CHAPITRE ONZIÈME
ne pouvez différer' un seul instant sans être infidèles au vœu de la Nation; c’est l’abolition de la royauté *. »
A ces mots, il s’élève des applaudissements unanimes.
Le calme à peine rétabli, on voit sc diriger vers l’image de Brutus, un vrai lettré, le prêtre Grégoire, qui prononce la fameuse catilinaire où, sous urte forme parfaitement classique, respire toute la haine sauvage du républicanisme païen : « Je demande, s’écrie-t il, que par une loi solennelle vous consacriez l’abolition de la royauté. »
L’assemblée entière se lève et décrète par acclamation la proposition de Grégoire. Une seule voix demande une discussion.
« Eh ! reprend Grégoire, qu’est-il besoin de discuter quand tout le monde est d’accord? Les rois sont dans l’ordre moral ce que sont les monstres dans l’ordre physique. Les cours sont l’atelier des crimes et la tanière des tyrans. L’histoire des rois est le martyrologe des nations. Dès que nous sommes tous également pénétrés de cette vérité, qu’est-il besoin de discuter? Je demande que ma proposition soit mise aux voix, sauf à la rédiger ensuite avec un considérant digne de la solennité de ce décret *. »
La proposition de Grégoire, mise aux voix, est adoptée au bruit des plus vifs applaudissements. Les mânes de Brutus durent tressaillir, et les maîtres de tous ces législateurs applaudir au succès de leurs leçons.
De tous les coins de la France les lettrés envoient des adresses aux pères conscrits pour les féliciter de l’abolition de la royauté. 11 en vient de Rennes, de Dôle, de Bordeaux, de Montluçon, de Saumur, de Romorantin, de l’Yonne, de la Marne, de l’Ariége, etc. Toutes respirent le républicanisme le plus romain *. »
(I Pères de la patrie, écrivent ceux de Tarbes, une constitution faite sous un roi héritier de plusieurs siècles de despotisme ne pouvait qu’être imparfaite. Ce trône conspirateur ayant été renversé, dictez-nous des lois qui portent l’empreinte de l’indépendance républicaine*. »
I Afonit., ibi,
* Monil., ibi.
» Monil., t. XIV, p. 141 à 259.
4 Monil. 8 oct. 92.
« Législateurs, disent ceux de Montréal, district de Condom, le peuple souverain, indigné de la perfidie de Louis Capet, a désiré l’abolition de la royauté; vous l’avez prononcée, vous avez rempli votre devoir. Nos femmes, accourues pour entendre lire l’adresse que nous vous envoyons, ont demandé d’étre admises à la signer, et elles vous disent avec l’enthousiasme du patriotisme : Et nous aussi, nous étions républicaines avant le 10 aoùtL »
Ceux de Sézanne s’expriment ainsi : « Nous demandons que vous déclariez que Paris a bien mérité de la patrie. Louis XVI n’est encore Jugé que dans l’opinion; nous demandons que vous vous occupiez enfin de ce grand coupable*. »
D’autres vont plus loin ; ils célèbrent par des fêtes solennelles l’abolition de la royauté. Voici le procès-verbal d’une de ces fêtes. Quoique un peu long, nous le donnons en entier : car il nous semble montrer mieux que tous les discours à quel diapason les études classiques avaient monté les tètes, nonseulement à Paris, mais jusque dans le fond des provinces. Partout où se rencontre un vieux lettré ou un rhétoricien frais émoulu, attendez-vous à trouver le langage et les idées des Grecs et des Romains. S’ils parlent, toute leur phraséologie est prise dans les Catilinaires ou dans les Philippiques de Cicéron. Les grands mots de patrie, de république, de liberté, d’égalité, de haine à la tyrannie, défrayent toute leur éloquence de théâtre. S’ils agissent, soyez sûrs que d’un seul bond ils se reporteront jusqu’au sein de la belle antiquité, et que dans quelque parodie ridicule, si elle n’était atroce, ils s’efforceront de faire revivre les usages, les idées, les principes, les souvenirs du paganisme.
Donc, à l'extrême frontière orientale de la France, dans la petite ville de Morteau, se trouvait un de ces jeunes admirateurs de Rome et d’Athènes. Les occupations du notariat ne lui avaient rien fait perdre de son enthousiasme pour les grands hommes et les grands peuples au milieu desquels il venait de passer se^huit années de collège. De concert avec quelques-uns de ses camarades, il organise la fête dont on va lire le procès-verbal.
> Monii, 30 oct.
* Id. l" no».
CllAPlTHE ONZIÈME,
• Proces-verbal de la fête de l’enterrement de la Royauté, célébrée à Marteau par les amis de la liberté et de l’égalité républicaines, pour servir d’adhésion à la loi qui abolit Ut i uyauté en France,
« L’an mil sept cent quatre-vingt-douze, le premier de la République française, le huit décembre, les membres de la Société républicaine, établie à Morteau, ayant fixé au présent jour la fêle de renterrement de la Royauté, se sont assemblés à cet effet dans la salle de leurs séances.
« Deux courriers se sont présentés et ont annoncé que leurs fières, les bourgeois habitant les montagnes de Valengin, désirant partager notre allégresse, allaient arriver.... L’assemblée, concertée avec la municipalité, a délibéré qu’il serait à l’instant envoyé une députation pour les recevoir. Cette députation a été composée de quatre officiers municipaux, douze vétérans, vingt amazones armées de piques, vingt nourrissons de la République, six membres de la Société républicaine, un détachement de la garde nationale, et un piquet de la même garde à cheval.
« Celte députation est allée recevoir ces bons voisins à l’entrée du bourg. Vérification faite par appel nominal, ils se sont trouvés au nombre de 1138, non compris l’avant et arrière-garde, composée de cinquante-cinq cavaliers. En tête de la troupe marchaient trois hommes de couleur, enchaînés, qui venaient réclamer les bienfaits de la nation française. La musique exécutait alternativement le Ça ira et Vllymne national.
« La troupe marchait sous un étendard représentant d’un côté Minerve donnant la main au Génie de la Liberté sur l’Autel de la Patrie, foulant aux pieds sceptres et couronnes brisés; à droite VHydre terrassée, avec l’inscription : Sort des despotes. De l’autre côté, Guillaume Tell décochant son arc. Suivaient quantité de voilures en forme d’amphithéâtre, sur lesquelles étaient placés les respectables vieillards, les femmes et les enfants helvétiens, décorés des bonnets rouges et des rubans tricolores.
a Un membre de la députation était prêt à prononcer un discours de réception, lorsque la troupe valenginoise a demandé de rendre, avant tout, hommage à l’arôre de la libei'té. Ce désir accueilli, le symbole du bonheur a été entouré. L’hymne national a été chanté, et un mouvement spontané
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d’un saint enthousiasme a fait fléchir les genoux, au divin couplet : Amour sacré de la patrie. »
Après l’adoration, un citoyen du Locle prononça un discours dans lequel il prophétisa une ère de bonheur inconnue jusqu’alors au peuple français régénéré. Le président de la société répondit en acceptant l’augure et en admettant à la séance de la Société républicaine les citoyens et citoyennes de Valengin.
Au président succède à la tribune un membre de celte société, lequel, imitant le fameux quousque tandem, débute par ces mots : «Jusqu’à quand parlerons-nous du roi et de royauté? Jusqu’à quand nous entretiendrons-nous de tyrans et de tyrannie? Déjà depuis trop longtemps ils furent nos idoles. Depuis trop longtemps ils Oreut courber nos tètes sous leur sceptre de fer. Qui ignore que la vie de nos rois fut un tissu de meurtres, de carnages, de parricides, d’empoisonnements, d’infanticides?... Puisse le sceptre que nous allons briser être en horreur à nos neveux!... Si la monarchie commença par un brigand, qu’elle finisse par un traître!...
« Les fêles qui jusqu’ici ont été célébrées par la plupart des peuples semblaient n’avoir d’autre but que de les entretenir dans l’ignorance et dans le fanatisme... Un despotisme qui enchaîne les sentiments est plus tyrannique mille fois que l’arbitraire des Denys et des Tarquins... Quel siècle, puissant Architecte de l’univers! que celui où les yeux des humains, couverts d’un épais bandeau, n’apercevaient la lumière qu’à travers un nuage plus épais encore! Mais ils ont passé ces temps où les Français, vieillis dans la servitude et courbés sous le joug des tyrans et de leurs satellites, devaient se réjouir des maux qui les accablaient.
U Nos fêtes sont plus pures, nos cérémonies sont plus religieuses. En substituant à ces Te Deum, que peu d’entre nous comprennent, l’hymne sacré des Marseillais , nous tirons l’homme de sa léthargie : nous lui apprenons quand, pourquoi et contre qui il doit tirer ses armes ; nous débrouillons à ses yeux un chaos qui l’enveloppait; nous lui prouvons qu’il était fait pour ces merveillesl Qu’elles sont incompréhensibles I Que l’histoire vante tant qu’elle voudra les Scipion, les Annibal... les Dumou riez, les Custi ne figureront plus longtemps au Temple de Mémoire. Les vainqueurs des Thei-mopyles céderaient la palme caas défenseurs de la patrie... O France! ô République! ô
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Patrie, si clière à mon cœur! tu vas donc enfla triompher de tous tes ennemis. »
Ces ennemis sont les rois et les prêtres, c’est-à-dire le christianisme dans l’ordre religieux et dans l'ordre social. A la place de la double royauté de Dieu, l'homme inaugure la sienne : c’est l’apothéose païenne. Parlant de la bienfaisante philosophie qui a compris tous les peuples dans les liens de la fraternité, l’orateur dit que les nègres et les Suisses adorent notre sainte révolution; que les Suisses aiment à penser qu’ils ont aussi nossympalhies, et que « le Génie bienfaisant de la France saura distinguer ces sommets trop longtemps couverts de glaces et de frimas, de ces contrées heureuses qu’embellissent Pomone et Cérés..,. »
Un membre de la société ajoute : » Je pense que l’on ne peut faire que d’applaudir aux sentiments patriotiques que notre frère vient de manifester dans ce discours; mais j’observe que, quelque utile, quelque agréable que soit cette séance, il est temps de se lever pour enterrer cette royauté qu’on laisse trop longtcmpssur les tréteaux.»
(( Le président a annoncé que la séance était suspendue jusqu’à huit heures du matin du lendemain.
« Ce jour-là, une salve d’artillerie a annoncé l’ouverture de la cérémonie, qui a commencé par les Vigiles de l’offlce des morts, traduits en langue française et travestis, chantés autour d’un mannequin, emblème de la royauté, représentant Gdèlement la double face du scélérat Louis XVI. Il était décoré de tous les ordres et du manteau royal, tenant d’une main le sceptre et de l’autre un poignard.
« Le convoi, éclairé par des pages aux livrées de la cour, s’est mis en marche.
« Les coureurs et les nègres à la livrée des princes de Coblenlz, ont fait l’ouverture.
« Marchaient en tête Voltaire et Rousseau, portant les flambeaux de la philosophie, et après eux, un Savoisicn et un Belge.
« Suivaient des vétérans et des vieillards helvétiens.
U Un groupe d’élèves de la patrie ayant avec eux de jeunes Yalenginois.
« Les amazones républicaines, avec elles les citoyennes d’ilelvétie.
« Les jeunes citoyennes françaises et valenginoises.
« Vingt musiciens.
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c( Douze chantres.
« Le mannequin royal supporté par un laboureur et un jacobin sans-culotte.
« La reine entre deux docteurs de Sorbonne, porteurs des saints canons et de toute la. prêt int aille Ihéologiquc.
« Suivait de très-près le cardinal Collier, avec dame Valois- Lamothe, en grande réflexion.
« Les dignitaires de tous les ordres mendiés ou brocantés.
« L’aumônier de la cour et une entremetteuse.
« Un gros groupe d’aristocrates de toutes les classes, à longues oreilles.
« Un exempt des maréchaux de France et un lieutenant de police fuyant devant le tableau des Droits de l'Homme, porté en bannière par un nombreux groupe de jacobins helvcHcns et français, ayant au milieu d’eux trois hommes de couleur portant les débris de leurs chaînes.
« Le convoi, égayé par des chants funèbres tournés en ridicule, entremêlés à chaque strophe d’airs burlesques exécut'^s par la musique, ayant parcouru les rues illuminées, est enfin arrivé à l’arbre sacré de la liberté, au pied duquel s’est trouvée creusée la fosse de la royauté.
« Mercure, son caducée en main, fend la presse et annonce le Temps et le Destin; ils paraissent. Le Temps, à la tête chauve, front ridé, barbe blanche, grandes ailes, sablière eu main, armé de sa faux, s’arrête un instant et dit : « J’ai mesuré le cours de la tyrannie des rois; Capet, tu l’as fini. Destin, prononce. » il reprend aussitôt sa marche rapide.
« Le Destin, le front couvert de son casque, revêtu de sa cuirasse et armé de son bouclier, dépose sur le bord de la fosse le vase de Pandore et prononce cet arrêt : « Atropos, coupe le fli des crimes des rois; Clotho et Lachésis, filez les siècles d’or. »
« A ces mots, le fantôme funeste est englouti, la fosse est recouverte et les ridicules emblèmes des distinctions, arrachés par les sans-culottes, sont rejetés dans le vase de Pandore, qui est à l’instant refermé par le Destin qui disparaît avec le vase. »
Voyez comme tous ces collégiens connaissent leur mythologie! Le nom, les fonctions, les attributs, les moindres détails du costume des divinités païennes, ils savent tout cela ad amussim.