La révolution française
La France de l’ancien régime était un très grand et très vieil édifice qu’avaient bâti cinquante générations, embrassant plus de quinze cents années. Elles y avaient laissé chacune sa marque, ajoutant toujours au passé sans presque jamais rien en abattre ni retrancher. Aussi, le plan en était-il confus, les styles disparates, les morceaux irréguliers. Quelques parties abandonnées menaçaient ruine; d’autres étaient incommodes; d’autres, trop luxueuses. Mais, somme toute, l’ensemble était cossu, la façade avait grand air, on y vivait mieux et plus nombreux qu’ailleurs.
Les fondations les plus anciennes, et les plus profondes étaient l’œuvre de l’Eglise. Pendant douze siècles, elle y avait travaillé seule, ou presque seule.
Au temps de Rome, dans un monde dur et froid, elle avait apporté la consolation des misères, le courage de vivre, l’abnégation, la charité, la patience, l’espoir d’une vie meilleure et juste. Quand l’Empire se fut écroulé sous les coups des Barbares, elle avait été le refuge des lois et des lettres, des arts et de la politique. Elle avait caché, dans ses monastères, tout ce qui pouvait être sauvé de la culture humaine et de la science. En pleine anarchie, elle avait formé une société vivante et
ordonnée dont la police et l’esprit rappelaient à eux seuls les temps calmes et les faisaient regretter. Bien mieux, la voici qui va au-devant des envahisseurs, les gagne, les apaise, les convertit, canalise leur flot, limite leurs dévastations. Devant l’évêque, représentant d’un au-delà mystérieux, le Germain a peur et recule. 11 épargne les gens, les maisons, les terres. L’homme de Dieu devient le chef des cités, le défenseur des foyers et des métiers, le seul protecteur des humbles en ce monde.
Plus tard, quand le moment des pillages et des brûleries sera passé, quand il faudra reconstruire, administrer, négocier, les Assemblées et les Conseils s’ouvriront tout grands devant les clercs seuls capables de rédiger un traité, de conduire une ambassade, de haranguer un prince.
Dans les malheurs renaissants, dans l’effondre ment de l’Etat carolingien, dans cette nuit du IXe siècle remplie de bruits d'armes, tandis que de nouvelles invasions hongroises, sarrasines et nor mandes entament ou recouvrent le pays, tandis que 1? peuple épars flotte sans direction, l’Eglise, une fois encore, tient bon. Elle renoue les traditions interrompues, combat les désordres féodaux, régie mente les guerres privées, impose des trêves et des paix. Les grands moines Odon, Odilon, Bernard élèvent au-dessus des donjons et des villes le pouvoir moral de l’Eglise, l’idée de l’Eglise universelle, le rêve de l’unité chrétienne. Prédicateurs, pacificateurs, conseillers de tout le monde, arbitres de toutes les querelles, ils interviennent partout et dans tout, véritables puissances internationales auxquelles les puissances terrestres ne résistent qu’en tremblant.
Autour des grands sanctuaires et des saintes
abbayes se nouent relations et voyages. Le long des pistes de terre où cheminent les longues pro cessions des pèlerins, naissent les chansons épiques. Les forêts attaquées par les moines défricheurs disparaissent. A l’ombre des monastères, les campagnes se repeuplent. Des villages en ruines se relèvent. Les vitraux des églises et les sculptures des cathédrales sont le livre d’images où le peuple s’instruit. Le pape est le dictateur de l'Europe. Il ordonne les croisades et défait les rois. Dotations, richesses, honneurs, on met tout aux pieds des clercs et l’excès même de cette reconnaissance mesure la grandeur de leurs bienfaits.
Mais déjà un autre ouvrier s’était mis à l’œuvre : le seigneur.
Quand l’Etat s’affaiblit, les individus les mieux armés prennent sa place Quand le sceptre de Charlemagne eut glissé des mains débiles de ses successeurs, une génération de soldats se leva pour en ramasser les morceaux.
Comme - le territoire, la souveraineté s’émietta.
Une germination touffue de pouvoirs locaux couvrit le sol. Fonctionnaires impériaux, grands propriétaires, aventuriers qui ont prospéré, bri gands qui se sont rangés : ces nouveaux roitelets ont mille origines. Violences, usurpations, contrats, immunités, partages, aliénations, opérant au hasard des circonstances : voilà les sources instables et incohérentes de leur pouvoir. Tous les attributs de la puissance publique se détachent, se brisent, se vendent, se volent. L’un s’empare d’un péage, l'autre d’un marché. Il n’y a plus d'armée, il n’y a que des bandes. La justice se partage en mille juridictions spéciales : territoriale, personnelle, censuelie, haute et basse. Les âmes se dissolvent comme
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les droits. Une seule force demeure : la valeur, le courage, l’audace, la brutalité de l’individu.
L’insécurité est générale. On se bat partout. Les chroniques ne parlent que de meurtres, de pillages, d’incendies, de villages rasés, de femmes violentées, de laboureurs massacrés. Pour le faible, la vie n’est plus qu’une longue terreur. Autour du seigneur qui a un château, des guerriers, un trésor, les paysans se groupent en hâte. En échange de sa protection et de sa justice, ils lui abandonnent une part de leur travail et une part de leurs récoltes. Les plus malheureux s’attachent à lui pour la vie et pour celle de leurs descendants. Constructeur du moulin, du four et du pont, il est maître de la circulation comme des échanges. Il enserre l’activité de ses hôtes et de ses serfs d’un réseau étroit de prélèvements et de monopoles. Mais que sont ces ser vitudes en échange de la vie qu’on lui doit?
A une société désemparée, disjointe, dispersée, qui n’avait plus ni lois, ni guides, la féodalité a donné des cadres et des chefs. Si étroits qu’aient été les premiers, ils ont réussi à grouper les hommes. Si violents qu’aient été les seconds, ils ont rétabli les garanties élémentaires sans lesquelles il n'est pas possible de subsister. Leur service est onéreux, leur bénéfice excessif. Mais, sans eux, la situation eût été pire encore.
Et puis, le régime s’adoucira, .s’humanisera. L’Eglise y apportera un peu d’idéal. Il fera place aux Communes qui seront comme des seigneuries bourgeoises et collectives. Les rudes barons coin prendront que leurs intérêts sont d’accord avec ceux de leurs protégés et que les ménager est encore le meilleur moyen de les retenir.
Au temps de Louis XII, dans un pays qui n'a
plus besoin de leur protection et qui se passe déjà de leurs services, ils gardent une autorité telle que rien ne se fait d’important au village sans leur avis et leur approbation. On a pour eux un respect familier et une reconnaissance sans contrainte. On les invite aux fêtes de famille, aux repas de relevailles, de mariage, de baptême et ils y font honneur. Ils sont parrains des enfants et conseillers des parents. Dans l’ancien donjon ouvert sur le dehors, percé de larges fenêtres, sans fossés ni défenses, on a les mêmes préoccupations et presque la même vie que dans les chaumières voisines. On pense aux récoltes, au bétail, à la pluie, aux vignes, à la vente des grains. Seigneur et laboureurs se retrouvent à la foire. Si la journée a été bonne, ils trinquent au cabaret, échangent de grasses plaisanteries et, entre deux verres, se donnent de grosses tapes cordiales. A la nuit tombante, on voit s’en retourner le seigneur, fièrement campé sur sa rossinante, l’épée au côté, une miche de pain sous le bras, avec son fermier en croupe.
Tout cela pourtant n’était que souvenirs : les souverainetés locales étaient frappées de mort et, depuis longtemps déjà, le temps du Roi était venu.
Le Roi fut avant tout l’ouvrier de l’unité nationale et sa puissance s’accrut à mesure que le sentiment en devenait plus impérieux dans les consciences populaires. Mais la tâche n’était point aisée et, avant que les parcelles déchirées de la patrie fussent rapprochées et soudées, il y eut bien des siècles et bien des peines.
Le premier Capétien était un fort petit seigneur dont l’ambition consistait à se rendre de Paris à Etampes sans être enlevé ni rançonné. Les trois suivants se laissèrent aller à des entreprises qui
dépassaient leurs forces et n’avancèrent pas beaucoup les affaires de la monarchie. Le cinquième, Louis VI, comprit quelle devait concentrer son action sur un petit espace, restreindre son rôle de puissance générale et prendre pour un temps l’allure d'une seigneurie localisée. Il passa vingt ans de son règne à purger les environs de Paris des brigands qui s’y étaient fortifiés et ce fut un jour de triomphe que celui où les routes d’Orléans et de Melun furent libérées. La royauté avait gagné en solidité ce qu’elle avait perdu en surface. Agissante et audacieuse, elle acquiert pour la première fois ce prestige qui tient, non à la majesté du rang et à la gloire des souvenirs, mais à la valeur personnelle, à la force et au succès.
Le mouvement, désormais, est donné.
Sans doute, les Capétiens eurent de la chance. Les premiers laissèrent tous des fils. Les minorités furent rares. Les Croisades les débarrassèrent des plus turbulents de leurs vassaux. Certains de leurs adversaires, Richard Cœur de Lion entre autres, moururent fort opportunément. Mais ils eurent surtout du bon sens, de la probité, de la persévérance, de l'énergie, le sens des réalités et le goût de l’administration.
Pour commencer, ils soustraient la couronne aux caprices de l'élection, s’allient à l’Eglise et pro tègent les petites gens. Ils font régner la justice. Ils établissent l'ordre et la paix. Ils sont les chefs de la défense publique et les libérateurs du pays. Tour à tour, ils combattent Anglais, Allemands, Espagnols, Autrichiens. Avec l’âpreté d’un fermier qui arrondit son domaine, ils reconquièrem l’héri tage carolingien. Chaque règne — ou presque — marque une étape de la reconstruction. Sous
Louis XIV, on travaille encore à la frontière du Nord toujours trop vulnérable et trop proche de Paris. On annexe l’Artois, la Flandre, l’Alsace et, à l’autre bout de la France, le Roussillon. Sous Louis XV, la Lorraine et la Corse.
Mais ce beau pays, il ne suffit pas de le garder et de l’agrandir, il faut le mettre en valeur. Le Roi construit des routes, trace des canaux, creuse des ports, endigue les rivières, ouvre les écoles, crée des hôpitaux, protège des Universités et des Académies. Monuments de gloire et d’utilité le proclament à l’envi père de la patrie et bienfaiteur public.
Quand les vieux auteurs parlent de lui, ils paraissent saisis d’une dévotion surnaturelle. Il est, disent-ils, le premier des Rois. Aucun souverain ne peut lui être comparé, ni pour l’ancienneté de sa couronne ni pour l’éclat de son trône, ni pour l’étendue et la sainteté de son pouvoir. C’est un personnage divin que toute la nation honore et sert avec joie : « Tout l’Etat est en lui, écrit Bossuet, la volonté du peuple est enfermée dans la sienne; comme en Dieu est réunie toute perfection et toute vertu, ainsi toute la puissance des particuliers est réunie dans celle du Prince... » Le maréchal Marmont, né quinze ans avant la Révolution, raconte, dans un passage célèbre de ses Mémoires, quel prestige avait encore Louis XVI dans les derniers jours de la monarchie : « J’avais pour le Roi un senti ment difficile à définir, un sentiment de dévouement avec un caractère religieux. Le mot de Roi avait alors une magie, une puissance que rien n avait altéré. Dans les cœurs droits et purs, cet amour devenait une espèce de culte. » Et l’on citait avec complaisance cette phrase d’un ambassadeur véni-
tien du xvi® siècle : « Le royaume de France a toujours été reconnu par un consentement unanime des peuples, pour le premier et le plus excellent royaume de la Chrétienté, tant par sa dignité et sa puissance que par l’autorité absolue de celui qui le gouverne. »
Mais ce sont là des mots, des mots dont le sens a souvent changé, car les hommes ne se font pas de l’autorité une idée unique et invariable, mais au contraire, l’entendent de façons changeantes et diverses.
La manière dont la France monarchique s’était formée par pièces et morceaux sur les ruines de la France féodale donnait au pouvoir royal, théori quement sans limites, un caractère et des bornes que, citoyens d’un Etat bureaucratique, napoléonien et à demi socialisé, nous soupçonnons difficilement.
L’autorité nous apparaît aujourd’hui sous les traits d un fonctionnaire assis derrière un grillage et investi des droits les plus étendus, y compris celui de nous transformer en militaires et de nous envoyer recevoir des briques dans les émeutes et des morceaux d’acier sur les champs de bataille.
Ce personnage est éternel, immuable, identique à lui-même d un bout à l’autre du territoire. En plaine et en montagne, en Ile-de-France et en Lorraine, il applique les mêmes règlements et perçoit les mêmes impôts. Il est tout-puissant parce que son espèce est nombreuse, parce que tout le monde a besoin de lui, parce que ses décrets sont appuyés sur une police active, une magistrature docile et de nombreux régiments. Il recense, enregistre, espionne. Il connaît nos revenus et fait l’inventaire de nos héritages. Il sait si nous possédons un piano, une automobile, un chien ou une bicy
dette. Il instruit nos enfants et fixe le prix de notre pain. Il fabrique nos allumettes et nous vend notre tabac. Il est industriel, armateur, commerçant et médecin. Il a des tableaux, des forêts, des chemins de fer, des hôpitaux, des banques et des usines. Il accapare la charité. Si nous appartenons au sexe masculin, il nous fait comparaître devant lui, nous pèse, nous mesure, examine le fonctionnement de notre cœur, de nos poumons et de notre rate. Nous ne pouvons faire un pas ou un geste sans qu’il en soit averti, sans qu’il trouve prétexte d’intervenir. Un million de Français au moins sont à son service, deux ou trois millions sont pensionnés par lui et les autres aspirent à l’être. Tout le monde grogne, mais obéit et, lorsqu’un de ses agents est houspillé par un électeur mécontent, il n’y a qu’une voix pour flétrir cette audace et demander des prisons et des juges pour le sacrilège.
Cette conception d’un gouvernement bureaucratique servi par une armée de fonctionnaires, promulguant pour une nation d’administrés une seule législation, est peut-être ce qu’il y a de plus étranger à l’ancien régime. Les plus grands réformateurs, les plus amoureux d’unité, Colbert, Machault, Maupeou, Lamoignon, ne pouvaient même pas imaginer pareille uniformité, ni pareille docilité.
Par décrets, Napoléon a bâti son édifice nouveau sur un sol nivelé. Par tâtonnements, la monarchie avait réuni à la couronne d’anciennes provinces qui avaient chacune leur organisation et leurs coutumes. Et elle les a respectées. Le royaume est un par la personne du souverain, multiple par ses institutions.
En 1668, après la première conquête de la Franche-Comté, Louis XIV signa, avec les repré-
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sentants du pays, une capitulation dont voici le premier article :
« Toutes les choses demeureront en Franche Comté au même état qu’elles sont présentement, quant aux privilèges, franchises et immunités. »
Une clause garantissait le respect des lois et édits en vigueur sous la domination espagnole; une autre interdisait l'introduction d’impôts nouveaux; une autre conservait à Besançon son Académie. Dole se faisait promettre qu’elle serait le lieu de réunion des Etats... enfin, l’acte se terminait sur cette déclaration :
« S. M. promet et jure sur les Saints Evangiles qu’Elle et ses augustes successeurs les tiendront et maintiendront bien et loyalement en tous et quelconques leurs privilèges, franchises et libertés, anciennes possessions, usages, coutumes et ordonnances, et généralement qu’Elle fera tout ce qu’un Prince et Comte Palatin de Bourgogne est tenu de faire. »
Elargissez cet exemple, représentez-vous les provinces, les villes, les classes, les associations, les métiers, les offices, pourvus de chartes, de droits, de statuts, d'immunités de toute grandeur et de toute nature et vous aurez une idée de ce qu’était la France de Louis XV et de Louis XVI, et de la manière dont pouvait s’v exercer la volonté royale.
En dépit d’un très gros effort de simplification accompli sous Louis XIV, à toute décision gouvernementale continuait de s’opposer une masse de traditions, de contrats, de promesses, de faits acquis dont on était bien forcé de tenir compte. Il fallait discuter, composer, admettre des rabais, des dé charges et des exceptions. Les ordres les plus formels se trouvaient corrigés et amendés par cet
ensemble d’institutions contre lesquelles on ne pouvait pratiquement plus rien. Sans cesse, les ministres se répandent en lamentations sur la difficulté de gouverner un Etat composé de corps et de citoyens si bien armés pour faire échec à leur Roi :
« On ne peut faire un pas dans ce vaste royaume, disait Calonne, sans y trouver des lois différentes, des usages contraires, des privilèges, des exceptions, des affranchissements d’impôts, des droits et des prétentions de toute espèce », et il ajoutait en ministre autoritaire et centralisateur : « Cette dissonance générale complique l’administration, interrompt son cours, embarrasse ses ressorts et multiplie les trais et le désordre. »
Prenons un nouvel exemple. Au début du xviii6 siècle, quelques administrateurs des provinces frontières, désireux de hâter la réparation des chemins les plus délabrés, réquisitionnèrent les paysans voisins des routes et les y firent travailler. Les résultats ayant paru satisfaisants, le système des corvées se répandit peu à peu.
En 1737, le contrôleur général Orry invita ses subordonnés à en généraliser l’emploi et il proposa un modèle de règlement. Bien entendu, il ne pouvait être question d’imposer ces prestations aux nobles ou aux ecclésiastiques. Les villes qui devaient elles mêmes entretenir leurs rues et places y échappaient aussi naturellement, et des citadins, seuls paieront ceux qui possèdent fermes ou maisons de campagne. Seront encore exempts les officiers de justice, les commis des finances, les gardes des forêts, les ouvriers de la monnaie, les facteurs des messageries et, en général, tous les individus que l’on désire ménager et retenir parce qu’ils contri
buent à la prospérité de leur province. L’intendant de Champagne, par exemple, exempte les ouvriers des manufactures d'armes, les fondeurs et les affineurs. En Poitou, ce sont les papetiers qui sont déchargés. Ici, la corvée est exigée avec sévérité. Là, avec douceur. Ailleurs, la mauvaise volonté est telle qu’on n’arrive pas à la mettre en train.
Voilà notre décision ministérielle bien amendée. Cela n’est pas tout. Le Languedoc, qui a, depuis longtemps, un budget des Ponts et Chaussées, n’en tient aucun compte. Dans la généralité de Paris, où convergent nombre de grandes voies, les routes sont entretenues à prix d’argent et la corvée réduite au transport des cailloux et des pavés. En province, deux ou trois intendants entreprennent d’en améliorer le rendement, tout en diminuant la charge et, d’accord avec les paroisses, ils la* transforment en une contribution pécuniaire, répartie sur l’ensemble de leur généralité. Orceau de Fontette imagine un système pour la sienne : celle de Caen, qui est riche. Turgot en applique un autre dans le Limousin, qui est pauvre. Devenu ministre, il tente d'imposer à la France entière une loi analogue, mais son essai d’uniformité échoue et on revient aux règlements partiels, plus nombreux que jamais, plus ou moins bien adaptés aux ressources de chaque région et au caractère de ses habitants.
Quarante ans après sa généralisation, la corvée est méconnaissable. De dix lieues en dix lieues, elle varie de nature, de taux, d’assiette, de poids. Déformée, grossie, rapetissée, convertie, acceptée, combattue, réduite à rien, elle traduit par ses mille formes l’extrême variété du royaume, sa puissance de résistance et de réaction à l’égard des entreprises gouvernementales.
Le premier ordre de l'Etat, le clergé, avait une organisation particulière qui en faisait un corps politique. Une année sur deux, ses représentants se réunissaient pour voter les taxes d’Etat. On les appelait « don gratuit », pour bien montrer qu’il s’agissait d’une sorte de cadeau et non d’une véritable imposition. Il va de soi que les délibérations préliminaires servaient de prétexte à un étalage de doléances auxquelles le pouvoir, à court d’ar gent, ne pouvait rester sourd. Dans l’intervalle des sessions, deux agents généraux étaient préposés à la défense des privilèges ecclésiastiques et ils s’ac quittaient de leur tâche avec la plus grande vigilance. Gros propriétaire, riche de ses cent millions de dîmes, le clergé a en charge deux des fonctions auxquelles l’Etat moderne semble le plus tenir, pour lesquelles il dépense beaucoup et dont la monarchie ne s’occupe que par accident : l’instruction publique et l’assistance. Il y consacre une grosse part de ses revenus.
Dans les provinces les plus tardivement réunies à la couronne, avaient longtemps subsisté des Etats particuliers dont les pouvoirs étaient vastes : ils dirigeaient l’administration locale, géraient leur budget privé et votaient les impôts généraux. A la veille de la Révolution, ce système fonctionnait partiellement en Bourgogne, en Provence, en Flandre et dans plusieurs pays des Pyrénées, absolument en Languedoc et en Bretagne. Les Etats de Languedoc avaient une fort bonne réputation et passaient pour assez traitables. Ceux de Bretagne étaient difficiles. L’emploi de commissaire du Roi y étau considéré comme une épouvantable corvée doni il était à peu près impossible de s’acquitter avec honneur. Leur composition était singulière.
Tandis que le Clergé et le Tiers n’y envoyaient qu’une cinquantaine de représentants chacun, tous les nobles âgés de plus de vingt-cinq ans et justifiant d’un siècle de noblesse paternelle pouvaient, en personne, assister aux séances et prendre part aux discussions. Il en venait quatre ou cinq cents, quelquefois plus. Susceptibles, méfiants, très jaloux des libertés de la province qu’avait consacrées le contrat de la duchesse Anne, ils étaient toujours prêts à fronder le gouvernement et à jouer de mauvais tours à ses fondés de pouvoirs.
Aussi originale était la situation des terres alsacienne et lorraine. Il n’y avait pas, entre la France et la Rhénanie, une frontière linéaire marquant une brusque solution de continuité dans les rapports sociaux et politiques, mais plutôt une zone de transition, un terrain de pénétration réciproque, parsemé d’enclaves et de villages contestés. Sarrelouis, place française, était en terre allemande, mais les princes allemands possessionnés en Alsace conservaient des droits sur un cinquième du pays. L’archevêque de Besançon comptait, parmi ses suffragants, l’évêque de Bâle, mais l’archevêque de Mayence restait métropolitain de Strasbourg. La limite douanière était entre la France et la Lorraine, non entre l’Alsace et l’Empire. De Nancy, on commerçait plus facilement avec Trêves et Mayence qu’avec Dijon ou Reims. Nulle hostilité entre Rhénans et Français. Tout au contraire ; des rapports courtois et continus.
Beaucoup d’Allemands viennent s’installer chez nous. Huit ou neuf mille servent dans notre armée et tiennent précisément garnison dans l’Est. Les jeunes seigneurs du Palatinat ou du Wurtemberg rêvent de Versailles, parlent notre langue, achètent
nos livres et collectionnent nos œuvres d’art. Les universités de Bonn et de Mayence sont toutes pénétrées de notre civilisation et quand Gœthe songe à être professeur, c’est pour enseigner à Strasbourg.
« Il ne faut point toucher aux usages du pays d'Alsace », avait écrit un ministre de Louis XIV. En vertu de cette maxime, ni le Concordat de 1516, ni la révocation de l’Edit de Nantes n’y sont appliqués. Les Eglises y vivent sous le régime en vigueur au moment de la réunion; les protestants y pratiquent leur culte à peu près sans entraves. La langue, les coutumes, les tribunaux, les libertés bourgeoises, les constitutions municipales sont fidèlement respectés. Ni taille, ni aides, ni droits d’enregistrement; des impôts locaux, perçus selon la forme traditionnelle.
On avait moins ménagé la Lorraine. Les premiers intendants établis à Nancy lui avaient fait regretter les derniers ducs. Cependant, avant d’être annexée, elle était passée par les deux étapes de l’occupation et du protectorat. Aussi bénéficiait-elle encore de quelques particularités précieuses : la justice y était plus régulière et plus éclairée qu'ailleurs. La plupart des droits d’aide n’y avaient point cours non plus que la capitation et le troisième vingtième.
Les villes et communautés du royaume tenaient de leur, passé des privilèges importants : exemptions ou réductions d’impôts, libre nomination des autorités urbaines, droit de justice, droit d’imposer, d’emprunter, de dépenser à leur guise... Bien qu’en beaucoup d’endroits le gouvernement central eût profité de la gestion imprévoyante et dépensière des grandes municipalités pour établir son contrôle ou ériger en offices les postes de maire et de lieu-
tenant, la vie municipale n’en gardait pas moins une vigueur et une verdeur étonnantes. Le magistrat de Strasbourg, les jurats de Bordeaux, le corps de ville de Lyon, la chambre de commerce de Marseille qui nommait les consuls du Levant, étaient des puissances avec lesquelles il fallait compter. Les petites villes n’étaient pas moins acharnées à défendre leurs prérogatives et elles se seraient ruinées en procès plutôt que d’accepter de bon gré la tutelle du pouvoir royal. Les paroisses rurales élisaient des syndics, mais ceux-ci ne pouvaient rien faire sans l’assentiment de l’assemblée générale des habitants qui se réunissait le dimanche à l’issue de la messe pour choisir les collecteurs des tailles, délibérer sur la corvée, les chemins et les impôts, entendre les communications de l’intendant et la lecture des nouveaux édits.
Mais le plus puissant obstacle à l’exercice illimité de l’autorité royale était constitué par les tribunaux eux-mêmes : Parlements, Cours des Comptes, Cours des Aides, présidiaux, bailliages, sénéchaussées, élections, bureaux de finances, greniers à sel... dont tous les membres étaient propriétaires de leurs charges comme le sont aujourd'hui les notaires et les avoués.
Se représente-t-on bien ce que cette possession comporte d’indépendance, de liberté et de tentations?
C’est le droit d’acquitter, d’approuver et de réhabiliter ceux que la Cour poursuit, d’attaquer ses agents et de les décréter de prise de corps, de refuser net l’enregistrement et l’application des arrêts nouveaux, bref la possibilité de tenir en échec toute la machine gouvernementale pour peu que 1 allure en soit hésitante et embarrassée. F.t
cela avec d’autant plus de facilité que toutes ces justices n’ont point de limites absolues et qu’elles ont toutes, à des degrés divers, des attributions financières, administratives et politiques.
Si quelques-unes, endormies ou tombées en décadence, s’en sont laissé partiellement dépouiller, les autres, entreprenantes et hardies, en ont conquis de bien plus importantes qui leur donnent des prétextes infinis d’intervention et d’action.
Cette énumération est bien incomplète. Elle suffit pour montrer en quoi la France d’autrefois différait de la France d’aujourd’hui, dans sa constitution et son gouvernement.
(( Prise dans le carcan administratif qu’elle porte depuis plus d’un siècle sans révolte et qui favorise si bien les tyrannies sectaires ou césariennes », la France d’aujourd’hui est sans résistance et sans force contre les ministres et les bureaux. Des techniciens et des « spécialistes » suffisent pour la conduire. Les hommes comptent moins que les diplômes et les diplômes moins que les règlements.
Pour régner sur la fédération d’organismes vivants qu’était l’ancienne France, pour actionner et contenir à la fois ces milliers de républiques aristocratiques ou populaires, rivales et ombrageuses, il fallait plus de caractère, plus de soin, plus de patience, plus d’énergie et plus d’amour. Un gouvernement honnête et bien intentionné n’y suffisait pas. Il fallait un gouvernement respecté et craint.
Ce gouvernement, la France de l’ancien régime avaii réussi à l’organiser et, jusqu’à la fin, tandis que la tête déjà pourrissait, les autres parties en demeuraient aussi saines et aussi actives qu’au plus beau temps.
Les impôts, la justice, l’organisation sociale, provinciale et municipale étaient, nous l’avons noté, extraordinairement compliqués et confus. L’administration proprement dite, fort simple et fort bien comprise, quoi qu’on en ait pensé.
En haut, le Conseil du Roi, législateur suprême, centre et moteur de toute la machine; en dessous, des bureaux ou commissions pour préparer ses arrêts; six ministres pour les mettre en forme et les transmettre;^ trente-deux intendants pour les faire exécuter et c’est tout. Peu de personnel, peu de paperasses, pas de routine, de l'initiative, de l’entrain : tout ce qui est nécessaire pour aller vite et faire bien.
Certes, on n’était pas arrivé du premier coup à cet état. Avant que Louis XIV lui eût donné sa règle définitive, sa périodicité et sa division en sections, le Conseil avait pris toutes les formes pos sibles, se gonflant et se vidant tour à tour au hasard des circonstances et des intérêts. Les intendants, de leur côté, n’étaient apparus qu’au milieu du xvie siècle et n’avaient été tout d’abord que des commissaires provisoires, chargés de missions temporaires dans les provinces ou à la suite des armées. Pendant la Fronde même, ils avaient à peu près complètement disparu. Ce n’est qu’à partir de Colbert qu’ils furent établis à poste fixe dans des circonscriptions bien déhnies et avec des attributions si étendues que M. Lavisse a pu écrire avec raison que l’intendant, c'était le Roi présent dans la province.
On a souvent mal compris cette formule et cru que, semblable à nos préfets modernes, l'intendant n’avait, pour ainsi dire, pas d’existence personnelle, qu'U était une simple émanation du ministre et
ne pouvait rien engager d’important sans en référer à Versailles. Ce n’est pas exact. Les pouvoirs considérables qui étaient conférés à l’intendant lui appartenaient en propre et véritablement. Il en usait de lui-même largement et sous sa responsabilité. Il ne mendiait pas sans cesse à Paris des instructions ou des ordres. Il agissait, prenait des initiatives, allant de l’avant, ne cherchant que la consécration du succès. Il résolvait sur place les difficultés, entreprenait les réformes qu’il jugeait utiles, engageait à fond son autorité et sa personne, quitte à se faire couvrir ensuite par un arrêt du Conseil que, d’ailleurs, il proposait, préparait et rédigeait lui-même. Le Contrôleur général le surveillait de Jiaut, mais ne le gênait pas. Et cette liberté allait si loin qu’un intendant de Paris put, de son propre chef, dans l’étendue de sa généralité, modifier du tout au tout l’assiette de la taille et transformer la capitation, impôt de classe, en une taxe sur les loyers.
Jeune maître des requêtes, remarqué pour ses rapports et ses travaux, voici l’intendant prêt à partir pour sa province. Il est sérieux, appliqué, ouvert à toutes les nouveautés, à tous les progrès, impatient d’entreprendre, avide de se distinguer. Il restera en fonction dans le même poste, dix ans, vingt ans, trente ans, quarante ans, plus peut-être et il ne quittera les intendances que pour une charge de conseiller d’Etat ou un portefeuille de ministre. De toutes façons, il ne cessera, sa vie entière, de travailler aux mêmes questions, dans le même esprit, avec la même prudente hardiesse.
A aucun moment de son histoire, même au temps des grands préfets napoléoniens, la France n’eut une administration aussi sage, aussi attentive, aussi
travailleuse, aussi dévouée au bien public, aussi accessible aux désirs de l’opinion. Car, si l’intendant est l’homme du roi, il est aussi l’homme de la province. Il l’a habitée si longtemps qu’il fait corps avec elle. Il défend ses intérêts, il se fait son avocat, et au besoin, au nom de son passé, des services rendus, il la protège contre les prétentions et les entreprises du pouvoir central.
Autour des intendants naissent et s’organisent, par ébauches successives, les grands services publics que la Révolution démolira et que Napoléon n’aura qu’à relever pour faire figure de créateur. L’enregistrement, le domaine, les hypothèques, l’administration des vingtièmes qui deviendra l’administration des Contributions directes, la Régie, les Postes, les Eaux et Forêts, les Ponts et Chaussées, les Mines : autant de corps dont la création et le perfectionnement doivent être, en toute justice, inscrits à l’actif des derniers Bourbons.
Bien des monuments demeurent de l’activité des intendants. Presque toutes les villes de province leur doivent leur physionomie et leur plan; Bordeaux, Nancy, Orléans, Tours, Rennes, Metz, Châlons, Rouen, Limoges, Poitiers, Besançon gardent intacts des places, des rues et des jardins où s’inscrivent, dans la pierre et dans le sol, la prévoyance et le grand goût de leurs anciens administrateurs.
Mais plus encore qu’en flânant le long de leurs vieux hôtels, c est en dépouillant les archives qu ils nous ont laissées, que l’on se pénètre de leurs intentions et que l’on mesure leurs bienfaits.
Rien de moins rébarbatif que ces dossiers et que ces correspondances. Les hommes de ce temps savaient encore traiter les questions les plus ardues
dans une langue aisée, sans lourdeur ni barbarismes. Quand un ministre écrit à un intendant, c’est sur le ton d’une conversation d’affaires entre gens distingués. Le style est net, simple, précis. Les phrases disent en peu de mots ce qu’il est nécessaire de dire. En quelques lignes, sans longueurs ni digressions, l’affaire est exposée sous toutes ses faces. Mais tout est exprimé avec noblesse, d’une manière à la fois courtoise et familière. Jamais un secrétaire d’Etat ne prescrit, n’ordonne, ne défend. Il recommande, conseille, prie. Il écrit d’habitude : « Je vous serais obligé... » Entre lui et l’intendant, aucune morgue, aucune servilité, aucun signe de subordination bureaucratique. Ce n’est que par de très légères nuances dans la formule finale qu’il est possible de découvrir quel est le supérieur et quel est l’inférieur.
M. Ardascheff, qui a très bien étudié cette question, cite ce billet du contrôleur général des finances Lambert à un intendant du Languedoc : « J’ai reçu, Monsieur, avec la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 29 du mois dernier, la copie des délibérations sur chaque article. Je vous remercie de cette nouvelle preuve d’affection. »
Assurément, le ministre de l’Intérieur n’écrit pas sur ce ton à ses préfets. Cela vient sans doute de ce que préfets et ministres sont étrangers les uns aux autres. Ceux-ci sont les hommes du Parlement, ceux-là de l’Administration. Sous l’ancien régime, ministres et administrateurs appartenaient au même monde, à cette noblesse d’Ftat qui possède héréditairement les charges de justice et qui fournit au Roi ses meilleurs serviteurs. Le stvle officiel eût été déplacé entre ces gens de bonne compagnie. Ils ne se seraient pas donné le ridicule
d’écrire une autre langue que celle dont ils usaient dans leurs salons.
Assaillis de difficultés sans nombre, perdus dans une forêt d’institutions compliquées, jalousés par des contribuables hargneux, ces administrateurs élégants et fermes eurent le suprême mérite de réussir.
Comme l’a fort exactement écrit M. Mathiez, ce n’est pas dans un pays épuisé, c'est dans un pays florissant et en plein essor qu’éclatera la Révolution.