CHAPITRE SIXIÈME
Pour bien connaître le nouveau Dieu, il est nécessaire de le suivre sur ce nouveau théâtre, ou plutôt u dans ce pandœmoniumoù les cris, les colères, les injures, les jurements, les accusations réciproques, les menaces du geste et de la voix, tout retraçait les séances des esprits infernaux, lorsque sous des voûtes brûlantes ils complotent des crimes et se flattent d’obscurcir la grandeur de rÉlernel *. »
Ce fameux club commença d’exister en 1790, dès que les dominicains ou jacobins de la rue Saint-Honoré eurent été expulsés de leur maison. Il tenait ses séances dans le local de la bibliothèque du couvent. C’était une salle vaste, de forme gothique, haute, construite de manière à pouvoir contenir une réunion nombreuse. On l’accommoda au moyen de constructions : il y eut des tribunes, un bureau, une place pour le président. Les murs étaient tendus de draperies tricolores ornées de devises anarchiques, des portraits et des bustes des révolutionnaires les plus fameux.
itJ’yai vu, bien antérieurementau meurtre de LouisXVI,deux portraits, ceux de Jacques Clément et de Ravailllac, environnés d’une guirlande de c/t^e en manière de couronne civique. Au-dessus était leur nom, accompagné de la date de leur régicide, et au-dessous il y avait ces mots : Us furent heureux, ils tuèrent un roi *. »
Autour de la salle régnaient des tribunes, destinées au peuple roi. C’est là qu’on recevait la canaille des deux sexes, et dont on se servait en façon de représentation du souverain, pour faire approuver les propositions atroces ou incendiaires que mettaient en avant les anarchistes purs
Le club des Jacobins, composé de treir.e cents membres environ, était le chef de tous ceux du même genre qui infectaient le sol de la France, qui l’agitaient, la mettaient à feu dans presque toutes les communes. Il y avait entre eux une correspondance active, détaillée, journalière, invariablement hostile à ceux qui ne portaient pas le bonnet rouqe et qui ne professaient pas des principes destructeurs de tout empire.
Tous les chefs de la Montagne étaient membres du club, ainsi que les révolutionnaires d’un rang inférieur et non moins démagogues. Jamais la Convention n’osa prendre de
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mesures importantes qu’après en avoir conféré avec les Jacobins. Leur club fut véritablement le double de la puissance S'-uvtruine, et la portion la plus énergique. On ne pouvait assez le redouter, tant sa susceptibilité était extrême et ses ven- •'eanccs terribles. Il ne concevait la liberté qu’avec le concours des prisons, des fers, et à demi noyée dans le sang. Tous les maux, tous les aimes, toutes tes résolutions funestes qui ‘pendant trois années désolèrent la France, pai tirent de ctt antre d horreur^.
Au club des Jacobins, chaque nouveau venu un peu marquant, chaque général débarquant à Paris devait se montrer, sous peine de voir suspecter son civisme. Les présentations avaient lieu le soir, car les séances se tenaient pendant la nuit, lorsqueles têtes étaient échauffées parla nourriture et les libations bachiques. Les noms et lessouvenirs des Grecs et des Romains, mêlés aux jurons et aux expressions les plus grossières retentissaient jusqu’au jour sous les voûtes de celte tanière démagogique. O .
C’est là qu’au nom du peuple souverain, le comedien coilold’Herbois, donnant une leçon à Dumouriez, lui disait dans un langage parfaitement classique : « Que sont devenus les généraux à grande renommée ? Leur ombre s'est évanouie devant le génie tout-puissant de la liberté. Ce n’est pas un roi qui A a nommé, Dumouriez, ce sont tes concitoyens. Souviens-loi qu’un général de la république ne doit jamais transiger a^ec des tyrans. Tu as entendu parler de Tlumistode. Il fut calomnié, cl il fut injustement puni par ses concitoyfHî; il trouva un asile chez les tyrans, mais il fut toujours Thémistocle. On lui proposa do porter les armes contre sa patrie : « Mon épée, dit-il. ne servira jamais les tyrans, et il se l'enfonça dans le cœur »
A l’imitation du peuple de Sparte, d’Athènes et de Rome, le peuple français investi par les lettrés de la toute-puissance législative, ne tarde pas à vouloir jouir, comme son modèle, de la puissance exécutive. Les journées du 1 4 juillet, des 6 et T octobre 1789, du 10 août, des 2, 3 et 4 septembre 1792 et beaucoup d'autres éclairent quelques-uns de ses actes. Laissons dans l’ombre les horreurs qui souillèrent la plénitude de
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son empire, citons seulement quelques détails sur la prise de la Bastille, qui fut pour ainsi dire son entrée en scène.
Aux cris : Marchons à la Bastille, on y égorge nos frères ’ ! une multitude immense armée de fusils, de sabres, d’épées, de haches, se porte vers la Bastille en criant : A la Bastille, à la Bastille ! Le faubourg Saint-Antoine y afflue tout entier. Les portes sont enfoncées à coups de hache, trois voitures de paille sont amenées ; on y met le feu pour incendier les corps de garde et les bâtiments. Des canons pris au gardemeuble sont mis en batterie contre les tours. Le gouverneur propose de capituler; mais le pewpk-roi se récrie au nom da capitulation, et le combat continue avec une nouvelle fureur. On brise les portes, les meubles, les croisées; tout est en combustion depuis les caves jusqu’au comble. L’or, l’argent, les archives sont au pillage. Tout est ravagé, dévasté*.
On saisit le gouverneur, M. de Launay. Les uns lui arrachent les cheveux, les autres lui appuient leur épée sur la poitrine. Bientôt on aperçoit sa tête au bout d’une pique, avec cet écriteau : De Launay, gouverneur de la Bastille, perfide et traître envei’s le peuple. Plusieurs de ses officiers et soldats sont égorgés ou pendus après l'action.
La victoire que le peuple vient de remporter à Paris met en effervescence toutes les autres parties du souverain. N être pas peuple est un crime, et le sexe même ne peut garantir du terrible niveau. M. de Montesson est fusillé au Mans, après avoir vu égorger son beau-père ; en Languedoc, M. de Barras est coupé en morceaux, devant sa femme près d’accoucher. En Normandie, un seigneur paralytique est abandonné sur un bûcher d’où on le retire les mains brûlées; en Franche-Comté, madame de Batteville est forcée, la hache sur la tête, de faire l’abandon de ses titres ; la princesse de Listenay y est également contrainte, ayant la fourche au cou et ses deux filles évanouies à ses pieds. Madame de Tonnerre, M. Lallement ont le même sort. Le chevalier d’Ambly, traîné sur un fumier, voit danser autour de lui des furieux qui viennent lui arra-
I Ce même cri fut poussé dans les rues de Paris pendant la nuit du 24 février 1848 et détermina la Révolution.
* Le Afoniteur ajoute ; ■ Les jours sttivauts tout Tut rapporté, soit à l’hètel de ville, soit dans les districts Les hommes pauvres rendirent jusqu’à l’argent monnayé : € Nous ne sommes pas des voleurs, disaient-ils, mais de bons citoyens. • Exactement comme en 1848 i
cher les cheveux et les sourcils. M. d’Ormessou, M. et madame de Moulessu ont pendant trois heures le pistolet sous la gorge, demandant la mort comme une grâce, et, ne voulant pas consentir à la cession de leurs droits, ils sont tirés de leurs voitures et jetés dans un étang *.
La Révolution vit toujours. Les flots de doctrines sauvages qu’elle répand impunément sur le monde entier, la persécution organisée dans tonte l’Europe, les horreurs de la Commune, le massacre des otages, prouvent aux plus optimistes que loin de reculer elle avance.
Comme leurs devanciers, les nouveaux tribuns du peuple excusent ces peccadilles et en rejettent la faute sur la tyrannie ; puis ils félicitent le nouveau souverain d’avoir fait revivre les beaux jours (fAt/ténes et de Rome.
« Que l’on compare, écrit Mirabeau, le nombre des innocents sacriflés par les méprises et les sanguinaires maximes des tribunaux, qu’on les compare avec les soudaines et impétueuses vengeances de la multitude, et qu’après on décide de quel côté se trouve la barbarie... Ahlsi la colère du peuple est terrible, c’est le sang-froid du despotisme qui est atroce : ses cruautés systématiques font plus de malheureux en un jour, que les insurrections populaires n’immolent de victimes pendant des années.... Voilà ce qui a provoqué le peuple : il a puni un petit nombre de ceux que le cri public lui désignait comme auteurs de ses maux *. »
« Les premiers coups frappés parle peuple, ajoute le député Gouy d’Arcy, sont dus à l’effervescence qu’inspirent nécessairement l’anéantissement du despotisme et la naissance de la liberté. Il n’était guère possible qu’un peuple qui venait de briser le joug sous lequel il gémissait depuis longtemps, n’immolât à sa fureur ses premières victimes.,. Le gouverneur d’un fort pris d’assaut, d’un fort gouffre de la liberté, ne pouvait guère avoir un autre sort. Tombé entre les mains des défenseurs de la liberté, d’un peuple nombreux qu’il avait voulu sacrifier au despotisme, il a eu ce qu’il méritait ^ »
« On frémit, continue un autre démagogue, à la seule idée
* Monit., 1. 1, n° 33. — Tous ces traits rappellent la conduite d'une partie du peuple souverain en 1848, qui descendait dans des puits tes propriétaires, les menaçant de les noyer s’ils ne donnaient quittance des loyers»
* Lettre XVIII* d im commeUants,
3 Monit., n* 24.
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cuapixre sixième.
de ces horreurs, inévitables elTels de huit cents ans de vexations publiques et particulières. L’Assemblée nationale était profondément uf/ligée de tous ces désordres, mais elle savait qu’ils étaient moins les crimes du peuple que ceux d’un gouvcrnument tyrannique, qui, depuis plusieurs siècles, foulait aux pieds les droits les plus sacrés * . »
Puis, félicitant le peuple de ce premier succès, gage de tant d’autres, ils lui chantent sa victoire en ces termes : « Sur les ruines encore sanglantes de la Bastille, était le foyer de cette flamme patriotique qui devait bientôt embraser et régénérer la nation. Ce n’était plus Paris, mais une ville nouvelle et un peuple nouveau.... La jeunesse se portait en foule des corps de garde aux districts, et s'exercait dans ces assemblées populaires à discuter et à soutenir les droits des hommes. De longues files de Jeunes femmes et de jeunes filles, vêtues de robes blanches, parées des couleurs de la nation, précédées de tambours et de timbales, marchaient au temple, escortées des cohortes citoyennes; et après avoir remercié le ciel de la conquête de la liberté, venaient à l’hôtel de ville rendre hommage aux héros de la Révolution.
I La religion elle-même, devenue nationale, consacrait ces fêles civiques. L’encens fumait sur les autels, la chaire de vérité, St longtemps prostituée au despotisme des prêtres et des rois, proclamait enfin les vraies lois de la nature... Deux compagnies, tambours battants, enseignes déployées, conduisaient à l’hôtel de ville le premier orateur de la liberté française, M. l’abbé Fauchet. Il marchait au milieu des applaudissements, entouré des officiers des districts, et précédé d’un héraut qui portait une couronne civique : o;v se croyait transporté aux beaux JOURS DE Rome et d’Atoënes *. »
t Slonil., n* 33.
* Monit., I" an., n° 37. — Pour éterniser le retour du peuple sur le trône d'où il était déchu depuis dix-huit siècles, l'Assemblée décrète, le 27 juin 1793, qu'il sera formé sur l'ancien terrain de la Bastille une place qui portera le nom de place de la Liberté, et qu'il sera élevé au,milieu de cette place une colonne surmontée de la statue de la Liberté.