenter les troubles de l'anarchie, de pousser les citoyens à bout, au désespoir, de les forcer à demander avec instance un chef, un Roi. L'anarchie, en tout temps, fit place au despotisme et au gouvernement monar-

chique. Cette Révolution porte le cachet de celle qui est arrivée au siècle dernier en Angleterre. Le peuple français est inconstant en tout et les mœurs d'une nation civilisée et nombreuse sont corrompues; en conséquence, il n'y a pas d'apparence que la république prenne racine chez lui; d'ailleurs le duc de Chartres est lieutenant général, quoi qu'il n'ait pas l'âge requis par la Constitution, il est idolâtré par les troupes et les quatre généraux, Dumouriez, Biron, Valence et Kellermann sont des créatures du duc d'Orléans.

La lecture du testament du Roi a fait répandre de nouvelles larmes à ses partisans ; sa date, le 25 décembre, fait soupçonner que Louis XVI ne pensait pas retourner au Temple la seconde fois qu'il se rendit à la Convention nationale.

Cette lecture a produit un autre effet chez les républicains. Ils y ont trouvé de nouvelles preuves de trahison. « Voyez, disent-ils, ce traître ose se qualifier de Roi « de France! Il s avoue le soutien des prêtres consti- « tutionnels, il espère encore recouvrer toutes ses « prérogatives, ce testament aura du succès en Es- « pagne, en Italie, c'est une vraie capucinade ; « Rome s'empressera, sans doute, de canoniser » Louis XVI. » Le langage, cependant, que ce monarque tient dans ce testament est celui d'un bon mari, d'un père tendre, d'une personne reconnaissante, d'un homme enfin, qui se croit innocent et ne trouve plus de consolations que dans la religion.

Lundi 21, les deux commissaires nommés pour assister à l'exécution du jugement prononcé contre Louis XVI vinrent, à midi, rendre compte de leur mission.

A huit heures et demie du matin, ils étaient entrés

chez le Roi avec le commandant général, les commissaires du département et ceux du tribunal criminel. Santerre lui signifia que l'heure du supplice était arrivée. Louis parut recevoir cette nouvelle sans émotion, sans être étonné même. Il ne demanda que trois minutes pour parler à son confesseur : ce délai lui fut accordé ; en rentrant, il présenta un paquet, avec prière de le remettre au Conseil général de la Commune ; puis il dit au commandant qu'il était prêt.

Après l'exécution, Santerre se loua des soldats et ajouta : « Louis Capet a voulu parler, et exciter la commisération, mais je Vert ai empêché. »

Lepelletier Saint-Fargeau avait été assassiné, la veille, chez un restaurateur du Palais-Royal. Vers les six heures de Taprès-dîner, un nommé Paris, officier dans la garde du Roi, l'aborde au moment où il s'était approché du comptoir : « N'est-ce pas a M . Lepelletier que j'ai V honneur de parler ? » — « Oui, monsieur. » — « Eh bien ! voilà votre récompense. » Au même instant, il lui plongea son sabre dans le côté gauche, à l'extrémité des côtes. Le restaurateur saisit aussitôt l'assassin au collet ; celui-ci le jette à terre et prend la fuite. M. de Saint-Fargeau est porté à son hôtel, place Vendôme ; au bout de huit heures, il expire.

Plusieurs membres de l'Assemblée ont assuré, depuis, avoir reçu des billets anonymes dans lesquels on les menaçait de mort.

On décréta que des honneurs seraient rendus au député assassiné, que la Convention tout entière assisterait à ses funérailles, que son corps serait déposé au Panthéon, que le Président écrirait à la famille LepeU

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letier, pour lui donner connaissance de ces décrets, qu'une adresse serait envoyée aux 83 départements pour leur apprendre cet attentat, les mesures prises à cet égard, et pour inviter tous les citoyens à la paix. La cérémonie funèbre eut lieu le jeudi 24. Deux escaliers conduisaient au piédestal de la statue de Louis XV. Quatre candélabres de bronze étaient placés au bas des rampes. Un cyprès couronnait le sommet, où était placé le lit de mort : Saint-Fargeau s'appuyait sur son bras gauche, les draperies laissaient à découvert la partie du corps où était la blessure ; le drap était teint de sang. Le président de la Convention monta et lui plaça sur la tête une couronne civique. Un fédéré prononça une harangue. Je m'attendais à des applaudissements ; on se tut. On chanta ensuite des strophes patriotiques ; les instruments firent entendre des sons lugubres et laprocession commença : 1° La Maréchaussée à cheval ; 2° la municipalité, le département, la Convention nationale ; 3° la statue de la Liberté ; 4° un tronçon de colonne cannelée, symbole delà force, au milieu s'élevait un cyprès, surmonté du bonnet delà Liberté ; 5° les habits et la chemise ensanglantés du député ; ils étaient attachés à une pique ; 6° le cadavre ; 7° les parents ; 8° les citoyens armés et divisés en sections ; 9° la cavalerie bleu céleste et celle de couleur marron (1).

On arrêta la statue devant les Jacobins ; on chanta une strophe ; le but de cette cérémonie est connu ; mais

(1) Un détail que Lama ne donne pas, mais qui est aussi caractéristique qu'authentique, est celui-ci : les chevaux delà cavalerie, à l'odeur du sang qui était resté autour de la guillotine, refusèrent d'avancer et le cortège dut faire un détour.

il paraît avoir manqué son efFet. On n'y rencontrait pas le sentiment dont étaient pénétrés tous les Français lors de la mort de Mirabeau, sentiment qui rendit ses obsèques si touchantes, si imposantes. Les spectateurs ne paraissent avoir été conduits à ce convoi que par le seul sentiment de la curiosité et par le besoin que le peuple a de sensations fortes.

L'état militaire pour la prochaine campagne de M. Dumouriez se monte à plus de 500.000 hommes. Si la guerre continue, les puissances de l'Europe se ruineront et la terre s'abreuvera de sang humain, car les Français sont déterminés à tout endurer plutôt que de demander les premiers la paix.

On désigne M. Collot d'Herbois pour le ministère de Flntérieur, et M. Cambon pour celui des Finances : ce sont deux députés.

L'on a fait sur les différentes circonstances de la mort de Louis XVI les rapprochements suivants : 21 avril 1770, mariage à Vienne, envoi de l'anneau; 21 juin de la môme année, fête pour son mariage; 21 juin 1782, fête à la ville de Paris pour la naissance du Dauphin; 21 juin 1791, fuite du Roi à Varennes ; 21 septembre 1792, abolition de la Royauté ; 21 janvier 1793, exécution de Louis XVI.

La Convention nationale n'a pas accordé à la Reine d'avoir auprès d'Elle Cléry, valet de chambre du Roi. Elle est toujours au Temple avec sa malheureuse famille. »

« Paris, 11 février 1793.

« J'ai dû employer toute mon adresse pour obtenir les éclaircissements nécessaires à S. A. R. et son ministre.

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Un député m'a assuré que la Convention est décidée à ne demander aux puissances, que les armes à la main, la reconnaissance de la souveraineté de la République. Si le gouvernement d'ici a pris une semblable détermination à l'égard des grandes puissances, à plus forte raison elle la maintiendra avec les petits Etats qu'elle n'a pas lieu de redouter. Gomme l'Infant-Duc, n'est pas une grande puissance, jamais la Convention n'engagera notre Cour à la reconnaître. En effet (à part l'assurance qui m'en a été formellement donnée), il est évident qu'une nation forte qui n'a fourni ni à l'Espagne, ni à la Russie, ni à l'Angleterre un pareil encouragement sinon d'une façon menaçante ; dont les citoyens, ivres de liberté, considèrent, surtout aujourd'hui, pour si peu de chose, les autres peuples; il est certain que cette nation, qui supporte depuis quatre ans d'incroyables malheurs et qui, pour cela, ne se décourage pas et ne change pas d'idées, qui a la conscience de ses propres forces, accrues parles derniers heureux événements, qui a juré, — et elle tiendra son serment, — de ne poser les armes que lorsque ses ennemis coalisés demanderont la paix, ne se décidera jamais à inviter un prince italien et surtout un Bourbon à reconnaître la souveraineté de la République.

Une telle pensée ne se présentera jamais à l'esprit de Y. E. et de n'importe qui connaît déjà l'orgueil des nations arrivées au plus haut degré de la fortune et qui possèdent beaucoup d'argent et de nombreuses armées.

Pour confirmer V. E. dans ce que je lui ai écrit, j'ajouterai que j'ai entendu dire, il y a deux jours, par le ministre de la Justice, qu'en vue de l'imminente reprise de la guerre, les préparatifs, en France, étaient

formidables, l'enthousiasme si fort, l'amour de la liberté si enraciné chez les Français, leur soif du sang ennemi si ardente, que la lutte serait obstinée, longue, enragée, et que les Français, même battus, ne demanderaient jamais les premiers à déposer les armes et à faire la paix.

Un député de mes amis a, devant moi, beaucoup approuvé la prudence de la Toscane et de Naples, mais il plaint Rome, ajoutant qu'il était sûr qu'au printemps prochain la France serait vengée. L'esprit qui anime aujourd'hui le cabinet français ne peut tolérer ni les oppositions, ni les délais ; aucun obstacle ne l'arrêtera et ne l'empêchera de suivre son plan de gouvernement.

Lorsque le sang bouillonne dans les tètes, quelle que soit la cause de cet enthousiasme et de ce délire, il rend les hommes aptes à approuver et à exécuter toutes sortes de projets, et surtout à se conformer aux maximes qu'ils idolâtrent. C'est pour cela que toute mesure, quelqu'étrange qu'elle soit, rendant facile aux Français l'établissement et la consolidation de la liberté et de l'égalité, sera, par eux, avidement et promptement exécutée.

Telle est ma conviction ; elle est, de tout point, d'accord avec ce qui précède. Si S. A. R. était libre d'agir sans le consentement de l'Espagne, elle devrait reconnaître, à mon avis, sans délai, la souveraineté delà République.

Je désire que ces réflexions qui résultent de l'étude approfondie que j'ai faite ici de l'esprit public puissent être prises en considération sérieuse par V. E. et regardées par S. A. R. autrement que comme des indices d'un esprit troublé par les maximes entendues et les choses lues. Ces réflexions ne sont que le corol-

laire indispensable du système politique du jour et le seul mode de conserver au duché de Parme la tranquillité dont ses habitants jouissent depuis tant d'années. Je finis en suppliant V. E. d'intercéder pour moi auprès de notre Souverain, afin qu'il m'accorde les grâces que je lui ai demandées, c'est-à-dire l'augmentation de mes appointements. »

« Paris, 18 février 1793.

« Bien que je n'aie pas le courage de donner à V. E. des nouvelles de la famille royale prisonnière, je lui dirai, cependant, que la Reine a beaucoup maigri. Elle ne vit que dans de perpétuelles angoisses. Son sort est toujours une énigme ; on dit seulement qu'une fois la paix conclue, cette malheureuse famille sera envoyée en exil loin de la France.

L'intérieur de la Capitale est tranquille en apparence, mais on craint la famine ; on a peur de ces mauvais citoyens pour lesquels ni la sainteté des lois, ni la grandeur des châtiments ne sont un obstacle ; on prévoit tous les malheurs possibles qui proviennent de cerveaux effarouchés. »

« Paris, 24 février 1793.

« D'ici à quinze jours au plus tard, selon M. de Beurnonville, les opérations militaires vont commencer ; le désir de s'élancer contre l'ennemi est incroyable ; l'espoir d'être vainqueur immense ; plus grand encore est le désir de l'armée du midi d'assiéger Rome.

Afin que V. E. puisse connaître clairement l'esprit public français, je lui raconterai ce que j'ai entendu dire, il y a deux jours, par des députés de la Convention

nationale qui peuvent compter parmi les plus importants du gouvernement.

« Malheur à Rome! Malheur au Pape ! ils porteront d'ici à peu la peine de Vassassinat qu'ils ont commis (1). Malheur aussi aux princes Italiens qui n'auront pas suivi Vexemple de la Toscane et de Naples ! La République romaine ne laissa jamais impunis les outrages reçus. Nous allons faire comme ces grands républicains. Et qui, parmi nous n'aura pas souri de dédain à la vue de ces républicains d'aujourd'hui ? Qui ne criera vengeance ? Oui, tout le monde la demande, les chefs, les soldats, ceux de l'armée du midi, surtout, qui brûlent d'impatience d'être envoyés à Rome. Oui, les puissances coalisées contre la France nous ont fait sortir de notre caractère doux et facile, ils nous ont rendu féroces comme des tigres altérés de sang. Notre haine contre ceux-là sera éternelle. Nous ne mettrons bas les armes qu'après la destruction de tous les trônes de la terre et de tous les tyrans t

« Oh ! — continua ce député, — comme je serai heureux de pouvoir, de mes mains, égorger le dernier tyran ! Et après cela, je l'affirme devant Dieu et les hommes, si la justice divine me précipitait dans les abîmes, je bénirais la Providence d'avoir répandu la liberté sur toute la surface de l'univers I »

Alors un des assistants lui dit : « Je vois bien que vous ne croyez pas a V enfer ! »

V. E. peut voir, par ces imprécations, à quel point ces hommes sont ivres de liberté et s'il est possible qu'ils

(1) Celui d'Hugon de Basseville, ministre de France.

soient disposés à demander la paix. La passion de la liberté et de l'égalité chez les Français peut se comparer à la force de l'électricité de la bouteille de Leyde ; cette nation est à redouter, car elle est dans l'ivresse et le délire et elle a inoculé son même enthousiasme dans tous les lieux où elle a pénétré, à tous ceux qui n'ont ni argent ni terres, c'est-à-dire à la populace, qui est la plus nombreuse.

Depuis hier, les femmes du peuple assiègent les boutiques des boulangers, en demandant du pain. On craint une émeute. Quand le feu est allumé, la fumée se fait jour à travers les cendres. »

« Paris, 4 mars 1793.

« Les démarches secrètes, les proclamations dans lesquelles la Convention déclare qu'elle travaille à racheter les peuples de l'esclavage, les promesses de les faire vivre toujours heureux, sous un gouvernement républicain qui n'a pas d'autre culte que la liberté, et l'égalité, les armées victorieuses, sont les arguments qu'employent les Français. Quel est le prince qui peut espérer de s'opposer à cette triple agression ?

M. le chevalier Ocaritz, chargé par intérim des affaires d'Espagne, a reçu l'ordre de quitter la France. On ne croit pas que, pour cela, son maître ait l'intention de déclarer la guerre ; l'état de ses finances le lui interdit et il n'a pas l'espoir de réussir.

M. de Bourgoing a quitté Madrid, froissé de la réception froide que lui a faite cette Cour, après la nouvelle de la mort du Roi. »

« Paris, 11 mars 1793.

« Le chevalier Ocaritz a quitté Paris le vendredi 8 ; le baron de Staël, envoyé de Suède, est revenu dans cette ville pour reconnaître, à ce que l'on dit, la souveraineté de la République française et, le 22 février, le conseil supérieur de Berne (si le bruit qui circule est vrai) a adopté, après une longue discussion, la proposition que lui avait faite le Directoire de Zurich, de reprendre la correspondance d'office avec M. Barthélémy, en le considérant comme envoyé du gouvernement français.

Aujourd'hui que la guerre est déclarée à l'Espagne, je comprends que S. A. R., lors même que sa sagesse pourrait le lui conseiller, ne peut plus reconnaître la République française, car on aurait à craindre le blâme du Roi d'Espagne sur cette mesure, bien qu'elle doive être considérée, par tous les hommes qui réfléchissent sérieusement sur l'état politique actuel de l'Europe et en face de l'extension contagieuse des maximes françaises, comme la seule qui puisse préserver les Etats d'Italie des calamités qui les menacent. Malgré tout cela, il me semble qu'on pourrait écarter ces calamités en déclarant au Pouvoir exécutif le désir de conserver la neutralité, qui, depuis le commencement de la Révolution, a été strictement observée par notre Souverain, en déclarant, en même temps, que ce sont les liens seuls de parenté qui s'opposent à sa reconnaissance de la République française. Si S. M. G. n'a pas blâmé la Cour de Naples qui, pour conserver ce royaume, s'est décidée à reconnaître cette souveraineté, comment pourrait-il ne pas approuver Mgr l'Infant qui, par sa con-

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duite, sauvegarderait ses Etats, tout en maintenant sa défense envers l'Espagne ; je ne le crois pas.

Que V. E. me pardonne si je me permets d'exposer de nouveau et de soumettre à son jugement mes opinions à l'égard de la conduite à tenir, pour que la tranquillité ne soit jamais troublée dans les Etats de S. A. R. mais j'aime mon Prince, j'aime ma patrie, et cela m'engage à déclarer franchement ce que je pense. On pourra me dire que je suis ignorant sur ces questions, mais on ne dira jamais que j'ai caché la vérité, lorsque je croyais qu'en agissant ainsi, il aurait pu en résulter quelque danger pour mon Souverain et pour ses sujets. »

« Paris, 18 mars J 793.

« Depuis deux jours, on dit que l'armée française rassemblée par Dumouriez près de Lovano a été complètement défaite, l'artillerie prise, Dumouriez blessé à la cuisse, le général Miranda tué.

Ajoutez à cela la fureur des chefs jacobins, la terreur des aristocrates qui, ayant jusqu'ici échappé à la mort, attendent dans leurs maisons les excès de la populace soulevée contre eux, le découragement des patriotes en voyant leur espoir de liberté déçu, la douleur des bons citoyens qui désespèrent d'un retour à la paix, et, en dernier lieu, les efforts continuels de ceux qui cherchent un Roi et la lutte acharnée entre Orléanistes et Républicains ; tout ceci est pour Y. E. le tableau douloureux et horrible mais vrai, de l'état de la France aujourd'hui, de ce beau royaume de France, si florissant jadis, où régnaient la paix et la vie facile, où les arts, le commerce, l'industrie, l'agriculture brillaient du plus vif

éclat. Voilà les fruits bien amers d'une république trop idéalement fondée.

Les Français sont malheureux et les autres peuples le sont à cause d'eux. »

« Paris, 25 mars 1793.

« Le silence de V. E. à l'égard de la demande que je lui avais adressée par ma lettre du 3 février me fait croire que les intentions de notre Souverain sont de me faire rester ici. Si je devais recevoir l'ordre de partir, Y. E. aurait la bonté de m'indiquer en même temps la personne à qui je devrais consigner la correspondance de la Cour ou même si je devrais la brûler.

Ce que je redoutais n'était pas une chimère ; l'aile gauche de Dumouriez a été battue, le général Valence blessé et beaucoup de canons pris. En ce moment, les Français ne j récoltent que des fruits bien amers. A la défaite se sont ajoutées les luttes intérieures, ce qui fait croire qu'il est impossible que ce gouvernement si agité puisse encore se maintenir après tant de malheurs.

Les autres peuples apprendront, par cet exemple, à écouter ceux qui cherchent à leur faire changer de gouvernement, en prêchant des républiques platoniques et des systèmes de gouvernement où les abus ne régnent pas.

L'Histoire m'avait convaincu que les nations sont folles, mais je n'avais pas idée à quel point cette folie pouvait arriver, quand les brides sont laissées sur le cou des peuples. »

« Paris, 1er avril 1793.

« On disait, hier, que les Piémontais avaient défait

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l'armée de Biron. L'agitation est immense parmi ceux qui ne peuvent juger les choses que sur les apparences, car on ne dit pas la vérité et celle-ci est connue par bien peu de gens. L'insurrection de Bretagne est, diton, l'œuvre des aristocrates et des Anglais ; aussi, la haine des patriotes contre les Anglais augmente-t-elle toujours. Voilà le pourquoi des visites domiciliaires du jeudi 21, où on entra dans l'hôtel du bailli de Yirieu par suite d'une similitude de noms. Mais, àpeine surentils qu'il était ministre plénipotentiaire de la Cour de Parme que les commissaires quittèrent immédiatement la place.

M. le Bailli m'a écrit de Vevey, le 19, pour me demander si on m'avait avisé, de Parme, du mariage du Prince Héréditaire avec sa cousine d'Espagne. J'ai répondu que non.

Plaise à Dieu que cette union s'accomplisse. »

« Paris, 10 avril 1793.

« Hier, trois commissaires de la section de la Fontaine de Grenelle entrèrent dans l'Hôtel de M. le ministre plénipotentiaire de S. A. R. et demandèrent si M. le secrétaire était à son bureau. Ils se présentèrent à moi et, après m'avoir exhibé un ordre du comité de vigilance de la Convention nationale, ils m'ordonnèrent de leur montrer mes papiers. Si j'avais eu sur moi la lettre qui me nommait secrétaire de Légation (lettre que V. E. m'avait, au nom du Souverain, ordonné de lui renvoyer) ou s'il m'avait été délivré un titre quelconque, selon la demande que j'en ai faite, il y a quelques mois, je me serais opposé à cette mesure, mais, sans ce document, j'ai mieux aimé pour ne pas m'atti-

rer quelqu'insulte, ne pas m opposer à la force et je montrai tout.

Ils lurent tous les papiers qui étaient écrits en français et ils avaient l'intention de prendre ceux qui étaient rédigés en italien, ainsi que la correspondance de la Cour, (confiée à ma garde par M. le bailli de Virieu et par V. E. dans sa lettre du 28 février,) c'est-à-dire des documents postérieurs à la Révolution. Mais comme le paquet était volumineux, ils se contentèrent de saisir la correspondance ministérielle de Tannée dernière échangée entre V. E. et le bailli, les lettres que V. E. m'avait écrites et celles que j'eus l'honneur de lui envoyer. Ils prirent aussi les lettres que j'avais écrites à un ami et celles que S. A. R. Madame l'Infante avait daigné m'adresser. Ils considérèrent ces papiers comme suspects, d'abord, parce que, écrits en italien, ils étaient inintelligibles pour eux et puis parce qu'il y avait des lettres écrites par une sœur de la Reine et par un ministre d'une Cour étrangère.

Ils rédigèrent procès-verbal et quittèrent la maison après m'avoir demandé pardon de la gêne qu'ils m'avaient causée. Leur visite dura de dix heures du matin à trois heures de l'après-midi. Les commissaires ont été convenables avec moi.

J'ai jugé à propos d'écrire à M. Lebrun et j'envoie à V. E. copie de ma lettre. Je lui ferai connaître ce qui m'arrivera par la suite. »

« Paris, 14 avril 1793.

« Le commissaire de la section (auprès duquel je m'étais rendu jeudi 11, pour prendre copie du procèsverbal), me dit qu'il avait ordre de me conduire au

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comité de vigilance de la Convention nationale et il ajouta : « Ces Messieurs ont trouvé fort étrange que je ne vous aie pas conduit avec moi mardi ; allonsy ensemble, car il est inutile d'employer la force avec les honnêtes gens. »

Je m'y rendis en sa compagnie; il était dix heures du matin ; pas un député n'était présent, ils n'arrivèrent qu'à près de midi. On discuta, sans doute, des choses plus intéressantes, car je protestai en vain pour être entendu. Enfin, vers trois heures, un des membres me dit que mes papiers n'avaient pas encore été examinés et que je devais revenir pour être entendu.

Rentré chez moi, j'écrivis de nouveau au ministre des Affaires Etrangères. Pas de réponse. Je me rendrai ce matin à son hôtel pour savoir quand il daignera m'accorder une audience.

Je me trouve, faute d'avoir un titre à montrer, dans une fausse position, devant une flagrante violation du droit des gens.

Je ne saurais donc me rendre garant de la correspondance ministérielle, car, à cette heure, je serais déjà en prison ou il me serait arrivé pis si je n'avais écrit avec précaution sur les affaires politiques de France. Aujourd'hui, je suis heureux d'avoir écrit dans ces termes ; car, si je ne me trompe, les papiers qui ont été saisis vont nous faire du bien. En vérité, ces Messieurs ne pourront qu'admirer la sagesse de la secrétairerie de Parme. Ils verront que Mgr l'Infant est bien loin de vouloir protéger les Français hostiles à la République et qu'il est même disposé à reconnaître sa souveraineté, si toutefois, l'Espagne ne désapprouve pas cette mesure de prudence. »

« Paris, 15 avril 1793.

« M. Lebrun m'a reçu ce matin à 9 heures.

« Monsieur le ministre, lui ai-je dit, mes deux lettres auront mis V. E. au courant de ma visite. Non contents de saisir mes papiers, les commissaires se sont aussi arrogé le droit de prendre, dans Vhôtel de M. le bailli de Virieu, la correspondance ministérielle et de violer, de la sorte, le droit des gens. »

« On ne peut pas, dit le ministre, appeler cela une violation du droit des gens. La plupart des ambassadeurs se sont enfuis, plutôt qu'ils ne sont partis et ils ont, par leur fuite, justifié nos doutes, si nous ne devons pas considérer leurs souverains plutôt comme des ennemis que comme des amis. En outre, M. le bailli ne m'avait pas annoncé que Votre Seigneurie restait chargée des affaires de Parme. »

« Assurément, i*épondis-je, M. le bailli aurait dû me présenter a V. E. Il ne Va pas fait, mais laissons cela de côté ; V. E. doit convenir avec moi que si (le ministère français ne me reconnaissant pas comme ayant un caractère officiel), le comité de vigilance pouvait faire une perquisition dans mes papiers, par crainte que je fusse un émissaire de quelque prince, il n'avait pas le droit d 'examiner et de saisir la correspondance de la Cour de Parme. »

« Quoi ? aurait-on saisi les dépêches ministérielles ? »

« Oui, monsieur, et cest sur ce point que repose ma réclamation, c'est la restitution de ces lettres que je viens vous demander, en vertu d'un ordre de mon souverain qui me chargeait de garder reli-

gieusement les correspondances de Cour. Pour ce qui a traita mes lettres particulières, le comité peut les lire, il verra que je ne suis pas, comme peutêtre il le suppose, un conspirateur ; il aura aussi la preuve certaine que f ai toujours conseillé a la cour de Parme de reconnaître la souveraineté de la République française. Les lettres même du ministre d'État de Mgr V Infant, duc de Parme, montreront que S. A. R. n'était pas éloignée d'une telle décision, quil aurait déjà prise, si cela ne dépendait pas de la Cour d'Espagne. »

M. Lebrun admit que ce n'était pas la faute de Mgr l'Infant s'il n'avait pas reconnu la République française ; il ajouta que ma réclamation était juste et que, dans la journée, il parlerait de cela au comité de vigilance, afin que mes papiers me fussent rendus. Il finit par m'assurer qu'il regrettait beaucoup ce qui m'était arrivé, surtout la violation de la correspondance de la Cour de Parme ; enfin, sollicité par moi de me mettre à l'abri d'autres inquiétudes, il me promit de le faire.

Voilà mon entrevue avec le ministre Lebrun, je l'ai trouvé convenable et j'ai été très content de lui. »

« Paris, 22 avril 1793.

«Jusqu'à ce moment, M. Lebrun ne m'a pas répondu, ce qu'il avait, pourtant, promis de faire. Il y a toujours, chez le commissaire bon enfant, l'ordre de m'amener au comité de vigilance quand on aura besoin de moi.

La prudence exige que, pour le moment, mes lettres ne contiennent pas de nouvelles politiques. Je suis surveillé et continuerai à l'être, tant que mes papiers seront entre les mains du comité. Je suis certain que les

soupçons conçus contre moi disparaîtront aussitôt que la correspondance entre V. E. et moi aura été traduite en français. »

« Paris, 23 avril 1793.

« Pas de réponse de M. Lebrun.

Je ne saurais donner de nouvelles politiques tant que je ne serai pas fixé sur l'opinion du comité de vigilance ; aujourd'hui les temps sont critiques et il vaut mieux se taire.

La guerre civile, au lieu de s'éteindre, grandit toujours et le sang des citoyens coule abondamment dans plusieurs départements. »

« Paris, 5 mai 1793.

a M. Lebrun ne m'a pas encore répondu. J'ai fait parler à des membres du comité pourravoir la correspondance ministérielle et mes lettres.

Tout est embrouillé ici, surtout les questions politiques. Les députés forment toujours des projets dans leur tête, mais la terreur paralyse leur esprit. Les autres citoyens éprouvent le même sort. Voilà le résultat de leur silence et du mien dans les circonstances présentes. Il vaut mieux ne pas s'attirer quelque malheur . V. E. ne désapprouvera pas ma réserve, car il est facile de se convaincre que la nécessité m'y oblige. »

« Paris, 13 mai 1793.

« Je persiste toujours dans ma décision de me taire à l'égard des nouvelles politiques; ce qui est d'autant plus justifié que, hier encore, on a proposé à la Convention

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nationale de faire arrêter toutes les personnes suspectes. Je crois être du nombre.

Le général Dampierre a été tué d'un boulet de canon, pendant qu'il reconnaissait un poste. L'armée des révoltés de la Vendée grossit toujours ; elle a pris Pontivy et Thouars, ce qui a causé une recrudescence de terreur folle chez les Parisiens. On recrute à la hâte du monde pour s'opposer à ce torrent qui, en s'avançant vers Paris, menace de déborder.

Le 10 de ce mois, la Convention s'est transférée dans la salle construite exprès aux Tuileries, sur l'emplacement du théâtre.

Les vivres, exception faite du pain, sont devenus très chers, au point que tout le monde s'en plaint. Les citoyens aussi gémissent, car on les oblige à s'enrôler et à payer des contributions excessives, indispensables pourtant afin de subvenir aux dépenses que la République fait pour la guerre contre les Puissances et les émigrés.

Tout le monde déplore le poids de tant de maux dont le terme est inconnu !

Le Dauphin est indisposé. »

« Paris, 20 mai 1793.

« Le général Miranda, Péruvien, a eu le bonheur de se justifier ; il a été absous et mis en liberté. Le général polonais Mazienski n'a pas eu la même chance. Il a été condamné à perdre la tête par la guillotine ; il devait être exécuté le 18, mais le supplice a été retardé de huit jours, à cause d'une lettre qu'il a écrite à la Convention, dans laquelle il promettait de révéler des choses fort intéressantes pour le salut delà République.

Custine a accepté le commandement de l'armée du Nord. Les volontaires destinés à la Vendée partent dans des voitures de maîtres. Les riches crient contre le décret qui les oblige à payer l'armement provoqué par le soulèvement de ce département et ils demandent ouvertement que l'on mette à exécution le système de l'égalité.

Tous les citoyens se plaignent de l'énormité du prix des vivres et des marchandises qui, pour beaucoup de denrées, a doublé. Toutes les maisons retentissent de plaintes contre la Convention nationale, la municipalité, les quarante-huit sections, le gouvernement anarchique et arbitraire. Celui qui a dit que la démocratie n'était que le despotisme de la foule était bien dans le vrai. Les Français d'aujourd'hui le savent bien maintenant ; car ils en font la douloureuse expérience. Ce n'est qu'une inquisition d'Etat, sévère et terrible. Le parti des Jacobins est le maître absolu et l'anarchie, à ce qu'il paraît, n'aura pas sitôt de terme.

Je crois, si je ne me trompe, que, malgré la violence de leurs efforts, ni les armées étrangères, ni les émigrés joints aux mécontents du Royaume ne pourront jamais parvenir à installer un autre gouvernement en France. Cela arrivera seulement quand les partis en lutte dans l'intérieur se seront détruits l'un par l'autre, de sorte que ce n'est pas par les impulsions du dehors, mais seulement par des commotions intérieures qu'on peut espérer de voir la fin de l'anarchie présente, laquelle, si les événements politiques passés peuvent jeter sur cela quelque lumière, aura son dénouement, soit parmi triumvirat, soit par un dictateur.

Les révoltés de la Vendée, quoiqu'on évalue leur

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armée à cent soixante mille hommes, seront probablement d'ici à peu mis en déroute et complètement défaits, puisqu'ils n'ont pas de forteresses qui puissent leur assurer des vivres, leurs communications avec la mer, et une ligne de retraite. Il ne paraît pas qu'ils puissent résister à l'assaut des volontaires qui se lèvent de tous côtés contre eux, les entourent et poussent contre eux des cris de vengeance et de mort.

L'Angleterre a contracté un emprunt de deux millions de livres sterling à 3 pour 100. Il est à désirer que les innombrables malheurs causés par la Révolution française et tous les effroyables carnages soient connus de tous les peuples de l'Europe, afin qu'ils soient rendus prudents à l'avenir et qu'ils s'abstiennent toujours de suivre ces déplorables exemples.

Un riche propriétaire de l'île de Saint-Domingue me disait hier que la perte dans les possessions françaises est évaluée à plus de deux milliards de francs. Plus de cent mille nègres et 4.500 blancs ont été égorgés et cela, sans compter les soldats envoyés de France, pour soumettre les noirs révoltés et dont un grand nombre a péri.

Tout homme qui possède une âme sensible doit s'écrier en face de ces chiffres et en présence des malheurs causés par la Révolution française : « Quels sont donc les fruits que produit la liberté ? »

« Paris, 27 mai 1793.

« Je n'ai toujours pas de réponse de V. E. au sujet des papiers saisis et de la conduite que, suivant la volonté de S. A. R., je dois tenir dans les circonstances présentes. Dois-je attribuer ce silence à la perte de mes

lettres, ou bien à la sagacité et à la prudence de notre Souverain qui ne juge peut-être pas à propos de me donner des ordres, pour que la correspondance ministérielle me soit restituée ; j'attends avec anxiété les ordres royaux et je saisis cette occasion pour déclarer de nouveau que je suis prêt à tout exécuter ponctuellement.

La saison, ici, est très variable et malsaine ; on passe tout de suite delà chaleur au froid ; de là, grande abondance de rhumes, de migraines, de maux d'estomac ; à Londres, paraît-il, ces différentes maladies causent une grande mortalité.

Je ne saurais parler des choses de la politique ; car on ne peut pas sérieusement ajouter foi aux nouvelles données par les différents partis et il n'est pas possible de dire la vérité. Certes, qui est-ce qui, dans Paris, peut dire si le général Paoli nourrit vraiment des pensées ambitieuses et s'il cherche à pousser la Corse à la révolte ? Qui peut dire si, du côté des frontières de la Savoie, il existe des mécontents soulevés par les sollicitations secrètes du Roi de Sardaigne, et qu'il en soit résulté un sérieux carnage, entre les deux partis ? Qui oserait affirmer que les révoltés de la Vendée offrent de la résistance ou qu'ils sont mis en déroute? Qui oserait dire si les puissances coalisées sont victorieuses ou si ce sont, au contraire, les armées françaises ? Ce que l'on peut seulement assurer, c'est que l'argent dépensé est énorme, et plus énorme encore la quantité de sang répandue, dans les deux hémisphères, à cause de la Révolution française. Et nous ne sommes pas au bout de toutes ces infortunes, à moins que, comme autrefois, il n'arrive à l'improviste, un secours du côté où on ne l'attend pas.

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Mazienski a été décapité lundi soir. Sa femme a cherché inutilement, en s'adressant à la Convention, à l'arracher à l'échafaud ; une réponse de lui à Dumouriez a été la cause de sa condamnation. »

« Paris, ler juin 1793.

« J'ai l'honneur d'annoncer à V. E. que, d'ici à peu, mes papiers me seront restitués. J'avais, fort heureusement, connu le traducteur du Comité de vigilance chez le comte Pepoli, de Venise, en 1787; il s'est rappelé tout de suite de moi et m'a fait prier d'aller chez lui. Je m'y suis rendu aussitôt et il m'a dit que mes lettres n'étaient point compromettantes, qu'au contraire elles m'étaient favorables. Il m'a promis de m'avertir du jour où je pourrais me présenter devant le Comité de vigilance pour les ravoir. Voilà donc mes inquiétudes dissipées depuis mardi.

Hier, vers les quatre heures du matin, les cloches des sections donnèrent le signal de la réunion et, à dix heures, trois coups de canon avertirent les citoyens de se rassembler en armes sur les places publiques, pour se rendre ensuite là où ce serait nécessaire. On donne pour sûr que, avant le lever du jour, un massacre devait avoir lieu. Vingt-deux députés de la droite de la Convention nationale devaient être assassinés et, parmi eux, les Girondins, c'est-à-dire Vergniaud, Guadet, Gensonné et les membres du Comité des Douze. Mais les agitateurs envoyés par les sections n'ayant point trouvé d'adhérents, il n'en fut rien.

Il paraît que la Commune a été la cause de tous ces mouvements. Elle a voulu se venger du Comité des Douze qui prétend connaître toutes ses menées, ainsi

que celles des membres de la Montagne de la Convention avec laquelle elle est unie dans le but de faire durer l'anarchie, afin que les malheurs publics augmentent.

Lundi, j'ai été le témoin oculaire de tout ce qui se passe dans la Convention et de la lutte acharnée des partis contraires. On commença par les injures et les menaces et Ton finit par les coups de pied.

Les journaux renseigneront V. E. sur toutes les choses que je suis obligé de taire. Hier, on ne laissait pas partir les lettres pour l'étranger. La rigueur des postes est incroyable.

La campagne promet une récolte très abondante, mais, à cause de la sécheresse, les plantes, l'herbe et les blés languissent à faire pitié. »

« Paris, 10 juin 1793.

« A quoi dois-je attribuer le silence de V. E ? Est-ce l'effet de la prudence ou l'indice d'un blâme? V. E. aura cependant compris que je ne pouvais pas empêcher la saisie des papiers de la Cour ; j'en attends avec impatience la restitution.

Le parti de la Montagne a, enfin, réussi à faire arrêter les vingt-deux membres de la Convention qui entravaient avec véhémence ses projets. La Commune, à ce qu'il paraît, voudrait s'arroger tout le pouvoir. Les quarante-huit sections, elles aussi, trouvent que le pouvoir est une chose bien douce : et voilà l'autorité suprême (qui devait être une et indivisible), partagée en cinquante partis qui ne peuvent marcher au même but. C'est pour cela qu'à chaque instant, on entend crier par les rues : « Aux armes, citoyens, » que la Terreur

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est toujours en tout et qu'aujourd'hui l'existence des Français est remplie de tristesses et de malheurs.

La vérité ne se fait pas jour sur les troubles de la Vendée, ni sur le mouvement des armées. Un jour, on assure que Condé est tombé au pouvoir des Autrichiens et que Valenciennes est assiégé ; le lendemain, on dément et la prise et le siège.

Un jour, l'armée chrétienne (c'est ainsi que se qualifient les révoltés de la Vendée) est enveloppée par les patriotes. Plus tard, ceux-ci sont repoussés et mis en déroute.

La Convention connaît la vérité sur ces questions, assurément ; aussi, pourrait-on interpréter son silence comme un indice d'événements malheureux.

Pour tout ce qui concerne l'infortunée famille royale, on n'en parle pas. La Reine, le fils de Louis XVI gémissent dans la prison du Temple, entourés par des figures qui n'expriment certainement pas leur commisération sur leur infortune. Jadis, ils étaient adorés comme des dieux ; aujourd'hui, ils sont en butte au mépris de la populace la plus abjecte. Quel horrible changement ! »

« Paris, le 17 juin 1793.

« Toujours pas de réponse de V. E. Il y a deux mois que je n'en reçois plus de lettres. J'aime à croire que ce n'est pas un mauvais indice pour moi !

La droite de la Convention nationale réclame inutilement que les membres arrêtés soient interrogés. C'est en vain aussi que plusieurs départements voudraient que leurs députés soient mis en liberté. Ils disent qu'une Constitution faite sans le consentement unanime de tous les représentants de la Nation n'est pas

valide et ils menacent d'envahir la Capitale à main armée pour écraser par la force le parti anarchique.

Lebrun demande inutilement que sa conduite soit examinée et les bons citoyens forment des vœux stériles pour le retour des bonnes lois, de la concorde et pour que la terreur soit enfin arrachée de leur cœur.

On ne délivre pas les personnes arrêtées. Buzot a été ajouté à la liste des proscrits. On soutient qu'ils sont tous d'affreux conjurés. On nie qu'il faille que le nombre des députés doive être au complet pour que la Constitution soit décrétée; on envoie des mandats d'amener contre les officiers des départements mécontents. Enfin, on ne fait pas plus attention aux plaintes du ministre des Affaires Etrangères et des autres qu'à celles des citoyens qui gémissent sous l'oppression de cette minorité.

Lors même que la guerre civile et la guerre étrangère durent toujours et que les obstacles semblent renaître de tous côtés pour détruire l'idée d'une république indivisible, les chefs du parti républicain ne changent pas de système et suivent avec opiniâtreté leur même voie. Ils ont décrété plusieurs articles de la nouvelle Constitution républicaine : pourra-t-elle se tenir debout contre le choc des mécontents, ou bien tombera-t-elle d'ici à peu, comme celle qui Ta précédée ? La France reviendra-t-elle à des jours florissants, ou bien, le terme de tous ces bouleversements, aulieu d'aboutir à de bonnes lois, sera-t-il une source de destraction ? Dieu seul le sait. )>

« Paris, 24 juin 1793.

« J'ai peur que les dépêches que j'adresse à V. E. ne

lui parviennent pas, car la dernière réponse qu'elle m'a faite porte la date du 30 avril; depuis lors, plus rien. Je prie donc V. E. de m'écrire de nouveau pour me donner les commissions dont elle aurait pu me charger durant ce laps de temps.

On croittrès proche une violente commotion. En effet, les craintes à l'égard des vivres se renouvellent. On crie hautement contre le prix excessif des marchandises et des denrées, qui est arrivé au triple de ce qu'il était ci-devant. L'armée chrétienne, au lieu de se retirer et de disparaître à la seule vue clés armées de la République, avance rapidement. Elle a déjà soumis Saumur, Angers et peut-être Nantes. Elle grossit tous les jours en approchant de Paris, tue et défait les patriotes. Soixante-neuf départements — et cela, on le donne pour certain — ont dépouillé leurs députés de l'autorité souveraine qui leur était conférée et ils l'ont déléguée aux officiers du département. Ils ont été poussés à cela par le décret de la Convention qui ordonnait l'arrestation des 27 ou 32 députés de la droite, ou de la plaine, comme on les nomme.

Le général Wimpfen, ayant reçu l'ordre de paraître à la barre, a répondu que les événements de la Normandie étaient bien plus importants dans ce moment que les ordres du Conseil exécutif et de la Convention nationale. Enfin, on assure que, d'ici à peu de jours, la force armée des départements va arriver et qu'elle changera tous les chefs du gouvernement. Je ne saurais affirmer que ces nouvelles-là soient vraies et si le changement prophétisé sera satisfaisant. Tout ce que je puis dire, c'est que les bons citoyens gémissent sous le joug du gouvernement actuel, qu'ils en désirent un

autre, soit républicain, soit mixte, n'importe, pourvu que les bonnes lois soient observées, que la terreur cesse et que la discorde, la guerre civile, l'effusion du sang aient un terme.

Le successeur de M. Lebrun est nommé. Est-ce que V. E. jugerait à propos que j'aille me présenter à lui, en qualité de chargé par intérim des affaires de la Cour de Parme ? Il pourrait, par ce fait, m'accorder dans la suite son appui dans les circonstances critiques, malheureusement trop fréquentes aujourd'hui. M. Lebrun, en effet, trouvait étrange que M. le bailli de Virieu ne m'aie pas présenté à lui, en qualité de secrétaire de légation, avant son départ, ou pendant son absence.

Je supplie V. E. de vouloir bien me donner sur cela une prompte réponse. »

« Paris, 1er juillet 1793.

« Toujours point de lettre de V. E. Je crois que ce sont les circonstances actuelles qui sont la véritable cause de son silence.

On dit que 15.000 hommes des départements de Bretagne et de Normandie marchent sur Paris où ils arriveront avant la fin du mois. Le général Wimpfen a écrit à la Convention nationale une lettre par laquelle il la menace de ne paraître à sa barre qu'à la tête de 60.000 hommes. Wimpfen est d'origine allemande ; il est ferme et courageux. V. E. doit savoir que les Marseillais et les Lyonnais ont déjà destitué de leurs charges les chefs anarchistes et massacré les fauteurs de tout désordre, de sorte que, là-bas, l'anarchie paraît détruite et tout à fait déracinée. Si les Normands et les Bretons ne font pas de vaines menaces, l'anarchie va

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aussi, bientôt, disparaître de la Capitale ; c'est le vœu public et l'unique espoir de tous les bons citoyens qui ne peuvent plus supporter le fardeau qui les opprime. Il y a quelque temps encore, on voyait beaucoup de citoyens, les cheveux à la jacobin, c'est-à-dire, incultes et coupés à la façon des paysans. Aujourd'hui, il y en a très peu ; on n'en voit presque plus dans les secrétaireries de la Guerre et des Affaires Etrangères. A la Convention même, les députés qui portent l'habillement et les cheveux à la jacobin deviennent rares.

On peut arguer de cela que le nombre des anarchistes a diminué ou bien que la crainte s'est emparée d'eux.

Malgré tout cela, à ce qu'il parait, la Montagne ne se décourage pas, bien qu'à toutes ces craintes, il y en ait d'autres à ajouter, c'est-à-dire l'insurrection de la Vendée, celle de la populace causée par la cherté des vivres et la présence des armées étrangères qui observent la marche des affaires de l'Intérieur. Cette investigation ne peut pas se faire aisément, car, avec le système politique du jour, tout ici est embrouillé d'étrange façon.

Ce qui prouve la hardiesse de la Montagne, c'est que, même en face des obstacles opposés des troupes de la Vendée et des armées étrangères, la Constitution républicaine a été décrétée et il n'y a d'autre discussion, parmi les départements, que sur l'opportunité de déclarer la République indivisible ou bien fédérative. Paris penche pour la première décision, parce que la Fédération, abrogeant les dépenses solidaires, la République fédérative serait funeste pour tous ceux qui ont prêté leur argent au gouvernement.

Le thermomètre des victoires et des défaites est bien incertain, surtout si les démarches occultes de quelques ambitieux tendent à neutraliser les efforts des républicains et à créer un gouvernement mixte. Plusieurs hommes politiques guettent constamment Danton, Lacroix et Robespierre, car ils sont persuadés que ceux-là ont des visées occultes et ambitieuses et qu'ils aimeraient à imiter Cromwell.

Samedi, a circulé la nouvelle que les Allemands avaient été repoussés de Yalenciennes par une vigoureuse sortie de la garnison, que les Piémontais avaient été battus par les Français et que les Vendéens avaient été défaits par les Nantais.

Hier, on me dit que les Vendéens doublaient leurs forces, qu'ils avaient renouvelé l'attaque, que les faubourgs de Nantes étaient incendiés et que la plupart des habitants de cette ville avaient été passés par les armes. On me dit aussi que Perpignan était tombé aux mains des Espagnols. Que doit-on croire de tous ces bruits ?

Il est certain que le prix de toutes choses s'est tellement élevé qu'il peut monter à la perte qu'on réalise sur les assignats. Aujourd'hui, un louis vaut 100 fr. en papier-monnaie; parla, V. E. peut juger de la cherté des vivres à Paris et dans toute la France. Il ne lui paraîtra donc pas étrange si je la supplie de soumettre à notre royal Souverain qu'il m'est impossible de rester ici, s'il ne daigne pas ordonner que des appointements moins modiques que les miens me soient payés, d'autant plus qu'à la cherté des denrées doit s'ajouter le total des dépenses de maison, de domestiques, de charbon, de lumière, de blanchissage, que je ne supportais pas

pendant le séjour de M. le ministre plénipotentiaire à Paris. »

« Paris, 8 juillet 1793.

« On a séquestré ces jours-ci des effets que M. le Ministre plénipotentiaire de notre Cour avait confiés a sa femme de ménage. Si j'avais eu un caractère politique ou si j'étais seulement connu par le ministre des Affaires Etrangères, je ferais des démarches à ce sujet. Je tenterai bien quelque chose, mais seulement a titre

privé.

J'attends toujours qu'on me rende mes papiers, ainsi que ceux de la correspondance ministérielle. Les promesses ne manquent pas.

Le Dauphin a été confié, le 3 de ce mois, aux mains d'un précepteur qui s'appelle le citoyen Simon.

« Citoyen » est l'appellation de « Monsieur, » qui. a été abrogée absolument, de sorte que, dans les assemblées populaires, dans les séances des tribunaux dans les offices de l'administration publique, on crie hautement contre ceux qui, sans y prendre garde, qualifient quelqu'un de « monsieur. »

La séparation entre la mère et le fils a été cruelle ; on entendait même, du dehors de la prison, les cris déchirants de la famille royale.

Les Vendéens ont été défaits et repoussés par les Nantais, dans les journées des 29 et 30 juin. Cette defaite est bien vraie ; les patriotes ont l'espoir que, dans peu de jours, l'armée chrétienne, qui est entourée de toutes parts par les sans-culottes, va être battue et entièrement défaite. Le sobriquet de sans-culottes est la gloire des Républicains.

On fait une levée de Parisiens pour les opposer à l'armée envoyée par le département du Calvados. La Montagne se remonte à cause des événements heureux des jours passés et parce que les sections de Paris ont accepté la Constitution. Seulement, on a la conviction qu'elle ne saurait avoir une longue vie, car elle contient un vice radical, un principe de bouleversement, c'est-à-dire un article dans lequel on appelle juste et sainte l'insurrection du peuple qui pourra se soulever toutes les fois que les circonstances l'exigeront. Pendant ce temps, la guerre civile couvre de cadavres et de sang la surface de la France. »

« Paris, 13 juillet 1793.

« Ici, la certitude d'une crise terrible et prochaine se voit sur tous les visages. Lyon, comme les autres départements, est en révolte ouverte. On ne veut plus reconnaître en France l'autorité de la Convention ; les départements réclament à haute voix la liberté de leurs députés. Les cris et les clameurs sont inutiles ; la Convention nationale, c'est-à-dire la Montagne, ce complot de trente personnes qui s'arroge le pouvoir absolu, foudroie, confisque et rend des arrêts de mort. Le décret contre la ville de Lyon est d'une rigueur extrême. Le joug en ce moment est par trop dur, car il provient de l'anarchie. Le bourreau coupe sans relâche les têtes de ceux que les patriotes appellent aristocrates. La vue du sang qui coule des échafauds et qui abreuve les sillons est vraiment dégoûtante. Le fanatisme de la religion et celui de la liberté en sont aux coups de poing ; de là une lutte acharnée et très obstinée.

Celui qui, partout, même dans la Convention, dans

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l'armée, dans le ministère, voyait des traitres, celui qui se nourrissait de dénonciations, celui qui, avec des cris effrayants, excitait le peuple à la méfiance et à l'insurrection, en se disant son ami, son protecteur, celui qui, en un mot, s'appelait Marat, est enfin tombé, samedi soir, égorgé par une femme.

Cette femme lui avait écrit pour avoir une audience ; elle l'obtint. Marat se trouvait dans son bain, étant depuis quelque temps affligé d'une fièvre qui lui brûlait la peau. Ils commencent à parler de la Normandie. La cervelle de Marat s'échauffe, il appelle les Normands « traîtres » et il s'écrie : « Ah ! j'espère, d'ici à peu, voir leurs têtes sur Véchafaud. »

« Non, interrompit la femme, furibonde, scélérat, tu n'auras pas ce plaisir ; meurs ! »

Et elle lui plonge un poignard dans le cœur. Marat s'écrie : « Au secours, je meurs, je meurs ! » et après cet instant, il expire.

Charlotte Corday s'assit tranquille et calme et la joie de la vengeance dans les yeux. Elle promène son regard sur le sein palpitant de sa victime. Elle conserve, en présence du peuple et devant ses juges, un visage calme. Elle dit qu'elle va mourir satisfaite, puisqu'elle a tué un scélérat, le premier auteur de tant de maux, un monstre horrible. Elle espère que son exemple sera suivi, que tous les amis de ce scélérat seront égorgés et que l'anarchie aura là son terme.

On m'assure que c'est une jeune fille de la noblesse qui devait se marier, il y a deux ans environ, avec le comte de Belzunce, colonel d'un régiment, qui avait été tué dans une émeute par ses propres soldats, et que, depuis ce jour, la haine des démocrates s'était enra-

cinée dans son cœur et que le désir de se venger était devenu immense chez elle. Elle est charmante, grande, de taille élancée ; elle a vingt-cinq ans, est très spirituelle et courageuse. De sorte qu'elle a fait l'admiration de ses juges.

On put affirmer avec raison que son crime a été inutile, puisque, selon l'avis des médecins, Marat ne pouvait pas guérir de sa maladie : il avait, tout au plus, quinze jours à vivre. La populace croit avoir perdu en lui le plus ferme soutien de la liberté et on parle déjà de déposer ses restes au Panthéon, en dépit d'un décret qui n'accorde cet honneur qu'après vingt ans, à dater de la mort.

La Convention assure que, dans le même jour, tous les députés de la Montagne devaient être égorgés, qu'une conspiration était ourdie contre eux; en attendant, on a incarcéré Fauchet et Duperré, parce qu'ils étaient en correspondance avec Barbaroux ; on avait aussi lancé un mandat d'amener contre Condorcet, mais il s'est sauvé.

Les plaintes des citoyens sur la cherté des vivres qui augmente tous les jours en France et à cause de la famine qui s'avance à grands pas sont toujours plus fortes. La chaleur est insupportable; elle n'avait jamais été si intense depuis 1753. Le thermomètre Réaumur est à 33°. Voilà déjà quinze jours que le soleil embrase de ses rayons de feu la terre et le cerveau des Français. »

« Paris, 22 juillet 1793.

« Plus de nouvelles de Parme, ni privées, ni ministérielles; cela ne saurait m'étonner, car les routes sont pleines d'entraves. Cette privation est douloureuse ;

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elle pourrait être tolérée, si j'avais la certitude que mes lettres arrivent à leur adresse.

En voyant que les promesses que l'on me faisait étaient vaines, je me suis enfin décidé à envoyer une note au Comité de vigilance. J'en adresse une copie à V. E ; j'espère qu'elle ne sera pas infructueuse.

Mardi soir, le corps de Marat a été inhumé et, mercredi, Charlotte Corday a été guillotinée sur la place de la Révolution (autrefois nommée place Louis XV). Elle est morte avec intrépidité et sa grande beauté, sa fermeté d'esprit et sa jeunesse ont été l'objet de la compassion universelle.

Condé est tombé au pouvoir des ennemis, mais on ne sait pas si Mayence et Valenciennes vont subir le même sort. Le général Custine est à Paris et le général Biron a déposé son commandement. Un grand mystère règne sur les événements de la Vendée et sur la marche des départements. La Montagne triomphe ; elle triomphera toujours, puisque la populace est avec elle. »

« Paris, 30 juillet 1793.

«Je suis allé ce matin chez M. Osselin, qui est un des membres du Comité de vigilance, afin de lui demander la restitution des papiers saisis. Il m'a dit les avoir lus et qu'on devait me les rendre puisque le Comité n'y avait rien trouvé de répréhensible. Après cela, il m'a demandé : « Avez-vous un caractère reconnu auprès de la République française? » — « Non, je n'en ai pas, » ai-je répondu. » Alors, monsieur, vous ne pouvez pas rester en France, car tous les étrangers en ont été bannis et principalement ceux qui sont en correspondance avec les Cours étrangères. »'

Après un instant de silence, il a repris : « Mais, pourquoi votre Souverain ne veut-il pas reconnaître la République? Son silence nous donne des soupçons. Attendrait-il, par hasard, une démarche de notre côté ? Qu'il ne V espère point, nous ne V avons fait, ni pour V Angleterre , nipour les puissances de premier ordre. Votre prince devrait nous savoir gré de ne vous avoir point chassé de France jusqu'à présent, et retenir cela comme une preuve bien claire que nous désirons et que nous nous flattons qu'il ne tardera pas plus longtemps à reconnaître la souveraineté de la République? Écrivez donc a cet effet, et, si la Cour de Parme n'est pas disposée anous reconnaître, faites -vous rappeler ; car, malgré vos dépêches, vous êtes un personnage suspect a la Convention nationale et nous serions obligés de vous demander de partir. »

S. A. R., après avoir Iule résumé de cette conversation, prendra certainement une détermination. Je suis persuadé que Mgr le Duc ferait bien de reconnaître la République française, chose pour laquelle j'ai toujours penché. Pourtant, comme des considérations de famille peuvent s'opposer à cette mesure, je vais parler de ce qui me regarde. Je supplie donc V. E. — car je ne crois pas que S. A. R. va reconnaître, pour le moment, la République française, — de m'obtenir la permission de retourner dans ma patrie. Je crois qu'il vaut mieux que je m'en aille volontairement, plutôt que d'y être contraint par la force.

Cette permission épargnera à moi des désagréments et, à notre Souverain, un affront. Je supplie aussi V. E. d'ordonner à ses banquiers Bornis et Roselli de

me solder l'argent nécessaire pour mon voyage, car je n'en ai presque plus. Je prie en même temps V. E. de me faire savoir ce que je dois faire de la caisse qui contenait la correspondance de la Cour. Dois-je l'emporter avec moi, dois-je la confier à M. délia Rovera, faut-il que je la brûle ?

J'espère donc que, pour ma tranquillité et ma sûreté, on ne voudra pas me refuser une prompte réponse. Que l'on considère que ma mère et ma famille vivent dans l'incertitude et la crainte. Ajoutez à cela l'immense désir que j'ai d'embrasser les miens, de revoir ma patrie et de me mettre aux pieds de mon Souverain bien-aimé, désir que j'ai refoulé jusqu'à ce moment, en considération de la nécessité où S. A. R. jugeait à propos de me retenir ici. — J'ose espérer que V. E. fera en sorte que ma supplique soit accordée. »

« Paris, 31 juillet 1793.

« Après un examen sérieux et après avoir pesé les termes de la conversation de M. Osselin et rassemblé de nombreuses réflexions en opposition avec celles qu'il m'avait exposées, je suis retourné chez lui et voici ce que je lui ai dit :

« En réfléchissant, clans le silence du cabinet, à ce que Votre Seigneurie me disait dimanche dernier, une telle méditation a suggéré a mon esprit les courtes considérations que je vais vous exposer.

« Vous prétendez que le duc de Parme, que vous n'avez même pas reconnu, est en défaut, parce qu'il n'a pas reconnu la souveraineté de la République française, mais comment pourrait-il Vavoir fait, puisque, vous-mêmes, Français, n'avez pas encore

accepté, par un vœu unanime, votre propre Constitution républicaine. Et comment pourra-t-il jamais le faire sil n'est pas invité, soit par une démarche diplomatique, soit par un envoyé de la République, à reconnaître cette souveraineté et a demander V alliance et V amitié de la nation Française ? Votre Seigneurie ne doit pas ignorer que M. de Flavigny est mort et qu'il n'a pas encore été remplacé. »

La physionomie et le maintien de M. Osselin me firent comprendre que mes objections avaient du poids ; sa réponse m'en donna la certitude.

Il me dit qu'il comprenait très bien que la République française n'avait pas le droit d'exiger d'être reconnue, puisque l'adhésion de tous les départements n'avait pas encore été publiée d'une façon solennelle, chose qui ne pouvait se faire que dans les premiers jours d'Août. Il me dit aussi que ma conversation avait été la première à éveiller dans son esprit une idée pareille, que la question méritait assurément un examen des plus sérieux. Il ajouta qu'il comprenait qu'il fût indispensable de notifier à toutes les puissances de l'Europe la nouvelle forme de gouvernement adoptée par la France, mais il ne me parut pas incliner à faire une nouvelle notification par le moyen d'Ambassadeurs extraordinaires, ne croyant pas cela de la dignité de la République ou dans l'esprit des principes du jour. Il paraissait plutôt d'avis que la Convention nationale adressât à chaque peuple en particulier une proclamation ainsi conçue ;

« Voilà le gouvernement que nous avons établi. Nous vous invitons a faire alliance avec nous ; nous ne vous causerons aucun embarras, mais nous ne vous reconnaîtrons comme frères et amis et nous ne

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vous accorderons notre appui, en cas de besoin, que le jour où, vous-même, vous aurez reconnu la souveraineté de la République française. »

« Mais pourquoi, répliquai-je, ne pas s'adresser aux Souverains ? Pour nous c'est la même chose. »

Il répondit : « En effet, en nous adressant aux peuples, nous nous adressons par ce fait à ceux qu'ils ont choisis comme leurs chefs. »

En finissant, il me dit qu'il avait compris toutes mes réflexions et qu'il me donnait l'assurance que je serais à l'abri de toute gêne, bien que le décret que la Convention nationale allait rendre, d'ici à peu de jours, contre les étrangers, fût extrêmement rigoureux.

Bien que cette entrevue eût été absolument privée, j'avertis V. E. qu'il ne faut pas ne pas en tenir compte, parce que M. Osselin jouit d'une très grande prépondérance dans le Comité diplomatique et que les autres membres pourront adhérer à cette opinion de leur collègue. »

« Paris, 5 août 1793.

« Mes lettres du 30 et 31 juillet m'ont semblé si intéressantes que je me suis décidé à les envoyer par Milan et, qui plus est, chargées, afin qu'elles arrivent plus sûrement à V. E. J'ai payé pour deux lettres de S. A. R. 7 1. 3 s. de port. Je transmets ci-joint la copie de la dépêche du 31 juillet et je supplie V. E. de bien vouloir me répondre. Un si long silence est pour moi une chose très malheureuse. Je tiens à bien prouver à V. E. que, pour un étranger et surtout un étranger en correspondance avec une Cour, le séjour de Paris est aujourd'hui très inquiétant et très dangereux.

Heureusement pour moi que je suis sujet d'une puissance neutre et que je me trouve en France depuis une époque antérieure à 1789. Le décret prononcé jeudi contre les étrangers ne condamne, en effet, à la prison et à la saisie des papiers que les étrangers sujets des puissances belligérantes et venus ici depuis le commencement de la Révolution. La rigueur de ce décret est excessive à cause des soupçons et des craintes.

Les décrets qui ont suivi la prise de Condé, de Mayence et de Valenciennes sont aussi très rigoureux ; on peut dire la même chose de ceux qui ont été rendus contre les Bourbons de France et contre les Vendéens. Les emprisonnements et les condamnations à mort pour le crime de lèse-nation sont très fréquents.

On dit que Gustine et Lebrun vont être décapités ; on craint pour Biron, déjà emprisonné, pour les Vergniaud, Gensonné et autres députés et, enfin, pour la Reine qui, par ordre de la Convention, passera jeudi devant le tribunal Révolutionnaire.

La fin de ces troubles ne semble point prochaine ; l'argent de l'Angleterre et des autres puissances, ainsi que le désordre dans les volontés, sont causes de la durée de ce mal. Hier, Danton a obtenu le dépôt de cinquante millions entre les mains d'un certain Comité (je crois, le comité diplomatique,) pour subvenir à des dépenses politiques et secrètes (1). Cette demande est favorable à toutes les réflexions qui pourront naître dans les esprits, à l'égard de l'emploi de cet argent. Danton, comme je l'ai dit, est un homme très adroit et il joint la

(1) Voir F. Masson, Le département des affaires étrangères pendant la Révolution. Cette question des fonds mis à la disposition de Danton y est traitée en détail.

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finesse de l'esprit à une immense énergie. Je ne puis dire tout ce que je pense sur cet homme-là.

Les préparatifs pour la fête du 10 août ont été très brillants ; tous les départements prêtèrent serment sur l'autel de la patrie. On peut lire, sur toutes les façades des maisons, ces mots : « Unité et indivisibilité de la patrie, liberté, fraternité ou la mort, » et voir flotter au vent des banderoles aux couleurs nationales.

Sur les chapiteaux des colonnes des Tuileries, les trois derniers mots du serment. « Liberté. Egalité. Fraternité. » ont remplacé les lys des Bourbons. »

« Paris, 12 août 1793.

(( On a célébré avant-hier la fête de la République ; la cérémonie a été très solennelle et le concours du peuple incroyable. Elle a commencé à quatre heures du matin pour ne finir que vers minuit ; la procession s'est formée sur l'emplacement de la Bastille et se déroulait jusqu'au Champ de Mars. Les sociétés populaires, la Municipalité, la Convention nationale, à laquelle les fédérés des départements se rattachaient par des chaînes de rubans aux couleurs nationales, ouvraient la marche ; puis venaient les Jacobins, montés sur un char, sur lequel on avait placé les aveugles de l'école de madame Huy.

Un deuxième char portait les fils des citoyens morts pour la patrie, pendant la guerre ; un troisième, une charrue ; un autre recelait l'urne des cendres des promoteurs de la liberté et de ses martyrs ; d'autres enfin, étaient chargés d'armoiries, de couronnes, de sceptres. Après cela, une foule immense de républicains et de républicaines : tel était le cortège.

Des statues, des arcs de triomphe, des temples rappelaient les efforts des Français pour devenir libres. Les chants patriotiques ajoutaient une nouvelle amorce à leur amour de la liberté. On voyait sur la place de la Bastille une statue colossale de la Nature ; de ses mamelles coulaient des ruisseaux d'eau vive. Le Président de la Convention vint s'y désaltérer; les députés, les fédérés et tous les républicains suivirent son exemple. En face du théâtre Italien, on avait construit des arcades qui aboutissaient à un arc de triomphe dont les bas-reliefs représentaient l'arrivée des poissardes à Versailles, le 5 octobre et leur retour, le 6. Les lances des trophées, au lieu de soutenir des casques, portaient les têtes des gardes du corps du Roi (chose qui ne peut être admise que par des cœurs républicains). Arrivée là, la Convention nationale fit une halte et son président, Hérault de Séchelles, après avoir fait l'historique de l'arrivée des poissardes à Versailles et avoir applaudi à leur courage, s'approcha de celles qui étaient assises sur des affûts de canons ; il les embrassa et déposa sur la tête de chacune d'elles une couronne civique.

Sur la place Louis XV, on voyait la statue colossale de la Liberté, dressée sur le même piédestal que celui où se trouvait jadis la statue équestre de ce Roi. Une fois le cortège arrivé là, onlâchades milliers d'oiseaux, allusion bien triviale; puis, ensuite, les délégués des départements mirent le feu à un bûcher, sur lequel on jeta, au milieu des cris insensés et joyeux de la populace, des titres de noblesse, des armoiries, des couronnes, des sceptres et tous les attributs et emblèmes du pouvoir féodal et monarchique.

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Sur la place des Invalides se dressait une statue d'Hercule, sous les traits de la France, qui, avec sa massue levée, écrasait de son pied le fédéralisme gisant

à terre.

On plaça l'urne qui renfermait la Constitution républicaine sur l'autel, élevé dans le Champ de Mars ; le Président de la Convention nationale la lut et tous, après, jurèrent devant le ciel de la maintenir et de préférer la mort à l'esclavage.

Lorsque la nuit fut arrivée, on fit le simulacre du siège de Lille : à cet effet, on avait bâti, du côté de la Seine, en face de Chaillot, une espèce de citadelle dont les Prussiens et les Autrichiens exécutaient le bombardement. Entre l'autel et le palais de TEcole militaire se trouvait le temple des hommes illustres, dans lequel on avait placé l'urne qui contenait leurs cendres. On chanta des hymnes ; on fit un repas fraternel ; on dansa, etc.

Je ne donne que le résumé de cette cérémonie parce que, sans doute, Y. E. en recevra une relationimprimée.

J'ai vu la première fédération et le fol enthousiasme des Français dans cette journée mémorable. Aussi, quand je veux comparer l'émotion de ces jours-là avec celle d'avant-hier, ou plutôt, lorsque je veux comparer le peuple de cette époque avec celui d'aujourd'hui, je me convaincs que l'enthousiasme de liberté, qui embrasait les Parisiens d'autrefois, est bien apaisé aujourd'hui. Les cris de « vive la République » étaient peu nombreux et sans écho et ne ressemblaient en rien à ceux que j'ai entendus lorsque l'on criait : « Vive la Constitution, Vive le Roi. » Il est bien facile de s'expliquer cette différence. V. E. le comprendra tout de suite. Néanmoins,

la Constitution républicaine a été acceptée à l'unanimité, sauf par les départements de Marseille et de Corse dont les députés n'étaient pas présents à la cérémonie.

Voilà donc la France définitivement constituée en république. Je crois que la Convention va bientôt notifier cette nouvelle aux Souverains ou plutôt aux peuples de l'Europe, et qu'elle les engagera à devenir ses alliés. »

« Paris, 19 août 1793.

« Je ne reçois d'appointements d'aucun côté ; ou S.A. R. croit ma présence nécessaire à Paris, ou elle la juge inutile. Dans le premier cas, avec quoi vivrai-je, si sa bonté ne m'en accorde pas les moyens? dans le second cas, pourquoi ne m'ordonne-t-elle pas de revenir ?

Plus que personne, je comprends qu'aujourd'hui les Cours nagent dans le doute. On dit que Naples et la Toscane ont rompu la neutralité promise et qu'elles se sont alliées à l'Angleterre. Si cette alliance existe effectivement, les perplexités de notre souverain doivent s'accroître d'une douloureuse façon. Il ne paraît pas que la guerre finisse cette année, bien que des flots de sang aient été répandus et qu'il y ait beaucoup d'argent dépensé.

Les modérés désirent la paix, mais ils la désirent en silence, tandis que les républicains ne demandent à haute voix que la liberté ou la mort et s'obstinent dans les guerres entreprises. Je ne sais pas de quel côté peut venir le salut. Si je ne me trompe, ce ne sera pas de l'étranger, mais d'un mouvement intérieur. Si Lyon ne se soumet pas, il est à craindre que les villes du Midi

ne suivent son exemple; bien qu'elles prétendent avoir reconnu la République une et indivisible, elles s'érigeront en république fédérative.

La France, en ce moment, endure de tous côtés de terribles secousses et ce serait un prodige qu'elle pût résister à l'action de toutes les forces combinées pour la détruire. »

« Paris, 26 août 1793.

« Pas de lettres de Parme, c'est-à-dire pas de bornes à mes craintes ; la situation devient, pour moi, chaque jour plus difficile et si S. A. R. ne daigne pas jeter un regard de bonté sur un de ses serviteurs si éloigné de son pays, je serai, dans un peu de temps, réduit à Tétat le plus pitoyable. A qui m'adresser pour que ma prière soit exaucée, si ce n'est à V. E. qui, en sa qualité de ministre, est l'avocat naturel de tous les sujets de notre souverain; aussi je le supplie de vouloir bien me tirer d'embarras.

La secte des jacobins, au lieu de se décourager, acquiert tous les jours plus de force ; elle a sérieusement entrepris de sauver le gouvernement républicain et, en effet, tous les décrets de la Convention nationale le prouvent.

Les républicains modérés ont regardé, avec beaucoup de calme et de sérénité d'esprit, la dispersion du clergé, la spoliation de la noblesse, le renversement du trône et même la mort du Roi de France. Ils ont envisagé, les yeux secs, une aussi effroyable destruction, sans prévoir ce qui arriverait après, ni cet immense enchaînement de malheurs. Aujourd'hui,, ils pleurent à chaudes larmes puisqu'ils sont en butte aux coups des

sans-culottes, qui, enivrés des maximes modernes de liberté et d'égalité, travaillent ouvertement et de toutes leurs forces à spolier les riches de leurs biens, afin d'arriver même au nivellement de la richesse. Il résulte de tout cela que les plaintes augmentent et que, dans tous les esprits, le désir d'un changement de gouvernement est devenu très vif. Mais à moins qu'un dictateur ne survienne, les chefs républicains continueront à exercer le pouvoir souverain, sans s'inquiéter si leurs innovations plongeront les riches dans la misère. Bien plus, comme ils savent que si les armées étrangères parvenaient à ramener un Roi, un châtiment terrible tomberait sur leurs têtes, ils ont pris la résolution d'employer tous les moyens pour que les armées susdites n'aient jamais la victoire.

Jadis Paris pouvait se comparer à la voluptueuse Sapho ; aujourd'hui, elle s'est changée en île de Liparis ou de Lemnos; ce peuple n'est plus une masse de sybarites efféminés, mais un peuple de guerriers féroces. Ceux qui habitent Paris depuis longtemps et qui y demeurent encore aujourd'hui sont les seuls qui peuvent apprécier cette différence.

La plupart des généraux français ont dû renoncer à leurs grades ; autrement on les emprisonnait. Gustine, il y a quelques jours, en s'adressant à ses juges, a dit : « Je crois bien que c'est ma tête qu'on demande ; mais vous me verrez sur Véchafaud avec le même courage que lorsque je commandais les armées de la République et que je me trouvais en face de V ennemi. Ma conscience n'a rien a me reprocher. »

« Paris, 2 septembre 1793.

« Dans ce jour mémorable, mon âme frémit d'horreur au souvenir des massacres de Tannée passée que personne ne se garda d'arrêter ou d'empêcher. Combien de malheurs depuis le 10 août jusqu'à ce moment ! Et cependant, ils s'étaient flattés de voir tout cesser par le détrônement et la mort de leur Roi ! Aujourd'hui, beaucoup voient dans le système républicain une source intarissable de calamités ; ils disent que les Français n'auront jamais la tranquillité, tant qu'ils s'entêteront à vivre en république ; mais les chefs républicains, à cause de leurs idées chimériques et folles, ou bien encore parce que l'ambition les pousse, ont installé cet affreux gouvernement et ne cherchent leur salut que dans son maintien. Voilà pourquoi ils ne se décideront jamais à demander la paix aux puissances étrangères coalisées, et si, d'aventure, pour l'obtenir, ils sont obligés de se donner un dictateur ou un roi, il ne faut pas espérer que cela arrive autrement que par des convulsions intérieures. Voilà, selon moi, la destinée à venir de la France.

Gustine a été guillotiné mercredi 28. L'histoire dira s'il était innocent ou coupable ; en Vendée, l'insurrection se relâche; Marseille, Toulon, Lyon avaient embrassé un pareil système de rébellion, mais n'ayant pas sérieusement combiné leurs mouvements, Marseille a dû ouvrir ses portes et Lyon, en ce moment, est bombardé. Ainsi, tous les efforts entrepris seront inutiles et ils n'auront servi qu'à ajouter du sang à du sang.

Les jacobins suivent toujours fiévreusement leur plan d'égalité. Ils viennent de décréter, par l'entremise de la

Convention, un impôt progressif très dangereux pour les riches, par lequel personne en France ne pourra posséder plus de 4.500 francs de revenu par an. Il va y avoir des plaintes et des gémissements, mais on obéira tout de même, car les chefs du gouvernement actuel de la France connaissent parfaitement combien le caractère des Français d'aujourd'hui est devenu endurant. Cette imposition inique porte le nom d'impôt volontaire.

Le but de Cambon a été, évidemment, d'enlever de la circulation deux milliards d'assignats et d'obliger les riches à acheter les biens des émigrés et du clergé.

Mes supplications n'ont donc pas eu de résultat auprès de notre excellent souverain ? V. E. non plus n'a pas daigné calmer mon esprit réduit au désespoir. Qui va donc me protéger si V. E. refuse de le faire? Et comment pourrai-je ne pas mourir de faim si S. A. R. ne daigne pas prêter l'oreille à mes supplications réitérées ? Pour l'amour de Dieu, que V. E. ne m'abandonne pas ! »

« Paris, 9 septembre 1793.

« S. A. R. ne daigne pas me transmettre ses ordres. Je suis donc obligé de m'en tenir aux circonstances.

Le décret contre les étrangers vient d'être rendu par la Convention nationale. Si le Comité de sûreté générale me laisse en paix, je resterai ici jusqu'au moment où je recevrai une réponse de V. E., c'est-à-dire un ordre du Prince de demeurer ou de partir ; mais si le susdit Comité a l'intention de m'inquiéter, je partirai de suite, en ayant soin, toutefois, de chercher à obtenir la restitution de mes papiers. V. E. ne peut pas se

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figurer combien de démarches aujourd'hui sont nécessaires pour obtenir la moindre chose.

On dit que Toulon est aux mains des Anglais et que Dunkerque est sur le point de subir le même sort. Le procès de la Reine est imminent.

Je supplie Y. E. de bien vouloir enfin m 'arracher à de si longs doutes qui deviennent pour moi intolérables. Quelle faute ai-je pu commettre pour qu'on me condamne à un pareil isolement ? »

« Paris, 16 septembre 1793.

« Je m'aperçois avec beaucoup de peine que mes prières auprès du souverain n'obtiennent pas de résultats, puisque ni par la voie directe, ni par la voie indirecte, les volontés royales ne m'arrivent. On ne me paie pas non plus mes appointements.

Ne pouvant donc partir sans l'assentiment royal, j'ai été obligé de me présenter au Comité de sûreté générale de la Convention afin de me faire restituer mes papiers et qu'on me mette à l'abri de la loi contre les étrangers. On m'a répondu de m'adresser au ministre des Affaires Etrangères. Je suis allé voir un des premiers employés de la secrétairerie de ce Département, M. Colquet, homme ayantde bonnes façons. Ce personnage me dissuada de réclamer, pour le moment, la restitution de ces malheureux papiers ; mais il me conseilla d'écrire au ministère pour lui exposer (comme plusieurs chargés d'affaires et plusieurs personnes appartenant aux Cours étrangères l'avaient déjà fait), que la Cour de Parme étant en bonnes relations avec la France, je ne me croyais pas soumis au décret de la Convention ; je suivis immédiatement ce conseil. J'ai l'honneur de

transmettre à V. E. copie de mes deux lettres, afin de ne rien cacher de mes démarches à celui à qui je dois tout ce que je suis.

Ne pouvant me régler sur la volonté de mon souverain, je me règle sur la prudence, car, dans mon programme, je m'efforce de ne jamais prendre de mesures qui puissent nuire à la Cour que je suis chargé de représenter. »

« Paris, 23 septembre 1793.

(( Le bouleversement actuel des postes est dangereux pour beaucoup de monde et ennuyeux pour quelquesuns. Pour moi, il est à la fois dangereux et ennuyeux, car je ne reçois pas de nouvelles des personnes qui me sont chères. Je ne puis non plus connaître les volontés royales, ni savoir si je puis rester ou partir, si je dois recevoir de l'argent pour m'aider dans le premier cas à vivre et, dans le second, à quitter la France.

Afin que mes lettres arrivent aisément, je m'étais interdit, cependant, d'y insérer la moindre nouvelle politique. Poussé par le même motif, je vais encore agir de la même façon pour celle-ci. »

« Paris, 29 septembre 1793.

a Le siège de Lyon dure toujours, soit que ses habitants résistent avec opiniâtreté, soit que les assiégeants ne poussent pas le bombardement avec trop d'énergie, dans le but, peut-être, d'épargner le sang et d'obliger les assiégés à se rendre par la famine. On assure que ce siège est la seule cause du mauvais service des postes sur la ligne d'Italie, car toutes les lettres à destination de ce pays doivent passer par Lyon. V. E. peut

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juger dans quel état douloureux je me trouve par un silence aussi prolongé. Les circonstances, pour moi, sont très critiques, puisque je ne connais pas la volonté royale et que je suis sans argent. Mes dépêches arrivent-elles à Parme ? comment pourrai-je en avoir la certitude ?

Il me semble que V. E. pourrait bien me faire parvenir les ordres de notre Auguste Souverain par l'entremise de M. le ministre plénipotentiaire, dont les lettres arrivent ici exactement. De cette façon, mes anxiétés pourraient, à la fin, avoir une borne.

Je connais l'amabilité de V. E. envers tout le monde ainsi que sa bonté pour moi. Gomment pourrai-je croire que ma confiance en lui puisse être vaine ? Non, cela est impossible. »

« Paris, 7 octobre 1793.

« A la fin, le soir du 4 de ce mois, j'eus le bonheur de recevoir une lettre de S. A. R. Madame l'Infante et une de mon frère Pierre ; toutes les deux datées du 16 septembre. Si elles n'étaient pas restées si longtemps en route, je serais déjà parti pour Parme. Mon frère, à la suite d'une conversation avec S. A. R. Mgr l'Infant et avec Madame l'Infante et de ce que celle-ci a eu la bonté de lui dire, m'invite à rentrer. Me voilà donc une bonne fois hors d'incertitude.

Je préviens V. E. qu'étant sans argent, je vais m'adresser à M. Rosetti. J'espère que S. A. R. va ordonner à M. Serventi d'en tenir compte à ce banquier. A tant de bienfaits dont il m'a comblé, notre très clément souverain voudra bien ajouter ce dernier.

Je vais prendre la route de Genève, parce qu'elle est

la plus courte et la moins coûteuse, la moins entravée, et surtout pour avoir le plaisir de revoir M. le bailli de Virieu.

Je partirai au commencement de novembre ; j'ai encore plusieurs choses à faire. D'autre part, il faut du temps pour se procurer un passeport. »

« Paris, 21 octobre 1793.

« Le ministre des Affaires Etrangères m'a accordé un passeport et M. Golquet m'a dit de venir le chercher demain matin. J'en ai fait la demande par lettre ; j'en envoie copie à V. E. pour que tout soit connu entre nous et qu'on puisse voir qu'en toute circonstance mon but a été de faire comprendre à ce gouvernement que notre auguste souverain n'a jamais eu l'idée de troubler l'harmonie et la paix avec la République française.

Si un très long séjour à Paris, si les méditations faites sur les Français et sur ce qu'on veut maintenant d'eux, si les discours entendus par des personnes sérieuses et surtout si l'expérience de plusieurs années passées au milieu des troubles d'une révolution et dans l'étude des événements politiques actuels ont pu m'obtenir auprès de V. E. une certaine confiance, je lui dirai que le système de neutralité que notre Prince a tenu avec tant de sagesse jusqu'à ce jour est le seul qu'un Prince prudent doive tenir avec la République française. Je pourrais en donner ici bien des raisons, si je n'étais convaincu que toutes ces raisons s'étalent devant l'esprit lumineux de notre souverain.

Si le 21 janvier est un jour à jamais néfaste pour la famille des Bourbons, le 16 octobre le sera d'autant plus.

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Les journaux auront annoncé à V. E. que la royale souveraine est morte avec un grand courage. Elle n'a pas démenti un seul instant sa grande âme et le sang illustre de la maison d'Autriche.

Le duc d'Orléans est à Paris ; on croit qu'il sera acquitté tandis que Bailly et Manuel seront guillotinés d'ici à peu.

La puissance des Jacobins est arrivée au plus haut degré; il est inutile de la combattre. »

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