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CHAPITRE HUITIÈME

res et aulres ministres du culte, vous êtes mes fonctionnaires *. »

Faire une Église sans pape, absorber à son profit la double autorité spirituelle et temporelle, se faire représenter en médaillon, avec celte inscription ; Imperator et summus pontifex, «empereur et souverain pontife» : voilà, dans sa plus simple expression, le dernier mot du peuple souverain, et le principe générateur de la constitution civile du clergé. C’est le principe social de l’ancien paganisme ; c’est le césarisme pur; c'est le gallicanisme élevé, dans l’ordre politique, à sa dernière formule. Qui avait remis ce principe en honneur? qui l’avait formulé, enseigné, prêché? Un jour nous le demanderons à l’histoire.

Cependant le jour arrive où l’homme propose à l'acceptation publique son essai de religion *. L’immense majorité du clergé refuse de se parjurer. Alors commence contre les personnes la guerre à mort, qui se poursuivait contre les choses. L’ancien paganisme, personnifié dans Néron, reparaît avec toutes les splendeurs de sa cruauté. Jamais bêtes malfaisantes ne furent traquées par des chasseurs avec le même acharnement, que les prêtres catholiques par les proconsuls de VHercule révolutionnaire. Comme leurs devanciers des premiers siècles, qui accusaient les chrétiens de tous les malheurs de l’empire,, les modernes païens, pour vouer à la haine publique leurs innocentes victimes, les chargent de tous les forfaits, leur imputent toutes les calamités ®.

Sur tous les points de la France, et jusqu’au fond des campagnes, retentissent ces cris de mort : « Les prêtres réfractaires parcourent le pays avec les torches du fanatisme, ils répandent des écrits incendiaires. Le ci-devant évêque est généralement soupçonné d'être à la tête de ces scélératesses. Le directoire du département, qui est inondé de ces libelles, a saisi avant-hier neuf gros paquets de ces brûlots de faussaires. Souffrira-t-on longtemps encore la guerre de ces pirates? Alger et Maroc n’ont jamais recélé d’hommes plus pervers. La loi existe, que le fléau disparaisse *. »

* CoDstit. civ., art. ♦ et 19; décret du 1" janvier 1791.

* 4 janvier 1790.

3 Alonit., t. vu, p. 29, 39, 43, 62 ; l. IX, p. 1Ü4, 250; t. X, p. 137; t. XII, p. 200, 304, 490, 560; t. XIII, p. 464, .550; t. XXV, p. 678.

* ilonil. 30 juillet 1791,

« Nous fondons nos espérances sur le décret contre les prêtres factieux. Jamais il n’y eut de loi si nécessaire et si instante. Il n’est pas de moyens qu’ils n’aient employés pour allumer partout les torches du fanatisme. Nous voyons employer tour à tour la flamme, le fer et le poison. Ils agitent les esprits faibles et les dévots superstitieux ; ils leur montrent l’enfer prêt à s’entr’ouvrir pour engloutir ceux qui ne suivent pas leurs projets de révolte *. »

« Les prêtres réfractaires assassinent et incendient. Leurs agents vont dans les maisons des patriotes et les égorgent. Il y a quelques jours que dix vertueux patriotes sont tombés

sous le fer de ces cannibales Les pr^res réfractaires sont

le fléau de la République. Des plaintes éclatent de toutes parts contre cette horde sacrilège... On assassine au nom de Dieu. Les prêtres sanguinaires s’agitent pour perdre la patrie. Qu’ils sachent, les malheureux! que les hommes du 9 thermidor sont ici, et ces hommes, c’est la Convention tout entière*! » Comme, aux premiers jours du christianisme, le nom de chrétien était pour les païens celui de tous les crimes, ainsi pour leurs disciples le nom de prêtre devient synonyme de tous les forfaits. En conséquence, les 2, 3, 4 et 5 septembre 1792, la Révolution organise contre eux un massacre général. Les prisons des Carmes, de Sainte-Pélagie, de Saint-Firmin, de l’Âbbaye, du grand Châtelet, de la Conciergerie, de la Force et du cloître des Bernardins, sont teintes du sang de plus de deux cents prêtres.

Le jour même, 3 septembre, où elle accomplit cette boucherie, la commune de Paris écrit aux départements : « Une partie des conspirateurs féroces, détenus dans les prisons, a été mise à mort par le peuple, et sans doute la nation entière s’empressera d’adopter un moyen ûnécessaire de salut public *. » Ceux qui échappent au sabre des égorgeurs, n’échappent pas aux fureurs de la loi. Le 14 février 1793, la Révolution met leur tête à prix et promet cent livres de récompense à quiconque découvrira ou fera arrêter un prêtre insermenté. Cent édits de proscription sont lancés contre eux. Errants

1 Mollit. 10 décemb. 1791.

* Mollit., t. XXV, p. 67S, 679. Discours de Cornillon, Isabcau et Barras; décret du 25 août 93.

> Monit., ibi.

CnAPITRE HUITIÈME.

dans les forêts, jetés dans les cachots, égorgés, fusillés, noyés, mitraillés, guillotinés, déportés, des milliers de prêtres et de Qdèles périssent pour avoir résisté au paganisme triomphant, qu’une poignée de lettrés veut imposer à la France.

Toutefois, comme aux premiers jours de l'Église, quelques courages faiblissent. Des Judas se rencontrent dans la tribu sainte. La Révolution s’empresse d’exploiter leur apostasie. Digne fille de l’antiquité païenne, elle n’a point oublié les exemples de sa mère. Pour avilir le christianisme, Dioclétien en faisait jouer les mystères sur le théâtre ; ainsi, un coup est monté par la Révolution, pour livrer le christianisme à l’insulte la plus sanglante qu’il ait jamais reçue, même sous Néron.

« Le d novembre 1793 un tumulte effroyable se fait entendre en dehors de la Convention ; ce sont les hurlements, les acclamations d’une foule en délire, joyeuse, enivrée de débauche et d’impiété. Voilà bientôt que nous voyons apparaître les acteurs de cette scène abominable. Les uns sont vêtus grotesquement des habits sacerdotaux, d’autres traînent dans la boue les bannières et les croix ; des prostituées boivent dans les vases sacrés; plusieurs ânes mêlés à la troupe ploient sous le faix des chapes, des chasubles dont on les a couverts ; un entre autres a une mitre épiscopale attachée debout, sur la tête, entre les deux oreilles.

« Tout cela fait horreur à voir. Mais ce qui augmente le scandale, c’est la présence parmi ces scélérats de Gobel, évêque de Paris, et d’un certain nombre d’ecclésiastiques de son diocèse, qui par leur présence annoncent que les gens de bien doivent se préparer â quelque nouvelle infamie.

« Gobel monte à la tribune et dit : « Aujourd’hui il ne doit plus y avoir d’autre culte national que celui de la Liberté et de l’Égalité; je renonce à mes fonctions de ministre du culte catholique, mes Vicaires font la même déclaration. Nous déposons sur votre bureau nos lettres de prêtrise. Puisse cet exemple consolider le règne de la Liberté et de l’Égalité : vive la République I »

« A ce cri, à cette démoralisation complète, la frénésie s’empare des tribunes et de l’Assemblée. On vocifère, on s’embrasse : on aurait dit que l’apostasie sauvait la France ' ! »

t ffUt. pittor. de la Cono., t. III, p. 190.

Fière d’un pareil succès, la Révolution veut que le monde entier le connaisse, aûn, dit-elle, d’étendre son règne, en éclairant l'Europe sur les progrès de la Raison. En conséquence, elle décrète que toutes les apostasies sacerdotales qui prouvent les progrès de la philosophie, seront conservées dans un registre public et adressées à tous les départements ; en outre, qu’elles seront traduites dans les langues étrangères et envoyées chez les différents peuples de l’Europe

Elle ne s’en tient pas là. Dans toute l’étendue de sa domination, elle pensionne les apostats ; elle décrète la destitution de tout évêque qui s’opposerait au mariage des prêtres ; elle ferme les églises, abat les croix, fait taire les cloches ; défend de chômer le dimanche, défend de vendre du poisson le vendredi, défend sous peine de déportation l’exposition publique ou extérieure d’aucun signe particulier à aucun culte ; supprime tous les noms de saints ou de saintes partout où ils se trouvent.

Les églises deviennent des temples, et sous peine de mort on dira : Faubourg Antoine, faubourg Marceau, faubourg Denis ; temple Germain, temple Laurent, temple Roch ; rue Guillaume, rue Honoré, rue Apolline, rue Hyacinthe, rue Anne, rue Jacques. Saint-Denis s’appellera Frunciade; Saint- Malo, port Malo ; Saint-Aignan , Carismont; Saint-Amour, Franc- Amour ; ainsi en tout et partout.

La haine antichrétienne semble aller jusqu’au scrupule. « Le 5 octobre 1793, la Section de la Croix-Rouge à Paris, craignant que cette dénomination ne perpétue le poison du fanatisme, déclare au conseil de la Commune, qu’elle y substituera celui de Section du Bonnet-Rouge *.

Ce caractère de destruction et de propagande universelle que manifeste en toute occasion la Révolution française, mérite d’étre soigneusement remarqué. Il montre clairement qu’elle n’est ni la révolte, ni la rébellion, ni l’anarchie locale; mais bien l’insurrection générale contre tout ce que, dans son omnipotence, l’homme n’a pas établi. Cherchez quel principe d’ordre religieux ou social, quelle autorité divine ou humaine, quel droit acquis, quelle institution elle n’a pas battus en brèche? Delà est sortie la persécution la plus générale

• Décret du IS brumaire an II; voir aussi le Monit., t. XVIII, p. 369 à 424.

* Monil., ibi.

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et la ruine la plus étendue, depuis le régne de Néron et de Dioclétien.

Pour accomplir son œuvre, la Révolution a plusieurs missionnaires à ses ordres. En France, ses proconsuls et leurs bourreaux; à l’étranger, ses orateurs et ses boulets. Sur ces derniers elle écrit ses maximes, et partout où ils tombent ils prêchent et accomplissent l’œuvre de destruction. Là où ses armées ne pénètrent pas, elle envoie les discours incendiaires de ses tribuns. Tantôt elle invite les peuples à secouer le joug; tantôt elle va jusqu’à sommer le vicaire de Jésus-Christ de rendre au genre humain la liberté que le christianisme lui a ravie : le tout au nom do la Nature et des anciens Romains.

O Peuples, s’écrie- t-elle, les tyrans qui avaient opprimé les âmes, vous avaient rabaissés à vos propres yeux ; reprenez l’idée de yolrc dignité. La loi seule peut vous commander; c’est vous qui êtes le législateur : car le principe de toute souveraineté réside essentiellement en vous. Nul homme n'est votre supérieur, que parce que vous l’avez chargé vous -mêmes de l'exécution de la volonté générale.

« Écoutez la grande Nation qui vous dit : Les hommes naissent et demeurent libres. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune, et c’est la volonté commune qui seule a le droit de les établir. O homme ! sous quelque climat que tu respires, quels que soient tes opinions, tes préjugés, tes maîtres, voilà tes titres. Ils sont aussi anciens que le temps, aussi sacrés que l’humanité, aussi durables que la Nature. Le genre humain les avait perdus, c’est la France qui les publie par l’organe de ses députés »

En conséquence, un des plus ardents démagogues se constitue le propagateur de l'idée révolutionnaire, et s’intitule l’orateur du genre humain. C’est Anacharsis Clootz, l’auteur de la République universelle et de la Nullité de toutes les religions. Le 19 juin 1790, il se présente à la barre de l’Assemblée à la tête d’une députation du genre humain. Le président, M. de Menou, l’annonce avëc solennité, et dit que la députation se compose d’Anglais, de Prussiens, de Siciliens, de Hollandais, de Russes, de Polonais, d’Allemands, de Suédois, d’Italiens, d’Espagnols, de Suisses, d’indiens, de Turcs, d’Arabes, de Chaldéens, etc., chacun dans son costume national.

> Barrëre, Élrennes au peuple, 1790. — On trouve dans le Moniteur cent discours, et dans les journaus du temps mille articles dans le même esprit.

ai . LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.

îr

Anacharsis prend la parole et dit : « La solennité civique du 14 juillet ne sera pas seulement la fête des Français, mais encore la fête du genre humain. La trompette qui sonne la résurrection d’un grand peuple a retenti aux quatre coins du monde, et les chants d’allégresse d’un chœur de vingt-cinq millious d’hommes libres ont réveillé les peuples ensevelis dans un long esclavage... Il nous est venu une grande pensée, et oserions-nous dire qu’elle fera le complément de la grande journée nationale ?

<1 Un nombre d’étrangers de toutes les contrées de la terre demandent à se ranger au milieu du Champ de Mars, et le bonnet de la liberté qu’ils élèveront avec transport sera le gage de la délivrance prochaine de leurs malheureux frères. Vous verrez dans votre cortège des hommes libres, dont la patrie est dans les fers, dont la patrie sera libre un jour par l’inlluence de votre courage inébranlable et de vos lois philosophiques.

« Jamais ambassade ne fut plus sacrée. Nos lettres de créance ne sont pas tracées sur le parchemin, mais notre mission est gravée en lettres ineffaçables dans le cœur de tous les hommes, et grâce aux auteurs de la, Déclaration des droits, ces chiffres ne seront plus inintelligibles aux tyrans... Quelle leçon pour les despotes ! Quelle consolation pour les peuples infortunés, quand nous leur apprendrons que \a première nation de l'Europe nous a donné le signal du bonheur de la France et des deux mondes * I »

Ce discours est plusieurs fois interrompu par les applaudissements de l’Assemblée. Il est bien entendu que la députation du genre humain assistera à la fête de la Fédération, et le président, M. de Menou, ajoute : a L’Assemblée y met une condition, c’est que lorsque vous retournerez dans votre patrie, vous racontet'ez à vos concitoyens ce que vous avez vu. »

Cette invitation a été comprise : de locale qu’elle était en 17'J0, la Révolution est devenue européenne.

Renchérissant sur les idées humanitaires de l’orateur du genre humain, l’abbé Grégoire demande, au nom de l’égalité universelle, l’abolition deïaristocratiedelapeau. Le4juin 1793, une mascarade est organisée par la propagande révolutionnaire, et l’on voit dédier devant la Convention une députation

t t. IV, n» II.

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