‹ La révolution françaiseChapitre 15 sur 18 · LE DIRECTOIRE · texte numérisé non relu

LE DIRECTOIRE

Le 2 novembre 1795, les directeurs se rendirent des Tuileries au Luxembourg, que la Constitution leur assignait pour résidence. Piètre cortège : deux fiacres, cent fantassins mal vêtus, cent cinquante dragons sans bottes et les bas troués. Dans les voitures, quatre hommes, dont deux, La Révellière et Le Tourneur, étaient à peu près ignorés, les deux autres connus, mais en mauvaise part, Reubell comme terroriste impénitent, Barras comme roué et comme « pourri ». Le cinquième, Sieyès, avait refusé le poste. Son remplaçant, Carnot, ne sera élu que deux jours plus tard. Les quatre « sires » errèrent dans le palais. Ils finirent par découvrir une table moisie et boiteuse. Le concierge prêta des chaises et alluma un feu de bois. Un des directeurs avait pris la précaution d’apporter du pavillon de Flore un cahier de papier à lettres. Le Directoire incomplet et grelottant signa dans cet appareil le procès-verbal de son installation.

La semaine suivante, les directeurs nommèrent les ministres de la Justice, de l’Intérieur, de la Guerre, de la Marine, des Finances, des Relations extérieures et, un peu plus tard, de la Police générale. Les titulaires, hormis Merlin (de Douai),

furent des chefs de service dévoués et travailleurs, sans importance politique. Le plus difficile avait été de découvrir le héros qui consentirait à gouverner les finances de la République. On avait offert le poste à un fonctionnaire de l’ancien régime, Gaudin, qui s’était récusé. On se rabattit sur un secrétaire de Roland, auteur d’un Essai sur les assignats. Il ne fit que passer. A deux ou trois reprises, on essaya encore de rattraper Gaudin qui, chaque fois,, déclina les propositions gouvernementales : « Là où il n’y a ni finances ni moyen d’en faire, dit-il, un ministre est inutile. »

Gaudin avait raison. Le Directoire n’a rien qui, de près ou de loin, ressemble à une comptabilité et à un budget. Pas de recettes stables, pas de prévisions de dépenses, pas de monnaie. Nulle autre ressource que les émissions d’assignats. Mais comme le discrédit s’en accroît rapidement, on se demande chaque jour si l’on arrivera à en imprimer assez pour satisfaire aux besoins du lendemain. Aussi, le grand souci de ce misérable régime est il d’accélérer le fonctionnement de la planche à billets. Un jour on a, par erreur, expédié à la papeterie d’Essonnes les produits chimiques destinés à la fabrique de Buges. Pendant quarante-huit heures, celle-ci chôme, faute de chiffons blanchis, et l’on est à deux doigts de la faillite. Une autre fois, un mouvement de grève éclate parmi les ouvriers papetiers. C’est presque la panique. Le gouvernement inculpe les meneurs de conspiration contre la sûreté de l’Etat et d’intrigues « pour amener la dissolution de la République ».

Le louis d’or, qui valait 2.500 francs-papier au début de novembre, en vaut 4.000 au milieu de décembre. Le Directoire en rend la Bourse respon-

sable et la fait fermer par des dragons. « A-t-on jamais soutenu le crédit par la cavalerie? » demande un étranger. Deux jours après, le louis est à 6.500, et hors de Paris les assignats n’ont plus cours. En échange de leur blé, les paysans n’acceptent que du numéraire ou des objets de première nécessité. « A la foire d’Angers, mande l’administration dü Maine-et-Loire, toutes les marchandises, les denrées, les bestiaux, se sont vendus ouvertement en argent, d’après le refus formel du papier. Le lendemain de cette foire on pouvait mettre en question si la République existait encore, tant était prononcée la résolution de ne plus admettre de monnaie nationale. Propriétaires, marchands, ouvriers, tous semblent, par une convention tacite, s’être ligués pour éloigner de la circulation tout autre signe monétaire que l’argent... »

Dans les bureaux, la pénurie est affreuse. Les administrations municipales n’ont ni plumes, ni encre, ni papier. Dès que tombe la nuit, les employés s’en vont, faute d’éclairage. Personne ne veut plus être fonctionnaire. Les hôpitaux sont sans revenus, les prisons ne sont plus gardées, la police n’est plus faite. Toutes les grandes directions finan cières et techniques ont sombré Les routes ne sont plus entretenues. Les postes manquent parce qu’on ne peut pas acheter de fourrage pour les chevaux. Les rôles d’impôts ne sont pas envoyés parce qu’on n’a pas de quoi les faire imprimer. Les armées ne subsistent que par la maraude et le pillage. Sur 1.200.000 hommes mobilisés en 1794, on peut estimer que 800.000 ont déserré, et ceux qui demeurent sont en proie à la misère.

Les rapports de police et les dépêches des départements sont remplis des mêmes faits. Un juge au

tribunal de la Seine meurt de faim dans son appartement. Plusieurs de ses collègues, pour gagner quelques sous, se font embaucher par des maçons, comme goujats. Les rentiers et les propriétaires qui ne perçoivent leurs revenus qu’en assignats mendient au coin des rues. A Troyes, sur cent enfants recueillis dans les hôpitaux, quatre-vingt-dix meurent durant l’hiver 95-96. Les observateurs qui surveillent les queues à la porte des boutiques notent des propos de ce genre. Place Maubert : Au diable la République! Le règne de Robespierre valait mieux. Rue Honoré : Si l’on continue à faire la guerre aux riches, nous serons toujours malheureux parce que ces riches faisaient travailler tout le monde. Section des Gravilliers : Plutôt un loi, que mourir de faim.

Le 6 décembre 1795, un message du Directoire était porté aux Conseils : <c Citoyens législateurs, disait-il, nous avons cru devoir vous dérober, adoucir du moins à vos yeux une partie des maux qui affligent la République... Mais l’heure des palliatifs est passée, et tout ménagement ne fait qu’accroître le danger... Tous les ressorts se brisent entre nos mains; la plus effroyable catastrophe menace d’engloutir la République entière..., les dernières ressources du Trésor se sont épuisées... Nous touchons à notre dernier terme si quelque ressource inattendue ne sort... avec la rapidité de l’éclair, du Génie de la Liberté... » Quinze jours après, les directeurs revenaient à la charge : « Il faut déchirer le voile. Les secours les plus prompts et les plus puissants nous sont indispensables. Les armées... sont sans solde, sans vivres, sans fourrages, sans souliers, sans vêtements, sans tentes, sans effets de campement, sans moyens de transport... Les arri-

vages de subsistances sont incertains... Jusqu’à nos négociations les plus importantes que nous sommes obligés de suspendre, parce que... nous n’avons pas de quoi payer les frais de route de nos envoyés... » Mais le Génie de la Liberté manquait d’imagination, ou tout au moins ses porte-parole. Le seul remède que le Conseil découvrait à l’horrible situation du pays était le vieux, l’éternel expédient de l’emprunt forcé, utilisé cent fois et chaque fois sans succès.

Les plus forts contribuables de chaque département devaient être assujettis à un emprunt de 600 millions de francs, valeur métallique, payables en numéraire, en blé ou en assignats repris à 1 % de leur valeur nominale. Un citoyen sur quatre serait taxé. Les souscripteurs seraient divisés en seize classes, d’après leur fortune présumée, et inscrits d’office pour une certaine somme, selon une échelle progressive. Le premier tiers de l’emprunt devrait être versé dans la dernière décade de nivôse (10-20 janvier 1796); les deux autres en ventôse (20 février-20 mars).

Six cents millions de francs-or, cela représentait 60 milliards en assignats. Or, il n’y en avait encore que 40 en circulation. Non seulement l’emprunt forcé résorberait tout le papier, mais il donnerait encore 200 millions d’argent frais — de quoi vivre deux mois, au moins.

La loi fut accueillie avec faveur par l’opinion. Il y eut quelques jours de grande espérance. On voyait déjà la monnaie saine restaurée et les profiteurs de guerre contraints de souscrire à proportion de leurs friponneries. Le petit peuple surtout se réjouissait à la pensée que ses anciens co-sansculottes allaient être enfin sérieusement touchés.

Chacun guettait une grimace significative sur la figure de son crémier ou de son boucher. Quant à être pris soi-même, personne n’y songeait.

Le 19 février 1796, escomptant les heureux résultats de l’opération en cours, le Directoire brûlait en grande solennité, place Vendôme, les planches, poinçons et matrices qui servaient à la fabrication du papier-monnaie. Ce fut un beau feu. Le ministre Ramel prononça l’éloge funèbre du mort. Il reconnut qu'il avait de sérieux défauts : le désordre, la prodigalité, mais qu’il ne fallait pas pour cela oublier ses immenses vertus : « Les assignats ont fait la Révolution; ils ont amené la destruction des ordres et des privilèges; ils ont renversé le trône et fondé la République... »

On s'était réjoui trop tôt. L’emprunt forcé avait paru une invention géniale tant qu’il devait frapper lé voisin. Lorsque le moment de payer fut venu, tout le monde se déroba. La répartition faite trop vite comportait quantité d’abus ; des commerçants taxés sans la moindre enquête, des cotes majorées sur une dénonciation anonyme, des particuliers surchargés par vengeance, des avertissements distribués à de fausses adresses mais exécutés rigoureusement. Tout cela, sans doute, s’expliquait par la précipitation avec laquelle il avait fallu établir les rôles, mais cela n’était point fait pour rendre populaire le sacrifice demandé au pays. « On n’entend que des plaintes, note un policier... On paraît, en général, décidé à laisser faire saisie et vente de ses meubles plutôt que de se soumettre au payement... Des gens, dans leur colère, s’écrient qu’il n’est pas possible de laisser subsister plus longtemps un gouvernement aussi tyrannique et qu’il faut, espérer que le peuple ouvrira enfin les yeux... » Il est très diffi-

cile de tondre un contribuable rétif, surtout quand ce contribuable est quelque peu enragé. Après avoir essayé de la manière forte, le Directoire en vint aux révisions, aux concessions, aux prolongations et aux divers autres expédients qui donnent un aspect honorable aux faillites. Au lieu des 60 milliards annoncés, les caisses publiques reçurent 13 milliards en papier et 8 millions en valeurs réelles. Encore, pour apprécier ces chiffres, faut-il se rappeler que pendant la durée des recouvrements, l’assignat de cent livres était tombé de 1 franc à 6 sous et que, d’autre part, les quittances et les coupons de l’emprunt étaient admis en paiement des contributions à un cours beaucoup plus élevé que le cours du jour et, par conséquent, nuisaient considérablement aux rentrées.

Il ne restait plus qu’une solution : inventer un second papier-monnaie. Ce fut le mandat territorial, créé par la loi du 18 mars 1796. Les mandats devaient avoir cours de monnaie et être reçus comme espèces par l’Etat et par les particuliers. Iis comportaient hypothèque et délégation spéciale sur tous les biens nationaux. Ils pouvaient être, à tout instant, échangés sans enchères et sans concurrence contre une portion du domaine public. Il en était admis pour une somme totale de 2 milliards 400 millions.

Le Directoire attendait beaucoup de ses nouveaux billets. Il adressa aux Français une pathétique proclamation pour les inviter à leur faire confiance. Mais les Français avaient eu sous les yeux l’exemple de l’assignat et ils n’avaient point encore oublié les discours ronflants dont son apparition avait été saluée. Cela les rendait sceptiques. En second lieu, la loi du 18 mars portait que les

assignats pourraient être échangés contre des mandats territoriaux, à raison de 30 francs-assignats pour 1 franc-mandat. Or, 30 francs en assignats ne valaient en métal que dix centimes. Selon la plus impitoyable logique, le mandat territorial ne pouvait donc pas être au pair de l’or, mais seulement au dixième. En établissant entre le mandat et l’assignat le rapport fictif d’un à trente, au lieu du rapport véritable d’un à trois cents, les Conseils s’étaient sans doute flattés de relever le cours de l'ancien papier : ce fut le nouveau qui baissa.

Pour comble de maladresse, le Directoire imagina de soutenir le mandat par les moyens de violence qui avaient si bien échoué avec l’assignat : amendes et travaux forcés à ceux qui médiront du mandat, amendes et prison à ceux qui refuseront de le recevoir, interdiction de vendre et d’acheter en numéraire, obligation d’opérer toutes les transactions en mandats... La France qui était en train de revenir, par la force des choses, à une monnaie stable, se trouva, une fois de plus, replongée dans le désordre. Dans sa magnifique Histoire financière, M. Marion, à qui nous empruntons l’essentiel de notre exposé, a très sobrement décrit ce , retour offensif de l’anarchie et il conclut : « Tout le commerce était paralysé par le régime exclusif d’une monnaie toujours incertaine et mobile... Refuser aux citoyens le droit de faire des transactions à leur gré, c’était les empêcher d’en faire aucune. » Lié à l’assignat, le mandat alla le rejoindre dans le gouffre. Fin mars, en dépit des sabres de la légion de police, il perdait 65 % de sa valeur et 90 à la fin d’avril. En dix mois, il repassa par tous les chemins qu’avait en six ans parcourus l’assignat. Enfin, le 4 février 1797, fut votée la loi qui le démo-

nétisait. Désormais il n’aurait plus cours forcé et il serait remplacé à raison de 1 % par des bons admissibles en paiement des domaines nationaux, mais n’ayant point valeur de monnaie.

En somme, 45 milliards et demi d’assignats s'étaient fondus en 2.400 millions de bons qui se réduisaient à leur tour à 240.000 francs de numéraire. Etant données les conditions d’échange, un bon patriote qui aurait eu foi en Mirabeau et en Cambon et qui aurait enfermé, en 1790, 3.000 francs d'assignats dans une cassette, se serait retrouvé en 1797 avec vingt sous pour toute fortune.

A partir de ce moment, la politique financière du Directoire se transforme entièrement, sans cesser d’être maladroite et insupportable. Jusqu’alors, il avait plié sous le poids d’un papier surabondant et qui ne valait rien. Désormais, il va s’épuiser à la recherche d’un numéraire qui vaut très cher, mais qui ne se laisse pas prendre. Jamais la lutte entre le fisc et les contribuables ne prit un caractère aussi âpre, jamais l’autorité ne fut plus avide, plus tracassière. Jamais la rentrée des impôts ne fut poursuivie avec autant de dureté, et, si la France n’y succomba pas, c’est que, par bonheur, l’admi-, nistration était encore faible et incohérente.

Dans cette guerre d’usure, l’avantage devait presque toujours demeurer au public dont la mauvaise volonté obstinée défiait les mesures de rigueur. Aussi, à tout instant, le Directoire a-t-il recours à des opérations de crédit. Mais n’inspirant qu'une piètre confiance, il ne trouve que des prêteurs de bas étage, fournisseurs véreux, usuriers, agioteurs et autres bandits de la finance. Comme les contrats de fournitures militaires, ces emprunts sont un prétexte infini à commissions, courtages, pots-de-

vin et gaspillages de toute nature. Le ministre de la Marine, Truguet, qui a besoin de fonds pour ses services se fait avancer 420.000 francs par des marchands de grains, et en échange accepte que leurs traites soient majorées d’une somme double. Ainsi les 420.000 francs de Truguet en coûtent 840.000 à la République. Un certain Leawenworth, en échange de 2.396.000 francs de traites sur Hambourg, reçoit 1 million et demi en rentes, 8 millions en assignats, 80 millions de bons utilisables en paiement de biens nationaux.

Quand les ministres donnent l’exemple, les autres suivent. Tout le monde puise dans les caisses de l’Etat, sans le moindre souci de la règle, ni de la comptabilité : les généraux pour leurs armées, les magistrats locaux pour leur département. Du haut en bas de l'échelle, ce n’est, selon le mot du représentant Gibert-Desmolières, « qu 'imprévoyance, désordre et dilapidations les plus honteuses ». Les souffrances du pays sont pires que jamais. Il faudrait, pour les peindre, reprendre le tableau de la misère publique tel qu’il a été dressé au lendemain de Thermidor, et en forcer les traits jusqu’à l’extrême cruauté.

Seuls les voleurs prospèrent et les voleurs se recrutent parmi les députés et parmi les membres des administrations départementales. Max Beer, fournisseur des armées, a pour associés Fréron, Goupilleau, Delaunay, tous anciens Conventionnels. Un autre Conventionnel, Clauzel, ancien colporteur et ancien montagnard, a acheté, pour une poignée d’assignats, d’immenses pâturages dans l’Ariège. Lorsqu'il était représentant en mission, le maratiste Dumont, s’est fait adjuger pour cinquante mille livres, le château de Plony qui, avec le mobilier, en

vaut six cents ou sept cents. Barras a Grobois, Fouché Ferrières, Camus, janséniste austère, un des trois représentants livrés par Dumouriez aux Autrichiens, et récemment échangés contre la fille de Louis XVI, Madame Royale, est propriétaire du magnifique domaine de La Chevrette, jadis à Mme d’Epinay et confisqué sur sa fille, émigrée. Un érudit a publié la correspondance de l’obscur Le Paige, député aux Anciens, avec son homme d’affaires, Dieudonné, qui par un heureux hasard, est aussi administrateur du département des Vosges. Comme représentant de la nation, il fixe le prix des terres qu’il achète comme représentant de Le Paige. « J’avoue, lui écrit celui-ci, que les agioteurs peuvent se procurer des biens à bon prix. » Un autre chercheur a exhumé les lettres du député Rovère à son frère, évêque constitutionnel du Vaucluse. Il ne s’agit que de bons coups à faire. L’évêque a eu jadis des scrupules. Son frère les a calmés : « Je vous ai fait observer que si nous survivions à la Révolution, il serait fort agréable d’avoir placé utilement ses économies et que ce ne serait pas une ou deux acquisitions de plus ou de moins qui nous feraient perdre la vie. »

Dans ce désarroi, il est naturel que le Directoire ait considéré la guerre comme la seule garantie de durée. D’abord, c’était le meilleur moyen d’occuper les généraux et les soldats dont on ne savait que faire à l’intérieur; ensuite, c’était, en cas de victoire, l’énorme ressource du pillage et des contributions forcées.

Carnot, qui avait repris son rôle d’organisateur de la victoire, avait conçu contre l’Autriche un plan très vaste. Trois armées marcheraient sur Vienne : les deux premières par la vallée du Danube, la

troisième par l’Italie du Nord. Moreau et Jour dan, avec l’armée du Rhin et l’armée de Sambreet-Meuse, formeraient la première branche de la tenaille, l’armée des Alpes la seconde. Mais qui commanderait celle-ci? Il ne pouvait être question ni de Hoche, occupé en Vendée, ni de Pichegru, soupçonné de trahison, ni de Schérer, évidemment incapable.

Carnot et Le Tourneur voulaient un chef décidé et manœuvrier, La Révellière un anticlérical. Barras un complaisant, Reubell un homme à poigne, capable d’organiser une rafle de millions. Ils s’accordèrent pour désigner Bonaparte. Le choix fit scandale. Bonaparte n’avait à son actif que la victoire du 13 vendémiaire, et l’on chuchota que ce général de rue devait sa nomination à sa fiancée, Joséphine de Beauharnais, qui était fort avant dans les bonnes grâces de Barras. On a décrit cent fois les débuts de Bonaparte : le mariage bâclé, le départ en trombe, les soldats conquis, la discipline rétablie, les généraux domptés, les proclamations éclatant en fanfare et, tout d’un coup, le tonnerre de la victoire, Montenotte, Dego, Millesimo, les Piémontais enveloppés, les Autrichiens battus, Turin pris, l’Adda franchi à Lodi, la Lombardie conquise en trois jours, Milan se donnant dans une ivresse de triomphe (avril-mai 1796).

Ensuite, c’est le siège de Mantoue. Quatre armées autrichiennes descendent des Alpes pour secourir l i fameuse forteresse. La première est dispersée en trois jours (Castiglione, 5 août); la seconde attaquée par-derrière, pourchassée et mise en pièces (4-15 septembre); la troisième, prise à revers et refoulée (Arcole, 15-17 novembre); la dernière, écrasée ou capturée, colonne par colonne (Rivoli.

14 janvier 1797). Mantoue se rend le 2 février.

Troisième épisode : la marche sur Vienne. Bonaparte force le passage de la Piave et celui du Tagliamento, s’empare des cols de Tarvis et de Neumark, et pousse ses avant-gardes jusqu’au Semmering, à 100 kilomètres de la capitale autrichienne. De là, il offre à l’archiduc Charles un armistice, bientôt transformé à Leoben en préliminaires de paix (18 avril).

Au tome second de YHistoire contemporaine d’Ernest Lavisse, M. Pariset a intitulé son récit de la campagne d’Italie : Emancipation politique de Bonaparte. Ce titre est justilié. En un an, le petit officier corse, grandi à l’ombre de Barras et bon à toutes les besognes, est devenu non seulement le plus grand général de l’Europe, mais encore la principale puissance de la République. Les Directeurs qui l’ont nommé en sont réduits à le subir. A deux ou trois reprises, effrayés de sa popularité grandissante, ils ont essayé de lui imposer un adjoint qui aurait été en même temps un surveillant. Chaque fois, il a répondu en offrant sa démission, et les Directeurs ont reculé. Idole de l’armée et du pays, grandi encore par les échecs de Jourdan et de Moreau en Allemagne, il se sait indispensable et il en profite. Il a sa diplomatie, ses finances, sa cour. Il organise à son gré les territoires conquis. Il traite d’égal à égal avec les princes et les rois. On dirait qu’il est à lui seul le gouvernement tout entier.

Dès le mois de septembre 1796, le général Petiet, ministre de la Guerre, note dans un rapport officiel sur l’armée d’Italie : « Comme cette armée s’est trouvée de bonne heure en état de se suffire à elle-même, toutes relations ont cessé entre elle

ef moi... et, malgré les lettres pressantes que j’ai écrites, je n’ai pu obtenir ni du général en chef, ni du chef de l’état-major, ni du commissaire ordonnateur, aucun renseignement sur l’état du service... » En 1797, Bonaparte se gêne moins encore. Il jette au panier les instructions qu’on lui envoie de Paris, expédie à l’arrière le général qui doit l’assister dans les pourparlers de paix, négocie de son propre chef avec l’archiduc, arrête par un armistice précipité l’offensive de Hoche sur le haut Danube et conclut les préliminaires de Leoben, sans en référer à personne, en condottiere.

L’Empereur reconnaît à la France la frontière du Rhin et abandonne toutes ses possessions italiennes. Par contre, la République de Venise est supprimée. Venise et les Etats de terre ferme sont réunis à l’Autriche, les îles Ioniennes à la France. Le Milanais, la Lombardie, le duché de Modène et la Romagne forment un seul Etat : la République cisalpine, à qui Bonaparte donne une première Constitution, calquée sur la Constitution française. Un peu plus tard, il transforme de la même manière la République de Gênes, rebaptisée République ligurienne. S’il n’est pas encore dictateur en France, il est déjà dictateur en Italie.

Quel qu’ait été son prestige, on est cependant surpris que les Directeurs aient supporté sans mot dire ses usurpations continuelles. Mais cette résignation s’explique parce que, sur le point principal, il a réalisé — et au-delà — les espoirs qu’on avait placés en lui : la plaine du Pô est mise à sac, et les millions affluent à Paris. Pour avoir la paix, la Sardaigne en donne trois, Parme deux, Plaisance dix, le pape trente. Un jour, à Livourne, Murat

rafle douze millions de marchandises. Une autre fois, ce sont des tableaux, des statues, des objets précieux, l’orfèvrerie des églises. Sous cette pluie d’or, le Directoire fait taire ses rancunes, encaisse et remercie : « Vous êtes le héros de la France entière... Vous avez la confiance du Directoire; les services que vous rendez tous les jours vous y donnent des droits; les sommes considérables que la République doit à vos victoires prouvent que vous vous occupez tout à la fois de la gloire et des intérêts de la Patrie... » Entre le général factieux et le gouvernement aux abois se crée ainsi une étrange association : le général nourrit le gouvernement, le gouvernement endosse la politique du général. Désormais, toucher au Directoire, c’est menacer l'indépendance de Bonaparte. Désapprouver les remaniements territoriaux imaginés par Bonaparte, c’est vouloir couper les vivres au Directoire. Bon gré, mal gré, Bonaparte devient au moins provisoirement le plus ferme appui du régime qu’il bafoue sans arrêt. Dans la crise politique qui va s’ouvrir, l’armée sera avec les révolutionnaires contre les hommes d’ordre.

Quand nous disons ; la crise va s'ouvrir, nous employons une expression impropre. La crise, en réalité, s'est ouverte au lendemain de Thermidor. Entre les révolutionnaires qui se cramponnent au pouvoir et la France qui réclame des hommes nouveaux, l’opposition a été dès ce moment absolue. Une première fois aux élections de 1795, en dépit du décret des deux tiers, le pays a manifesté en quel mépris il tenait les anciens conventionnels. Au lieu de choisir parmi eux les cinq cents législateurs prévus, il n’en a désigné que deux cent cinquante -cinq. Les autres ont dû être nommés par

la Convention elle-même. Encore ces deux cent cinquante-cinq sont-ils les plus notables des antijacobins : Lanjuinais élu par soixante-treize collèges, Boissy d’Anglas par soixante-douze, Pelet (de la Lozère) par soixante et onze, Thibaudeau par trente-deux. Quant aux deux cent cinquante du « nouveau tiers », ce sont tous des modérés de 1791 ou des libéraux de 1789 : Mathieu Dumas, Vaublanc, Dupont de Nemours, Barbé-Marboi». Paris a nommé un familier de Louis XVI, Pastoret, et un ancien avocat général au Parlement, Dambray; Versailles, deux avocats du Roi au procès de janvier, Tronchet et de Sèze.

On reproche au Directoire d’avoir désorganisé la République en se servant alternativement de chacun des partis extrêmes pour accabler l’autre. Dans leurs Mémoires et leurs conversations, les Directeurs se sont toujours défendus d’avoir prémédité ce système de bascule et, en effet, si on lit attentivement leurs premières proclamations et leurs premières instructions aux commissaires des départements, on n’y trouve que l’intention bien affirmée de poursuivre la politique de vendémiaire, c’est-à-dire l’union des républicains contre les royalistes.

En fait, la plupart des terroristes amnistiés sont remis en place, la police subventionne les journaux de gauche et tolère l’établissement, dans l’ancien couvent des Génovéfains, d’un club nouveau, « la Réunion des Amis de la République », que l’on appellera couramment le Club du Panthéon. Par contre, les moindres tentatives royalistes sont réprimées avec férocité. La Vendée expire. Stofflet et Charette sont fusillés au printemps de 1796. Avec une petite bande venue du Berry, Phelippeaux

s’empare de Sancerre, mais il ne peut s’y maintenir, et sa troupe se disperse. Un soulèvement des Cévennes n’est pas plus heureux. La résistance armée est finie. Dans les Assemblées, le nouveau tiers n’est qu’une minorité impuissante. L’opposition se réfugie dans les salons et dans les cafés où elle s’évapore en babillages sans conséquence. A la fin de 1795 et au début de 1796, la France est comme en léthargie. Soit accablement, soit indifférence, elle ne réagit plus à rien, et ce néant donne au Directoire l’apparence de la solidité. Mallet du Fan, observateur malveillant, mais lucide, note dans son bulletin du 22 novembre : « Tous les ressorts sont relâchés; scélérats et gens de bien jouissent d’une espèce de trêve; les terroristes sont en liberté, et le terrorisme sommeille; chaque parti s’observe et se craint, et le peuple toujours imbécile voyant des noms attachés aux nouvelles places, un Corps législatif, un Directoire et des ministres, croit qu’il a un gouvernement, et un gouvernement constitutionnel. »

L’union des républicains ne dura pas : il y avait entre ces gens trop de haines. La rupture fut provoquée par un petit groupe de Jacobins aigris qui méditaient des projets de vengeance : Robert Lindet, qui avait été emprisonné après l’insurrection de prairial; Amar, qui avait été condamné à la déportation; Félix Le Pelletier, Chasles, Darthé, Germain, tous nouvellement amnistiés. Leurs rancunes ne faisaient pas un programme. \ussi, au bout de quelques mois, furentils amenés à s’aboucher avec un journaliste, Babeuf, qui défendait dans sa feuille, Le Tribun du Peuple, les idées communistes des Enragés.

Avant la Révolution, Babeuf était feudiste : par

métier, il avait travaillé pour la réaction féodale. En 1789, dans son pays de Montdidier, Roye et Péronne, il prit part aux émeutes contre le fisc et il se distingua par la violence de ses opinions. Devenu membre du district de Péronne, il fut accusé d’avoir falsifié un acte de vente et condamné par contumace à dix ans de fers. Réfugié à Paris, il se glissa, par la protection de Maréchal, dans un petit emploi à la Commune. Découvert, arrêté, mis en liberté sous caution et enfin acquitté, il tombe dans une grande misère, ayant peine à nourrir sa femme et ses trois enfants. Mais cette misère ne l’empêche pas de garder un journal avec l’aide d’un imprimeur dantoniste. Fréron est son ami et il se vante dans sa feuille d’être l 'Attila des robespierrisl.es. Peu à peu, il s’éloigne de ses protecteurs et, à 1 instigation de Fouché, dénonce dans Le Tribun la « rétrogradation alarmante qui s'opère ». Arrêté après l’émeute de prairial et conduit à Arras, il met au point avec un autre détenu, ancien officier de hussards, Charles Germain, sa doctrine économique et sociale, qu’il ne cessera de défendre à force de citations empruntées à Robespierre et à Saint-J ust.

Son idée est que la Révolution a échoué parce quelle n'a pas été poussée jusqu’au bout. Toutes les mesures quelle a prises étaient bonnes, maximum, réquisition, contributions révolutionnaires, étatisation du commerce, nationalisation des usines de guerre, répartition autoritaire des denrées. Mais ce n’était qu’un premier pas vers « la réforme radicale des propriétés », c’est-à-dire « la communauté des biens et des travaux ». Bien entendu, le collectivisme intégral sera dictatorial.

Le communisme a-t-il conquis tous les abonnés

de Babeuf? C’est improbable. On trouve parmi eux, avec les débris de l’état-major robespierriste et les survivants de la Montagne, Duplay. Bouchotte, Turreau, Javogues, Julien (de la Drôme), Barère, David, Pons (de Verdun), Lecointre, des limonadiers et des aubergistes qui achètent le journal pour leurs clients, des fonctionnaires, des artisans, des hommes de loi, des négociants, le frère et la veuve de Lebon, le gendre de Pache, la sœur de Marat, une fille de Duplay, la veuve de Lazowski, réunis par la seule communauté des rancunes. La doctrine ne fut qu’une machine de guerre pour ébranler le régime. Egalité des salaires, suppression de la propriété, socialisation des subsistances, guerre aux riches, guerre aux repus : il y avait là tout ce qu’il fallait pour agir sur les faubourgs. Le parti babouviste naquit ainsi du rapprochement de terroristes déchus, de théoriciens communistes, d’ouvriers malheureux, d’officiers sans emploi et de petits bourgeois ruinés.

Très vite, les adhérents affluèrent. Félix Le Pel letier était riche; on trouva d’autres commanditaires, l’ex-marquis d’Antonnelle, le prince allemand Charles de Hesse. Un nouveau journal destiné à la classe populaire fut fondé, le club du Panthéon conquis, la légion de police gagnée. On nomma un comité insurrecteur secret qui organisa un service de renseignements, une administration civile et un état-major militaire. Chacun avait son rôle et sa besogne. On devait faire paraître chaque jour une affiche et une brochure. Le poète Sylvain Maréchal composait des complaintes révolutionnaires qui étaient ensuite chantées dans les cafés et sur les places :

Ah! pauvre peuple; adieu le siècle d’or! N’attends plus que jeûne et misère!

Il est passé le dix thermidor ,

Jour qu’on immola Robesbierre!

Ces révolutionnaires étaient sérieux comme des Pères de l’Eglise, naïfs comme des enfants et formalistes comme des procureurs. Jamais conspirateurs ne barbouillèrent tant de papier. Le comité insurrecteur tenait registre de ses délibérations, recevait des rapports et expédiait des circulaires. On avait des fanions, des cachets, des mots de passe. Promptement avertis par un mouchard, les Directeurs laissèrent les choses se développer en les surveillant. Quand ils jugèrent le fruit assez mûr, ils le cueillirent. La légion de police fut dissoute, le club du Panthéon fermé, Babeuf et ses complices arrêtés (3 mars- 10 mai 1796). Pour contraindre les comparses à se dévoiler, des agents provocateurs organisèrent une échauffourée au camp de Grenelle, et ce fut le prétexte d’un second coup de filet (9 septembre). Finalement, la Haute Cour de Vendôme condamna à mort Babeuf et Darthé; une commission militaire siégeant au Temple ht fusiller, d’autre part, trente et un accusés, dont l’ancien conventionnel Javogues.

Hors le dénouement, la conjuration des Egaux ressemble fort à un complot d’opérette. Malgré les pathétiques exhortations du Directoire, elle laissa le public indifférent. On ne la prit pas au sérieux et pas davantage le zèle imprévu du gouvernement se posant en défenseur intrépide de l'ordre et de la prospérité. Entre le régime et le pays,, il y a un fossé qui s’élargit de jour en jour. Si la Constitution de l’an III avait apporté la paix et l’aisance, nul

doute qu’elle n’eût été acceptée avec plus ou moins de résignation. Mais, en un an, les illusions se sont dissipées. Rien n’a été résolu. La vie est plus difficile que jamais. Le mouvement de réaction amorcé en thermidor et endigué en vendémiaire reprend de plus belle. La faillite de l’assignat et la chute du nouveau papier le précipitent. Les émigrés rentrent, le catholicisme renaît, les prêtres déportés reviennent, les constitutionnels reforment leur Eglise. Les rues débaptisées reprennent leurs vieux noms de saints. On interdit les sonneries de cloches, mais les temples sont pleins, et les offices ont lieu. Sans que la question d’une restauration monarchique soit ouvertement posée, la masse retourne insensiblement aux hommes et aux idées d’autrefois. Elle aspire au repos, à la sécurité, à tous ces biens humbles et précieux qui rendent la vie possible et que la royauté avait assurés. Louis XVIJI lance une nouvelle proclamation, promettant l’oubli des erreurs, des torts et des crimes, et faisant appel à tous les Français de bonne volonté et amis de l’ordre.

Cette habile volte-face était l’œuvre d’un nouvel état-major monarchiste, dont l’inspirateur, un ancien conseiller au Parlement d’Aix, nommé d’André, a été tiré de l’ombre où il se complaisait par M. Bessand-Massenet, grâce à des recherches dans les archives anglaises.

Habile et disert, aimant l’argent comme quelqu’un qui s’entend à la spéculation, monarchiste sincère, mais sans illusion, d’André avait joué aux Etats généraux et à la Constituante le rôle d’un manœuvrier de couloirs. Emigré en 1792, il avait vécu à Londres, puis en Allemagne et en Suisse, ne se montrant guère, gérant soigneusement la for-

tune qu’il avait mise à l’abri, toujours au courant des négociations les plus secrètes. Il avait obtenu que la plus grande partie des fonds distribués par le cabinet britannique sur le continent passât par ses mains et il s’en était servi pour organiser en France un certain nombre de réseaux chargés de transmettre les renseignements et les consignes, d’acheminer les émissaires et l’argent.

Son plan est de profiter de l’apathie générale pour conquérir le pouvoir par des moyens légaux, c est-à-dire en formant l’opinion par une propagande inlassable et en ne dévoilant ses buts qu’un à un. « Voyez les Girondins. Ils ont d’abord euxmêmes juré fidélité à la Constitution monarchique : ils n en ont attaqué que les agents. Ils ont cherché à se rendre maîtres des élections, à se former une majorité dans 1 Assemblée, dans les autorités constituées, dans les états-majors de l’armée et de la garde nationale; ils ont ensuite profité des fautes du gouvernement et enfin ont tout bouleversé : des hommes ont fait ce que des armées n’auraient pu faire... Robespierre ensuite n’a pas procédé autrement. » Les émigrés ont été des fous de sceller, par leurs menaces, l’union de toute la nation contre leurs entreprises. La restauration ne peut s accomplir qu’avec le consentement des bourgeois conservateurs, la plupart acheteurs de biens nationaux et, par l’acquiescement tacite des paysans, ennemis pour toujours de toute résurrection féodale. En d’autres termes, il n’existe nulle chance de relever le trône et de rétablir la paix sociale, à moins de rapprocher et de fondre dans un amalgame largement cimenté ceux qui ont pactisé avec la révolution et qui en sont las, avec ceux qui en ont souffert mais qui aspirent égale-

ment au repos. Le comte de Précy, héros de la révolte lyonnaise, l’abbé Bernier qui, pendant la Terreur, a dirigé à Paris même l’agence clandestine du parti royaliste appuient d’André.

Une machine s’organise. Sous le nom d’instituts philanthropiques, un chef de réseau. Des Pommelles, ancien collaborateur de Ségur au ministère de la Guerre, crée un peu partout des sociétés sur le modèle jacobin qui groupent et chapitrent les électeurs, en exploitant tous les mécontentements, sans découvrir encore une doctrine politique caractérisée. On chassera les pourris; on protégera la propriété. Parmi les propagandistes, on trouve des nobles, des cultivateurs, des négociants, des abbés, des hommes de loi. A Bordeaux, un ancien planteur à Saint-Domingue; en Périgord, un organiste; en Maine-et-Loire, le journal philanthropique, Les Petites Affiches d’Angers, est dirigé par un professeur à l’école centrale du département. D’autres feuilles naissent à Paris, le Mémorial, la Tribune politique, l’Europe politique et littéraire, l’Orateur constitutionnel. Jamais le mouvement n’avait été conduit avec autant de méthode, d’unité et de vigueur.

Les élections de mars et d’avril 1797 furent un désastre pour le gouvêrnement. Sur les deux cent seize Conventionnels qui représentaient le tiers sortant, treize seulement parvinrent à se faire renommer, dont deux par des assemblées illégales. Tous les nouveaux élus furent des adversaires du régime, des lois et du personnel révolutionnaires. Quelques-uns surprennent, tant ils semblent venus de loin : tels Fleurieu, ministre de la Marine sous Louis XVI, le chevalier de Murinais, maréchal de camp dans les années royales, Tronson du Cou-

dray, avocat de Marie-Antoinette. Si le pays ne savait pas exactement ce qu’il voulait, au moins disait-il clairement ce qu’il ne voulait plus.

Le changement de majorité apparut dès la rentrée parlementaire. Le sort ayant désigné Le Tourneur comme Directeui sortant, les deux Conseils choisirent pour lu» succéder le négociateur du traité de Bâle. Barthélemy, dont les opinions royalistes étaient connues Baithélemy eut 309 voix sur 458 aux Cinq Cents, 138 sur 218 aux Anciens. Aussitôt après, les Conseils formulèunt leur programme. A l’intérieur : apaisement religieux, restauration hnancière. contrôle étroit du Trésor public, renouvellement des administrations; à l’extér;eur : paix générale, fin des aventures, condamnation de l’impérialisme et de la propagande.

Les deux parties du programme sont évidemment liées : on ne peut rétablir les finances sans renoncer en même temps à la guerre. Pour reconstituer sa richesse, le pays a besoin de tous ses enfants. D’autre part, avec un gouvernement incertain et décrié, on est à la merci du moindre revers, et il est absurde de faire des conquêtes que l’on n’aura pas la force de garder. Qu’importe que l’Italie du Nord soit couverte de Républiques alliées si 1 on n’a point de pain à Paris et si, à la première surprise, ces annexes doivent s’effondrer comme un château de cartes?

Tout ce plan est parfaitement sensé et, comme don de joyeux avènement, les Conseils se hâtent d’abroger toute une série de lois terroristes encore en vigueur contre les prêtres réfractaires et les parents d’émigrés. Mais, en dépit de leur victoire électorale, ils sont hors d’état d’aller plus loin.

Des cinq Directeurs, en effet, ils ne peuvent

compter absolument que sur Barthélemy, et Barthélemy est un homme effacé, timide, habitué aux courtoises discussions des chancelleries, impropre aux intrigues parlementaires, comme aux décisions audacieuses. Sans doute est-il le plus souvent appuyé par son collègue Carnot, mais Carnot reste républicain et il garde rancune aux modérés de n’avoir pas élu, au lieu de Barthélemy, le ministre de la Police, Cochon, jacobin très repenti et fonctionnaire à poigne.

En second lieu, la majorité elle-même est divisée. A l'extrême droite, une vingtaine de députés royalistes se groupent autour d 'Imbert -Colomès ei de Pichegru. Ce sont des gens décidés que le choix des moyens n’arrête pas. Ils ont un embryon d’organisation militaire et, à l’occasion, ils ne reculeraient pas devant un coup de force. Le gros du parti les tient pour des furieux et subit avec impatience leurs propositions incendiaires. Camille Jordan, Royer-Collard et les respectables personnages qui forment avec eux ce que nous appellerions aujourd’hui le centre droit, se défendent hautement d’avoir des préoccupations hostiles à la République, proclament en toutes circonstances qu’ils demeureront dans la légalité et, avec une candeur désarmante, s’imaginent effrayer les anciens guillotineurs en agitant des messages de blâme et des ordres du jour de défiance. Enfin, à la gauche des conservateurs, flottent encore une centaine de Conventionnels, revenus de loin sans doute, mais néanmoins hostiles à une réaction plus poussée par la crainte d'en être eux-mêmes les victimes. D’André, trop voyant, n’a pu se faire élire à Paris. « J’en ai un regret mortel, a-t-il écrit. J’aurais eu sur mes collègues une influence qu’il m’a été impossible d’acquérir

du dehors. » Gibert-Desmolières reçoit bien dans sa maison, rue de Clichy, les membres les plus notables des trois groupes, mais des relations de salon ne font pas un parti, et, s’il y a eu entre les Clichyens une entente vague et intermittente, il n’y a pas eu de véritable cohésion.

Barras et Reubell se sentaient particulièrement en danger à cause de leurs dilapidations et de leur passé. En jouant du péril clérical, ils gagnèrent La Révellière-Lépeaux qui n’était point un méchant homme, mais qui, créateur d'une rçligion laïque, la théophilanthropie, voyait en chaque prêtre un ennemi personnel. Enfin et surtout, ils alarmèrent les généraux en leur représentant que la fin de la guerre serait aussi la fin de leur gloire, de leur emploi et de leurs ambitions.

En juillet, talonnés par les Conseils, les Directeurs se résignèrent à renvoyer leurs ministres, mais, loin de prendre leurs successeurs parmi les Clichyens, ils allèrent les chercher dans la très républicaine société qui se réunissait à l’ancien hôtel de Montmorency. Par un véritable défi, le ministère de la Guerre était confié à Hoche, vainqueur de la Vendée et mitrailleur de Quiberon. Sans tarder, Hoche détacha de l’armée de Sambre-et- Meuse une division qui marcha aussitôt sur Paris. Un article de la Constitution interdisait de faire passer des troupes à moins de soixante kilomètres du lieu où le Corps législatif tenait ses séances. Avertis de l’arrivée de Hoche, les Cinq-Cents demandèrent des explications au Directoire. Barras avait tout machiné, sans avertir Carnot, chargé cependant des affaires militaires. Voyant l’affaire éventée, il n’insista pas. Les soldats s’éloignèrent de la limite constitutionnelle, et Hoche, qui n’avait

pas l’âge requis pour être ministre, donna sa démission.

Ce n’était que partie remise; Bonaparte s’offrit pour remplacer Hoche. Dans une proclamation faite à l’armée en l'honneur du 14 juillet, il avait une fois de plus affirmé son loyalisme républicain et, à son instigation, les régiments placés sous ses ordres avaient signé des adresses très violentes par lesquelles ils assuraient les Directeurs de leur entier dévouement : « Des hommes couverts d’ignominie, saturés de crime, s’agitent et complotent au milieu de Paris, quand nous avons triomphé aux portes de Vienne... Nous comptions sur les lois, et les lois se taisent... Il faut que les armées pacifient la France. »

Tandis que les graves messieurs de la majorité perdent leur temps en parlotes et en récriminations, Barras masse trente mille hommes à proximité de Paris, et Bonaparte lui donne Augereau pour les commander. Les Conseils, mis au courant de ces préparatifs, n’ont même pas l’audace de décréter d’accusation le chef du coup d’Etat. Le 4 septembre 1797 (18 fructidor), vers trois heures du maiin, les Tuileries sont cernées et quand les députés, convoqués en hâte par leurs présidents, se préparent à tenir . séance, ils sont pris comme dans une souricière. A midi, les émissaires du gouvernement rassemblent les membres de la minorité et leur font approuver l’opération.

Les décrets du 19 fructidor annulent les opérations électorales de 49 départements; 198 députés qui siègent au moins depuis quatre mois sont invalidés; 165 citoyens, dont deux Directeurs et 63 députés, déportés; la législation terroriste contre les émigrés et les prêtres réfractaires remise en vigueur;

la presse placée pour un an sous la surveillance de la police; les journaux de droite supprimés et leurs rédacteurs envoyés au bagne.

La liste des proscrits comportait des royalistes et des républicains. On eût dit qu’on les avait choisis non pour leurs opinions, mais pour leur honnêteté. Carnot (qui heureusement s’était échappé) y figurait avec Barthélemy, Jordan, Tron son du Coudray (qui mourra à la Guyane), Barbé Marbois, Sirnéon, Mathieu-Dumas... Pour remplacer Carnot et Barthélemy, le Parlement-croupion désigna Merlin (de Douai) et François (de Neufchâteau).

Débarrassés de l’opposition, les Directeurs et Bonaparte se hâtèrent de mettre à profit leur commune victoire. Le 30 septembre 1797, le ministre des Finances, Ramel, faisait adopter une loi qui réduisait des deux tiers le montant de la dette publique : c’était une banqueroute de deux milliards. Le 17 octobre suivant, les préliminaires de Leoben étaient transformés à Campo-Forinio en un traité définitif : c’était la reconnaissance du proconsulat napoléonien. Barras et Bonaparte s’étaient comportés en associés loyaux. Mais combien de temps leur entente allait-elle durer?

D’André avait réussi à s’enfuir. On ne le revit plus que sous la Restauration, fort riche et père de neuf enfants. En reconnaissance de ses services, Louis XVIII le nomma intendant des Bois et Domaines de la Couronne. Il avait essayé de finir la Révolution par les voies paisibles et constitutionnelles. Il avait échoué par l’éternelle faiblesse des modérés, toujours divisés, toujours timides, toujours rivaux. Mais l’ajournement indéfini de la monarchie constitutionnelle ne pouvait signifier que la guerre et l’aventure.

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