‹ La révolution françaiseChapitre 16 sur 18 · BRUMAIRE · texte numérisé non relu

BRUMAIRE

Depuis Thermidor, le gouvernement de la France était la proie d’une bande complètement détachée non seulement du gros de la nation, mais même de la minorité révolutionnaire. Ne représentant qu’eux -mêmes, les Directeurs et leurs créatures s’étaient installés au pouvoir comme dans une place forte, mais quand ils eurent demandé du secours pour tenter une sortie, leur faiblesse apparut avec tant d’éclat qu’ayant décimé la droite le 18 fructidor, ils furent, dès le lendemain, entraînés vers l’extrême gauche.

Après le coup d’Etat, on a cassé ou épuré toutes les administrations départementales, destitué la moitié des juges, créé des tribunaux d’exception, renouvelé le personnel des ministères er des ambassades : postes nouveaux et postes vacants reviennent aux anciens jacobins. La Convention expirante avait interdit l’accès des fonctions publiques aux réactionnaires et aux modérés : la loi est remise en vigueur. Les prêtres doivent prêter le serment de fidélité à la République et de haine à la royauté. S’ils s'y refusent, ils sont déportés par mesure individuelle. Les émigrés rentrés et non rayés sont tenus de retourner à l’étranger dans les quinze

jours, sous peine d’être traduits devant une commission militaire et fusillés. En un an, 1.448 prêtres français et 8.235 prêtres belges sont envoyés à Cayenne. Quantité de nobles qui n’ont jamais quitté la France, mais que l’on a inscrits d’office sur les listes d’émigrés afin de confisquer leurs biens, n’échappent au peloton d’exécution qu'en abandonnant précipitamment famille et patrie.

C’est la Terreur, mais la Terreur maniée par des tartufes. La Convention, du moins, avait dressé l’échafaud en plein milieu de Paris. Quand le Directoire fusille, c’est en cachette, à Grenelle. D’ailleurs, la vue du sang versé l’épouvante, et il n’ose revenir à la guillotine. Aux exécutions publiques qui soulèvent le dégoût et inspirent la pitié, il préfère la lointaine agonie dans les fièvres tropicales. Il ne tue pas : il fait mourir.

Les premiers déportés sont au nombre de dixhuit, parmi lesquels le Directeur Barthélemy, négociateur du traité de Bâle, le général Pichegru, conquérant de la Hollande, le président des Anciens, Barbé-Marbois, et le président des Cinq- Cents, Laffon de Ladebat. On les enferme dans des cages roulantes, sans ressorts, grillées en haut et ne s’ouvrant sur les côtés que par une seule porte cadenassée. Quand il pleut, l’eau ruisselle des claires-voies supérieures. A chaque cahot, les occupants sont lancés d’une paroi à l’autre. Ils arrivent à La Rochelle, couverts de meurtrissures et à demi morts de fatigue. On les transporte sur un bateau de galériens où les cellules sont infectes et où ils n’ont droit qu’à deux heures de bon air par jour. A la fin, on les affame. Pour les condam nés de l’année suivante, religieux et journalistes, on rétablit la chaîne de forçats . le convoi à pied,

sous les fers, jusqu’à Rochefort. Ensuite, c’est l’entrepont, la chaleur, les épidémies. Des 193 déportés venus à la Guyane par la Décade, 156 succombent: des 120 de la Bayonnai.se 119. Quand les croisières anglaises empêchent les transports, on entasse les victimes dans les casemates des îles de Ré et d’Oléron, et on les y laisse croupir dans la saleté.

Les Directeurs ne poursuivent les prêtres que pour mieux atteindre la religion. Ces hommes qui sont des profiteurs sont aussi des doctrinaires et ils tiennent d’autant plus à leur doctrine que c’est par elle qu’ils échappent à l’intime mépris de leur propre pensée. Ils n’ont d’illusion ni sur la vie qu’ils mènent, ni sur le régime qu’ils ont créé, ni sur le personnel qu’ils emploient. Mais dans la fange où ils s’enlisent, ils gardent comme un bout d’idéal. Affranchir l’esprit humain, établir une morale rationnelle, c’est encore un morceau du rêve révolutionnaire. En le servant, ils affirment leur fidélité à leur jeunesse, ils se posent en théoriciens et en . philosophes. Qu’on les traite de sectaires, d’illuminés, de fanatiques, ils le souhaitent. Peutêtre oubliera-t-on alors de les appeler pourris.

Par leur soumission politique, les curés constitutionnels ont cru échapper à la persécution : c’est une fausse espérance et un mauvais calcul. L’évêque Grégoire, Grégoire premier de Paris, est aussi honni que le pape Pie VI, Pie dernier de Rome, jureurs et réfractaires sont confondus sous la même appellation de bigots, et toutes les protestations n’y font rien.

L’arrêté directorial du 3 avril 1798 prescrivit la stricte observation du calendrier républicain, comme étant une des mesures les plus propres « à

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faire oublier jusqu’aux dernières traces du régime royal et sacerdotal ». Donc plus de dimanches ni de fêtes chômées, hormis les anniversaires républicains, 21 janvier, 14 juillet et 10 août..., repos obligatoire du décadi pour tous les-citoyens, céré monies décadaires présidées par les autorités et obligatoires pour les élèves des écoles, interdiction de célébrer les mariages civils à un autre moment qu’à l’issue de la cérémonie décadaire. Pendant deux ans, en dépit des moqueries et des résistances, le Directoire s’acharna à imposer cette religion sans Dieu, dont personne ne voulait.

Alors que le pays entier était tourmenté par le besoin d’absolu et par l’inquiétude de l’au-delà, les prêches civiques, débités par les administrateurs de canton, étaient — même soutenus par l’orgue — des dérivatifs bien médiocres. Cependant, on se serait contenté d’en rire, si d’absurdes brimades, ne les avaient partout accompagnés. Pour empêcher les catholiques de faire maigre, la vente du poisson est interdite les jours de jeûne. Chaque décadi, des détachements de police parcourent les campagnes pour contraindre les cultivateurs à ne pas travailler. Dans le canton de Manosque. on poursuit à coups de fusil des paysans occupes à labourer. Dans l’Ille-et-Vilaine, une pauvre vieille de quatre-vingt-deux ans est condamnée à l’amende pour avoir filé sa quenouille, à la vue de la rue. Pas de boutiques ouvertes le décadi, mais pas de boutiques fermées le dimanche. A Strasbourg, trois cent cinquante jardiniers sont poursuivis pour n’être pas venus au marché un ci-devant dimanche.

Cette fureur de régenter les idées et les coutumes va si loin que la censure est étendue de la

presse au théâtre. Le répertoire est expurgé, les noms des personnages modifiés, les empereurs de tragédie mués en magistrats républicains. Ayant mis aux esprits la livrée révolutionnaire, on songe un moment à la donner aux corps. David propose et dessine un uniforme de citoyen. On n’ose pas l’adopter, mais on impose le port de la cocarde tricolore.

Ce n’est pas encore assez. Le parti révolutionnaire exige un retour complet au régime robespierriste, sous sa forme sociale, aussi bien que sous sa forme politique, et, comme des élections doivent avoir lieu au printemps de 1798, il espère, en exploitant l’exaspération générale, reconquérir la majorité des Conseils.

Après le péril de droite, le péril de gauche. Le Directoire ne perd pas son temps à philosopher sur ce jeu de bascule qui lui est devenu familier. 11 désigne officiellement ses candidats, les soutient par une pression éhontée, supprime les feuilles qui les combattent et, par précaution, décide que les élus seront validés non point par la nouvelle législature, mais par l’ancienne, c’est-à-dire par ceux-là mêmes qu’ils ont combattus.

Les proscrits de Fructidor n’avaient point été remplacés. Ce n’était donc pas le tiers mais plus de la moitié des sièges qui était à pourvoir : 437 sur 750. En dépit des menaces et des fraudes, les scrutins furent une catastrophe pour le gouvernement. Eclairés par le coup d’Etat de l’année précédente sur la vanité du régime électif, les modérés s’abstinrent en masse. Presque partout, les assemblées primaires furent composées de terroristes, et, quand les derniers dépouillements furent terminés, au milieu d’avril, on put constater que trois cents

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anarchistes allaient siéger au Palais-Bourbon et aux Tuileries. La riposte ne se fit pas attendre. François (de Neufchâteau), Directeur sortant, ne devait se retirer qu’après l’installation des nouvelles Chanr bres. Il abandonna ses fonctions un mois plus tôt, et les Conseils battus lui donnèrent pour successeur un bourgeois à poigne : Treilhard. Enfin, ces mêmes Conseils entreprirent de vérifier les pouvoirs de leurs successeurs et, bien entendu, ils les jugèrent entachés de nombreuses illégalités. Le 1 1 mai (22 floréal), ils décidèrent d’exclure 98 députés. Mais de ces 98 sièges, ils n’en distribuèrent que 45 à leurs amis et laissèrent les autres sans titulaires. Pour apprécier, comme il convient, la beauté de cette opération, il faut se rappeler que, deux mois plus tôt, on avait célébré en grande pompe la fête de la Souveraineté du peuple.

Le 22 floréal valut un an de répit aux Directeurs, mais s’il entrava la poussée à gauche, il ne la brisa pas. Les Jacobins continuèrent leur propagande dans le pays, mais comme ils sentaient que le programme babouviste était, plus que jamais, impopulaire, ils changèrent prestement leur mot d’ordre et remplacèrent la guerre aux riches par la guerre aux pourris, campagne habile, susceptible d’entraîner sous la même bannière les mécontents de tous les partis. Et puis la mine était inépuisable, et l’on ne craignait pas de manquer d’arguments!

Des discours véhéments livrèrent pêle-mêle à l’exécration publique les enrichis de la guerre, les fournisseurs de l’Etat, les vautours, les vampires, les sangsues du peuple, les modernes Verrès. Le déficit fut représenté comme le résultat du pillage, les Directeurs dénoncés comme les complices et

ies créatures des banquiers et des voleurs. Une commission chargée d’enquêter sur la démoralisation fit un rapport menaçant : « Il n’existe aucune partie de l’administration publique, disait-elle, où l’immoralité et la corruption n’aient pénétré... Une plus longue indulgence nous rendrait complices de ces hommes que la voix publique accuse. Ils seront frappés du haut de leurs chars somptueux et précipités dans le néant du mépris public, ces hommes dont la fortune colossale atteste les moyens infâmes qu’ils ont employés à l’acquérir. »

La tactique des Jacobins fut couronnée de succès. Aux élections de l’an VII (mars-avril 1799), ils recueillirent les voix des catholiques et des modérés qui, ne pouvant faire passer les leurs, assurèrent, par haine du gouvernement, le succès des anarchistes. La vague était si forte que le Directoire n’osa pas recommencer l’opération de l’année précédente. Les trois cents nouveaux élus prirent séance le 20 mai et ils furent tous validés. Cette fois, la majorité était bien renversée, et l’on eut le sentiment que le Directoire allait sauter en entier.

Des cinq rois, cependant, il faut mettre à part l’ex-abbé Sieyès qu’on était allé chercher à l’ambassade de Berlin pour l’installer à la place de Reubell. Apostat et régicide, il a tous les stigmates qui distinguent Je révolutionnaire de première zone. Ayant su se taire et se terrer sous la Convention, il n’est pas compromis avec les communistes. N’ayant point participé au pouvoir depuis quatre ans, il bénéficie de la force immense attachée à ceux qui ont l’art de se faire désirer. Comme le dit Albert Vandal, sa réputation a grandi de tout ce qu’il n’a pas fait. Son silence est lourd de pensées et, quand il parle, c’est par oracles. Depuis

la mort de Condorcet, la République n’avait plus de philosophe. Sieyès en relève l’emploi. Il est mystérieux, profond, inintelligible. Tous les partis se réclament de lui et de la Constitution qu’il porte en sa tête. Au reste, il affecte de ne pas frayer avec ses nouveaux collègues et, quand il consent à les nommer, c’est avec un dédaigneux mépris. A part aussi, le vicomte Paul de Barras. Celui-là, c’est le pourri par excellence. Mais il est intelligent. Il joue volontiers au spadassin et, de temps en temps, il remue avec fracas le sabre de Thermidor et de Vendémiaire. Mais il a trop besoin de la République pour ne pas mettre son sabre au service du plus fort.

Le 16 juin, les Conseils se déclarèrent en permanence et déclenchèrent leur offensive contre l'Exécutif. On s’était aperçu que l'élection de Treilhard n’était pas régulière; il fut prié de décamper, et Barras se chargea de le convaincre. Ce ne fut pas long. Sans mot dire, Treilhard prit son parapluie et s’en alla coucher chez lui, rue des Maçons. Restaient La Révellière et Merlin. Le 18, une motion des Cinq-Cents les désigna nominativement comme indignes d’occuper des fonctions publiques. Il y eut entre les Directeurs une scène très violente, avec éclats de voix et gros mots. Les deux victimes ne voulaient pas s’en aller. Barras et Sieyès s’appliquaient à leur faire peur sans y réussir. Finale ment, menacés d’un décret de mise en accusation, ils se résignèrent à envoyer leur démission, protestant qu’ils la signaient sous le couteau.

Il fallait remplacer les partants. Sieyès fit élire trois nullités qu’il espérait bien dominer : Gohier, qui avait été ministre de la Justice sous la Convention; Roger-Ducos, ancien juge de paix à Dax et

ancien conventionnel; et enfin, le plus inconnu des généraux, Moulins, qui avait gagné son grade comme adjudant de Santerre (18 juin-30 prairial). Les ministères et l’état-major furent, à leur tour, épurés. On en chassa les plus notoires tripoteurs et on installa à leur place des survivants de la Montagne. Robert Lindet, un revenant, eut les Finances. Bernadotte et Mar bot, connus tous deux pour leurs opinions exagérées, prirent, l’un le portefeuille de la Guerre, l’autre le commandement militaire de Paris. Enfin, sous le nom de Société des Amis de l’Egalité et de la Liberté, les Jacobins reconstituèrent leur club et le gouvernement leur concéda comme lieu de réunion la salle du Manège, celle-là même qui avait abrité la Constituante, la Législative et la Convention à ses débuts.

Les nouveaux Jacobins brûlaient de se rendre dignes de leurs modèles. Leurs réunions et leurs discours ne furent que des appels à la vengeance et à l’assassinat. L’un demandait l’immolation de cinquante mille bourgeois aux mânes de Robespierre et de Babeuf, un autre la mise en vigueur des lois révolutionnaires sur le commerce et la propriété, un autre encore le rétablissement des sociétés populaires dans toutes leurs attributions de surveillance et de police. De province, on annonçait que « les hommes de sang » quittaient leurs cachettes et reprenaient le haut du pavé. Allait-on revoir aussi la guillotine? Les anarchistes faisaient regretter les pourris.

Après le renouvellement du Directoire, les Conseils se maintinrent dix jours encore en permanence et, avant de se séparer, ils adoptèrent deux lois d’une exceptionnelle gravité (28 juin). La première prescrivait la mobilisation de toutes les

classes qui n’avaient pas encore été appelées entièrement, la seconde établissait, sous le nom d'emprunt forcé, un prélèvement sur le capital, de 100 millions. Deux semaines plus tard (12 juillet), la loi des otages ressuscitait les comités révolutionnaires et les chargeait de dresser dans chaque commune la liste des aristocrates et des. parents d’émigrés qui seraient désormais considérés comme responsables des assassinats de patriotes dans les départements troublés. A chaque patriote assassiné, quatre otages seront déportés. S'il y a vol ou pillage, ils payeront l’indemnité.

Une chose est de voter les lois, une autre de les appliquer. Le pays qui a accueilli sans mot dire les coups d’Etat de droite et de gauche est également las de la politique et de la guerre. Réveillé un moment par les victoires de 1796, il est retombé dans son indifférence. Personne ne veut plus être soldat. La conscription est accueillie par une résistance presque générale des recrues qui, plutôt que de partir, s’organisent en bandes armées et, en bien des endroits, tiennent tête aux agents du gouvernement. Dans l’Ouest, la Chouannerie se réveille. Neuf départements sont en insurrection latente. Les villes, murées et gardées comme au temps féodal, appartiennent encore à la République, mais la campagne est aux Blancs. Partout présents, partout insaisissables, ils régnent par l’embuscade et la surprise. D’abord, ce sont des attentats individuels, des maisons brûlées, des gendarmes tués. Peu à peu, les groupes s’épaississent, les désordres s’étendent. Aux environs de Vitré, une voiture publique gardée par cent vingt-cinq soldats est arrêtée et son escorte dispersée. A Argentré, un détachement de ligne est fusillé à bout portant et

contraint de s’enfuir. De Blois, de Chartres, de Caen, d’Evreux, on signale des rassemblements et des attentats. A Rouen, on manifeste dans les rues, aux cris de : « Vivent les Chouans! A bas les Jacobins! » Tout le Midi est en proie à une guerre civile, éparse, diffuse, sans cesse renaissante. Compagnie de Jehu, brigands, déserteurs, chauffeurs, émigrés rentrés forment une troupe composite qui vole et qui tue. Où commence le royalisme? Où finit-il? Comment distinguer le banditisme professionnel du banditisme politique? Dans l’anarchie générale, il n’y a plus rien de clair, sinon la faillite des autorités. Le 5 août, Toulouse est subitement cernée par quinze ou vingt mille rebelles et n’est sauvée que par un renfort arrivé d’Auch à marches forcées. Il y eut de véritables combats, et, pendant quelques jours, on put craindre un soulèvement général. Puis, à nouveau, la révolte s’émietta.

Le prélèvement sur le capital se heurta à une résistance moins bruyante, mais tout aussi opiniâtre. Les contribuables étaient choisis par des jurys départementaux et taxés d’après leurs revenus présumés, selon une échelle progressive. L’impôt était augmenté de moitié pour les célibataires et veufs sans enfants, doublé pour les ex-nobles, triplé pour les parents d’émigrés. Les jurys se recrutaient parmi les citoyens non atteints par l’emprunt et distingués par leur patriotisme et leur attachement à la Constitution de l’an III. Ce n’était pas rassurant. De fait, plus encore que la richesse, ce furent les opinions politiques qui servirent à désigner les prêteurs. Dans l’esprit des jurés, il ne s’agissait pas de sauver les finances de l’Etat, mais bien de ruiner les modérés et les royalistes. Les ressentiments personnels et les dénon-

dations anonymes furent les bases véritables de la répartition. Il y eut, en outre, d’énormes sottises : un enfant de six ans, donc né trois ans après 1 abolition des titres de noblesse, fut qualifié par le jury de Beauvais d’ex-noble et taxé en conséquence. Mais les jurés n’étaient pas incorruptibles. Les gros fournisseurs trouvaient des arguments propres à les convaincre. Les plus habiles surent dissimuler. Plusieurs s’arrangèrent pour être déclarés en faillite et laissèrent le fisc se battre avec leurs créanciers, vrais ou faux. Quelques-uns, enfin, se mirent en révolte ouverte. Albert Vandal rapporte cette anecdote qui courut sur le spéculateur Collot. Taxé à un chiffre exorbitant, il offrit 50.000 francs. Le jury refusa, prétendant que c’était trop peu : a Vous n’en voulez pas? riposta Collot. Vous n’aurez rien, adieu. » Deux mois plus tard, ce même Collot sera le principal commanditaire du coup d’Etat bonapartiste. Du jour au lendemain, tous les citoyens susceptibles d’être atteints réduisirent leur train de vie. Domestiques, chevaux et voitures disparurent. Le tiers consolidé baissa d’un quart. Les ventes d’immeubles s’arrêtèrent. Les produits de l’enregistrement tombèrent à rien, et les affaires déjà languissantes se ralentirent encore. En définitive, l’opération rapporta fort peu et fit perdre beaucoup. On recueillit 10 millions de francs, mais cette misérable perception fut compensée et au-delà par la baisse de toutes les autres recettes.

Quant à la loi des otages, la faillite fut encore plus complète. Non seulement, elle exaspéra les départements de l’Ouest et les poussa à s’insurger, mais encore elle souleva une telle indignation que, s il faut en croire Gohier, il n’y eut pas un seul otage déporté.

Ainsi, les Jacobins avaient effrayé le pays en pure perte. Leur programme, une fois de plus, apparaissait inapplicable. Mais aux maux qu’ils avaient déjà répandus, d’autres menaçaient de s’ajouter et d’abord le plus terrible de tous : l’invasion.

Après le traité de Campo-Formio, le Directoire avait continué sa politique de propagande, de rapine et de révolution. La Hollande et la Suisse, transformées en Républiques unitaires et rançonnées, Mulhouse et Genève annexées, le Piémont occupé, l’Etat pontifical envahi et frappé d’une contribution de guerre : tel est le bilan de son action sur le continent. Mais si ces opérations étaient fructueuses, elles n’étaient point décisives, car notre principale ennemie, l’Angleterre, ne s’en trouvait pas atteinte.

Depuis longtemps, on songeait à un débarquement en Irlande. Hoche l’avait tenté en vain, en 1796, mais il n’avait pas renoncé à son projet. De nouveaux préparatifs avaient été faits, et on avait même décidé d’appuyer l’opération principale par une diversion sur la Clyde. Hoche mort, la flotte hollandaise anéantie à Camperdow, le Directoire revint encore à l’idée du débarquement en le confiant, cette fois, à Bonaparte. Les troupes cantonnées dans l’Ouest furent groupées sous le nom d’armée d’Angleterre et, en février 1798, Bonaparte partit en inspection sur les côtes. Il en revint quinze jours plus tard, avec un plan d’expédition en Egypte.

Les raisons de ce changement ont toujours paru mystérieuses. Sans doute, depuis Choiseul, l’idée d’un établissement français en Egypte était familière aux diplomates et hommes d’Etat de l’ancien

régime. Talleyrand l’avait reprise et défendue dans de nombreux mémoires. L'occupation de la mer Rouge et de l’isthme de Suez couperait, disait-il, les communications directes entre l’Inde et les lies Britanniques. La vallée du Nil serait une base d’opérations excellente, soit pour organiser un coup de main vers les Indes, soit plus simplement pour ravitailler les princes insurgés à la suite de notre fidèle ami Tippou-Sahib. Enfin, dans les négociations de paix, l’Egypte pouvait jouer le rôle utile d’une monnaie d’échange. Bonaparte n’était pas insensible à ces raisons. Mais dans son imagination d’insulaire nourri d’études classiques, l’Orient demeurait le pays fabuleux d’où étaient sortis les grandes gloires et les grands empires. Demeurer en France, c’était s’enliser dans les luttes politiques, perdre chaque jour, dans des intrigues louches, un peu de réputation et d’autorité. Alors que le gouvernement devenait de plus en plus impopulaire, la sagesse commandait de l’abandonner à son misérable sort. L’Egypte, c’était, à tout le moins, les avantages précieux d’un proconsulat lointain : l’indépendance, le faste, la souveraineté, tout ce à quoi Bonaparte avait goûté en Italie et tout ce qu’il n’avait plus depuis Campo-Formio. Au reste, pourvu que le secret fût bien gardé, l’expédition se ferait en six mois et sans mal.

Faute de mieux, le Directoire se laissa convaincre. Le 19 mai 1798, trois cents navires portant 16.000 matelots et 38.000 soldats quittaient Toulon sous la direction de l’amiral Brueys. Bonaparte emmenait avec lui trente-deux généraux et deux cents collaborateurs civils. Les Anglais, complètement trompés, attendaient encore les Français dans la Manche que Malte déjà était prise et la flotte

de Brueys mouillée en vue d’Aboukir. Le débarquement se faisait sans difficultés. Le 2 juillet, l’armée enlevait Alexandrie, et le 21, au pied des Pyramides, les Mameluks venaient se briser contre ses carrés.

De la mer du Nord au Nil, la France était victorieuse. Mais cet édifice de conquêtes et de républiques reposait sur une base d’une extrême fragilité. Les morceaux n’en étaient attachés que par des épingles. Pour durer, il lui manquait à peu près tout, à commencer par un gouvernement, un trésor et une marine.

Brueys avait brillamment réussi le transport des divisions d’Egypte, mais sa flotte improvisée n’était pas de force à se mesurer avec la flotte anglaise. Surpris par Nelson à son mouillage d’Alexandrie, le ier août, il ne put que se faire tuer héroïquement à son bord. Tous les vaisseaux français, sauf deux, furent coulés. Bonaparte était coupé de la France.

C’était le premier craquement. Encouragée, l’Angleterre se hâta de renouer la coalition. Elle décida d'abord le roi de Naples, alarmé par l’occupation de Rome, puis la Turquie, suzeraine nominale de l’Egypte, la Russie, inquiète de la propagande révolutionnaire, et enfin l'Autriche, désireuse de reprendre pied en Italie (décembre 1798-mars 1799). Les hostilités recommencèrent sans que le Congrès de Rastatt, où se discutait le nouveau statut de l’Allemagne, eût été dissous. Les plénipotentiaires de l’Empereur ne se retirèrent qu’en avril. Leur départ entraîna celui des autres diplomates. Les envoyés français quittaient la ville avec leur famille, quand ils furent assaillis par des hussards hongrois, arrachés de leurs voitures et sabrés. Deux

d’entre eux, Bonnier et Roberjot, furent tués; le troisième, Jean de Bry, survécut à ses blessures. Le gouvernement autrichien se défendit d’être l’auteur de l’attentat et il en rejeta la responsabilité sur des pillards indisciplinés. Mais c’était un mensonge. L’ordre était bien venu de Vienne.

Les coalisés mettaient en ligne 350.000 hommes dont 80.000 Russes. Le Directoire disposait à peine de 170.000 soldats et il lui fallait défendre, outre la France agrandie, les Républiques sœurs de Hollande, de Suisse et d’Italie qui, par surcroît, se conduisaient en mauvaises parentes et se révoltaient. En Allemagne, Jourdan avait à peine fait quelques pas au-delà du Rhin qu’il était battu par l’archiduc Charles. En Italie, Championnet réussissait à occuper Naples, mais il en était chassé, et nous perdions successivement Rome et la Toscane. Dans la plaine du Pô, Souvorof surprend’ le passage de l’Adda, se jette entre Macdonald et Moreau, écrase le premier à la Trébie, contraint le second à se retirer et entre en triomphe à Milan. En Hollande, Brune ne peut empêcher le débarquement d’une armée anglo-russe. L’Alsace est menacée. C’est la débâcle. Seul, Masséna réussit à se maintenir en Suisse avec des forces intactes et bien en main.

A la lumière de ces désastres, l’incapacité du Directoire apparut pleinement, et la majorité de Prairial se divisa. De la gauche la plus ardente se détacha le groupe des « politiques », ce tiers parti qu’on voit toujours se former aux époques troublées de notre histoire et qui se compose de révolutionnaires authentiques, mais assagis. Le centre en était Sieyès. Les principaux membres s’en recrutaient parmi les Anciens ou à l’Institut.

C’étaient, pour la plupart, des hommes graves, de vie simple et de mœurs douces. Survivants ou disciples de V Encyclopédie, ils n’étaient, à aucun degré, royalistes ou contre-révolutionnaires. Bien au contraire, leur unique ambition était de sauver les principes révolutionnaires de la catastrophe où ils menaçaient de s’engloutir. La France ne pouvait plus vivre longtemps dans l’anarchie. Si, à bref délai, la République ne rétablissait pas l’ordre et la paix, la réaction était certaine et, avec la réaction, la monarchie. A ce péril, un seul remède : que la République fût réformée par les républicains. Mais pour cette grande œuvre, il ne fallait compter ni sur le bon sens, ni sur la bonne volonté des Conseils. Depuis Thermidor, trois coups d’Etat en avaient modifié la composition légale, et toutes les majorités s’étaient montrées également rebelles. Au reste, il ne s’agissait plus de s’assurer un Parlement docile, mais d’imposer sur l’heure au pays une nouvelle Constitution qui, aux termes des lois en vigueur, n’aurait pu être appliquée qu’au bout de neuf ans. La seule solution était une solution de force. Le changement préparé à l’intérieur du gouvernement devait être en définitive appuyé ou exécuté par l’armée. On s’était déjà servi des généraux pour écraser l’émeute royaliste de Vendémiaire et déporter les députés modérés de Fructidor, ce serait encore un général qui rendrait à la République la vigueur et le prestige.

« Je cherche une épée », disait Sieyès. Mais quelle épée? Bonaparte était en Egypte, Carnot en Hollande; Jourdan, Augereau et Bernadotte jouaient la carte jacobine. D’Utrecht, La Fayette offrait ses services, mais il était démodé. Sieyès finit par choisir Joubert, qui était jeune, beau,

hardi et chevaleresque. Sa gloire, sans doute, était encore mince, mais Sieyès lui fit confier le commandement en chef de l’armée d’Italie. Moreau devait l’accompagner en qualité de mentor : la sagesse à côté de la- fougue. A eux deux, ils vaincraient Souvorof. Joubert, auréolé par la victoire, reviendrait à Paris et tenterait l’aventure.

Joubert quitta Paris le 6 juillet. Sieyès, que le roulement établi entre les Directeurs avait fait pour quatre mois président du gouvernement, profita de l’anniversaire du g Thermidor pour prononcer un véhément discours contre la tyrannie jacobine. Peu après, il obtint de ses collègues le renvoi du ministre de la Police, Bourguignon, et son remplacement par l’ancien mitrailleur de Lyon, Fouché. Le public, mal informé, frémit. Le public avait tort.

Depuis cinq ans, Fouché avait vécu misérablement, tâtant de tous les métiers, échouant partout, rôdant autour du pouvoir, prêt à toutes les besognes pourvu qu’elles fussent bien payées. En fructidor et en prairial, il avait joué un rôle occulte de policier dont on l’avait récompensé par l’ambassade de Hollande, et c’est de La Haye qu’on le fit revenir, lui, ancien président des Jacobins, pour servir la politique antijacobine. Le calcul n’était pas mauvais. Fouché ne s’embarrassait pas de considérations philosophiques comme les respectables membres de l’Institut qui entouraient Sieyès. Pour lui, sauver la Révolution, cela consistait d’abord à sauver les révolutionnaires et, en premier lieu, le révolutionnaire Fouché. Un gouvernement fort et stable, composé de démagogues rangés, au nombre desquels il serait, était à ses yeux l’issue normale de la crise. En continuant à prêcher la violence à

un pays qui n’aspirait qu’à la tranquillité, les anarchistes de 1799 retardaient et compromettaient cet heureux dénouement. « Qu’allez-vous faire du Club? » demandaient à Fouché ses amis inquiets : « Une chose bien simple, répondit-il, je vais le dissoudre. » Ce fut, en effet, la chose la plus simple du monde. Il se rendit en personne au siège de la Société, expulsa les membres présents, ferma la porte, et, laissant un piquet de cavalerie à l’entrée, s’en retourna placidement, les clefs dans sa poche. Les présages étaient favorables. Au dernier moment, tout s’écroula. Joubert fut battu et tué à Novi {15 août). Sieyès n’avait plus d’épée.

Mais Sieyès était tenace. Il en chercha une autre. Comme pour lui en laisser le temps, la situation militaire s’améliorait, tout d’un coup. Masséna écrasait à Zurich les Russes de Korsakof qu’un départ prématuré des Autrichiens laissait seuls en face de lui, puis, se retournant vivement contre Souvorof qui accourait par le Saint-Gothard, il l’accablait en avant du lac des Quatre-Cantons (fin septembre). Quinze jours plus tard, Sieyès faisait choix d’un nouveau soldat : Moreau, le général des retraites savantes et des opérations désespérées. Il tenait avec lui et Baudin un premier conseil de guerre quand un messager apporta une extraordinaire nouvelle : Bonaparte, laissant son armée en Egypte et trompant la croisière anglaise, venait de débarquer à Fréjus. « Voilà votre homme, dit Moreau, il fera votre coup d’Etat bien mieux que moi. »

Bonaparte avait été accueilli par un enthousiasme inexprimable, dans un fracas de musiques, d’acclamations et de fêtes. Mais, pour ne pas alarmer le gouvernement et les Conseils, il eut, au

dernier moment, la suprême habileté de changer de route et de rentrer incognito à Paris. Quand il se présenta au Luxembourg pour rendre compte de sa conduite, la garde, le reconnaissant, cria :

« Vive Bonaparte! » Il était véritablement l’homme de la situation. Le projet qu’il avait caressé après Campo-Formio était devenu réalisable. La France l’attendait. Il n’avait plus qu’à tendre la main et elle était à lui.

Les choses se passèrent en réalité beaucoup moins aisément et il s’en fallut de peu que tout échouât. D’abord, on perdit beaucoup de temps, à un moment où le temps pressait. Sieyès et Bonaparte ne se décidaient ni l’un ni l’autre à faire le premier pas. Ce n’est que le 30 octobre qu’eut lieu, par l’intermédiaire de Talleyrand et de Rœderer, la prise de contact décisive. En second lieu, ce qui faisait la force de la conspiration en faisait aussi la faiblesse. Le bon côté de l’affaire était qu’elle était patronnée par des intellectuels, des politiciens et des juristes qui lui enlevaient les apparences compromettantes d’une révolte prétorienne. Mais ces hommes de code et ces hommes d’études n’étaient point des foudres de guerre, et beaucoup étaient impopulaires dans l’armée. Troisièmement, comme on tenait à ne recourir à la soldatesque qu’à la dernière extrémité, il était entendu qu’on essaierait d’abord de l’intimidation. Bonaparte devrait donc affronter seul les Conseils, et cette épreuve pouvait mal tourner, car un grand général n’est point forcément un orateur de réunion publique. Quatrièmement, les conjurés étaient loin de s’entendre, chacun jouant au plus fin et espérant duper l’autre au dernier moment. Dans sa propre famille, Bonaparte devait compter avec

son frère Lucien qui avait été porté par surprise à la présidence des Cinq-Cents et qui estimait qu’un Bonaparte civil valait bien un Bonaparte militaire. Enfin, si on avait à peu près arrêté la manière dont s’opérerait la démolition du Directoire, on n’avait rien prévu pour le lendemain. A le voir de près, ce môdèle des coups d’Etat n’est, comme toutes les entreprises humaines, qu'une suite de hasards, d’incertitudes et de volontés contrariées.

Le programme comportait deux journées. Durant la première, Sieyès et Roger Ducos désorganiseraient le gouvernement. Pendant la seconde, Bonaparte contraindrait les Conseils à lui accorder pleins pouvoirs.

La première manche fut facilement gagnée. Le samedi 9 novembre (18 brumaire), à six heures du matin, les Anciens étaient convoqués en séance extraordinaire. Un questeur, Cornet, leur dénonçait en un rapport pathétique l’imminence d’une insurrection terroriste et les suppliait de sauver la République en décidant que les Conseils ne tiendraient pas séance avant le lendemain midi, au palais de Saint-Cloud, sous la protection du général Bonaparte investi du commandement de la garnison de Paris. A huit heures, le décret était voté. Barras, Moulins et Gohrer,- qui n’étaient pas du complot, dormaient encore que les Anciens étaient rentrés chez eux.

A eux trois, néanmoins, ils formaient la majorité du Directoire et pouvaient être dangereux. Talleyrand se chargea d’expliquer à Barras que sa présence était inutile. Barras aimait l’argent. Talleyrand était persuasif. A midi. Barras se retirait dans sa terre de Grosbois. Sieyès et Ducos donnaient

aussitôt leur démission. Il n’y avait plus de pouvoir exécutif. Gohier et Moulins refusaient toutefois d’imiter leurs collègues et ils se rendaient dignement au Luxembourg où Moreau venait les avertir un quart d'heure plus tard qu'ils étaient consignés dans leurs appartements, avec interdiction de recevoir des visites et d’envoyer des lettres. Jusque-là tout allait bien. Santerre qui essayait d’agiter les faubourgs ne trouvait pas d’auditeurs. Deux points noirs cependant. D’une part, les soldats chargés de surveiller Gohier et Moulins avaient, au premier moment, refusé de prendre leur g^rde. Paris, d’autre part, demeurait inerte. Personne ne se levait pour défendre le régime, personne non plus ne se présentait pour aider Sieyès et Bonaparte. En cas d’échec, le lendemain, il ne fallait compter sur aucune aide.

A Saint-Cloud, la matinée du 19 se passa en préparatifs et en mouvements de troupes. Tandis que des tapissiers aménageaient en hâte la Galerie d’Apollon pour les Anciens et l’Orangerie pour les Cinq-Cents, les députés affluaient de toutes parts et commençaient à se concerter. De Paris arrivaient par les véhicules les plus divers des centaines de curieux, accourus là comme à la comédie. Bonaparie, preste et fébrile, surveillait en personne les travaux et passait les soldats en revue. Il y avait dans le parc comme un échantillon de tous les corps composant la garnison de Paris, en tout huit à dix compagnies de ligne, trois escadrons et deux compagnies d’artillerie. Il y avait aussi les gardes constitutionnels et les grenadiers du Directoire : deux bataillons environ, formés par les résidus de l’armée révolutionnaire et connus pour leurs attaches jacobines.

Les Conseils étaient convoqués pour midi, les législateurs se présentèrent à l’heure dite, vêtus de leurs pompeux uniformes : toge romaine, écharpe, toque et plumes. On achevait de disposer les banquettes. Pendant une demi-heure, ils piétinèrent en plein vent, et les plus exaltés des Cinq- Cents en profitèrent pour se mêler aux Anciens et semer parmi eux l’inquiétude et la défiance. Lorsque la séance s’ouvrit enfin, les Anciens, épouvantés par les mots d’illégalité et d’usurpation, n’osèrent pas décider sur l’heure la création d’un nouveau pouvoir exécutif et, quand Bonaparte se présenta pour les mettre au courant du grand complot anarchiste, ils l’accueillirent froidement. Bonaparte, intimidé, s’embourba dans sa harangue. Au lieu de provoquer une motion en faveur de la réforme constitutionnelle, il indisposa ses amis par son bafouillage et exaspéra les autres par les formules autoritaires dont il parsema son discours.

Ne se rendant pas compte de son échec, il voulut se rendre sans plus tarder chez les Cinq-Cents qu’il savait lui être en majorité hostiles. Comptaitil provoquer un scandale? lancer les factions les unes sur les autres? On ne sait. A peine était-il entré, qu’il était accueilli par des hurlements, séparé des officiers qui l’accompagnaient, bousculé, bourré de coups de poing et à demi étouffé. Lefebvre et Murat le dégageaient avec peine et l’emportaient presque évanoui. L’affaire, décidément, tournait mal. Les cris de « Hors la loi! » qui avaient salué la piteuse retraite du général n’étaient point une simple formule de style. C’est par la mise hors la loi que Robespierre avait été abattu. Le coup d’Etat de droite menaçait de finir en coup d’Etat jacobin.

Dix minutes plus tard, la situation était renversée. Bonaparte, transporté dans un salon du premier étage avait repris lentement ses esprits. Trahi par ses nerfs, il réussit, par un effort de volonté prodigieux, à surmonter sa défaillance. D’une fenêtre qui donne sur la grande terrasse, il pousse le cri : « Aux armes! » L’ordre est répété par les chefs de corps et les hommes prennent leurs positions. Pendant ce temps, aux Cinq-Cents, le président Lucien Bonaparte essaie de disculper son frère. L’Assemblée le hue. Dans un grand geste théâtral, il jette alors sur la tribune sa toque et son écharpe et sort sous la protection de la garde. Les deux frères se retrouvent, à cheval, devant les troupes. Tandis que Napoléon se fait acclamer par la ligne, Lucien s’avance vers les grenadiers du Corps législatif et, dans une harangue flamboyante, du meilleur style révolutionnaire, il les requiert de secourir l’Assemblée opprimée dans la personne de son président par une minorité de factieux et d’assassins. Ces vétérans de la guerre civile se retrouvent dans leur élément. Lucien a su leur dire les mots qu’il fallait. Ils s’ébranlent, Murat se met à leur tête et, tambour battant, les entraîne au pas de charge vers l’Orangerie. Au bruit qui se rapproche, la panique a commencé. Le public s’enfuit. Les députés crient. Murat, au milieu du tumulte, leur ordonne de sortir. Les uns sautent par les fenêtres, les autres se laissent pousser dehors. Dans la nuit qui tombe, les soldats goguenards contemplent la débandade éperdue des toges et des jupons.

La farce était finie. Il ne restait plus qu’à la mettre en formules. Vers onze heures, les huissiers des Cinq-Cents racolèrent dans les auberges

une centaine de législateurs qui se laissèrent ramener au palais. Réunis aux chandelles sous la présidence de Lucien, ils décidèrent, d’accord avec les Anciens, le remplacement du Directoire par une Commission provisoire de trois consuls qui seraient : Bonaparte, Sieyès et Roger-Ducos. A deux heures du matin, l’abbé, le général et le juge de paix prêtèrent serment de fidélité à la République une et indivisible.

A distance, ce serment a quelque chose de comique. Bonaparte pourtant le respecta plus qu’à moitié. S’il ne sauva pas la République, il sauva de la Révolution tout ce qui pouvait en être sauvé : la mystique, le personnel, la politique étrangère, le cosmopolitisme, l'organisation sociale. Jusqu’alors, la France ne concevait le retour à l’ordre que sous la forme d’une restauration monarchique. En dix ans, la Révolution avait trompé tous les calculs et déçu tous les espoirs. On en attendait un gouvernement réglé et stable, de bonnes finances, des lois sages, la paix au-dehors et la tranquillité au dedans. On avait eu l’anarchie, la" guerre, le communisme, la Terreur, la faillite, la famine et deux ou trois banqueroutes. La dictature napoléonienne concilia le besoin d’autorité et l’idéologie démo cratique. Ce fut un expédient de théoriciens aux abois. Les doctrinaires de 1789 avaient voulu régénérer l’humanité et reconstruire le monde. Pour échapper aux Bourbons, les doctrinaires de 1799 en étaient réduits à se donner à un sabre.

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