AH3SE-E
confiance les assignats : l'intérêt de l'argent a baissé, il n'est que de 3 1/2 pour 100.
Les quatre régiments en garnison à Lille et qui ont eu des démêlés entre eux ont été renvoyés dans d'autres garnisons. On assure qu'après leur dispute, arrivée le 9, il n'y a eu que seize hommes de portés à l'hôpital, dont cinq morts et trois blessés grièvement : sept sont hors de danger. M. de Livarot, commandant de la province, est venu rendre compte des événements à Paris.
Le duc d'Aiguillon va avoir la Présidence. Des femmes lui présentent déjà un cotillon et un casaquin.
On a bonifié les maîtres de poste de 30 livres par cheval et par an. »
« Paris, 3 mai 1790.
« Toutvaici en empirant et le moment de la dissolution de la monarchie approche. Dans les provinces, on n'entend parler que de calamités, de rébellion dans les troupes régulières et de prétentions extravagantes chez les gardes nationales. Les représentants du Roi ne sont pas considérés ; les municipalités ne s'accordent pas avec les milices citoyennes. En Languedoc, en Bretagne, en Bourgogne, il y a des émeutes. Le vicomte de Yirieu, mon frère, a manqué d'être lapidé le 28, en sortant de l'Assemblée que les trois ordres ont tenue à Semur-en-Auxois ; le vicomte de Damas, le marquis de Sainte-Maure ont couru le même danger ; le cri de guerre est « point de clergé, plus de noblesse î »
Les membres de l'Assemblée nationale sont toujours de plus en plus en discorde.
On est accoutumé depuis longtemps aux séances bruyantes, aux débats orageux. On sait que l'esprit de
parti, qui se mêle toujours dans les grandes réunions, a acquis dans l'Assemblée un très grand ascendant et que l'animosité et la haine ajoutent plus d'activité encore aux ferments de discorde. On a craint la dissolution de l'Assemblée à l'occasion de l'élection à la présidence de mon cousin, le comte de Virieu.
Le Châtelet se présentera après-demain à la barre de l'Assemblée pour lui remettre les pouvoirs qu'elle lui a donnés déjuger les crimes de lèse-nation; l'examen des journées des 5 et 6 octobre lui a suscité, en effet, de sérieux embarras. Le club des Cordeliers a sonné le tocsin.
Les juges au Châtelet ayant été supplier la Reine de communiquer à ce tribunal ce qu'elle savait et ce qu'elle avait souffert lors de l'emprisonnement du Roi et de la famille royale, Elle leur a répondu : «J'ai tout vu, j'ai tout su, j'ai tout oublié. »
Demain, le Roi passera la revue des gardes-suisses. »
« Paris, 10 mai 1790.
« Pour ce qui est de feu le royaume de France, il n'y a plus rien à espérer. Le mal s'accroît chaque jour sans remède. L'Assemblée ne rend aucun décret qui ne soit dirigé contre l'autorité royale. Un parti, il est vrai, soutient la cause du monarque, mais, malheureusement, c'est le parti de la minorité.
Les nouvelles que l'on reçoit des provinces ne sont guère consolantes ; la populace se porte encore à des excès qui prouvent que la haine contre le clergé et la noblesse est dans toute son activité.
D'après le nouveau plan de la municipalité de Paris,
année 1790 193
les soixante districts de cette Capitale sont supprimés et remplacés par quarante-huit sections.
On va brûler pour douze millions de billets de caisse de 1.000 livres et en créer pour une pareille somme de 200 livres chaque. »
« Paris, 15 mai 1790.
« Le Roi est sorti déjà deux fois à cheval hors des barrières et il a fait une visite à Bellevue à Mesdames.
Vendredi 14, M. Barnave et le vicomte de Noailles, quoique étant du même côté, tous deux démocrates, eurent une dispute de préséance à la tribune et se battirent au Bois de Boulogne. Messieurs de Lameth étaient témoins, et l'arme choisie, le pistolet. C'est l'arme à la mode ; on veut être Anglais en tout et partout. M. Barnave a fait feu le premier, mais il a manqué son adversaire qui a tiré en l'air et tout a été dit. Les aristocrates prétendent que les pistolets n'étaient chargés qu'à poudre et ils promettent une récompense à qui rapportera les balles.
Le club des Capucins qui s'était transporté rue de l'Université, ensuite au Palais-Royal et dernièrement rue Royale près celle Sainte-Thérèse, vient encore d'être chassé par le peuple de cet endroit. Tous les soirs, il venait faire un charivari de tous les diables avec des poêlons, des pincettes, des lifres, des tambours ; la dénomination de club des Français avait choqué étonnamment les oreilles des démocrates. On accuse le club des Jacobins de cette continuelle persécution. »
«Paris, 23 mai 1790.
« Le Roi n'a pas reçu ce matin le corps diplomatique
parce qu'il devait, le soir, dîner en public (grand couvert).
Nous nous sommes rendu, hier, après-dîner, aux Tuileries, au moment où une populace immense attendait devant la salle de l'Assemblée le résultat du vote sur la question du droit de déclarer la guerre accordé ou retiré au Roi. La fermentation des esprits est inconcevable ; on tenait les propos les plus séditieux. Des gens qui avaient les yeux hagards, des mines allongées et bleuies par la colère et qui bavaient de rage, couraient de cercle en cercle en s'écriant : — « Ah ! que vous êtes tous des poules mouillées ! Si l'Assemblée favorise le Roi, il faut crier tout de suite aux armes. Mirabeau a été vendu, le lâche nous a quittés, sa trahison a été dévoilée ce matin dans un écrit;... que l'Assemblée nationale prenne garde à elle, nous mettrons tout Paris à [Vu et à sang plutôt que de souffrir que la Nation soit privée de ses droits. Citoyens, souffrirez-vous que nous soyons foulés plus que jamais aux pieds des aristocrates?»
Nous avons vu des gens apostés aux croisées de la salle qui avertissaient la multitude du moment où il fallait joindre ses applaudissements à ceux du parti des enragés, qu'on nomme celui de la bonne cause ; de la sorte, les applaudissements du dehors manifestaient aux députés d'une manière nullement équivoque le vœu général. Nous avons été témoin des transports de joie dans lesquels le peuple a éclaté en apprenant, vers les 5 heures, que les deux premiers articles comprenant cette question, venaient d'être décrétés et que la nation venait de gagner sa cause. Nous avons vu Messieurs d'Aiguillon, Duport et autres députés de la faction des enragés, être accompagnés tout le long des Tuileries
par les applaudissements du peuple. Nous avons vu les illuminations des rues. Il en a été de ce décret comme de plusieurs autres ; la crainte l'a dicté (1).
M. de Mirabeau est soupçonné d'avoir fait lui-même l'écrit dans lequel on l'accuse de conspiration contre l'Etat, de trahison contre, la nation ; lui, Barnave et Chapellier avaient tout arrangé. »
c Paris, 31 mai 1790.
(( La famille royale de France se porte matériellement bien ; le Roi se montre résigné aux désolantes vicissitudes du temps présent; la Reine, à ce qu'il paraît, s'y montre plus sensible. On prétend que la Cour ira bientôt à Saint-Cloud. Mesdames, tantes du Roi, continuent leur séjour à Bellevue.
Depuis que le prince de Salm (2) avait empêché que le peuple ne fît justice lui-même de deux voleurs pris en flagrant délit rue des Lombards, celui-ci était fort irrité de la hardiesse et de la fréquence des vols et s'imaginait que le Châtelet les relâchait trop facilement. Or, le 24, quatre filous, qui avaient diné près du jardin du Roi, se sauvèrent en emportant l'argenterie du traiteur et passèrent la rivière dans un petit bateau. On courut après eux et trois furent pris. On s'attroupe, on fouille les voleurs, on trouve sur eux les pièces d'argenterie réclamées. Ces malheureux sont envoyés chez le commissaire qui, après avoir dressé son procès-verbal, veut les envoyer au Châtelet. On prétend qu'ils dirent
(1) Virieu donne ici ce décret sur le droit de paix ou de guerre. 11 paraît inutile de le reproduire. On le trouvera au Moniteur, t. IV, pp. 335 à 341.
^2) Salm-Kirbourg, né en 1746, guillotiné le 23 juillet 1794.
alors qu'ils sortiraient bientôt et même avec de l'argent. Le peuple indigné les enleva à leurs gardes et les pendit sur-le-champ. Il fut procédé avec tant d'acharnement à cette exécution que la corde du troisième ayant cassé, le peuple l'assomma à coups de bâton.
Le lendemain, le peuple pendit sur le quai de la Ferraille un autre homme qu'on avait surpris volant dans une maison. M. de La Fayette, qui passait en voiture, descendit au secours de ce malheureux qui était déjà mort. On a eu cependant par là une nouvelle preuve du courage du général et de la vénération que les Parisiens ont pour lui.
Le maire de Paris a fait afficher une proclamation pour inviter le peuple à prendre des sentiments plus humains et annoncer que des mesures seront prises pour protéger les citoyens et éloigner de la Capitale les brigands qui en troublent la tranquillité.
On publie toutes sortes de calomnies contre le Châtelet ; on accuse les juges d'être gagnés par l'argent des grands. Mais on oublie le vague des pouvoirs conférés à ce tribunal et le peu de liberté qu'ont les témoins dans leurs dépositions, effrayés qu'ils sont par la multitude qui envahit la salle. La liberté de la presse amène aussi bien des calomnies.
L'Ami du Peuple, feuille périodique d'un certain M. Marat, médecin attaché à Mgr le comte d'Artois, est un de ces écrits incendiaires qui a nui le plus à la réputation de MM. de La Fayette, Bailly, Necker, etc. Elle aurait dû subir le sort des Actes des Apôtres, mais cette feuille est faite par des aristocrates et pour des aristocrates. Ses auteurs emploient l'arme du ridicule, dont les blessures sont si sensibles à l'amour-propre.
Les Actes des Apôtres et la Gazette de Paris, composée par un certain M. du Rozoy (1), viennent d'être brûlés publiquement par la populace. L'imprimeur Gathey, qui éditait le premier de ces écrits, a été obligé de faire amende honorable par une déclaration affichée au coin des rues ; et encore le bon peuple voulait-il le pendre !
Le bruit court que M. Charles de Lameth va remplacer M. de La Fayette dans le commandement de la garde nationale de Paris et que M. d'Ormesson et M. de la Rochefoucauld étaient ,sur les rangs pour la place de M. Bailly. M. de Lameth dément bien ces rumeurs, mais n'agit-il pas comme le renard de la fable ? On se plaint de M. Bailly, ou plutôt de ses subalternes ; on dit que l'âge lui a ôté l'activité nécessaire à sa place. On ne reproche à M. de La Fayette qu'une ambition démesurée, mais il est certain qu'il est l'idole de la garde nationale et qu'on n'oserait lui enlever un commandement dont il a rempli jusqu'ici les fonctions à la satisfaction générale.
Le Roi, pénétré de douleur au récit des malheurs qui affligent la France, a déclaré dans une proclamation être uni en tout à l'Assemblée ; il approuve ses décrets comme tendant à faire le bonheur de ses sujets. Sa Majesté prie en même temps les Français de ne porter que la cocarde qu'Elle-même a mise à son chapeau, rouge, blanche et bleue. Cette proclamation produira un bon effet. Le roi a passé hier au Champ-de- Mars une revue de la garde nationale ».
(1) De Rozoy et non du Rozoy.. né en 1743. Il fat arrêté après le 10 août et périt sur l'échafaud, la première victime du Tribunal révolutionnaire (23 août 1792).
« Paris, 6 juin 1790.
<( Ce peuple-ci ne se contente pas que ses représentants soient despotiques en tout, il veut, en outre, gouverner individuellement. Le Roi, après la procession de la Fête-Dieu, a annoncé que le jour suivant, toute la Cour se transférerait à Saint-Cloud. Cette annonce a causé dans le peuple une fermentation indicible, à tel point que quelques personnes ont osé proposer d'empêcher le départ du Roi et du Dauphin et, jusqu'au moment où ils sont montés en voiture, on a cru qu'ils ne pourraient pas sortir de Paris. Sa Majesté a décidé de venir tous les dimanches aux Tuileries pour y tenir sa Cour.
On raconte que le duc d'Orléans assistait ces jours derniers à une fête en Angleterre, et, comme tous les assistants, cria Vive le Roi quand parut le souverain de ce pays. Un lord lui dit d'un ton assez haut pour être entendu : « Monseigneur, y pensez-vous ? Vous » chantez faux (1) ».
« Paris, 13 juin 1790.
« Il se fait des préparatifs pour la fête anniversaire de la prise de la Bastille, le 14 juillet. De toutes les municipalités du royaume viendront des députations : il en viendra aussi des corps militaires réguliers. Cette fédération, en elle-même peu concluante, coûtera bien de l'argent, fera perdre des milliers de journées précieuses en cette saison et ne servira à autre chose qu'à fournir une distraction aux Parisiens.
(1) Ici, Yirieu reproduisait le décret sur la Constitution civile du €lergé. On le trouvera au Moniteur, t. IV, p. 520. (Réimpression.)
Franklin est mort d'un abcès à la poitrine, après seize jours de maladie ».
« Paris, 21 juin 1790.
« A l'Assemblée, on a remarqué une députation d'étrangers se trouvant à Paris et composée de Chaldéens, de Syriaques, de Prussiens, d'Allemands, de Suédois, d'Espagnols, d'Anglais ; ce sont clés gueux ramassés au Palais-Royal et auxquels on avait l'ait la leçon.
Lord Gord a été présenté aujourd'hui au Roi comme successeur du duc de Dorset.
Il a été décidé, au Conseil de la guerre, qu'on n'aurait la croix de Saint-Louis qu'après vingt ans de service.
M. le baron de Bezenval vient d'avoir une attaque d'apoplexie ».
« Paris, 28 juin 1790.
« On prépare le Champ-de-Mars pour la grande cérémonie du 14 juillet. Il y a des personnes qui, par crainte, ou parce qu'elles redoutent le bruit, sortent de la ville. D'autres, au contraire, accourent des provinces pour jouir de ce spectacle. Je ne sais qui a raison. En tout cas, il y aura un grand concours de monde.
La Cour est restée en ville toute la semaine dernière ».
« Paris, 5 juillet, 1790.
«La fête de la Fédération du 14 juillet occupe l'attention des Parisiens qui en négligent des objets bien plus importants. Les préparatifs s'en font avec une ac-
tivité incroyable. On a creusé le milieu du Champ-de- Mars et, du déblai des terres, on a formé une esplanade ovale pour les spectateurs, car des échafaudages en bois auraient été dangereux. Au milieu de l'enceinte s'élève un massif rectangulaire, aux quatre angles duquel sont des carrés et, sur chacun d'eux, un autel ; on y dira des messes. Les fêtes commenceront le 10 ; il y aura bal chez Ruggieri, un tournoi, comédie anglaise aux bois de Boulogne et Vincennes. Cependant, ceux qui ont proposé cette motion seraient peut-être heureux de la retirer ; la crainte s'est emparée de bien des esprits ; les suites de ces sortes de réjouissances ont souvent été funestes et l'on doit s'attendre à des malheurs, quoique Ton se propose de prendre toutes les précautions possibles et qu'on réunira près de trente mille gardes nationaux. Les députations des gardes nationales de province arrivent : mais, en même temps, un nombre prodigieux de Parisiens quitte la Capitale, craignant quelque malheur. Les districts ou sections ont nommé cent vingt commissaires dont cent quatorze seront chargés de la vérification des pouvoirs de ces députés. Le maire de Paris et les six commissaires restants seront chargés des ordres de détail.
Depuis quelques jours, on annonce l'arrivée de M. le duc d'Orléans. Bien des gens assurent qu'il sera de retour le 6. Toutefois, ceux qui ont presque des preuves des menées de ce Prince et de tout ce qu'il a fait pour favoriser la Révolution et se venger ainsi de la Cour, ceux qui sont persuadés que la peur et non une négociation de la part du Roi, ni celle du mariage de sa fille avec un des fils du roi d'Angleterre, lui a fait quitter Paris et la France, ne prêtent pas la moindre foi à cette
nouvelle. D'ailleurs on distribue dans le public des écrits qui, d'après le caractère de ce Prince, ne sont pas faits pour le rassurer.
L'ambassadeur de Sardaigne part demain avec un congé. On croit, dans le public, qu'il est rappelé ; mais on sait de bonne source que ce sont des affaires de famille qui le rappellent à Turin. »
« Paris, 12 juillet 1790.
« Il n'est pas possible de tracer un tableau exact de l'état de la France. Les choses vont de mal en pis.
Le duc d'Orléans s'est présenté hier à la Cour ; sans que je le dise, V. E. pourra se figurer l'accueil qu'il a reçu de la famille royale ; pour ce qui est des courtisans, je puis assurer,, l'ayant vu, que personne ne s'est approché de lui (1).
Mesdames sont toujours à Bellevue.
On voit arriver en foule les officiers que les gardes nationales des départements députent à Paris pour prêter le serment fédératif, conjointement avec ceux des troupes réglées. Les lieux publics fourmillent d'épaulettes ; les Parisiens jouissent d'un coup d'œil nouveau et les demoiselles du Palais-Royal sont enchantées de la Fédération. Les travaux du Champ de Mars offrent un spectacle curieux à l'observateur philosophe et donnent une haute idée de l'activité du Français, de Fénergie de son caractère et de ce dont un peuple est capable lorsqu'il est animé par le patriotisme. On ne croira jamais que, dans l'espace de quatre semaines, on
(1) Aucun de ces détails, pourtant si intéressants, ne se trouve dans la Correspondance diplomatique du baron de Staël. (Voir sa dépêche du 11 juillet, p. 165.)
ait formé, avec les déblais des terres, un amphithéâtre circulaire avec trente rangs de banquettes en bois, capable de contenir trois cent mille spectateurs, un autel rectangulaire au milieu de l'arène, dont la base circulaire, formant des degrés, a trois cents pieds environ de diamètre, et une élévation de quarante pieds ; un arc de triomphe le long de la rivière, un pont sur la Seine et, devant la façade de l'Ecole-Militaire, une estrade en bois qui contiendra dix mille personnes et où siégeront le Roi, la famille royale, les membres de l'Assemblée, les ambassadeurs, les premières charges du royaume.
Ce sont là de vrais miracles du patriotisme et M. de La Fayette les a opérés en invitant tous les citoyens au travail. Plus de cent mille Français, hommes, femmes, enfants de tous les états et de tous les rangs, séculiers, moines, abbés, animés d'un même esprit, travaillèrent au transport des terres, s'exaltant à l'ouvrage par les cris mille fois répétés de : « Vive la Nation, le Roi, la loi » et par le refrain de la chanson : « Ah ! ça ira, ça ira. » Des femmes mises avec élégance (1) ne voulaient céder la pelle ni la brouette aux hommes ; elles s'en servaient avec une adresse inconcevable, oubliaient leur parure, enduraient même la pluie qui est tombée mardi, vendredi et samedi. Les enfants roulaient de petites brouettes, d'autres poussaient des tombereaux que quinze à vingt personnes de tout sexe, de tout âge, traînaient pêle-mêle, en faisant retentir Pair national. Nous avons vu un chartreux et un capucin attelés au même char, ayant sur leur tête, au lieu d'un
(1) Entre autres, la marquise de Condorcet.
capuchon, le bonnet national. Nous avons vu des capucins, la robe retroussée et en culotte de matelot, travailler sans relâche et les prêtres oublier en ce moment qu'ils étaient les ministres des autels et se montrer citoyens. Les gardes suisses, les gens délivrée du Roi et de Monsieur, les invalides, ont travaillé aussi. Les écoliers, surtout, ont donné des preuves de leur patriotisme et leur joie passait dans tous les cœurs. Les états étaient parfaitement confondus et nous avons vu le patriotisme réaliser cette fraternité que l'Evangile enseigne.
Au déclin du jour, on s'égayait ; les hommes ramenaient en triomphe, dans les tombereaux, les femmes et les moines. Nous avons vu un capucin tenir dans ses bras une des plus charmantes déesses, imprimer sur ses grosses joues, hautes en couleur, des baisers répétés, à la satisfaction de la multitude qui criait bis et bravo ! Ces gaietés, ce mélange des moines et des femmes semblent montrer le chemin au mariage des prêtres.
L'appel de tous les districts était fort divertissant. Les forts de la Halle, les charbonniers, les garçons imprimeurs formaient des compagnies avec leurs femmes et les moines de leur section. On les voyait marcher dans les rues, tambour battant, chantant le «Ça ira ! » se tenant embrassés quatre par quatre, la pelle sur l'épaule et portant des drapeaux et des branches d'arbre. Leur entrée ressemblait à celle des conquérants : jamais joie n'a été si grande. Quel contraste entre le mois de juillet 1789 et celui de 1790 !
Malgré la fraternité il est arrivé quelques malheurs. Vendredi, il y a eu un particulier tué. On assure qu'un
jeune homme, à cette vue, et animé d'un excès de patriotisme, a traîné sous l'autel futur de la patrie une fille de bonne volonté et, pendant la pluie, a réparé la perte qu'on venait de faire.
Le Roi a été, le matin du même jour, voiries travaux, presque incognito.
Les belles statues de la place des Victoires sont enlevées. On ne voit plus ni livrées, ni armoiries.
P.-S. — Le duc d'Orléans, arrivé à Paris à deux heures du matin, s'est présenté à l'Assemblée, où il a prononcé d'une voix fort basse un petit discours et prêté le serment du 4 février, en appuyant sur les mots : « Je jure d'être fidèle au Roi. » Les applaudissements des députés n'ont pas été bruyants, ni la joie du public bien manifeste (1). »
« Paris, 19 juillet 1790.
(( Le peuple, ivre de ce qu'il croit la liberté, ne fait plus autre chose que de s'amuser. La perte d'une seule journée de travail est cependant de grande importance pour les ouvriers. On pourra, peut-être, avec le temps, arranger les choses; mais, malheureusement, je crois cette époque encore bien éloignée !
Malgré la pluie, la cérémonie de la Fédération a eu lieu le 14 de ce mois et le Champ de Mars a renfermé, dans ce même jour, au moins quatre cent mille spectateurs. Avant minuit, des places étaient déjà occupées ; dès cinq heures du matin, le centre de l'amphithéâtre était plein. La pluie a commencé à six heures du matin ; elle a duré jusqu'à trois heures environ del'après-
(1) Le baron de Staël (dépêche du 11 juillet,/ dit au contraire : « 11 a été à l'Assemblée où il a été très applaudi. »
dîner ; les intervalles du soleil ont été très courts. Durant la pluie et avant midi, les troupes nationales amusaient les spectateurs par une petite guerre et des danses en rond, et les menuisiers travaillaient encore à terminer l'arc de triomphe et la galerie destinée aux représentants de la Nation, aux ambassadeurs , aux personnes de la Cour, à la famille royale et au Roi. Le manège des parapluies était fort divertissant; le vaste amphithéâtre se changeait tout à coup en une platebande ovale émaillée de fleurs de toute couleur. On a été entièrement trempé ; les femmes inspiraient la pitié, mais la curiosité, le patriotisme, leur faisaient braver le mauvais temps ; elles auraient même supporté la grêle et jamais un instant de mauvaise humeur n'est venu troubler leur gaieté : leur courage a soutenu les hommes ; le monde arrivait de tous côtés.
Pendant ce temps, le cortège militaire s'était mis en marche ; durant les haltes qu'il a dû faire, à cause de la pluie, les hommes et les femmes qui étaient aux fenêtres descendaient du vin, du pain, des rafraîchissements aux gardes nationales et aux délégués des troupes de ligne. Les soldats, se livrant à la joie, jetaient leurs chapeaux en l'air, dansaient et recevaient la pluie sur leurs têtes. Le cortège s'arrêta aux Tuileries pour prendre les représentants de la Nation et fit son entrée vers midi, dans le champ de la Fédération (c'est le nom qu'on vient de donner au Champ de Mars). Le défilé dura près de trois heures.
M. Bailly était à la tête de la municipalité de Paris, et le marquis de Bonnay, président de l'Assemblée, entre deux huissiers, précédait les députés. M. le duc d'Orléans se trouvait avec ces derniers. Venaient en-
suite les gardes nationales des provinces et les troupes de ligne, précédées de l'oriflamme, étendard carré de soie blanche sur lequel était imprimé en or le mot de : « Constitution ». M. de La Fayette, que le Roi avait nommé son major général, sur un cheval blanc, se transportait sans cesse d'un bout du cortège à l'autre, pour veiller au bon ordre. Nulle trace de crainte ne paraissait sur son visage, malgré les bruits malveillants qu'on avait répandus pour empêcher cette cérémonie nationale.
L'Evêque d'Autun officiait à la place du grand aumônier (1J, qui n'aurait pas pu rester si longtemps debout, pendant le défilé; il était entouré de ses lévites, disposés sur les degrés de l'autel et mêlés à des grenadiers ; ainsi, la religion paraissait prendre un caractère plus auguste.
Le Roi s'était rendu, du côté de l'École militaire, sur son trône. La Reine et la famille royale étaient placées dans une loge qu'on avait construite au-dessus. L'Assemblée entourait le Roi, le président, à sa droite, un tant soit peu éloigné de Sa Majesté et les Ambassadeurs (2), les personnes de la Cour, les étrangers, garnissaient les autres travées de la grande galerie.
On chanta la messe, puis les drapeaux s'étant approchés de l'autel, l'Evêque d'Autun leur donna sa bénédiction. M. de La Fayette en gravit ensuite les degrés et prononça, au nom des gardes nationales, le serment décrété par l'Assemblée. Au même instant, les gardes
(1) Le Cardinal de Montmorency.
(-2) Le corps diplomatique s'était réuni chez le Nonce, d'où, escorté par 60 cavaliers, il se rendit à la cérémonie (Baron de Staël. Dépêche du 15 juillet).
prononcèrent d'une voix unanime les mots: « Je le jure » ; un cliquetis de sabres et d'épées rendit ce serment plus solennel et tous les spectateurs, par un mouvement involontaire, levèrent leur main droite et prononcèrent le même mot : « Je le jure ». On ne saurait rendre par des paroles le sentiment sublime qu'un pareil serment produisit dans l'âme de chacun : il est impossible de rester de sang-froid dans un moment où l'étincelle du patriotisme se communique à tous les cœurs. Le président prêta de sa place le serment du 4 février, au nom de toute l'Assemblée nationale et Sa Majesté prononça le sien aussitôt après : les bravos, les applaudissements lui furent prodigués de toutes parts et l'on vit couler bien des larmes qui n'étaient que des larmes de joie.
On aurait voulu que le Roi prêtât son serment sur l'autel, mais M- de Bonnay y a-t-il prêté celui de l'Assemblée nationale ? M. de La Fayette a craint que la personne du Roi ne fût exposée ; un excès d'amour pour sa personne aurait porté la foule vers lui et on aurait pu l'étouffer. Les bruits alarmants qu'on avait répandus étaient si présents aux gens de la. Cour que plusieurs d'entre eux, durant la cérémonie, ont tenu les yeux attachés sur Sa Majesté et sur le duc d'Orléans. Au moindre mouvement équivoque, c'en était fait de ce prince (1).
Le soir, le champ de la Fédération s'est changé en salle de bal ; on y a dansé tous ces jour-ci, ainsi que sur l'emplacement de la Bastille et aux Champs-Elysées, près de la rivière, qui étaient superbement illuminés, ainsi que les rues de la ville. On a aussi donné
(1) Le baron de Staël (dépêche du 15 juillet) dit que «le duc d'Orléans n'a pas reçu la moindre marque d'amour de la part du peuple »
une joute vis-à-vis le jardin de l'Infante, et un feu d'artifice a été tiré vis-à-vis la statue d'Henri IV.
Hier matin, M. de La Fayette a passé en revue dans le Champ de Mars les gardes nationales de Paris; le nombre des spectateurs était tout aussi grand que le jour de la Fédération.
On a remarqué dans le défilé de la garde nationale le bataillon de Mgr le Dauphin. Ce sont quatre cents enfants que le Dauphin a habillés et qu'il fait instruire à ses frais jusqu'à l'âge de douze ans. Leur drapeau était blanc avec la devise : « Espérance de la Patrie ! »
« Paris, 26 juillet 1790.
« La famille royale jouit d'une bonne santé. Hier, il y a eu Cour; mais jusqu'à dimanche, les princes ne bougeront pas de Saint-Cloud.
Les députés sont partis; les fêtes sont terminées, le bruit effroyable que leur joie immodérée faisait dans Paris a cessé. C'était un délire diamétralement opposé à celui de l'année dernière à pareille époque. Tout le monde a gagné et bien des millions ont été mis en circulation ; cependant, l'argent est toujours cher, 3, 3l/i, 4 pour 100. Hier, un billet de 100 livres subissait un change de 48 francs parce qu'on perd en outre l'intérêt des billets. Cet agio ne finira pas de si tôt. Les marchands au détail vont s'enrichir ; ils pourront dire que leur argent leur produit 4 pour 100 par jour. Oncques, on ne vit des Arabes si Arabes.
On prétend que le duc d'Orléans a répandu cinquante mille écus pour se faire élire maire de Paris ; il passe sa vie au Raincy et paraît à peine à l'Assemblée. »
« Paris, 1er août 1790.
« La Cour ne s'est pas transportée aujourd'hui de Saint-Gloud à Paris à cause d'une indisposition du Roi. Sa Majesté est atteinte d'une fluxion tellement légère qu'on annonce déjà qu'Elle se fera voir aux Tuileries jeutli prochain. Tout le reste de la famille royale se porte bien.
Il y a encore eu quelques tumultes ces jours-ci, promptement apaisés par la garde nationale. A Lyon, les émeutes, plus graves, ont dû être réprimées par la force et il y a eu des victimes.
A Paris, c'est le mardi 27 que cela a éclaté. On a crié des quatre coins de la ville qu'il fallait mettre les ministres en accusation. On raconte que MM. de Lameth et leur acolyte Barnave ont excité des cris séditieux, en se promenant des brochures à la main, le long de la terrasse des Feuillants et disant à voix basse à la multitude : « Réclamez donc le renvoi des ministres, chassez les ministres ». Ces députés sont à la tête des démagogues, du club des jacobins, des enragés.
Le côté gauche de l'Assemblée est actuellement partagé en deux : le parti des démagogues est le plus fort et le promoteur de tout ce qui porte l'empreinte du délire. En flattant le peuple, les membres de ce parti espèrent, cette législature terminée, être nommés à des places lucratives. C'est par une basse et honteuse condescendance aux caprices d'une multitude ivre d'avoir secoué toute espèce de joug et qui méconnaît la véritable liberté que ces messieurs se tracent un chemin vers les dignités et forgent des chaînes qui pèseront peut-être sur les citoyens plus que les anciennes. Le
parti des démocrates a formé au Palais-Royal le club de 1789, composé par ceux dont les principes sur la Constitution sont modérés. Ils ne crient pas, comme les démagogues, à l'hérésie, aussitôt qu'on prend la défense de la Royauté, du pouvoir exécutif, des ministres, du clergé et des nobles.
La position des ministres devient tous les jours plus critique. Les 48 sections, au lieu de préparer l'élection des officiers municipaux et des notables, etc., s'occupent des affaires qui se discutent à l'Assemblée nationale. La section de . Saint- André-des-Arts est la plus folle de toutes parce qu'un nommé M. Danton y fait entendre sa voix. C'est un fou patriote. Il a crié qu'il fallait pendre ces bougres-là, et, le jour d'après, changeant de folie, et faisant succéder le comique au tragique, il a fait cette motion : « Toute personne qui aura abusé de la femme ou de la fille de son voisin ne pourra jamais prétendre à être déclaré citoyen actif ».
Nous citons ces mots comme preuve du délire général. La municipalité de Paris, prévoyant les effets de cette fermentation nouvelle, a fait offrir aux ministres de les garder à vue. L'Assemblée leur a décrété une garde d'honneur.
M. Necker excipe de son âge, de ses infirmités et des tracasseries qu'on lui suscite de toutes parts pour demander à se retirer, pour finir ses jours dans le repos. Cette idole de la France est regardée par les douze cents comme un petit financier, un homme nul en politique, dévoré d'ambition et la cause de toutes les calamités publiques.
Le duc d'Orléans est devenu un objet de haine pour le public ; sa justification à l'Assemblée n'a convaincu
personne et les soupçon^ subsistent dans toute leur force.
L'agio de l'argent et du papier continue ; la force ferait resserrer davantage le numéraire ; les banquiers les plus intelligents cherchent en vain à faire créer des billets de 100, 50 et 25 francs. Leur raison parait bonne ; lorsqu'un sac de mille francs pourra fournir les appoints d'un mois, (à présent, il disparaît en deux ou trois jours), le gain des accapareurs d'argent sera si petit qu'ils en seront dégoûtés. »
a Paris, 8 août 1790.
« Le Roi s'est laissé voir aujourd'hui aux Tuileries, quoique sa fluxion n'ait pas encore disparu.
La cabale, la médisance, l'envie et les vexations de la municipalité de Paris ont augmenté le nombre des voix qu'a obtenues M. Bailly. Une majorité de 12,557 voix sur 14,000 votants l'a confirmé dans sa mairie. Le duc d'Orléans, l'ex-ministre d'Ormesson, le président Fréteau, l'enragé Danton, avocat au grand conseil, Le Camus, Mirabeau le cadet, et quelques autres, ont partagé le restant des suffrages.
S'il est vrai, comme on l'assure, que le duc d'Orléans ait répandu de l'argent pour acheter des voix, il n'a pas été plus heureux dans cette dernière tentative que dans les premières. Il en obtenu 26 ! et M. d'Ormesson en a eu 500. Le public, cependant, aurait été fâché de voir cet ex-ministre à la mairie, parce qu'il est considéré comme aristocrate. Il en est de même pour MM. Fréteau et Le Camus, parce qu'ils sont grands travailleurs et utiles à l'Assemblée. M. Le Camus surtout plaît au public par le rigorisme avec lequel il a retranché et
diminué les pensions. Cependant, il n'aurait rien valu pour cette place; il est dur et rébarbatif; il est de ces hommes qui n'ont qu'une probité outrée. M. Bailly est l'homme qu'il faut, sa tête ne s'exalte jamais. Le bien public est toujours devant ses yeux, car il aime la paix. On lui reproche cependant trop de condescendance pour un avocat nommé Boucher, homme violent, et qui met beaucoup de brusquerie dans les audiences et d'insolence dans ses réponses. Aussi, a-t-on lu sur un des billets du scrutin : « Je donne ma voix à M. Bailly, à condition qu'il renverra M. Boucher, son secrétaire. »
Ceux qui ont voté pour M. de Mirabeau, le vicomte, ont voulu rire, et faire rire le public. Les billets portaient : Riquetti cravate. Mais en dépit de l'envie, MM. Bailly et de La Fayette sont les seuls hommes qui puissent conserver la tranquillité dans cette Capitale, aussi le premier est-il sûr d'être conservé dans sa place. Les patriotes ont vu avec peine que sur 60.000 citoyens actifs, le nombre des votants n'ait pas dépassé 14.000. C'est, selon eux, à la fois insouciance et manque de patriotisme.
La députation du Châtelet a été admise hier à la barre de l'Assemblée, au sujet des événements du 6 octobre. Ils ont dit que deux membres de l'Assemblée, le duc d'Orléans et M. de Mirabeau, avaient été dénoncés par MM. de Foucauld et de Folleville. Mademoiselle Théroigne est au nombre des accusés. Cette jolie personne, pendant son séjour ici, n'a pas manqué une seule séance; elle s'est imprégnée des maximes de l'Assemblée. Nous lui avons entendu dire un jour qu'elle allait retourner dans son pays pour y faire une révolution semblable. M. Barnave, dit-on, était bien
avec elle ; il n'est donc pas étonnant qu'elle en ait pris les principes.
Quoique M. le comte de Mirabeau paraisse dans la dénonciation du Ghâtelet comme accusé, il a eu l'audace de monter à la tribune et de prescrire à l'Assemblée ce qu'elle devait faire. Mais rien ne doit étonner de la part de cet homme.
Le droit d'aubaine a été supprimé. Si Sterne vivait encore, il effacerait le premier chapitre de son voyage sentimental, où, dès son entrée en France, il regarde sa culotte de soie et ses six chemises comme appartenant au Roi de France.
M. de Beaumarchais a fait donner samedi la reprise de son Tarare. Cet opéra fut représenté, pour la première fois sur le théâtre de l'Académie royale de musique, le 6 juin 1787.
On a appelé cet opéra l'apocalypse de Beaumarchais : peu de poésie, beaucoup de philosophie. »
« Paris, le 15 août 1790.
« Une se passe pas de jour où l'aréopage ne détruise quelque corporation, et ne nuise à des particuliers. Le nombre des malheureux ne peut se calculer, mais la crainte de traitements plus atroces impose encore à qui voudrait se plaindre et, de cette manière, la France court au précipice.
Le 13, la foule s'est portée au Châtelet et l'on a craint une émeute; le Palais-Royal est toujours le foyer de ces séditions et tout ce qui se passe en ce moment semble annoncer que Faffaire du 6 octobre restera à jamais ensevelie dans l'oubli et que MM. d'Orléans et de Mirabeau ne seront pas poursuivis en justice. Les
démocrates soutiennent l'innocence du Prince; les aristocrates, ceux surtout du parti du comte d'Artois et du prince de Condé, articulent des faits et demandent la punition des traîtres. Parmi ces derniers, il en est qui jurent l'avoir vu déguisé en cocher de fiacre, distribuant de l'argent aux factieux, tout en faisant signe à ceux qui l'avaient reconnu de ne pas prononcer son nom.
Encore un duel à l'Assemblée. M. de Gazalès a provoqué à la tribune M. Barnave ; on les avait apaisés et on avait arrangé les choses, lorsque M. de Saint-Simon a représenté à celui-ci qu'il y allait de son honneur, de celui de son parti, de se battre. M. de Gazalès est allé, le lendemain matin, mardi 10, trouver M. Barnave à l'hôtel de Lameth, où il est logé ; il ne faisait pas encore jour chez lui ; il a dit au laquais que c'était égal, que M. Barnave savait de quoi il était question. Le laquais entre, annonce M. de Gazalès, M. Barnave se doute à l'instant du motif qui l'amène, se lève, s'habille, .prend pour second M. Alexandre de Lameth et monte dans la voiture de M. de Gazalès, où était aussi M. de Saint- Simon. Arrivés au Bois de Boulogne, rendez-vous des duellistes et des amoureux, on les plaça à dix pas l'un de l'autre. M. Barnave tire le premier et manque son adversaire, qui le manque à son tour. On recharge les pistolets, celui de M. Barnave rate deux fois. A la troisième, il fait feu et la balle frappe son adversaire à la tempe droite. Le chapeau a amorti la force du coup ; cependant, le blessé est tombé à l'instant à la renverse et en même temps son arme a fait feu. Il paraît, jusqu'à ce moment, que la blessure ne sera pas mortelle ; les chirurgiens, néanmoins, n'osent pas se prononcer.
M. Barnave s'était battu, il y a six semaines, avec M. le vicomte de Noailles; mais, étant du même parti, et par conséquent la colère moins forte, on s'en tint à la première décharge qui n'eut pas d'effet, et l'on s'embrassa. Cette animosité est telle que nous avons entendu des démocrates dire que M. de Gazalès était heureux d'avoir été blessé, car, s'il eût été vainqueur, les démocrates l'auraient immolé à leurs vengeances.
M. Barnave vient d'être élu maire de Grenoble et doit épouser prochainement la riche veuve de M. de Boisgibaut. Cette dame épouse en M. Barnave le défenseur et l'un des appuis de la démocratie.
Le vicomte de Mirabeau a disparu tout à coup de l'Assemblée nationale et a quitté Mons, d'où il écrivait à son frère : « Si quelque motif te portait à voyager, je te conseille d'éviter Mons, car j'ai manqué d'y être pendu pour toi. »
Le comte de Mirabeau est haï dans un pays où le clergé jouit de toute la considération. Le vicomte ne mande à personne la cause de sa disparition subite. »
« Paris, 23 août 1790.
« Toute la famille royale jouit de la plus parfaite santé; elle s'est montrée aujourd'hui au château des Tuileries, sauf Mesdames qui continuent leur séjour à Bellevue.
Les troubles dans les régiments semblent s'apaiser, mais les finances sont le nœud gordien. L'émission projetée des nouveaux assignats produira le salut ou le bouleversement de la France. »
« Paris, 29 août 1790.
« Le mal qui empire chaque jour sera bientôt sans remède ; malgré cela, et au milieu de tant d'afflictions, Leurs Majestés se maintiennent en bonne santé, comme aussi le reste de la famille royale résidant à Saint- Cloud. »
« Paris, 6 septembre 1790.
(( Toute la famille royale va bien, et, hier, il y a eu cour aux Tuileries.
Jeudi, le peuple, irrité des nouvelles qui lui arrivaient de Nancy, se porte à l'hôtel du contrôle. M. Necker, heureusement averti, par un de ses amis, de cette insurrection, parvint à s'échapper. M. de La Fayette accourut aux Tuileries et prit des mesures si promptes et si sages que les mutins n'osèrent plus aller k Saint- Cloud. et le tumulte fut apaisé à 9 heures du soir.
On cherche en vain à jeter de la défaveur sur les assignats ; ceux qui les décrient le plus ne savent point proposer de moyen meilleur et sont forcés de convenir qu'ils sont, pour le moment, le seul moyen de salut pour l'Etat. Les meilleures choses trouvent toujours de l'opposition à leur apparition ; des paris sont ouverts pour savoir si on les adoptera ou non.
On ne saurait imaginer, à l'étranger, l'état d'humiliation, de mépris, de haine, dans lequel ce ministre est tombé. M. de Gouy d'Arsy qualifie son dernier discours du 27 août de pitoyable ; bien des gens disent qu'il annonce une tête détraquée et qui radote. Ils attribuent sa retraite au dépit, à la rage de voir que l'Assemblée adopte d'autres mesures que les siennes
et n'a plus besoin de ses conseils. Mais si on attaque son impéritie, on respecte son honnêteté. M. Necker doit partir dans le courant de la semaine prochaine. »
«Paris, 13 septembre 1790.
« A partir du 15 octobre, les Parlements n'existeront plus en France ; accoutumés que nous sommes aux grandes suppressions, celle-ci n'a pas fait une forte sensation, puisqu'elle n'a pas produit la moindre fermentation ; on est trop occupé des assignats dont dépend le salut du royaume entier.
La section des Jacobins annonce qu'une jeune dame de Persan avait été arrêtée comme coupable d'avoir pris part à un plan de contre-révolution qu'un certain comte Henri tramait en Savoie. L'Assemblée décréta des informations contre elle et ses complices.
Dans la séance de vendredi, elle fut innocentée; nous pouvons assurer que madame de Persan n'est pas une femme à contre-révolution politique ; on s'est moqué, dans la société, de sa lettre au président, demandant son élargissement en qualité de citoyenne, de ses louanges à l'Assemblée et de son aide de camp, M. de Saint-Amand, qui lui a fait chérir la perte de sa liberté, etc.
On s'est aussi occupé d'un autre plan de contre-révolution qu'un sieur de Riolles a voulu opérer ; celui-ci fut arrêté, le 6 juillet, à Bourgoin en Dauphiné. Parmi les papiers, on trouva deux lettres, dont l'une qualifiait le comte de Mirabeau de scélérat, d'homme sans caractère et prêt à se vendre à l'enchère. L'autre est soupçonnée avoir été écrite par M. de Mirabeau à M. de Riolles, pour l'engager à opérer cette contre-
révolution. M. de Mirabeau est monté à la tribune pour prouver l'absurdité de deux inculpations diamétralement opposées. »
« Paris, 20 septembre 1790.
« Les ennemis de la France triomphent ; les perfides qui ont vendu ce beau royaume pour deux millions de livres sterling ne pouvaient certainement rien de plus pour sa ruine. 11 ne se passe pas de jour que l'Assemblée française détruise quelque reste de l'ancien édiûce qui s'était maintenu pendant quatorze siècles. Selon le nouveau système, il ne devra plus exister que ce qui aura été renouvelé.
Hier, il y a eu Cour. La famille royale jouit d'une santé parfaite
Demain, au Champ de Mars, il y aura un service militaire pour les gardes nationaux tués à Nancy.
La ferveur pour la révolution semble diminuer, ainsi que la vénération pour l'Assemblée nationale et l'amour de la nouvelle Constitution. Le nombre des aristocrates augmente, celui des démocrates décroît ; c'est ce que nous croyons remarquer. »
• « Paris, 27 septembre 1790.
« Le service que l'on a célébré lundi au Champ de Mars a offert, dans un autre genre, un spectacle aussi touchant par l'alfluence des spectateurs (elle était plus grande que le jour de la Fédération) que par la cérémonie funèbre en elle-même. L'autel avait été remplacé par un tombeau à l'antique, des peupliers mis aux quatre coins en guise de cyprès, les prêtres debout sur les degrés ; les drapeaux des quarante-huit sections,
environnant l'autel et flottant au gré des vents, ont rendu le spectacle plus majestueux qu'au 14 Juillet. Les gardes nationales de la banlieue formaient, dans l'arène, la première ligne ; les gardes nationaux de Paris, après une marche lugubre, les tambours recouverts de crêpe, les fusils renversés, occupèrent la seconde.
Pendant la messe, on a joué des morceaux de la musique du 5e acte de Tarare, lorsque son arrêt de mort est prononcé. L'effet de la cloche mortuaire a été saisissant. M. de La Fayette, pâle, suant, fatigué, est fort maigri : il est la véritable victime de la révolution. La journée a été superbe.
M. Duport, ancien président de l'Assemblée, s'est élevé contre les assignats, citant l'exemple des Etats- Unis, où une paire de bottes fut vendue 36.000 1. en papier et où un souper de trois amis qui aurait coûté dix écus en argent coûta cinquante mille écus en papier. Le peuple le chercha après la séance et sans messieurs de Lameth, Barnave et autres, l'aurait accroché à la lanterne. Il voulut y mettre dernièrement l'abbé Mauryqui demanda de sang-froid : « Messieurs, enserezvous mieux éclairés ? » Cette réponse désarma la populace, qui applaudit le député de Péronne. »
« Paris, 4 octobre 1790.
«... L'ambassadeur d'Angleterre a notifié hier la mort du duc de Cumberland, frère du Roi... »
«11 octobre 1790.
« Le discours prononcé par M. de Mirabeau en réponse aux accusations faites au Ghâtelet contre lui au sujet de l'affaire des 5 et 6 octobre dernier, vient d'expliquer
l'énigme du départ, peu de temps après, de M. le duc d'Orléans. Le public l'avait cru à Londres, chargé d'une mission du Roi. Le prince quitta Paris parce que M. de La Fayette le lui ordonna d'une manière impérieuse. On croit que ce qui détermina ce dernier à donner un semblable conseil au Prince fut de tranquilliser la Reine et la Cour qui craignaient son influence et le regardaient comme le fauteur de tous les troubles de la Capitale. Mais quel qu'ait été le motif de M. de La Fayette, M. de Mirabeau blâme le duc d'Orléans d'être parti, d'avoir, en quittant l'Assemblée, abandonné les intérêts de ses commettants. Il s'élève, àplus forte raison, contre M. de La Fayette qui abusa de sa prépondérance et déploya un pouvoir qu'il n'avait pas et qui ressemblait à une dictature. Ce discours a causé au Palais-Royal une vive indignation contre le général des gardes nationales parisiennes.
Il est évident que l'Assemblée convoite les biens de l'ordre de Malte. M. Chassé en a proposé la vente dans la séance de lundi soir. Heureusement, j'en ai été averti à temps (1). J'allai, à l'instant, chez M. de Montmorin, chez le Garde des Sceaux. Je fis écrire; bref,, j'obtins que l'affaire serait ajournée au 15 de ce mois. »
« Paris, 18 octobre 1790.
« Les bonnes nouvelles que V. E. me donne de notre Gourme font grand plaisir, de même que celles de la
(1) Le bailli de Virieu était le chargé d'affaires, en France, avec rang d'ambassadeur, de l'ordre de Malte. 11 cumulait cette fonction avec celle de ministre plénipotentiaire de la cour de Parme. Il conserva ce poste déchargé d'affaires de son Ordre jusqu'à l'époque de l'abolition de l'ordre de Malte en France, qui eut lieu le 19 septembre 1792 par un décret de l'Assemblée législative. Ce fut même son dernier décret.
tranquillité des peuples heureux qui savent apprécier le bon gouvernement sous lequel ils doivent vivre.
La maladie qui afflige la France, si elle ne fait pas de progrès, ne semble pas, pourtant, vouloir céder de sitôt. Le peuple a de la peine à ouvrir les yeux. Il y a à craindre que lorsqu'il les aura ouverts, il ne sera plus temps de réparer un désordre déjà arrivé à toute extrémité.
Le Dauphin a été légèrement indisposé la semaine dernière ; mais maintenant, il se porte beaucoup mieux.
Les Anglais travaillent en sous-main à allumer le feu de la discorde dans les colonies françaises et dans tous les ports de la France pour opérer la séparation des premières d'avec la métropole et fomenter l'insubordination dans la marine. Si ces craintes se réalisent, les Anglais se seront vengés d'une manière bien cruelle de l'affront que la France lui fit dernièrement en donnant des secours aux Américains.
Vendredi, les Italiens ont donné la représentation du Nouvel Assas. On a mis sur la scène l'affaire de Nancy. Il est impossible de représenter plus au naturel un combat moderne ; le chevalier Dessilles tombe percé de coups, on met le feu au canon devant lequel il s'était placé pour qu'il ne donnât pas le signal du combat et de la guerre civile. La garde nationale de Metz, les troupes de ligne (M. de Bouille) arrivent et, après une longue fusillade, les soldats du régiment de Ghâteauvieux mettent bas les armes. Le chevalier Dessilles reparaît, le marquis de Bouille lui donne la croix de Saint-Louis. Cette pièce a été vivement applaudie ; c'était tout naturel. »
« Paris, 25 octobre 1790.
« Les événements se succèdent avec une telle rapidité que les gazettes, quoique multipliées, ont une abondance de matières, pour entretenir le public avide de nouveautés.
Les quatre ministres ont donné leur démission au Roi, lequel leur a répondu des choses aimables; mais on croit que, malgré cela, ils devront céder à la pression de l'Assemblée.
M. Barnave a manqué d'être élu hier au soir président. Les Jacobins ont décidé qu'il le devait, pour que le public ne croie pas que la gauche, en perdant sa cause contre les ministres, a perdu son influence. Les secrétaires qu'on a nommés sont tous de la gauche. »
« Paris, 1er novembre 1790
(( La Reine se trouve légèrement indisposée d'un mal de gorge dont les suites ne donnent aucune inquiétude.
Les choses vont toujours de mal en pis ; tout est renversé, il n'y a plus de tribunal de justice, plus de discipline militaire. On ne connaît plus d'autre délit que celui de lèse-nation, parole vide de sens et interprétée à leur guise par les démocrates.
M. Barnave, comme on l'avait prévu, est monté au fauteuil de la présidence, ce dont le parti démocratique a éprouvé une joie extrême. M. Charles de Lameth a pris soin de faire paraître le nouveau président àSaint- Cloud avec l'éclat qui doit environner la seconde personne de la Nation. La première arrivée à ce château a été bruyante : des coureurs, des jockeys, des voitures anglaises, etc. »
année 1790 223
« Paris, 8 novembre 1790.
« S. M. la Reine a reçu jeudi passé et il y a eu jeu dans son appartement. Elle paraît bien remise de son indisposition.
Le rapport fait par M. de La Rochefoucauld sur la vente et l'aliénation des biens nationaux a été généralement goûté. Ce seigneur ne dément point la bonne opinion qu'on avait de lui lorsqu'il fut question de nommer les députés de Paris à l'Assemblée nationale. Il réunit une probité exquise à un très grand savoir et jouit de l'estime générale. »
« Paris, 15 novembre 1190.
« Aujourd'hui, on imprime tant de choses, mais si peu de bonnes et beaucoup de si mauvaises, qu'on ne lit presque plus la Gazette de France; si V. E. voulait avoir une autre feuille périodique nommée Gazette de Paris, ou bien une autre qui s'appelle Y Ami du Roi, toutes les deux fort intéressantes, il me serait facile de me les procurer.
Le Roi et toute la famille royale sont tout à fait installés dans la Capitale, sauf Mesdames qui, à ce qu'on croit, continueront leur séjour à Bellevue.
La fermentation qui s'était manifestée le dimanche 7 au soir au Palais-Royal augmenta le lundi. Un commandant de la garde nationale avait dénoncé à la Société des Amis de la constitution les ministres comme ayant formé le projet de composer au Roi une maison militaire de six mille hommes pris parmi les gardes françaises et les grenadiers du centre. M. de La Fayette était disposé à favoriser ce projet ; une lettre du Roi à ce commandant
venait à l'appui de son assertion ; une autre lettre circulaire des grenadiers de l'Oratoire aux autres compagnies du centre, en date du même jour 7, était propre à augmenter les soupçons. La fermentation s'accrut lundi et mardi, au point qu'on craignait pour M. de La Fayette. Il s'est disculpé à la municipalité, mais sa conduite paraît encore équivoque aux yeux du parti démocratique.
L'abbé Maury s'est plaint de ce qu'un colporteur l'avait suivi en criant à ses oreilles : « Histoire de l'abbé Maury qui a donné, dans l'Assemblée, des coups de poing à un député de la Corse. » Ennuyé de cette criaillerie, l'abbé saisit l'aboyeur au collet et le mène au district. On s'assure de lui, mais, en sortant, M. Maury voit trente ou quarante personnes de celles qu'on voit journellement aux portes de l'Assemblée qui l'assaillent et le menacent. On prétend que samedi soir, 6 novembre, l'abbé Maury avait frappé M. Salicetti pour lui faire quitter la tribune et que l'abbé Peretti avait tiré de sa poche un poignard pour en frapper M. de Mirabeau. Celui-ci a assuré que si chacun faisait la relation de ses aventures particulières, on n'en finirait plus. « Si vous voulez, dit-il enfin, assurer la tranquillité de vos membres dans les rues, il sera peut-être juste d'assurer leur vie à la tribune. »
Mercredi à 5 heures, M. le duc , de Castries et M. Charles de Lameth furent se battre à Fépée au Bois de Boulogne. Le premier, malheureusement pour lui, blessa le second au bras gauche ; la blessure est légère ; elle commence un peu au-dessous du plat de la main et arrive jusqu'au coude. Les chirurgiens n'osent pas se prononcer si M. de Lameth restera estropié ou non.
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Voici ce qu'on dit de l'origine de la querelle : M. Ghavigny lors de l'élection des députés à l'Assemblée et de la vérification de leurs pouvoirs, se présenta. M. de Lameth allégua la trop grande jeunesse de cet officier comme une cause d'exclusion. Depuis lors, M. Chavigny en a toujours voulu à ce député et sa haine n'a fait que s'accroître pour les sentiments démocratiques de M. de Lameth, et elle arriva à un point tel que, jeudi, il résolut de se couper la gorge avec lui. Une dispute éclate au foyer de l'Opéra, MM. de Menou et Barnave les calment et obtiennent de M. de Lameth sa parole d'honneur qu'il ne se battra point ; mais il a cru que la droite lui suscitait cette querelle, lui envoyait ce spadassin ; il a soupçonné surtout M. le duc de Castries et s'en est plaint à lui avec aigreur. Celuici lui a répondu qu'il n'avait besoin de personne pour vider ses querelles, et que, puisqu'il lui en faisait une, il lui prouverait la vérité de ses assertions. On s'est échauffé, on s'est dit des injures. M. de Lameth s'est vu pressé, et comme il a la tête vive, il a oublié la promesse qu'il a faite à ses camarades.
Aussitôt que la blessure de M. de Lameth a été connue au Palais-Royal, on y a décidé de démolir l'hôtel de M. de Castries, et hier matin, la populace ameutée est accourue rue de Varenne. Les portes ont été enfoncées, les vitres et les glaces brisées, les meubles fracassés, les tableaux déchirés, tout ce qui est tombé sous la main de ces forcenés a été mis en pièces.
On assure que M. de Castries en perd plus de cinquante mille écus ; la terreur est dans la noblesse. Comme la municipalité a menacé les séditieux de les
punir, le calme semble revenu et pourtant le peuple prétend que l'épée de M. de Castries était empoisonnée. On sait pourtant que ce seigneur avait proposé le pistolet, et qu'il n'a accepté l'épée que sur l'insistance de M. de Lameth. On espère que la blessure de ce dernier ne sera pas mortelle ; M. de Castries s'est sauvé, on le dit arrêté ; on craint que des malveillants n'aillent brûler ses maisons de campagne. »
« Paris, 21 novembre 1700, au soir.
« On n'entend pas parler de M. le duc de Castries. La blessure de M. de Lameth n'est point dangereuse, et les médecins assurent qu'il ne restera pas estropié.
Nous avons oublié d'observer, dans notre dernière feuille, que le samedi 13, le comte de Mirabeau, en réponse à l'abbé Maury, qui venait de plaider en faveur de son confrère aristocrate, plaida la cause du démocrate et du peuple et déclara môme que celui-ci avait fait acte de justice. Cette défense lui a acquis une prépondérance extrême et c'est vraiment aujourd'hui qu'on le regarde comme le plus ferme appui de la Révolution ; le parti démocratique en a donné une nouvelle preuve, mardi 16, au Théâtre-Français.
J'en ai été témoin oculaire. On donnait la reprise de Brutus ; cette tragédie de Voltaire fut jouée pour la première fois en 1730 et Ton ne se doutait pas alors que le public français, en 1790, trouverait de nombreux rapports de situation et de sentiments entre le Sénat de Rome et l'Assemblée nationale, entre les Romains et les Parisiens, entre Brutus et le comte de Mirabeau. Le député qui sait saisir les occasions de satisfaire son amour-propre et son ambition, avait été se placer aux
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quatrièmes, n° 12, du côté de la Reine. Quelques instants après, il est aperçu par le parterre, d'où applaudissements : « Bravo, M. de Mirabeau », retentissant dans toute la salle. On ne s'en tient point à ces démonstrations., on le prie de venir se placer aux premières. Il remercie, il salue, il s'excuse par des gestes. Cette modeste résistance, ou plutôt cette modestie d'emprunt irrite l'ardeur du parterre ; on l'engage à descendre, en l'avertissant que, s'il refuse, on Tira chercher en triomphe. Il vient tout seul, et se place au milieu de la galerie, accablé sous le poids des applaudissements démocratiques.
La représentation n'a pas été aussi orageuse que l'on avait craint. La municipalité avait défendu d'aller aux Français avec des cannes et des armes ; néanmoins, le premier acte a duré plus d'une heure, à cause des applaudissements, des cris du parterre, des menaces faites aux loges. Les aristocrates ont été forcés de garder le silence.
Une seule fois, cependant, les applaudissements des deux partis ont été unanimes. Lorsque Brutus vient, au second acte, annoncer à Titus, son fils, que le Sénat l'a choisi pour commander et sauver une seconde fois Rome, Titus, que son amour pour Tullie a déjà rendu traître k la Patrie, montre un embarras extrême. Brutus, attribuant ces mouvements tumultueux au ressentiment que son fils nourrit contre le Sénat, de ce qu'il lui a refusé le consulat à cause de sa jeunesse, Brutus lui reproche son ambition.
Les plus acharnés du parti démocratique ont aussitôt applaudi. Une personne, assise dans une loge, indignée de ces bravos, a eu le courage de les inter-
rompre par le cri de : « Vive le Roi ! » On se tait à l'instant, on regarde ; la voix se fait encore entendre et les cris de « vive le Roi » ayant électrisé tous les cœurs français, ont été répétés de toutes parts. On a applaudi, on a levé des chapeaux... en ce moment, tous étaient Français. On a ensuite crié : « Vive la nation! » on a porté le buste de Voltaire sur le théâtre, on l'a couronné. On va incessamment jouer Rome sauvée, nouvelles allusions.
Les Parisiens ne vont plus aux Français pour éprouver des émotions douces, pour s'attendrir aux malheurs d'Iphigénie, pour pleurer le sort de Zaïre... ils y vont pour puiser dans des ouvrages tragiques des sentiments républicains et façonner leur âme sur le modèle de celle des Romains et des Grecs. »
« Paris, 29 novembre 1790.
« La famille royale est en bonne santé, c'est le seul bien que Dieu ait laissé à ces princes qui doivent souffrir toujours davantage des calamités qui détruisent ce malheureux royaume, sans qu'on puisse en prévoir la fin.
Le clergé gallican se trouve dans un moment de crise violente. Il prétend s'opposer au décret par lequel l'Assemblée s'arroge le droit spirituel. Il est à craindre que cette discussion ne finisse mal pour la partie la plus faible. »
« Paris, 5 décembre 1790.
« Beaucoup de Français, inquiets du sort de leur malheureuse patrie, attendent avec impatience que le calme soit rétabli en Belgique pour s'y réfugier, car ils
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prévoient les conséquences les plus funestes d'un délire malheureusement si obstiné.
Je ne sais ce qui arrivera, mais tout est à craindre. Je. supplie Votre Excellence de prendre les ordres de Son Altesse Royale pour savoir comment je dois me régler, s'il arrivait des événements qu'on ne doit pas attendre mais bien présager.
Je pense suivre l'exemple de l'ambassadeur d'Espagne, au cas où je devrais prendre un parti avant d'avoir reçu la réponse de Votre Excellence.
M. Petion de Villeneuve a pris aujourd'hui le fauteuil de la Présidence. On assure que Mirabeau l'aura le premier jour de l'an. Il demandait avant-hier à l'un de ses amis : « Croyez-vous que le Roi me verra avec plaisir ? »
« Paris, 13 décembre 1790.
« Le mal ne cède point, quoique dans tout le royaume se manifestent le désordre et l'anarchie et, par conséquent, la misère.
La famille royale jouit d'une parfaite santé. Le Dauphin est très beau, il paraît fort et robuste. Il montre déjà de l'énergie de caractère. »
« Paris, 20 décembre 1790.
(( Mon devoir est d'avertir Votre Excellence que l'on ne saurait assez surveiller les étrangers de toutes les nations qui passent par les états de Mgr l'Infant .
L'exaltation dans les têtes démocratiques est plus forte qu'auparavant ; aussi, le parti de l'opposition, lassé d'être opprimé, voudrait-il, à ce qu'il paraît, secouer le joug qu'il supporte avec impatience depuis
longtemps. Tout ceci fait présager que la France n'est pas éloignée d'une violente secousse.
L'intérêt de l'argent baisse ; il est à trois et demi, mais on ignore s'il se soutiendra. Les biens nationaux se vendent bien. Il paraît des écrits incendiaires où la famille royale n'est pas épargnée et où M. de La Fayette est menacé.
M. de Rochambeau a été nommé commandant en chef de toutes les frontières de la Flandre ; M. de Bouille de celles du Messin et des Evêchés.
L'animosité entre les deux partis subsiste toujours et durera longtemps. Les théâtres contribuent à l'entretenir dans les esprits. On y donne des pièces nationales : Brutus, Rome sauvée, Charles IX, la Famille de Calas, la Liberté reconquise, Socrate, Nicomède dans la lune, V Inquisition dévoilée. Les applaudissements des démocrates l'emportent sur ceux des aristocrates et ceux-ci sont obligés, après de vains efforts, de céder le champ de bataille.
Il est tombé de la neige pour la première fois cet après-dîner. »
« Paris, 27 décembre 1790.
« M. de Bonnai avait été nommé pour la troisième fois à la présidence ; il a allégué la faiblesse de sa santé et le nouveau scrutin a été favorable à M. d'André, co-député de Provence avec M. de Mirabeau. Celui-ci, aussitôt la nomination faite, a demandé à l'Assemblée un congé d'un mois, sans alléguer le motif de son absence ; le lendemain, il demanda, par une lettre au président, son passeport. Les murmures les plus vifs éclatèrent alors à la gauche, et les cafés, les clubs, les
quarante-huit sections furent consternés (1). Les démocrates crièrent : « Mirabeau nous quitte au moment où il est question de faire adopter au Roi le décret du 27 septembre sur la constitution civile du clergé. Qu'allons-nous devenir si le plus solide appui de notre cause nous abandonne ? Les aristocrates se réjouissent du départ de notre orateur et leur joie est Pavantcoureur des victoires qu'ils remporteront sur nous. Il faut prier M. de Mirabeau de ne point nous quitter ; est-il absolument nécessaire qu'il aille à Aix pour apaiser le tumulte ? Le peuple doit être content là-bas des trois victimes qu'il a immolées. Des commissaires envoyés par l'Assemblée ramèneront le calme. Son éloquence nous est nécessaire ici. Serait-il fâché de la nomination à la présidence de son collègue et pourquoi le serait-il ? parce que parmi les papiers de M. Pascalis, l'une des trois victimes énoncées, l'on a trouvé une lettre de M. d'André qui n'était pas trop patriote. M. de Mirabeau peut se dispenser d'aller à lWssemblée pendant la présidence de son co-député. » Tels ont été les propos démocrates.
Les aristocrates ont dit : « Enfin, le scélérat est découvert ; il s'échappe, le traître, il espère sauver sa tête et jouir en paix de l'argent que le duc d'Orléans, les Anglais et les protestants lui ont prodigué. Cette fuite nous présage tous les maux auxquels la France va être livrée. Le schisme déchirera ce beau royaume (2),
(I) Dépêche du baron de Staël en date du 23 décembre : « Le départ du comte de Mirabeau a excité une attention et presque une inquiétude générales... » Cf. toute la suite de cette dépêche du baron de Staël pour voir comme il est moins intéressant et moins vivant dans les descriptions que le bailli de Virieu.
(2j V. les mémoires de l'Internonce de Salamon, p. 333. Dans une
la banqueroute portera la désolation et le désespoir dans toutes les familles ; d'ici à trois mois au plus tard, nous aurons une guerre civile. » Ces propos ont été rapportés à M. de Mirabeau ; on lui a peint la consternation universelle et dit qu'on pourrait bien s'opposer à son départ, bref, il paraît décidé à rester.
Autant cette nouvelle a causé de peine, autant celle delà démission donnée au Roi par M. de Saint-Priest a causé de joie aux démocrates. S. M. a donné le portefeuille de ce ministre à M. le comte de Montmorin, on ne lui nomme point de successeur pour le moment.
On annonce que Monsieur aura un million en remplacement de son apanage, un autre million de traitement et 500.000 francs qui décroîtront de 25.000 francs par année et qui seront affectés au paiement de ses dettes. M. le comte d'Artois aura pareille somme, mais point de 500.000 francs pour payer ses dettes. La Nation, puisqu'elle l'a promis, se charge du service et du paiement des rentes viagères qui lui sont dues. M. le duc d'Orléans aura un million pour ses apanages, et, pendant vingt ans, un million. Ce prince ne gagne rien à la Révolution.
Les démocrates sont fort indisposés contre tous les clubs qui portent le nom d'amis de la paix, amis du Roi ou de la Fédération, et ils ont juré leur dissolution.
Hier, aux Jacobins, on a porté des plaintes contre
lettre du 26 juillet 1190, dont l'original est aux Archives Vaticanes, Salamon dit : « Il est presque certain qu'au moment où la banqueroute se déclarera des capitalistes s'élèveront contre l'Assemblée ; que, vraisemblablement, ils la chasseront ; que, de ce moment, les Parlements commenceront à réclamer contre tout ce qui s'est fait contre l'Eglise et les propriétés ; et si le clergé ne reprend pas tous ses privilèges, il reprendra, au moins, ses biens. »
année 1790 233
le club des Etrangers qui s'est établi au Panthéon : on en veut la fermeture. C'est, disent les Jacobins, un foyer de contre-révolution. Ces Jacobins en veulent à tout le monde; ils cherchent chicane à M. de La Fayette qui les a quittés. Ils craignent son influence et voient avec peine qu'il est l'idole de la garde nationale. Ils sentent que le général fera pencher la balance du côté qu'il voudra.
Chose plaisante ! hier soir, tandis qu'aux Jacobins, on le déchirait à belles dents, à l'Opéra, on l'applaudissait à tout rompre. On donnait la Prise de la Bastille, hiérodrame qu'on représenta, il y a quelques mois à l'église de Notre-Dame, c'est l'abbé Fauchet qui l'a composé (1), en choisissant dans les psaumes, dans les épîtres de saint Paul, des versets, des passages adaptés au sujet et que Désaugiers a mis en musique. Les patriotes en raffolent.
La maréchaussée s'appellera désormais gendarmerie nationale; elle se composera de 7.820 hommes qui coûteront 8.500.000 francs ; les gendarmes et leurs officiers jouiront des droits de citoyens actifs.
Les patriotes sont dans la joie ; le décret de la constitution civile du clergé ayant été accepté par le Roi, l'obstacle qui s'opposait à la vente des biens ecclésiastiques et la crainte qui retenait les acheteurs se sont évanouis. La banqueroute est devenue impossible puisque les finances ne sont plus délabrées et que le déficit, moyennant les assignats, va être comblé. La guerre civile ne pourra donc pas avoir lieu; la perspective la plus riante s'offre aux yeux de tous et le contentement de tous est extrême.
(1) Erreur. Le livret était aussi de Désaugiers, du moins si l'on en croit le Journal de Paris (N° du 17 juillet 1789.)
Cependant, on parle beaucoup de contre-révolution, malgré son impossibilité. On assure que quatre cents gentilshommes de FAuvergne sont arrivés à Lyon, ayant deux chevaux chacun, qu'ils ont été découverts, qu'ils se sont enfuis, en abandonnant leurs chevaux. On ajoute que le Prince de Gondé a déclaré qu'il ne rentrerait en France que 1 epée à la main. »
« Paris, 2 janvier 1791.
« Les choses ici vont toujours comme elles peuvent aller, puisque tout est dirigé par 30 ou 40 personnes, pour la plupart avocats. Ils ont abusé de l'excessive bonté du Roi, et tellement séduit le peuple qu'il ne trouve rien de mieux que le désordre et la misère. Si la Providence n'y met pas la main, la France est perdue.
La voix publique dit que M. le comte d'Artois doit revenir à la Cour, mais cela ne me paraît pas probable. Mesdames, tantes du Roi, revinrent hier, et elles ont reçu les personnes qui se sont présentées pour faire leur cour. Je crois, pourtant, qu'elles ont dû retourner à Bellevue.
Quoique le comité central ait placé le mariage des prêtres au nombre des objets dont cette législature doit s'occuper, il paraît décidé que cette question et celle du divorce seront renvoyées aux législatures suivantes. Le comte de Mirabeau l'a dit hier au club de Jacobins. Il a fait observer que le temps n'était pas favorable,
que les esprits fermentent toujours, qu'ils ne sont pas préparés, que les oppositions seraient sans nombre, etc.
Dans les maisons aristocrates, on enrage de tout ce qui se fait à l'Assemblée, et surtout du serment qu'elle force les Evoques à prêter. On raconte qu'un anonyme a averti M. Maury de prendre garde à lui, car s'il ne prête pas son serment les poissardes le lanterneront. Cet abbé ne craint personne; d'ailleurs, il n'est pas fonctionnaire public.
Le salut dépend des assignats et de la vente des biens nationaux. Ceux-ci trouvent plus d'acquéreurs depuis que le Roi a envoyé son acceptation à leur aliénation; ceux-là commencent à faire revivre le commerce; leur utilité est paralysée par leur prix, car, pour les petits payements, il faut acheter de l'argent à 5 0 0, mais cet inconvénient va disparaître par l'émission des petits assignats de 50, 60, 70, 80, 90, 100 livres. Quand on pourra faire des payements de 100 livres, on verra les marchands d'argent disparaître de la rue Vivienne.
On joue aux Italiens, Les derniers instants de Rousseau. La veuve du philosophe, à laquelle l'Assemblée vient d'accorder une pension de 1.200 francs, parce qu'elle était la femme de Jean-Jacques, éprouve les plus pures jouissances. Le buste de son mari a été couronné sur le théâtre ! L'homme que, pendant sa vie, on regardait comme un extravagant, est devenu l'idole des Parisiens et de la France.
Mardi 4, on donnera aux Français la première représentation de la Liberté reconquise, tragédie en prose. La mesure et la rime sont des chaînes ; il n'en faut pas, par conséquent, sous le règne de la liberté.
M. de la Porte, Intendant de la marine, vient d'obtenir l'intendance de la maison du Roi et de la liste civile.
Le duc d'Orléans renvoie tout son monde ; il ôte même les logements qu'il avait accordés au Palais- Royal.
Dans l'almanach royal qui vient de paraître, on a supprimé tous les titres de duc, marquis, comte, etc. »
« Paris, 10 janvier 1791.
« Par la dépêche de V. E. du 25 décembre, j'apprends que, jusqu'à ordre certain, je devrai me régler, en cas d'événements extraordinaires, comme je l'ai proposé dans une dépêche précédente (1). J'ai eu, ces jours passés, un entretien avec M. de Montmorin, relativement aux intérêts de notre Cour. J'ai été très satisfait des dispositions de ce ministre en faveur de Mgr l'Infant. Je désirerais fort que S. A. R. lui en témoignât sa satisfaction par une lettre autographe.
Leurs Majestés et la famille royale jouissent d'une santé parfaite.
L'élection de M. Emery a étonné bien des gens; on s'était persuadé que le club des Jacobins aurait réussi à faire nommer le Comte de Mirabeau. Ses partisans disent qu'on fait bien de ne pas lui donner le fauteuil dans un moment où son éloquence est si nécessaire. Les démocrates voient avec peine la résistance du clergé, mais ils n'en redoutent aucune suite fâcheuse. Les aristocrates menacent Paris d'un schisme; c'est aujourd'hui que l'on doit sonner le tocsin, car les curés
(1) C'est-à-dire sur la conduite de l'ambassadeur d'Espagne.
prêteront au prône leur serment civique. On estime que le nombre de ceux qui le refuseront sera plus o<rand que celui de ceux qui accéderont. On est sûr que le curé de Saint-Sulpice sera des premiers.
11 janvier. — Mercredi, les acteurs des Français ont donné gratis au peuple la troisième représentation de la Liberté conquise ou Despotisme terrassé, drame en 5 actes, en prose, par M. Harguy ; c'est l'histoire de juillet 1789. Il n'a dû son succès qu'au patriotisme, car c'est le ramassis des idées reçues aujourd'hui en fait de politique et de religion et les répétitions sont fréquentes. Ceux qui jugent, au théâtre, de l'esprit de la nation chez laquelle on joue des pièces nationales, pensent que celle-ci a mis le sceau à la Révolution. En effet, chaque spectateur s'était identifié avec les acteurs; quand ceux-ci prêtèrent leur serment, tous les hommes présents dans la salle le prêtèrent aussi, quand les artistes le prononcèrent, les femmes allongèrent leur bras droit hors de leurs loges pour accompagner ce serment; de grands mouvements d'enthousiasme eurent lieu aux deux premières représentations; ils furent plus énergiques à la troisième, et l'ont été davantage encore à la quatrième; même, un homme du parterre a émis le vœu que cette pièce fût jouée dans tous les théâtres de province. On croit que la municipalité de Paris a fait demander sous main une représentation gratis pour préparer le peuple au refus des ecclésiastiques et que le schisme n'ait pas lieu. En effet, bien des prêtres, imitant le curé de Saint-Sulpice, n'ont pas prêté leur serment; le peuple ne s'est porté à aucune violence et s'est borné à dire qu'ils auraient à démissionner, puisqu'ils ont des scrupules à obéir à
l'Assemblée. On assure pourtant qu'il sera sursis jusqu'à dimanche au remplacement des curés récalcitrants.
Les réformes du duc d'Orléans paraissent considérables ; il n'aura plus que 18 chevaux, 4 valets de chambre, 4 valets de pied ; il ne gardera auprès de lui que MM. de La Touche, Limon et Laclos : c'est un triumvirat remarquable. Le duc de Chartres fera bientôt paraître la traduction d'une réponse anglaise à M. Burcke ; le club des Jacobins, dont il est membre, Ta prié de la faire. Madame de Genlis mène son élève à l'Hôtel-Dieu pour apprendre à saigner. »
« Paris, 16 janvier 1791.
« Par la dépèche de V. E. du Premier de l'An, j'ai appris les intentions de notre Souverain, relativement à ma ligne de conduite en cas d'événements extraordinaires. Je me réglerai exactement sur la volonté du Prince et, de cette façon, je ne pourrai pas me tromper.
Leurs Majestés se sont montrées aujourd'hui ; elles avaient un air peu satisfait, mais elles paraissaient en bonne santé.
Les aristocrates espéraient que les prêtres qui n'avaient pas prêté dimanche, leur serment s'y refuseraient aujourd'hui. Gela est arrivé : les ecclésiastiques ne se sont pas montrés à l'église. Les démocrates assuraient que ce refus ne causerait aucun trouble dans la Capitale ; ils ont deviné juste aussi. A la vérité Paris a été sillonné de patrouilles ; et c'est à elles, sans doute, qu'on est redevable de la tranquillité dont on a joui tout le jour.
Une autre nouvelle occupe aussi tous les esprits ; le
comte de Mirabeau est nommé commandant du bataillon de la Grange-Batelière. Cette nomination donne à penser, car il a échoué pour la troisième fois dans celle de la présidence à l'Assemblée.
Vendredi soir, 14, le scrutin avait été ouvert au club des Jacobins, en sa faveur, pour la troisième fois. Tout à coup, il demanda la parole et dit : « Je sais que bien des gens s'opposent à ma nomination, c'est un honneur qu'on m'envie, et que je n'ambitionne plus, depuis que bien des membres de l'Assemblée nationale l'ont partagé, et qui, certes, n'avaient pas autant de zèle et de patriotisme que moi. J'y renonce donc, et d'autant volontiers que mon échec en serait un pour le club. Veuillez nommer une autre personne. » Le choix est tombé sur le vicomte de Noailles et M. de Mirabeau a félicité ce jeune seigneur.
Et cependant, le club des Jacobins est le laboratoire de l'Assemblée nationale !
Les brochures qu'on publie, les pièces surtout qu'on joue actuellement dans tous les théâtres de Paris ont excité l'indignation d'une partie du peuple contre le clergé et l'indifférence d'une autre partie pour ce qui le regarde. Il peut se faire que le schisme éclate dans les parties méridionales de la France, mais, à coup sûr, les Parisiens ne prendront aucune part à ces querelles.
Les petits assignats de 500 1. 100 1. 50 1. paraissent. Les agioteurs s'en sont déjà emparés et ils les vendent sur la place à 2 1/2 pour 0/0.
L'Assemblée, pour obvier à ce nouvel agiotage et empêcher celui du numéraire, a ordonné la fabrication de quarante millions de ces assignats, mais jusqu'à ce que cette émission soit faite, on craint que les accapa-
reurs de petits assignats et d'argent monnayé ne pressurent bien du temps encore ceux qui ont besoin des deux.
Un nouvel ouvrage contre l'Assemblée nationale a paru récemment, c'est un volume in-8° intitulé : « Appel à l'opinion publique sur le rapport de M. Chabroud, au sujet de l'affaire des 5 et 6 octobre, sur le duc d'Orléans, etc. » Les aristocrates qui l'ont lu en font les plus grands éloges et ont augmenté leur estime et leur vénération pour M. Mounier, car c'est lui qui en est l'auteur.
Les démocrates, au contraire, assurent que M. Mounier est un lâche, que ce n'est pas à un membre de l'Assemblée qui Ta désertée, à écrire contre ce qui a été décrété par elle. Les factums de MM. Lally et Mounier montrent à l'évidence que leur amour-propre est offensé de ce qu'on n'a pas voulu les regarder comme les seuls législateurs de la France et qu'ils sont coupables de lèse-nation, en publiant de semblables écrits, dont l'effet et les conséquences peuvent être fort dangereux. »
« Paris, 24 janvier 1791.
« Leurs Majestés sont en bon état de santé. Il en est de même de Mesdames qui sont à Bellevue.
M. l'abbé Grégoire a été nommé président de l'Assemblée; après lui, M. de Belleville a réuni le plus de voix; on l'a vu se donner bien du mouvement pour gagner des suffrages.
Un M. Laurin s'est avisé de dédier à l'Assemblée nationale une nouvelle édition très soignée de l'Evangile ; « par cette dédicace, dit-il, il rend hommage à l'attachement que l'Assemblée a voué à notre sainte religion. » Bien des gens ne pensent pas de même.
En province, les nouvelles municipalités sont fort soupçonneuses, elles arrêtent tout et excercent une rigueur excessive.
Le peuple est acharné contre le clergé, ce qui n'est pas étonnant puisque les comédies, les écrits périodiques, et même les râcleurs de violon des rues entretiennent ces sentiments de mépris et de haine! On ne craint pas d'avancer, vu l'état actuel des choses et des esprits, que les membres de la droite finiront par quitter leur poste. Ils dénoncent depuis longtemps aux provinces le côté gauche de l'Assemblée comme un repaire de brigands qui n'ont ni foi, ni loi et qui ont juré la perte de la France.
Paris a été tranquille aujourd'hui ; le service divin n'éprouve aucun obstacle dans les églises. . Vendredi soir, des vendeurs d'argent de la rue Vivienne ont commis un meurtre. Un passant s'était avisé de dire que ce commerce était infâme et qu'il faudrait pendre les agioteurs. On l'a entendu et on lui a planté un poignard dans le dos. Il est mort peu après et le meurtrier s'est évadé.
Nous avons beau temps et un hiver très doux. »
« Paris, 31 janvier 179C
« Nous ne saurions dire s'il existe en ce moment des faiseurs de plans de contre-révolution. Les démocrates, eux, en sont persuadés et ont cru trouver un nid de contre-révolutionnaires dans le club monarchique présidé par M. de Clermont-Tonnerre. Ils assurent que la Reine est derrière, que les Princes allemands ont des agents à Paris et qu'ils sont prêts à armer contre la France. Selon eux, les membres de ce club, en distribuant tous
les jours un certain nombre de livres de pain à un prix inférieur à celui du tarif, jetaient les fondements d'une révolte certaine qui serait arrivée si tôt que cette libéralité aurait été arrêtée. Le club se justifie et ses raisons paraissent plausibles, mais le club des Jacobins ne peut pas souffrir de concurrent, il sent combien il perdrait de son influence dans l'Assemblée, si le club monarchique pouvait tenir ses séances et déjouer toutes les machinations des Jacobins. Aussi, MM. de Mirabeau et Barnave se sont-ils empressés de rendre ce club suspect aux patriotes. On avait même répandu le bruit que trois ou quatre cents personnes s'étaient rendues à l'hôtel de Clermont-Tonnerre pour y tenir un second tribunal de cassation, semblable à celui que le peuple a tenu à l'hôtel de Castries; mais ces bruits se sont trouvés faux. 11 sera distribué 97 mille fusils aux 83 départements de la France, au lieu de 50 mille qui avaient été décrétés d'abord. La répartition ne sera pas égale ; les départements des frontières de terre en recevront un plus grand nombre que ceux des côtes maritimes et ceux-ci plus que les départements de l'intérieur.
On fait circuler une lettre de l'Impératrice de Russie où elle trace le tableau de toutes les puissances de l'Europe. « En France, dit-elle, il y a douze cents souverains, auxquels tout le monde refuse d'obéir, excepté le roi Louis XVI. » Vraie ou fausse, cette lettre est une charmante plaisanterie.
Le comte de Mirabeau a été élu, hier au soir, président de l'Assemblée nationale ; grande joie parmi les démocrates !
Le serment du cardinal de Bernis, lu aujourd'hui à l'Assemblée, n'a pas plu à la gauche. Les démocrates,
en effet, n'ont pas aimé ces mots : « Sans manquer à ce que je dois à Dieu et au Roi, je jure... » on a renvoyé ce serment au ministre des Affaires étrangères pour qu'il fit, sous sa responsabilité, exécuter le décret relatif à la prestation du serment. »
« Paris, 7 février 1791.
« Mesdames, tantes du Roi, avaient projeté, malgré
la mauvaise saison, de partir pour Rome un des jours de
cette semaine; le motif de ce voyage, sans qu'on le dise,
peut aisément se supposer. Je ne manquerai pas d'avertir