HOPITAL NOTRE-DAME DE LA PITIÉ
Fondé en 1612 par Louis XII (1), siège du Bureau de l'Hôpital général, l'hôpital de la Pitié était situé au bout de la rue du faubourg St-Victor (Linné), à l'entrée de la rue des Coupeaux (Lacépède), entre les rues du Battoir (de Quatrefages) et du Jardin du Roi (Geoffroy St-Hilaire). C'était un bâtiment d'aspect vulgaire. Dans l’église (2), on voyait une Descente de croix de Daniel de Volterre, deux tableaux de Louis Boulogne, dont une Conversion de St-Paul, quelques sculptures et une Pitié en marbre blanc.
Dépendance de l'Hôpital général, la Pitié était entretenue aux frais de cet établissement et n'avait point de revenus particuliers. Depuis l’édit de 1656, elle était destinée aux enfants du sexe masculin : on y admettait tous les enfants présentés depuis l’âge de 4 ans jusqu’à celui de 12, à la condilion qu'ils fussent domiciliés dans le ressort du Châtelet de Paris ét que la pauvreté de leurs parents fût attestée. Les enfants sans aveu et non amenés par leurs parents étaient admis sur procèsverbaux des commissaires ou des districts dans l’arrondissement desquels on les avait trouvés.
Les enfants étaient répartis suivant leur âge, dans deux
(x) Cf. Dr Octave Guillier. Histoire de l'Hôpital Notre-Dame de Pitié (1612- 1882). Paris, 1882, p. 18.
(2) Almanach parisien en faveur des étrangers voyageurs. 1789, p. 205; et Tuetey. Op. cit. Tome I. Introduction, p. xLII.
« emplois » spéciaux. Le premier était réservé à ceux de 4 à 8 ans, le second à ceux de 8 à 12. Chaque emploi possédait ses dortoirs et ses classes, et deux classes spéciales étaient réservées aux enfants galeux ou teigneux. Tous où à peu près couchaient seuls dans des lits à tiroir, superposés, et rentrant pendant le jour les uns sous les autres. Ces lits constituaient une innovation assez malheureuse puisqu'il était à peu près impossible de les aérer. 1100 lits renfermaient en 1790, 1396 pensionnaires. L'on ne couchait ensemble que quelques-uns des plus jeunes « pour lesquels il y a moins de danger tant pour le phisique que pour le moral (1) ».
» Les classes sont divisées en grandes et petites. Les » petites classes sont composées d'enfans qui commencent à » apprendre les premiers élêémens de la lecture, de l'écriture » et de la religion. Les grandes classes sont formées de ceux ‘» qui sont déjà avancés et qu'il s'agit de perfectionner dans » les principes de la religion, de la lecture, de l'écriture, et » à qui lon apprend l’arithmétique et l'ortographe.
» L'éducation des enfans est encore dirigée par un maître » principal qui a la surveillance des autres maîtres. Cet ins- » pecteur est lui-même chargé d'une classe particulière dans » laquelle on n'admet que les meilleurs sujets des autres » classes et ceux qui annoncent plus d'intelligence et de » capacité. On y enseigne de plus les élémens du latin et » de quelques sciences abstraites ».
On insistait surtout sur la connaissance des principes religieux (5 heures d'instruction religieuse par jour), et l’Archevêque de Paris eut un jour la satisfaction d'entendre les enfants développer devant lui le sujet suivant : « Jésus-Christ figuré par les Patriarches de l'Ancien Testament, Jésus-Christ prédit par tous les prophètes ! (2) ». Pour le reste, ils servaient la messe et accompagnaient les convois. Cette éducation souleva les critiques des commissaires du Comité de Men-
(1) Tuetey. Op. cit. Tome I, p. 177.
17 mai 1790. Observation sur le régime et la destination de la Maison de la Pitié, avec lettre d'envoi des administrateurs de l'Hôpital général (au département des Hôpitaux).
(2) Tuetey. Op. cit. Tomel, Introduction, p. xzv.
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RLIOE— dicité : («Eh quoi ! pas de travail manuel ? » avaient-ils dit. Les administrateurs répondirent qu'on avait fait plusieurs essais dans ce sens, que tous étaient demeurés infructueux. On avait en particulier essayé d'employer les jeunes pensionnaires à la culture de la terre (r)etil avait été prouvé, d’une façon évidente, que 300 d’entre eux seulement étaient en état de s’y livrer.
D'ailleurs, on préférait attendre que les enfants eussent l’âge de 12 ans et qu'ils eussent fait leur première communion ; on les plaçait alors chez des maîtres ou marchands, où ils étaient encore surveillés par un inspecteur chargé d’informer le Bureau du résultat de ses enquêtes.
Et puis, quel moyen de faire mieux, « étant donné ce qu'on nous envoie ?» La maison de la Pitit n'était-elle pas « l'égout des hospices particuliers des paroisses » qui envoyaient les sujets « difficiles, paresseux, ou d’une conception décourageante ? »
Beaucoup de parents, disait-on encore, n’amenaient leurs enfants « que par indifférence pour eux, ou par mécontentement, ou pour les corriger. » Dans ce cas, la plupart des enfants ne restaient que quelques jours à la maison, et dès lors quelle instruction leur donner ? N’avait-on pas vu des enfants qui y étaient venus à cinq ou six reprises différentes. Enfin, et cet argument avait une réelle valeur, la mauvaise constitution et les vices corporels mettaient beaucoup d’autres enfants dans l'impossibilité de se livrer à un travail sérieux (2).
Les commissaires du Comité de Mendicité furent sévères néanmoins. Ils accusèrent le bureau d'imprévoyance et de maladresse pour n'avoir pas songé à remplacer cet hôpital par cinq ou six hôpitaux distincts, à la campagne et au bon air, et pour avoir laissé subsister à Paris, par esprit de routine, un établissement sans but et sans portée.
D'autre part, l'état sanitaire n’était guère satisfaisant à la Pitié. Le scorbut y sévissait, provoqué sans doute par les menus de la maison, dont voici un spécimen :
(1) A la pépinière royale de la Rochette (près Melun). D* Emile Richard. Histoire de l'Hôpital de Bicêtre. Op. cit., p. 25. (2) Tuetey. Op. cit. Tome I, p. 175. Document cité plus haut.
RLOZREE
« Nourriture des enfans :
» Les dimanches, mardis et jeudis, ils ont chacun un quar- » teron de viande et de la soupe grasse. Les lundis, ils ont » chacun un quart de litron de pois, fèves ou lentilles, accomodé » avec du beure salé, à raison d’une livre par boisseau.
» De la soupe faite avec du beure et des pois, savoir : du » beure à raison de 2 livres par cent de pauvres, et un boisseau » de pois par 600 enfans.
» Les vendredis, de même que les lundis.
» Les mercredis, la même soupe que les lundis et vendredis.
» Pour leurs portions, ils ont environ une once et demie de » ris chacun, accomodé avec du beure salé, à raison de deux » onces à peu près par livre. Les samedis, ils ont la même » soupe que les lundis, mercredis et vendredis.
» Pour leurs portions, ils ont à peu près 5 onces de pruneaux » chacun.
» Tous les jours de l’année ils ont chacun 5/4 de pain (1). »
Chose étrange, il n'existait pas, au début de la Révolution, d'infirmerie à la Pitié. On ne se décida à en créer une que le 1er janvier 1702, et ce fut encore un des nombreux bienfaits du nouveau régime.
Le document qui suit est publié in-extenso. Il offre de l’intérêt parce qu'il est le seul document de ce genre qui nous ait été conservé et parce qu'il offre des aperçus nouveaux et intéressants sur les traitements de la gale et de la teigne au siècle dernier.
Il est intitulé : « Observations relatives à la partie des malades de la Pitié, maison de l'Hôpital général, adressées au département des hôpitaux, par M. Brun, chirurgien en chef de l'Hôpital général (2). »
« Les questions qui sont proposées sur le régime et l'ad- » ministration de la Pitié embrassent deux objets: l’un » concerne la partie des malades et l’autre est relative aux » enfants. Le présent mémoire fait par le chirurgien en chef
(1) Tuetey. Op. cit. Tome I, p. 182. Document cité. (2) Tuetey. Op. cit. Tome, p. 188.
de l'Hôpital général servira de réponse au premier de ces deux objets seulement : à l'égard du second, on en laisse le détail à l'égard de M. l'économe ou à Madame la Supérieure, comme un compte qui est plus de leur compétence.
» Les enfants admis à la Pitié sont des garçons valides et tous susceptibles d'éducation, ou attaqués de galle et de teigne, ceux-cy sont principalement reçus pour leur traitement, on exclut ceux qui, par leurs infirmités, sont incapables de participer à l'éducation commune, ou dont la société serait incommode ou nuisible aux autres ; tels sont les imbécilles, les estropiés, les épileptiques, les dartreux et ceux qui sont sujets à l’incontinence d'urine ; ces sortes d'enfants, d’après le rapport du chirurgien en chef, ont toujours été constamment envoiés à Bicêtre, dès qu'ils se sont présentés, lorsque leurs infirmités étoient connues, ou lorsque l'on s'en est aperçu après leur admission. On envoye maintenant ceux qui sont attaqués d'humeurs froides et scrophules. L'exclusion de la Pitié pour ces derniers n’a lieu que depuis qu'une infirmerie de cinquante lits, qui leur étoient destinés, a été supprimée pour la construction d'un bâtiment qui s'achève et qui doit faire suitte à un nouveau qui est déjà occupé.
DaCettendermereninfirmerie, étoient très -utileret il y- a nécessité de la rétablir.
» Les enfants de la Pitié qui sont valides et sains peuvent être distingués en grands, moiens et petits. Ils sont distribués entr'eux suivant leur âge, et occuppés uniquement de leur éducation, ou employés, en outre de l'éducation, au service de l'Eglise et à suivre les convoys.
» Une infirmerie de dix-huit lits, principalement destinés aux enfans de chœur et des convoys, le reste des deux classes des grands et des moiens n'y participent qu’autant qu'il y a des places vacantes ; quand les places manquent, on les envoye à l’Hôtel-Dieu, lorsqu'il leur arrive maladie. » Il y avoit aussi une infirmerie de neuf lits pour les petits, mais son emplacement ayant été compris dans la construction du nouveau bâtiment,elle n'existe plus,et depuis que ces enfants
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en sont privés, on les envoye constamment à l'Hôtel-Dieu,-dès qu'ils tombent malades.
» Les galeux et les teigneux sont, en maladie, également a< assujetis à cet envoi subit et ne sont admis qu'a Saint-Louis, à cause de leur incommodité habituelle.
» Pour mettre à profit, le plus qu’il est possible, cette infirmerie de dix-huit Jits, principalement destinée aux enfans de chœur et des convois, et pour la rendre d'une plus grande utilité en faveur du reste des grands et des moiens,ion renouvelle les places, quand on le peut sans préjudice, toutes les
fois qu'il se présente de nouveaux malades. A cet efiet, on
envoye les convalescents coucher dans leur dortoir, pendant. qu'on continue de les nourrir à l’infirmerie, jusqu'à leur parfait rétablissement, en en usant ainsy, cette infirmerie de dixhuit lits seulement, bien au-dessous des besoins, est de secours à un très grand nombre.
» La nourriture y consiste en vin, pain blanc, viande, œufs, riz, pruneaux ; on donne aussi quelquefois des fruits en compotes, des confitures, du lait, et ces aliments sont distribués
suivant les cas.
» Les maladies qui se rencontrent le plus ordinairement se rapportent à l'espèce de fièvres catarrhalles, inflammatoires, nerveuses, aux fièvres bilieuses, putrides, vermineuses et malignes. On observe aussi plusieurs sortes de fièvres exemthématiques et certaines dissenteries très fâcheuses.
» Chaque sorte de ces maladies ont en général leurs époques. Au printemps, les plus fréquentes sont les pleurésies, les fluxions de poitrine, les affections nerveuses et inflammatoires; dans l'été, les fièvres ardentes, éruptives, malignes: dans l'autonne, des fièvres bilieuses, putrides, vermineuses, des dissenteries, en hyver, il y a beaucoup de rhumes, de catarrhes et de fluxions de poitrine ; pendant toute l’année des langueurs, des fièvres éticques, suite d'ennuy ou de mauvaise constitution, souvent par des besoins longtemps éprouvés.
» Les fièvres intermittentes sont assez ordinaires au commencement du printens, à la fin de l’autonne et pendant tout l'hiver ; celles de cette dernière saison sont les plus opiniâtres,
et:celles du printems les plus courtes, ainsi qu'en instruit une expérience commune. & -» Toutes les maladies rapportées cy-dessus ne sont point
admises indistinctement à l’infirmerie. on en-exclut constamment celles que l’on croit contagieuses ; en conséquence, les. petites véroles sont transportées à l'Hôtel-Dieu, on étoit aussi.
dans cet usage à l'égard de toutes les fièvres éruptives, mais on sen écarte depuis que l'on est parvenu à rassurer contre
l'inconvénient de la contagion de quelques-unes, ét mainte-
nant on traite avec avantage dans cette infirmerie PERROnR
-de ces fièvres.
» Dans la cure des dre maladies on s'en tient aux
a connues et on n'employe que les remèdes d'une
propriété bien avérée et qui sont indiqués pour les circons-
tances. La pratique a montré qu'en général les plus doux
sont ceux qui réussissent le mieux. Cette remarque est rela-
tive à la faiblesse et à la sensibilité qui sont naturelles aux
individus dont il s'agit. C’est pourquoi on est très réservé sur les-saignées, on n'use qu'avec discrétion des émétiques et des purgatifs : quand les antiseptiques paroissent convenir, on
donne la préférence aux acides végétaux sur les acides miné-
raux, les premiers étant plus doux et moinsirritants que les derniers ; on est toujours circonspect dans l'usage du quinquinna,. souvent on a observé dans les fièvres intermittentes qu'il causoit des pesanteurs d’estomach, de la chaleur, des
coliques, le dévoiement, quoique donnée à petite dose, et que
les amers moins forts étoient employés avec plus de succès.
C'est en s’attachant à de pareilles observations qu'il meurt très peu de malades, que, quelquefois, il n’y en a pas eu de morts dans une année entière et que la plupart de ceux qui périssent ne sont que des étiques. Outre cette remarque, on a la satisfaction d'observer encore que l’on est parvenu à prévenir très souvent la coqueluche, accident fréquent à la suite des fièvres éruplives, telles que la fièvre scarlatine ou fièvre rouge. La précaution consiste à insister sur les boissons légèrement diaphorétiques, combinées relativement aux accidents,.
et .ne purger que très longtemps après la disparution des taches, si même on croit ne devoir pas s’en dispenser.