CHAPITRE ONZIÈME
« Paraît le Génie de la France revêtu d’une robe blanche, coiffé à la grecque, ceint d’un ruban tricolore, tenant en main le globe; il prononce ces paroles consolantes : « Républicains, essuyons nos larmes ; le Destin vient de couronner nos travaux, notre constance et notre courage ; les oppresseurs ne sont plus ; le règne de la liberté commence... Jurez sur la tombe de la royauté exécration éternelle aux tyrans... »
« A l’instant un cri général se fait entendre : Périssent k> tyrans ! Vive la République universelle!
« Le convoi a formé un cercle et a manifesté son allégresse par des chants et des rondeaux civiques, publiant le triomphe de la liberté. »
Avant l’enterrement, la Société républicaine avaittenu, dès le matin, une séance où furent reçus membres de la société soixante-dix-sept citoyens helvétiens. Un des récipiendaires retraça les bienfaits de la Révolution. A ce discours un des membres de la société répondit par celle oraison funèbre de la royauté :
■ Consummaium est.
• Il a’est plus.
« Il n’est plus, le despotisme 1 Le Génie de la Liberté et la philosophie ont renversé son trône hideux. Ils ont arrêté leur vol sur la terre des Français ; ils ont embrasé les âmes de leurs feux bienfaisants; ils ont animé, éclairé des législateurs dignes de la Grèce et de Rome. Les Droits de l’Homme sont promulgués Muse de l'histoire, ta plume lassée de tracer les
crimes des rois, des reines, des pontifes et des dru>des de tous les temps... ta plume teinte de sang échappait de tes mains, et tu ne la reprenais que pour instruire les races futures... Muse, repose-toi, essuie tes larmes ; il n’est plus, le despotisme ; le fanatisme expire, consummatum est.
« Us sont écoulés les siècles de malheur et de désolation. Un ère plus heureux (sic) commence, c’est celui de la liberté des peuples. .. Tu n’es plus esclave ; prends un nouveau burin, et transmets à la postérité les travaux d’un peuple qui conquit sa liberté sur ses prêtres et ses rois... O Rousseau ! que n’aije ton génie créateur pour te célébrer 1 Vous, bon abbé de Saint- Pierre, savant et vertueux Mably, dont les lumières et les projets furent traités de chimères des âmes sensibles... qui par votre sagesse et vos travaux êtes les architectes de la liberté
des peuples.... le marbre et le broaze vous moutreront aux siècles les plus reculés...
« L'arbre sacré sera partout le signe de la liberté des peuples et de leur fraternité ; les chaînes de la royauté et de la superstition tomberont à l’impulsion électrique de la philosophie... Je vois l’aurore du jour heureux de la République universelle coi'i. posée de toutes les républiques partielles du globe... Dc.à elle va revoir les lieux où elle fut adorée, d’où les Césars et es papes l’ont chassée; elle va visiter cette ville d’où le premier des Brutus expulsa les Tarquins, et lui sacrifia son propre fils... ce champ où Scévola, ce digne hégicide, ce digne républicain, fit trembler un tyran et délivra sa patrie ; elle va pleurer sur la cendre de Caton, qui ne put survivre à sa patrie, sur le triste sort de Brutus, le dernier des Romains et lç preiüer DES Français, m
« Les frères helvéliens ayant manifesté l’intention de rejoindre leurs foyers, la société a unanimement décidé qu’avant de quitter ces bons voisins, on irait encore rendre une visite respectueuse à l’arbre de la liberté, ce qui s’est exécuté surle-champ. Là, les genoux fléchis, on a répété le couplet : Amour sacré de la patrie ; puis, avant de se séparer, on a dansé sur la fosse de la royauté, et enfin nos bons amis sont partis, ayant avec eux douze sans-culottes français, qui les ont accompagnés jusqu’à la frontière, où ils se sont quittés en se donnant le baiser d’union et de paix. »
Il est à remarquer que dans cette pièce les noms de Luther, de Zuingle, de Farel et autres réformateurs ne sont pas invoqués une seule fois. Cependant les acteurs et les orateurs de la fête sont des protestants suisses ou des catholiques voisins et amis des Suisses, qui tous tenaient à rappeler les souvenirs chers à des républicains. Âu contraire, ils prononcent avec éloge les noms de Voltaire, de Rousseau, de Brutus, de Caton. C’est une preuve de plus que la Révolution se reconnaît pour la fille de la Renaissance et non de la Réforme, de Brutus et non de Luther. Cette dame sait sa généalogie.