‹ La Revolution; précédé de la Critique de la RévolutionChapitre 10 sur 44 · SÉANCE DU 9 THERMIDOR · texte numérisé non relu

SÉANCE DU 9 THERMIDOR

Les Thermidoriens n'ont pas eu tout d'abord une résolution arrêtée, comme se le figurent la plupart des historiens. Là aussi on a vu de l'hésitation, des retours subits, des protestations en sens contraire, des sourires même ; puis de nouveau des desseins formés, et enfin des projets irrévocables, selon qu'on se croyait désigné, sauvé, oublié, ou de nouveau dans un péril immédiat ; car, dans cette journée, le courage naquit de la crainte ; les plus près de la mort firent les avances. Gomme la Plaine ne se sentait pas encore sous le couteau, elle se fit longtemps prier. Elle ne se rendit qu'au succès et lorsqu'il ne fut plus permis d'en douter.

Dans le voisinage, de la salle des séances, les Montagnards les plus menacés, Tallien, Bourdon, Rovère, accueillent ceux de la droite à mesure qu'ils arrivent. Ils leur rappellent les promesses de la nuit, ils les louent, les caressent, les conduisent jusqu'au seuil. Dans l'intérieur même de

l'Assemblée, rien ne se laisse apercevoir des embûches préparées. Chacun occupe sa place ordinaire. Aveugle jusqu'au bout, Robespierre rassure Duplay en répétant « que la Montagne, il est vrai, est corrompue, mais que la Convention en masse est bonne et qu'elle l'entendra ». Pourtant les tribunes viennent de saluer les Comités par des applaudissements réservésjusque-là à Robespierre. C'était une chose nouvelle.

Son ennemi implacable, Collot-d'Herbois, préside.

Saint-Just monte à la tribune, le visage aussi impassible qu'à l'ordinaire ; il ne doute pas de tout dompter par son discours. Il commence lentement sa lecture, de ce ton accoutumé d'autorité qu'il cherche pourtant à adoucir. Il venait de prononcer ces mots : « Quelqu'un, cette nuit, a flétri mon cœur, et je ne veux parler qu'à vous. » Tallien se précipite, l'interrompt violemment, et demande que « le rideau soit entièrement déchiré » . Depuis ce moment, on n'entendit plus une seule parole sortir de la bouche de Saint-Just. Muet de surprise ou d'indignation, il ne fit aucun effort pour continuer, soit qu'il jugeât tout perdu dès qu'il était contredit, oubliant même son manuscrit sur la tribune ; soit qu'il ne sût que commander et qu'il fût incapable de descendre aux explications; soit qu'il ne voulût pas marchander sa vie, ou que

cette première révolte lui eûtôté, par l'étonnement, la possession d'une partie de lui-même; soit peutêtre qu'habitué à lire des discours écrits sous forme de décrets, il répugnât à hasarder des paroles sans suite et sans puissance. Cette figure, roide, inflexible, demeure longtemps à la tribune sans mouvement, sans geste, pétrifiée, comme étrangère à tout ce qui se passe autour d'elle. Saint-xJust s'était formé à l'école de Lycurgue. Le jeune Spartiate, déchiré au dedans, devait tomber, le doigt sur la bouche, dans l'attitude de la statue du Silence éternel.

Billaud-Varennes saisit ce moment de stupeur, et lie l'Assemblée par la crainte. Elle en a déjà trop entendu pour espérer trouver grâce si elle ne .sort victorieuse de ce combat. Elle était entre deux égorgements. Tallien monte à la brèche ; et, malgré son audace, on peut remarquer qu'il hésite à conclure contre Robespierre. Il l'accuse sans oser le frapper ; l'hésitation de Tallien est partagée par l'Assemblée.

Les agents, les instruments du maître, Henriot et son état-major , Dumas et des inconnus, Boulanger, Dufraisse , sont d'abord décrétés d'accusation. On s'essaye ainsi à frapper des hommes obscurs ou des absents. Par là, on mesure ses forces, on s'encourage, on se donne des gages, on se lie mutuellement par le succès. Mais nul encore

n a osé prononcer le mot décisif, ni s'en prendre ouvertement à l'ennemi. Tant d'irrésolution à porter le dernier coup devait durer longtemps et marquer cette journée. Aussi bien, des partis si ennemis comptent mal les uns sur les autres ; ils craignent de s'engager témérairement et d'être abandonnés, en sorte que chacun, en s' avançant , veut se ménager une retraite; ce qui fit que l'on condamna les subalternes longtemps avant d'accuser le chef.

Robespierre voit les tergiversations de l'Assemblée et se hâte d'en profiter. Il court à la tribune. Alors une voix qu'il n'a jamais entendue frappe son oreille comme un tonnerre. C'est la voix de cette Plaine et de ce Marais, voix muette depuis dix-huit mois et maintenant immense, prolongée, inexorable, anonyme : « A bas ! à bas le tyran ! » Elle roule sans interruption , chacun se perdant dans ce cri gigantesque qui n'a plus rien d'humain et semble être le cri d'airain de l'éternelle Némésis.

Quand les forces furent à bout, on ne put encore se décider à en finir. De tous côtés on appelle Barrère à la tribune. On voulait se reposer par cette parole abondante, se donner le temps de se mesurer encore, prendre haleine une dernière fois, tant il en coûte d'exécuter contre un maître présent une résolution même arrêtée d'avance,

Barrère fait une proclamation au peuple, un décret sur la garde nationale ; il est oratoire, verbeux , évasif . Rien ou presque rien sur celui qui est à lui seul le danger. A travers les vastes mailles de ce discours, Robespierre peut échapper encore. Vadier, il est vrai , l'appelle tyran ; bientôt cette hardiesse s'émousse ; il a rencontré le regard fixe de Robespierre ; dès lors ses paroles ne sont plus qu'une divagation, sans vie, comme s'il avait été fasciné par l'œil de la Terreur.

Les Assemblées , lentes à se résoudre , sont promptes à reculer. Elles n'ont qu'un moment pour elles. Ce moment semblait fuir. C'est encore Tallien qui le ressaisit ; toutes les passions étaient dans sa bouche quand il demande à ramener la discussion à son vrai point. Robespierre sent que le moment est venu; il s'écrie : « Je saurai bien l'y ramener. » La même voix d'airain , implacable, recommence et l'accable de son tonnerre.

Collot-d'Herbois y joint les tintements et le glas de la sonnette.

Robespierre, un canif à la main , tourne les yeux vers ses anciens amis de la Montagne : « Le sang de Danton t'étouffe ! » fut leur réponse. — « C'est donc Danton que vous voulez venger? »" Il jette ses regards vers la. Plaine, suppliant, injuriant à la fois : « C'est à vous , hommes purs, que je m'adresse, et non pas aux brigands ! »

La voix sépulcrale * de Durand Maillane répond : « Tu parles de vertu, scélérat ! elle demande ton supplice ! » Robespierre sut enfin ce qu'il pouvait attendre de ses nouveaux amis. Il se retourne vers le président. Au lieu de CoUot-d'Herbois, il voit le dantoniste Thuriot qui l'assassine du bruit de la sonnette : — « Pour la dernière fois, président d'assassins, je te demande la parole ! » Sa voix expire.

Un inconnu, Louchet, assène le dernier coup ; il ose enfin demander, après une si longue patience et tant de vaines démonstrations, le décret d'arrestation contre Robespierre. Et, le croirait-on ? malgré les gages que l'on vient de se donner, les applaudissements sont d'abord rares, incertains, timides. Ils allèrent en croissant ; le courage revenant avec le succès, ils finirent par être unanimes. Le décret est voté par tous; Fréron peut s'écrier sans danger : « Qu'un tyran est dur à abattre ! »

Dans la joie de la victoire, à peine fit-on attention au dévouement de Robespierre jeune et de Lebas ; ils demandent à mourir avec Maximilien et Saint-Just. L'Assemblée , avec un empressement cruel , accepte ces victimes , les uns par légèreté, les autres parce qu'ils tiennent d'avance pour criminel quiconque avoue encore les accusés.

« Mémoires inédits de Baudot.

Cependant Robespierre, Saint-Just, Gouthon , quoique décrétés , restent immobiles à leur banc.

Qu'attendent-ils polir obéir ? Peut-être un mouvement du peuple des tribunes. Ils semblent ne pas croire à ce qui se passe sous leurs yeux , et garder je ne sais quelle espérance. Il fallut un second décret qui leur enjoignît de descendre à la barre. Alors seulement ils sortirent de leur place; mais, en obéissant, ils parurent menacer encore.

ESSAI d'insurrection. — MORT DE ROBESPIERRE.

Cette chute si profonde ne réussit pas à éclairer Robespierre. Pehdant qu'on l'entraîne à la prison du Luxembourg, il se berce de l'idée qu'il comparaîtra devant le tribunal révolutionnaire tout composé des siens ; il se voit déjà, en perspective , ramené en triomphe comme Marat , et imposé à ses ennemis qui n'auront eu qu'une victoire d'un moment. Abusé par cette fausse idée, il était bien décidé à ne rien tenter qui le fît sortir de la légalité où il se croyait inexpugnable, sans songer que la Convention ne sera pas assez insensée pour s'en remettre à des juges ennemis, quand elle tient dans sa main le sort de son oppresseur.

Aussi est-il certain que Robespierre regarda comme un malheur que ses partisans refusassent de l'incarcérer au Luxembourg. Il se fit conduire à l'administration de la police comme en un endroit neutre, entre l'obéissance et la révolte. Son projet était d'y rester immobile , sans rien faire, sans donner aucune prise à de nouvelles accusations ,

attendant tout du jugement régulier et des jurés complaisants qu'il avait lui-même choisis, en des temps meilleurs, avec une si grande vigilance.

Au lieu de profiter du peu d'heures qui lui restent pour préparer la lutte ouverte et attaquer, il résiste aux instances des siens. Il affecte de ne contrevenir en quoi que ce soit aux règles imposées aux prisonniers. Il s'imagine se faire ainsi un rempart de légalité, au milieu même de la guerre civile. Respect de la loi, que beaucoup ont admiré, qui marque plus d'impuissance et d'aveuglement que de religion véritable pour la chose publique. Après avoir détruit les lois quand on était le plus fort, il était bien tard pour s'en couvrir quand on était le plus faible. C'était aux armes à décider; il ne restait pas d'autre loi.

En effet, tout s'agite pour attaquer ou pour défendre cet homme qui, lui seul , refuse d'agir, se croyant invulnérable tant qu'il est désarmé et prisonnier. Comme il n'a rien prévu de ce qui est arrivé, il ne fait rien non plus pour en empêcher les suites. Parla, il laisse toute initiative à ses adversaires, tandis que ses partisans se trouvent sans chefs , sans conseils, sans direction. Voilà pourquoi le commandant de la garde nationale, Henriot, mis hors la loi, ne sut que se jeter en aveugle à travers les rues et se faire arrêter par ses gendarmes d'escorte ; le manque absolu d'instructions

le perdit encore plus que l'ivresse. Délivré à son tour, mais incapable de faire face à des dangers si imprévus, il désespéra le premier.

Au reste, pendant que Robespierre , muet , inerte, manque à sa cause, le petit groupe de ses amis agit pour lui à la Commune ; et il est incroyable avec quel zèle, avec quelle énergie, avec quelle foi persévérante dans le succès. Quatrevingt-onze membres du conseil général, auxquels s'étaient ralliés une cinquantaine de commissaires ou d'officiers , forment ce groupe que préside le maire Fleuriot.

Le tocsin sonne à l'Hôtel de Ville ; mais ce n'était plus là le tocsin qui ébranlait Paris. Les tribunes furent longtemps désertes ; les sections se rassemblent ; les plus ardentes se contentent d'envoyer des paroles. Les Jacobins euxmêmes restent immobiles ; au lieu de courir aux armes, ils imitent leur maître et demeurent en séance.

Vers minuit seulement on parvint à arracher Robespierre à son inaction ; entraîné à l'Hôtel de Ville, il résistait encore à ses libérateurs. Des applaudissements le reçoivent à son entrée dans la salle. Mais là aussi, mêmes incertitudes, même appréhension d'agir jusqu'au milieu de l'action, affectant au dernier moment la superstition de la légalité parmi les insurgés.

L'ancien avocat du parlement reparaît en lui à l'instant suprême.

Gomme , à cette heure tardive , Saint-Just lui propose d'adresser une proclamation au peuple, il demande encore : « Au nom de qui ? » Lorsqu'elle fut enfin écrite, il hésita longtemps à la signer ; même alors il n'écrivit que les deux premières lettres de son nom. Saint-Just le soutint dans ces épreuves qui le jetaient hors de lui. « Calme-toi, lui disait Saint-Just. L'empire est aux flegmatiques. » Car à ce moment ils parlaient encore de commander et de régner, quand , pour tous ceux qui approchaient Piobespierre , il devait être si visible qu'il ne restait plus qu'à mourir avec lui.

Robespierre, Saint-Just et Couthon n'eurent pour eux que les autorités officielles de la Commune. Ils attendaient le peuple, et le peuple ne venait pas. La Terreur lui avait appris la prudence. Accoutumé à obéir au plus fort, il attendait, pour se décider, que le plus fort se montrât.

La peur avait fait le vide ; Robespierre ne fut point défendu, et on ne fut pas obligé de l'attaquer. La crédulité à laquelle il avait façonné les hommes se tourna aussi contre lui. Il suffit à ses adversaires de répandre qu'il conspirait pour la restauration de la royauté, qu'on avait trouvé chez lui des fleurs de lis ^ sur un sceau royal. Ce bruit

* « Cambon avait quelques doutes sur les fleurs de lis trou-

CHUTE DE ROBESPIERRE Ql

absurde, appuyé de la fraude , trouve aussitôt créance auprès des siens. Le faubourg Saint-Marceau, qui s'était ébranlé pour lui, apprend cette grande nouvelle, rebrousse chemin, abandonne le royaliste Robespierre. A l'Hôtel de Ville, la foule des tribunes s'évade sur la fausse nouvelle qu'elle est mise hors la loi. De cette immense puissance d'opinion , il ne reste que la poussière soulevée par les fuyards. Les canonniers rassemblés sur la place de la Commune se dispersent à la première sommation des huissiers de la Convention. Ainsi Robespierre avait épuisé la Révolution en croyant la discipliner. Il avait détruit ses propres instruments. Presque tous lui manquèrent , et il manqua à tous.

Tout à coup, après un grand silence, le cri : « Vive la Convention ! » retentit à l'Hôtel de Ville. Robespierre jeune entend de loin la proclamation du décret de hors la loi ; il se précipite du haut de l'Hôtel de Ville sur le pavé. Lebas se brûle la cervelle. Henriot est jeté par la fenêtre. Couthon,

vées chez Robespierre et dont parle Courtois dans son Rapport. Il voulut savoir ce qu'il en était, et s'en expliqua un jour à Bruxelles avec Vadier, devant Charles Teste et moi, Vadier convint qu'elles avaient été transportées du Comité de sïirelé générale au domicile de Robespierre après sa mort. J'ai parlé franchement de ma haine pour Robespierre, ses systèmes et leurs applications. Mais la vérité a aussi ses droits, et je ne croyais pas du tout que Robespierre fût d'intelligence avec la royauté. » — Mémoires inédits de Baudot.

renversé, est traîné vers la Seine. Léonard Bourdon entre, et le gendarme qui le suit n'a que la peine d'étendre d'un coup de pistolet Robespierre à ses pieds. On l'apporte sur une planche à la Convention. Elle refuse de le recevoir dans l'Assemblée ; mais quelques-uns vont se repaître de la vue du mourant.

Vers le matin, Maximilien Robespierre , son frère et Cou thon , tous trois mourants, sont traînés à la Conciergerie. Saint-Just seul y fut conduit à pied avec Dumas, les mains liées derrière le dos. Dans leurs derniers moments, on ne cite aucune parole ; et il est impossible de dire s'ils gardèrent quelque espérance pour la postérité. Les blessures empêchèrent les mourants de parler ; ceux qui restaient debout furent également muets. • On n'entendit pas les chants des Girondins, ni les imprécations des Dantonistes. Ce fut un silence stoïque au milieu des blessures, et quand on les rassembla pêle-mêle sur les charrettes, il y avait déjà parmi eux l'immobilité et la roideur de la mort.

Le bourreau, en déchirant les linges qui enveloppaient Robespierre, lui arracha un cri. A ce cri, et seulement alors, ceux qui l'avaient condamné se crurent en sûreté.

Le lendemain, soixante et dix membres de la Commune moururent à la fois, et treize le jour suivant.

Tel qui renia Robespierre ce jour-là lui resta pourtant fidèle. Le lendemain du 10 thermidor, David, le peintre, réunit en secret sa famille, et dit aux siens qu'une grande calamité avait frappé la République, qu'elle ne s'en relèverait jamais.

David renia, il est vrai, Robespierre, le 13 thermidor, dans la Convention ; il s'écria : « qu'on ne pouvait concevoir à quel point il avait été trompé par ce malheureux! » Plus tard il subit les séductions de l'Empire. Mais, malgré l'apparence, il garda toujours le même deuil de Robespierre au fond du cœur ; trente ans après , dans l'exil, à Rruxelles, David tenait à ses compagnons le même langage que le lendemain de la mort de Robespierre. Pacifié par l'art, ne prenant plus conseil que de son Socrate et de son Léonidas, il répétait avec Eschyle : « Laissez faire le temps ; il arrangera toutes choses * ! »

1 Mémoires inédits de Baudot.

94 LA KÉVOLUTION

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