‹ La Révolution & les HôpitauxChapitre 39 sur 69 · NES ; + À · texte numérisé non relu

NES ; + À

Cet hôpital avait, de l'aveu de tous, une organisation et une administration admirables. En dehors du rapport fort élogieux du Comité de Mendicité, il reste des relations non moins enthousiastes de visites faites à l'hôpital par les Allemands Halem êt Kotzebue. Halem déclara même à une sœur en manière de compliment « qu'après ce qu'il avait vu, il pardonnait à Rousseau d’avoir confié ses enfants à cet établissement. » (1).

Louis XVI vint lui-même, le 10 février 1790, au sortir de Notre- Dame, visiter la maison, en compagnie de la famille royale.

Ce fut un grand honneur pour les Sœurs, puisque ce fut le seul établissement hospitalier qu'il visita (2).

L'hôpital des Enfants-Trouvés dépendait de l'Hôpital général depuis 1670, mais la Couche avait été rebâtie en 1747 sur l'emplacement de l'église Sainte-Geneviève-des-Ardents, d'après les plans de l'architecte Boffrand. L'hospice de Vaugirard fut réuni à l'hôpital en octobre 1781. Cette réunion fut malheureuse au point de vue financier. On avait accordé aux Enfants-Trouvés en dédommagement des nouveaux frais que cette union leur occasionnait les revenus de l'hôpital S'-Jacques-aux-Pèlerins, en séquestre et sans objet depuis longtemps. Or, en huit ans, ces revenus n'avaient produit que 165.536 livres, charges déduites, et les dépenses de l’hospice de Vaugirard avaient atteint plus de 500.000 livres pendant la même période.

Les deux maisons de la Couche et du faubourg S'-Antoine étaient confiées à des sœurs de charité. Les soins médicaux étaient réservés au médecin Andry etau chirurgien Auvity.

La Maison de la Couche. — La maison de la Couche, chargée de la protection et des soins de l'enfance abandonnée, recevait indistinctement tous les enfants qu'on y apportait, à

(1) G. A. von Halem, Blicke auf einen Theil Deutschlands, der Schweiz und Frankreichs bei einer Reise vom Jahre 1790. Hambourg, 1791. Paris en 1790. Voyage de Halem (27° lettre, p. 362) par Arthur Chuquet, Paris 1896.

(2) Cf. Journal de Paris, numéro du 13 février 1790, Révolutions de Paris, n° 31, p. 30, avec une gravure représentant cette visite.

Le Roi aux Enfants-Trouvés ou Récit de ce qui est arrivé, le ro février, au Roi, à la Reine et à toute sa famille, aux Enfants-Trouvés. Paris, Volland.

Bibl. Nat. L b 39 2941 (Imprimés).

toute heure du jour ou de la nuit. La seule formalité exigée (1) était la présentation d’une ordonnance du commissaire de police avec indication sommaire de l'époque et du lieu de naissance de l'enfant, ainsi que des vêtements et des papiers trouvés sur lui. Les mêmes prescriptions étaient également applicables aux enfants trouvés en province et apportés à Paris (8oo environ par an). L'hôpital, avait toujours cent berceaux disponibles, et les enfants y restaient jusqu'à leur envoi en nourrice. Beaucoup provenaient de l'Hôtel-Dieu «sur les 1503 enfants qui naissent annuellement à l'Hôtel-Dieu, dit Tenon, il en passe 1504 par année en moyenne aux Enfants-Trouvés ; remarque importante par les conséquences sociales et physiques. » (2)

Meneurs, Nourrices, Allaitement artificiel. — Ceux qui n'étaient pas mis en nourrice étaient confiés à des meneurs. Mais un grand nombre mouraient avant leur départ pour la campagne.

« Deux tiers au moins succombent dans le premier mois,

-» et dans ces deux tiers, trois cinquièmes avant d'être donnés » aux nourrices.

» Cette prodigieuse mortalité s’attribue particulièrement au » mauvais état dans lequel la plupart de ces enfants, fruit de » la débauche et de la misère, sont apportés à l'hôpital: une » maladie contagieuse, presque toujours existante dans cette » maison, connue sous le nom de muguet et dont ces enfants » guérissent peu, en enlève beaucoup encore. Enfin ces enfants » restent quelquefois des semaines, des mois entiers sans nour- » rice, réunis en grand nombre dans les mêmes salles, et cette » dernière cause de mort n’est sans doute pas la moins funeste.

.. » Les charrettes dans lesquelles ces enfants entassés sont » menés avec leurs nourrices sont encore pour eux un nouveau » danger. Ce danger augmente selon la longueur de la route qui » souvent est considérable. Le plus grand rapprochement des

(1) Cf. réponses aux questions faites par M. de Jussieu sur les maisons du Saint-Esprit et des Enfants-Trouvés. Mai 1790. Tuetey. Op. cit. Tome 1°r, p. 303, n° 108.

(2) Tenon. Op. cit. Préface, p. xxxu1.

Ne TZ

demandes de cesnourrices est de douze lieues de Paris, le plus » grand éloignement est de soixante ;

» 22 meneurs, dispersés dans toute cette étendue, correspon- » gent avec l'administration, font les affaires des nourrices de » leur département et ont sur elles une sorte de surveillance » dont les frais sont payés par l'administration {1}. Quant aux nourrices, on en avait employé autrefois de « sédentaires ». Elles devaient pourvoir à l'existence des enfants jusqu'à ce qu'on les donnât à leur nourrice propre, mais les dangers de l'allaitement en commun ainsi que ceux mêmes qu'encouraient les femmes en donnant le sein à des enfants suspects, avaient déterminé à supprimer, en 1788, ces nourrices sédentaires. Les enfants syphilitiques (124 sur 5000, 2°/,) étaient envoyés à l'hospice de Vaugirard où ils mouraient pour la plupart dans les six premières semaines qui suivaient leur naissance (Cf. : Kotzebue). Depuis la suppression des nourrices sédentaires, on admettait les nourrices de la campagne qui venaient chercher les nourrissons ; on les couchait alors dans des dortoirs distincts qui leur étaient communs avec les nourrissons et l’on faisait en sorte que chacune n'allaitât qu’un nourrisson, celui qu'elle devait emporter. Malheureusement ces dortoirs communs n'étaient ni assez nombreux, ni assez grands, ce qui multipliait les dangers du séjour des enfants à l'hôpital.

Les nourricés étaient choisies à la campagne, à des distances fort variables ; elles venaient principalement de la Picardie (Artois, Cambrésis et Hainaut), de là Normandie, de la Bourgogne et de la Champagne. On leur laissait le choix des nourrissons. L’Administration leur accordait un salaire uniforme et une prime deé livres à la fin des trois premiers mois. Une nouvelle prime de même valeur leur était allouée à la fin du neuvième mois. Ces nourrices étaient à peine surveillées lorsqu'elles étaient rentrées chez elle. Personne ne les yvisilaif, et l'on se contentait, chaque année, d'un certificat du curé de l'endroit où elles se trouvaient signalant l'existence ou le décès des nourrissons. Les 2/5 des enfants succombaient en nourrice dans le cours du

fr) Rapport de La Rochefoucauld-Liancourt. Archives parlementaires. Op. cit. Tome XVII, p. 116.

premier mois. Un peu moins des 2/7 raouraïent à l'hôpital. C'est que les nourrices manquaient souvent.

Malgré la prime de 2 livres accordée le premier mois,onnen trouvait que trèsdifficilement pendant l'hiver, à cause des gelées ; pendant l'été, à cause des moissons.

« Pour suppléer à l'inconvénient très-commun de l'insuff- » sance dans le nombre des nourrices, on a fait, dans cet » hôpital, plusieurs essais de nourrir ces enfants avec du lait » d'animaux : ces essais ont été tentés dans la maison même, et » en en confiant le soin à des femmes de campagne. Mais quoi- » qu'ils n'aient paseu de grand succès, l'administration est » persuadée elle-même qu'ils serai:nt répétés utilement, s'ils » étaient faits avec une suite de précautions que l'expérience a » montrées nécessaires, et elle pratique cette nourriture artifi- » cielle pour les enfants qu'elle reçoit jusqu’au moment ou les » nourrices viennent les chercher » (1).

On imputait au muguet qui régnait à l'état endémique la grande mortalité des nourrissons de la Couche. L'athrepsie, dirions-nous plus justement aujourd’hui, faisait un grand nombre de victimes. Elle était le résultat de la mauvaise habitude qu'on avait prise de donner aux nouveau-nés, quand les nourrices manquaient, un mélange de riz et de lait. Une sœur bonne observatrice déclara à Kotzebue qu'elle désapprouvait cette méthode d’alimentation (2).

Oédème et sclérème des nouveau-nés. — « C'est le cas » de parler îci, dit le mémoire au département des hôpitaux, » d'une maladie singulière assez fréquente parmi les enfans » apportés à cet hôpital, c'est l'endurcissement du tissu cellulaire. » I est probable que plusieurs autres enfans en sont également » affectés, mais elle a été méconnue jusqu’à présent, cE N'ESTQUE » DEPUIS DEUX ANS qu'elle a été remarquée par les officiers de » santé de cet hôpital, ils l'attribuent à l’intempérie de l'air au » moment de la naissance des enfans.

(1) Rapport de La Rochefoucauld-Liancourt. Archives parlementaires. Op. cit. Tome XVII, p. 116.

(2) Kotzebue. Op. cit., p. 267-272.

» La Société de médecine en a fait l’objet d’un prix qui est actuellement au concours (1).

I s’agit d'une maladie nouvellement constatée, que nous

connaissons bien aujourd'hui, quoiqu'elle soit infiniment moins fréquente qu'’autrefois. Les descriptions qui suivent en donnent la formule clinique. Il s’agit, à n’en pas douter, de l’œdème et du sclérème des nouveau-nés. Ce que l'on sait aujourd'hui sur l'étiologie de cette maladie, permet de mieux comprendre sa fréquence à une époque où l'on ignorait tout ou à peu près de l'hygiène et de la médecine infantiles.

(Il existe, écrit Tenon, aux Enfans-Trouvés de la Couche, une maladie qui a été remarquée par les habiles Médecins et Chirurgiens de cette Maison : elle attaque les nouveau-nés. On dit de ceux qui en sont frappés, qu'ils sont durs ou gelés ; elle reparaît avec le froid à la fin d'octobre, et disparaît au retour de la chaleur, au commencement de juin.

» Lorsqu'elle commence, la peau est couleur de cerise, elle passe ensuite à la couleur lie de vin, puis au violet : le tissu cellulaire se gonfle, durcit, devient grainu, quelquefois sec, le plus souvent il est rempli de sérosité jaunâtre, inodore, insipide. Cette maladie occupe-t-elle la face, ce qui arrive fréquemment à mesure que le tissu cellulaire des joues se gonfle ? Les mâchoires sont bridées, la déglutition est laborieuse, puis arrêtée. S'empare-t-elle d'un bras ? tantôt elle le saisit dans toute sa circonférence, tantôt elle ne l’entreprend que d'un côté ; dans le dernier cas, elle fait pencher la main dans le sens de l’induration et du gonflement.

» Attaque-t-elle le pied ? C’en est surtout la plante qu'elle soulève en la rendant convexe. Elle s'établit volontiers dans le tissu cellulaire du ventre, de la région du pubis, du scrotum, rarement elle s'étend à la cage de la poitrine. Il serait difficile de citer deux ou trois exemples d’enfans atteints de cette maladie qui en seraient échappés.

: » On s’est assuré par des recherches faites avec le plus grand soin, qu'il entrait par année, aux Enfans-Trouvés, environ 600

(1) Mai 1790. Document cité. Tuetey. Op. cit. Tome I, p. 309.

» de ces enfans gelés, et que sur ce nombre, ilen venait 400 » et plus de l’Hôtel-Dieu » (1).

Et ailleurs :

» Sur le nombre des enfans admis au même hôpital (Enfants- » Trouvés) et venus tant de Paris, de sa banlieue que de la » province, il n’en périt guère que le 23 1/2 de la « gelée » dans » la première semaine et non pas le tiers comme parmi les » enfans apportés de l'Hôtel-Dieu (2). »

Le corps médical s'était ému avant Tenon. La Société Royale avait proposé, dans sa séance publique du 28 Août 1787, pour sujet d’un prix de la valeur de 600 livres, fondé par un citoyen qui ne s'était pas fait connaître, la question suivante :

« Rechercher quelles sont les causes de l'endurcissement du tissu cellulaire auquel plusieurs enfans nouveau-nés sont sujets, et quel doit en être le traitement, soit préservatif, soit curatif ».

Aucun des mémoires présentés ne mérita le prix. Auvity, membre du Collège et de l’Académie royale de chirurgie de Paris, chirurgien ordinaire de l'hôpital des Enfants-Trouvés, obtint une médaille d’or de la valeur de 300 livres comme pfix d'encouragement, et Nathaniel Hulme, docteur en médecine et membre du Collège royal des médecins de Londres, obtint une médaille d’or de 100 livres (3).

Le prix fut de nouveau proposé et la Société fit suivre l'annonce du prix de cette notice :

« La Compagnie désire de savoir si les médecins étrangers » ont observé cette maladie, comme on l’a vue à Paris. Elle » présente les symptômes suivans:

» 1° Le tissu cellulaire est engorgé et dur, sur-tout aux » extrémités suppérieures et inférieures, qui paraissent comme » arquées et d'un rouge tirant sur le violet : la plante des pieds » est souvent convexe; la région du pubis et les joues offrent » aussi les mêmes signes d'empâtement. 2° Toutes ces parties » sont froides, et leur dureté est si considérable que l'impression » du doigt ne marque pas, et ne produit aucun enfoncement, » lorsqu'on a cessé la pression, quoiqu'il y ait déjà un épan-

(1) Tenon. Op. cit., p. 280. (Enfants-Trouvés). (2) Tenon. Op. cit. Préface p. XXXII.

(3) Cf. Journal de Médecine de Bacher (1780). Tome LXXVIII, P- 303.

» chement séreux. 3° Plusieurs de ces enfans sont sujets à des » contractions spasmodiques dans les mâchoires et dans les » extrémités. Quelques-uns ne peuvent prendre aucun aliment. » 4° Si on les approche du feu, ils acquièrent de la chaleur, » mais cette chaleur se dissipe dès qu'on les en éloigne. 5° Après » leur mort on fait des incisions sur les parties dures et engor- » gées, il en sort une sérosité abondante de couleur jaune-foncé. » Le tissu cellulaire est compact, grenu : les glandes et les vais- » seaux lymphatiques de la peau sont engorgés. Il en est de » même des glandes mésentériques. Le foie est plus volumineux » qu'à l'ordinaire et rempli d’un brun très-foncé. Les vaisseaux » ombilicaux sont remplis d'un sang noirâtre. 6 Plusieurs de » ces enfans apportent cette affection en naissant ; elle ne » paraît dans les autres que deux ou trois jours après la nais- » sance (1). »

2° La maison du faubourg St-Antoine. — La maison du faubourg St-Antoine, quiavait reçu jusqu’à oo enfants, n’en renfermait en 1790 que 400 environ. Elle était réservée aux enfants de 6 ans au moins, ainsi qu'il a été dit déjà, à leur retour de chez leurs nourrices. On apprenait à ces Enfants- Trouvés la lecture, l'écriture et «le plain-chant pour le service de l'Eglise. » On occupait les filles à coudre et à broder le linge, les anciennes montrant aux jeunes. « Quant aux garçons, on les occupent à tricotter, faute d'autres occasions d'employer leurs loisirs » (2) (!)}. Entre 14 et 15 ans on mettait les garçons en apprentissage. Les filles étaient placées à tout âge. Enfin quelques enfants restaient chez leurs nourrices qui recevaient alors une pension de 40 livres jusqu'à ce que l'enfant ait atteint l’âge de 16 ans. « Presque tous ces enfants conservés par les nourrices par delà le terme fixé, sont gardés dans leur maison, jusqu'à ce qu'ils se marient, y sont traités comme leurs propres enfants ; le plus grand nombre tourne bien et devient de bons habitants

des campagnes » (3).

(1) Journal de Médecine de Bacher. Tome LXXVIII, p. 303 (1780). (2) Document cité. Tuetey. Op. cit. Tome I, p. 308. (3) Archives parlementaires. Op. cit. Tome XVII, p. 117.

Le nombre des enfants légitimes apportés chaque année aux Enfants-Trouvés était de plus de 800 et il y avait 6 à 700 réclamations par an, mais on ne rendait qu'une trentaine d'enfants, à des personnes mariées qui les avait réclamés pour leur propre compte ou pour le compte d'autrui. On faisait payer un droit de recherche de 121.10 sols et une indemnité de 100 livres par année pour la nourriture, mais dans certains cas on accordait des réductions.

À la fin de novembre 1790, comme les commissaires du Chätelet qui recevaient les déclarations allaient cesser leurs fonctions, les sieurs Collin et Devillers proposèrent d'ouvrir un bureau pour continuer les recherches. Enfin, le 12 mai 170r, le Directeur du département, saisi de la question, décida que les commissaires de police des sections seraient désormais chargés des enregistrements.

Bureau de l'Hôpital général

Page 1