LES MARTYRS DE L’OPPORTUNISME
Toute idée a ses martyrs, c’est-à-dire des natures héroïques qui résistent, même au prix de leur liberté
et de leur vie, aux forces dominantes. Le passé a ses martyrs comme l’avenir, le progrès comme la réaction, la fraternité communiste comme la bestialité nationaliste.
Les époques révolutionnaires font surgir une catégorie spéciale de martyrs : ceux de l’opportunisme. L’opportuniste est la victime de son peu de foi dans le mouvement. Il est comme médusé par l’obstacle, paralysé par la difficulté à vaincre, cloué sur place rien que par l’idée de la distance à franchir. Il constitue toute une philosophie de l'inaction. Les masses, dit-il, ne sont pas prêtes. Les circonstances ne sont pas mûres. Il invoque l’inconscience, la méchanceté et la bêtise des hommes, le poids mort de la tradition, la complexité de la vie, l’immensité des problèmes à résoudre, la disproportion de la tâche à résoudre avec les moyens disponibles. Et il conclut : « Rien à faire ! Attendons ». Ou, ce qui est pire, l’opportuniste s’accroche aux forces dominantes, au statu qao et confie l’avenir aux soins du passé qui s’empresse de l’embrasser pour le mieux étouffer...
La réalité joue parfois de vilains tours aux opportunistes. Le mouvement triomphe malgré leurs cris de détresse et leurs avertissements désespérés. Par une formidable secousse, l’utopie d’hier devient la réalité d’aujourd’hui. Et l’opportuniste qui n’a pas cessé de dire que les difficultés sont insurmontables voit ses craintes démenties par la réalité. Au lieu d’en prendre gaiement son parti et de dire : « Tant mieux' pour l’idée », il continue à bouder la réalité et, tel le métaphysicien allemand dont les théories
furent renversées par des faits, clame : a Tant pis pour les faits ! »
Cette mésaventure est arrivée aux mencheviks russes, aux majoritaires allemands. Ils ont dépensé toute leur énergie à démontrer que la révolution était impossible et que le prolétariat n’est pas mûr. Cependant, la Révolution est venue. En Russie, le prolétariat — si peu nombreux ! — s’est emparé du pouvoir sans la permission des trembleurs de bonne foi. Au lieu d’applaudir la réalité, plus agile et plus rapide que leur pensée, les mencheviks de tous les pays se mirent en révolte contre la vie, contre l’évidence des faits. La vie se moquait de leurs théories, de leurs hésitations, de leur sagesse. Tant pis pour la vie ! Placés entre la révolution et leur petit amourpropre de coterie, ils optèrent pour la coterie contre la Révolution. La Révolution fut déclarée antimarxiste. Et au lieu de l’aider à surmonter des innombrables difficultés, à combattre le monde d’ennemis capitalistes, les chevaliers de l’indécision, les ajourneurs de la Révolution aux calendes grecques, se jetèrent dans les jambes des vainqueurs, formèrent une armée de saboteurs et de dénigreurs du mouvement. Périsse la révolution si elle triomphe sans nous ! Voilà leur mot d’ordre.
La Révolution qui est un animal méchant qui se défend lorsqu’on l’attaque, fut obligée de se tourner contre les opportunistes en révolte non seulement contre la vie, rebelle à l’opportunisme, mais aussi contre leur propre doctrine qui dit : « Suis la réalité ou disparais ! » Et les opportunistes de crier à la persécution, à l’arbitraire et à la tyrannie des révolu-
tionnaires ! La Révolution est grandement coupable de ne pas se laisser étrangler en douceur et en silence. Dans la patrie de Tolstoï, la Révolution ose résister, par la violence, à ceux qui ne songent qu’à sa mort au risque même de favoriser une restauration tsariste.
Il est vrai que les mencheviks et certains « socialistes révolutionnaires » aidèrent les bolcheviks à écraser les Koltchak, les Denikine et les Wrangel. Au moins, ils le prétendent. Mais ils donnent euxmêmes les raisons de leur concours. Ils disent : « La réaction est impuissante à écraser la Révolution bolchevique. Elle ne peut et ne doit tomber que par nous. » Gomme les mencheviks ne permettent pas aux bolcheviks de vaincre la société capitaliste selon le plan qui n’est pas le leur, ils ne permettent pas non plus à la réaction de triompher des bolcheviks sans eux. Mais en combattant la Révolution, les mencheviks et les « socialistes révolutionnaires » qu’ils le veuillent ou non, travaillent sur le front contre-révolutionnaire. Ils ajoutent aux armes primitives de la réaction des armes plus perfectionnées prises dans l’arsenal « socialiste » et « démocrate ».
Les martyrs de l’opportunisme viennent de fonder une nouvelle Internationale, « Nous connaissons le texte. Nous connaissons aussi les auteurs », comme dit Henri Heine. Il nous est difficile de douter de la bonne volonté des hommes comme Martoff, Adler, Crispien, Paul Faure, Grimm et Longuet. Avec certains de ces hommes de premier ou de second plan une amitié de longue date nous lie. Mais on doit la vérité même et surtout aux amis. La nouvelle Inter-
nationale est comme la jument de Roland. Elle a toutes les qualités. Mais elle est morte avant de naître. Et si elle s’obstine à se donner une apparence de vie, elle ne pourra être que la doublure de « la deuxième » à laquelle les Renaudel du monde entier s’empresseront d’adhérer. Et elle deviendra fatalement le rendez-vous des opportunistes et même des contre-révolutionnaires.
L’Internationale des Reconstructeurs dans le vide se réunira de nouveau à Vienne, en Autriche. Elle y peut puiser un enseignement. Le socialisme autrichien né opportuniste s’était refusé à la Révolution pour ne pas mourir de faim. Or, l’Autriche se meurt ; la famine y règne plus cruellement qu’en Russie. Elle souffre atrocement. Mais elle souffre pour le passé, tandis que la Russie construit de ses souffrances et dë ses douleurs la cité communiste de l’avenir.
En période révolutionnaire, l’opportunisme est on ne peut plus inopportun..
29 décembre 1920.'