PROPAGANDE
Une bonne tournée de propagande dans l’Hérault, avec Jean Ribaut, secrétaire du « Comité de la IIIe ». Les populations du Midi, ardentes, sensibles et l’esprit éveillé, ont l’air très surpris quand on leur parle socialisme dans une réunion publique. Elles n’ont jamais vu cela. Les politiciens ayant affermé électoralement la région, riche en bon vin, parée de belles femmes, sous un ciel béni, l’ont entourée d’un fil
barbelé au travers duquel le socialisme « ne passe pas ». Les politiciens « socialistes » en sont les gardesbarrières les plus zélés.
Quand on interroge un militant de l'endroit sur les raisons de l'assoupissement socialiste, on entend invoquer tout d'abord l’absence du prolétariat industriel, le nombre et l’aisance des petits propriétaires et l’indifférence des masses. Mais quand on observe les choses de plus près, on a vite fait de constater qu’il n’y manque pas de prolétaires, même en dehors des usines. Le petit employé, le petit fonctionnaire, le petit commerçant, l’avocat sans cause et le médecin sans clients, le petit propriétaire en déconfiture forment partout une masse compacte de mécontents dont le sort est souvent pire que celui des ouvriers des usines. On en fait, profitant de leur misère, des électeurs ; mais on se garde bien de les transformer en socialistes. Cela demande du travail, de la patience, des connaissances socialistes. L’ « élu » plane au-dessus de tout cela. Il fait des courses. Il rend des services à tous les électeurs.
C’est suffisant pour sa réélection. Le reste n’a aucune importance pour lui.
Les petits propriétaires vinicoles souffrent de la vie chère, et redoutent les exigences du fisc qu’ils voient venir. Ils savent que les terrains au plus grand rendement appartiennent aux très gros propriétaires genre Mme Ménard-Dorian qui, soit dit en passant, se faisait pardonner ses richesses colossales en fondant à Paris, un salon du socialisme de guerre où les Vandervelde et les Thomas élaboraient le droit des peuples de disposer d’eux-mêmes. (Voir la Russie, la
Turquie, la Bulgarie, la Pologne, l’Allemàgne, l’Autriche, la Hongrie, etc., etc.).
J’ai rencontré parmi ces petits propriétaires, des « Troisièmes » convaincus. Mais la plupart des petits propriétaires ne voyant dans le socialiste qu’un vulgaire politicien qui ne songe qu’à sa réélection, se désintéressent de la politique et « tombent en sommeil ».
Le politicien opportuniste ne fait rien pour réveiller les masses, pour les organiser et les éduquer. Et, puis, il ose invoquer l’inconscience et l’indifférence de ces mêmes masses pour continuer — à ne rien faire.
Je me trompe. L’élu « socialiste » travaille beaucoup en ce moment. Il fait la guerre aux extrémistes. Il se défend, avec bec et ongles, contre l’invasion socialiste dans ses bourgs pourris, dans sa circonscription. Il parcourt le département et crée « des sections » avec la poussière de son automobile. Nous y trouvons des cuisiniers de génie en comparaison desquels notre cuisinier national, Pierre Renaudel lui-même, n’est qu’un tout petit garçon.
Au Congrès fédéral à Montpellier, Ribaut et moi, nous avons assisté à un spectacle peu banal. La majorité des délégués venus de tous les points du département acclamait brillamment la « Troisième ». Mais des sections innombrables sortaient par miracle de la poche providentielle de Y Elu en réduisant en poussière la majorité. La Commission de la vérification des mandats avait beau protester en déclarant que là vérification des mandats est matériellement impossible vii l’absence de toute inscription régulière sur
les livres de la Fédération. On criait à « la cuisine », mais, de guerre lasse, on a fini par se soumettre à la force des politiciens.
Naturellement les créateurs des sections ex-nihilo sont des adversaires convaincus de toute dictature bolcheviste, partisans de l'imité à tout prix, adversaires acharnés des exclusions, amants de la liberté et de l’égalité, et, pour tout dire, blocards devant l’Eternel. Ils votent, sans distinction, pour Blum ou pour Longuet tout en acclamant Renaudel. Mais, avant tout, ils détestent le sectarisme, le bolchevisme, « la démagogie », l’anarchie, en un mot tout ce qui n’est pas matière électorale et parlementaire.
L’adhésion à la Troisième Internationale serait une mauvaise plaisanterie, si la nouvelle orientation du Parti n’aboutissait à l’organisation méthodique de la propagande et à remplacer le poison nationaliste et l’imbécillité réformiste par une saine et profonde culture communiste. Et cela même dans les beaux pays du Midi où l’on fait de tout — même de l’organisation patronale (C. G. V., Confédération Générale des patrons Vignerons) — sauf du socialisme.
i3 décembre 1920.