ENFANTS NOUVEAU-NÉS ATTEINTS DE MALADIES VÉNÉRIENNES
Le lieutenant général de police Lenoir, effrayé par le nombre considérable de décès d'enfants syphilitiques qu'on observait à l'Hôpital général, aux Enfants-Trouvés et même dans le public, fit expérimenter (août-décembre 1780), sous la direction du médecin Colombier et du chirurgien Faguer, une nouvelle méthode de traitement. À cet effet on loua la maison seigneuriale de Vaugirard. L’excellence du nouveau traitement fut démontrée et dès 1781 l'hospice de Vaugirard fut organisé, et dans l’espace de dix années, exactement du 1% août 1780 au 1° février 1790, 1959 enfants y furent reçus et traités. |
Le nouvelhospice était situé rue de Vaugirard, près du Séminaire des 33. C'était un bâtiment à trois étages ; au premier et au second, de grandes chambres pouvaient contenir 3 à 4 nourrices avec 6 ou 8 enfants.
Devant la maison il y avait une grande cour, derrière un grand jardin potager(r). On avait réuni le nouvel hospice à l'hôpital des Enfants-Trouvés, en mai 1781. Pour subvenir aux frais que comportait cette réunion, on alloua aux Enfants-Trouvés les
(1) Thiéry, Guide des Etrangers et des Voyageurs, 1780.
nier
biens et revenus de l'hôpital Saint-Jacques-aux-Pèélerins. Ainsi qu'il a été dit déjà, la réunion, loin d’être avantageuse, obéra les Enfants-Trouvés (1), mais elle n’en fut pas moins consacrée en octobre 1781.
Un chirurgien à demeure, Colon Delamotte, et Doublet, médecin-externe, étaient attachés à l’hospice. On y recevait les femmes syphilitiques enceintes de7 mois au moins, les nourrices syphilitiques et leurs nourrissons, enfin les enfants trouvés ou autres reconnus syphilitiques ou nés de mères infectées.
Les officiers de santé visitaient les enfants et les femmes avant leur admission et « dressaient procès-verbal » de l'état dans lequel ils les trouvaient.
Pour les enfants, ce contrôle médical n’était peut-être ni très sérieux, ni très scientifique. En effet, les signes de la syphilis infantile devaient être peu connus, si l'on en juge par le passage suivant du Rapport du Comité de Mendicité :
« Tous les médecins, et les médecins anglais particulière- » ment, ne reconnaissent pas que le mal vénérien soit aussi » commun dans les enfants que l’on paraît le croire, dans cette » maison (hospice de Vaugirard) et dans celle de la Crèche, d'où » ils viennent, et où l’on en estime le nombre annuel à 130. » Quelques-uns même, mais en petit nombre, prétendent que le mal » ne peul être communiqué par la mère et qu'aucun enfant n'en est » alteint en naissant.
» C'est à l'expérience et aux discussions savantes à éclaircir » ce grand procès. De cette incertitude, il doit bien résulter que » quelques enfants confiés à des nourrices vénériennes pourraient » bien n'être pas malades, car les médecins eux-mêmes conviennent » que peu ont des symptômes très remarqués, et qu’ils jugent la » maladie par la situation extérieure et générale de l'enfant, mais il » est difficile, d’après ce que nous avons vu et d’après l'opinion » commune, de douter que quelques-uns ne naissent viciés (2).
D'autre part une notice que M. Tuetey attribue au médecin
(1) Depuis 1787, les Enfants-Trouvés avaient reçu pour l’hospice de Vaugirard 165,536 livres 2 s. 6 d. et avaient dépensé 500.000 livres.
(2) Archives parlementaires. Op. cit, Tome XVII, p. 117.
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de l'hospice Doublet, indique quel était le traitement suivi (1).
« L'objet du traitement est de transmettre aux enfans l’effet du remède administré à leurs mères ou nourrices, et sa base, la possibilité de cette transmission par l’allaitement. On varie, suivant les circonstances, la nature du traitement par rapport aux mères et nourrices, mais en général il consiste à les préparer (?) (2) durant les derniers mois de leur grossesse, à leur administrer, 10 ou 15 jours après leurs couches, le remède antivénérien avec les gradations convenables, à suivre dans la cure une méthode mixte, qui admet l'usage des frictions, des bains, des préparations mercurielles et des sudorifiques unis aux laxatifs, par lesquels se termine ordinairement la guérison.
» Il n’est pas rare de soumettre les enfans à un traitement particulier, indépendamment de celui qui est administré à leurs nourrices. Cette précaution a lieu dans trois cas : 1° lorsque la santé des nourrices ne permet pas de leur administrer promtement une suffisante quantité d'anti-vénériens ; 2° lorsque les symptômes de la maladie chez les enfans sont de nature à exiger l'application directe et sans intermédiaire du spécifique ; 3° lorsque les enfans convalescens ou sevrés ont des récidives, ce qui arrive rarement.
» La durée moyenne du traitement pour les femmes est de 4 mois et de 3 pour les enfans. Nous avons vu que le nombre commun des femmes actuellement soumises au traitement étoit à celui des enfans également traités dans la proportion de 29 à 42. Ilen résulte que la moitié au moins des nourrices n'est chargée que d’un seul nourrisson, ce qui donne la facilité de les repartir entr'elles à raison de leurs forces et de n'exiger un double service que de celles qui sont en état de le supporter. On conçoit néanmoins qu'une infinité de circonstances viennent souvent altérer la proportion dont il
(1) Notice sur l’hospice de Vaugirard (mai 1790) Minute A. N. Tuetey. Op.
cit. Tome I, p. 334, n° 110.
Cf. Réponses aux questions posées par le département des hôpitaux sur
le régime de l’hospice de Vaugirard. Mai 1790. Copie A. N. F1 1861. Tuetey. Op. cit. Tome I, p. 342, n° 120.
(2) Il s’agit sans doute ici de cette préparation au traitement mercuriel
qu'on employait à Bicêtre : saignées, etc.
» s'agit, et détruire tout équilibre entre le nombre des enfans » et celui des nourrices, alors pour subvenir à ceux qui en man- » quent, on accélère le sevrage de quelques enfans en santé, on » engage des nourrices déjà avancées dans le traitement et qui » ont perdu un de leurs nourrissons, à le remplacer par un » autre.
» Quelquefois on a cru devoir accueillir le zèle de certaines ‘ » femmes qui demandaient à entreprendre de secondes nourri- » tures; enfin il n’est pas rare de voir, dans des moments de » presse, une femme donner le sein à trois enfans, du moins pen- » dant quelque tems. à
» Malgré ces mesures, il n’est pas toujours possible d'empé- » cher que plusieurs enfans ne manquent de nourrices. On a » recours dans cette extrémité à l'allaitement artificiel du bibe- » ron, auquel on joint les crèmes de riz, de pain, ou la bouillie » très légère, mais s'il arrive que les enfans soient plus de huit » jours sans nourrice et réduits à l'usage de ce supplément » imparfait, ils tomblent en faiblesse, ou sont saisis du millet, ce » qui rend également leur conservation impossible en les mettant » hors d'état de prendre le sein (1). »
Chaque malade avait un lit. Chaque enfant avait son berceau. 8 à 10 couches par jour, 2 brassières et 3 chemises par semaine.
On sevrait entre onze et {reiïze mois, mais on anticipait ou l’on dépassait cette époque, suivant le développement et la dentition de l'enfant, en général quand le sevrage semblait devoir être supporté sans inconvénient. Comme certaines nourrices avaient jusqu'à trois nourrissons, on avait été contraint d'en appeler aux ressources de l’alimentation artificielle dont il a déjà été question. Voici exactement, quels moyens déplorables on employait à cet effet :
(1) Muetey Op. cit. Tome ll; pp-3361et 337.
L’ophtalmie purulente était, elle aussi, assez fréquente à l’hospice de Vaugirard : 5 cas sur 76 enfants.
Cf. in : La Médecine éclairée de Fourcroy. Paris, Buisson 17091, Tome I, p. 121 Bibl. Nat. T*, n° 40, un article de Doublet intitulé : Conjectures sur la cause qui fait perdre la vue à un grand nombre d’enfants nouveau-nés. Doublet avait montré le 26 novembre précédent à la Société royale de Médecine que, suivant toute probabilité, cette ophtalmie était d’origine vénérienne.
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«.. (CLe supplément pour les enfans du premier âge sont le » laitet l'eau de riz. On y substitue ensuite la crème de pain au » lait très légère, et vers le troisième mois on ajoute à cet-aliment » la même crème de pain au gras. À mesure que les enfans » avancent en âge, on augmente la consistance de ces panades. » Presque tous les enfans font aussi un usage fréquent d'eau » rougie, qu'on nomme tisanne vineuse, el d'eau gommée qu'on
.» appelle looch. » (1).
Le régime des femmes syphilitiques était bon : 1 livre 1/2 de pain blanc; f :\. «4 chopine 1/2 de lait ou de tie le matin ; 1 chopine 1/2 de vin pour la journée.
1 livre de viande ou l'équivalent en légumes.
Les convalescentes étaient traitées de même, mais on leur accordait en plus . |
4 onces (120 gr.) de viande rôtie ou fricassée, le soir. Enfin, les femmes enceintes recevaient :
1 livre 1/2 de pain ;
1/2 septier (1/4 de litre) de vin ;
Une livre de viande.
Il fallut aussi assurer des primes aux nourrices dont on multipliait les nourrissons. Elles recevaient, par an, une gratification de 72 livres pour la nourriture d'un enfant. Si elles en élevaient deux, on leur accordait 40 sols en plus par mois. Le
règlement attribuait encore 52 sols par mois aux femmes à 2
nourrissons et 18 sols à celles qui n’en avaient qu'un, pour les menues dépenses relatives à la propreté des enfants. Malgré ces avantages on eut à se plaindre du manque de vigilance et de soins des nourrices.
Voici, d’ailleurs, quels furent les résultats du régime adopté :
On a vu que du 1° août 1780 au 1° février 1790 l'hôpital avait reçu 1959 enfants, 1519 étaient morts; 371 seulement étaient sortis guéris et sevrés (2). Depuis la fondation de l’hospice cette
{1) Document cité. Tuetey. Op. cit. Tome I, p. 337. (2) « Et de ce nombre, la moitié, les 2/3 peut-être, n’atteindront jamais
l’âge où la société pourrait espérer d'eux quelque service... Et alors quels hommes la société aura-t-elle acquis à si grands frais? On en peut juger par la race immorale et abâtardie qui sort des hôpitaux. » (Document cité.
Tuetey. Op. cit. Tome [, p. 342.)
Mac-Auliffe, — 11,
mortalité effrayante avait pourtant un peu diminué. C'est ce qu’indique le tableau tiré du rapport attribué à Doublet. Du rer août au 1er février 1782 20 guérisons sur 218 réceptions
1er fév. 1782 » 1783 20 » 170 »
En 1784 » NA » 210 »
1784-1789 » ee 07 >» 206 »
Le rapport du Comité de Mendicité indique pour l'année 1700 une mortalité de 7/9 qui sévissait surtout parmi les enfants non soumis au traitement.
Du 1° février 1789 au 1° février 1700, l’hospice avait perdu 129 enfants ; 74 n'avaient pas pris le sein.
« Des cinq septièmes qui subissent le traitement, il en périt » ordinairement deux pendant sa durée, et sur troisconvalescens » il en est encore un qui succombe aux maladies de l'enfance. » Nous trouvons en 1780, 55 enfans morts en convalescence, ou » dans le traitement, sur 131 qui y ont été soumis » (1).
Beaucoup de femmes mouraient aussi: 47 sur 703, c'est-àdire, un peu moins d’un quatorzième depuis la fondation de l'établissement jusqu'en mai 1790. Les décès portaient surtout sur les femmes non soumises au traitement.
« Mortes en couche ou de maladies étrangères au mal véné- » rien, telles que la fièvre puerpérale, la fièvre putride, la phtisie, » l'hydropisie, etc. »
En 1700, on chercha le prix de revient d'une journée de malade à l'hospice de Vaugirard. On obtient sans beaucoup de précision peut-être, le chiffre d'une livre trois deniers.
(1) Tuetey. Op. cit. Tome I, p 340. Rapport attribué à Doublet.
Grand Bureau des Pauvres