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RENIEMENT, REHABILITATION, LEGENDE DE ROBESPIERRE

Il n'est pas, je pense, dans l'histoire, un reniement semblable à celui qui suivit le 9 thermidor. En un jour, l'homme que Boissy-d'Anglas nommait l'Orphée de la France en devint Texécration.

Fréron, l'homme de Robespierre, demande, par une motion, que l'Hôtel de Ville, « ce Louvre du tyran », soit rasé.

Mais c'est surtout aux Jacobins, dans l'antre du monstre, que le reniement est éclatant. Où sont-ils ces terribles motionnaires ? Depuis que les chefs ont été enlevés à cette masse indomptable, avec quelle facilité elle s'apaise ! Le boucher Legendre va fermer les portes des Jacobins, il remet tranquillement le trousseau de clés à la Convention.

U incorruptible de la veille n'est plus que Viiifâme Robespierre ; et ce sont ses partisans qui se hâtent de jeter le premier cri d'horreur. Les autres, retenus par l'habitude du silence, croyant avoir moins à racheter, ou peut-être ne se fiant pas encore à la victoire, continuent de se taire; chez

tous, la fable puérile des fleurs de lis trouvées à la Commune exerce le même empire. Elle s'est répandue en un moment dans la France entière. On y croit ou l'on fait semblant d'y croire ; chacun, affectant de ne voir qu'un conspirateur démasqué dans l'idole de la veille, se sent à l'aise pour l'accabler.

Toutes les sociétés jacobines des provinces, tous les terroristes en mission, envoient à la hâte leurs félicitations aux vainqueurs. Ceux que l'on appelle déjà la queue de Robespierre, devancent les autres dans l'outrage. Au degré de l'injure vous pouvez reconnaître le mieux les anciens affidés. Premier résultat de la Terreur; elle n'a laissé subsister dans les âmes que le soin de soi-même, d'ailleurs aucun principe, aucune solidarité. Chacun se hâte de retirer la main de l'œuvre commencée.

Robespierre et Saint-Just, après la mort de Danton, accusaient sans cesse sa mémoire, comme s'il eût été présent pour leur répondre. Le grand crime posthume qu'ils lui faisaient, c'était que nul n'osât prendre sa défense. Ils devaient éprouver un sort semblable. De tant d'hommes qui les portaient aux nues, pas un seul ne s'est levé pour eux ; ils ont dû attendre que les générations contemporaines fussent ensevelies , et qu'il se passât quarante ans, avant que quelqu'un entreprit de revoir leur procès»

Après ce long intervalle, certains esprits se sont passionnés pour Robespierre et Saint-Just, et leur ont montré d'autant plus de faveur qu'ils les ont y us plus reniés. Alors, courant à un autre extrême, c'est au Triumvirat jacobin qu'ils ont sacrifié tous les hommes de la Révolution. Nul ne s'est trouvé pur et sans tache en comparaison des trois personnages canonisés de la légende jacobine; et j'ai bien tort ici de dire légende, puisque cette superstition n'a pas été entretenue par les souvenirs du peuple. Il y est resté absolument étranger ; mais elle a reparu quarante ans après les événements , refaite par la science, l'érudition, les systèmes, c'est-à-dire par ce qu'il y a de plus contraire à l'inspiration des masses.

Voyant que la Révolution française ne réalise pas les espérances du monde, quelques-uns en vinrent à penser que tout le mal a pour cause la chute de Robespierre ; et donnant une immense place, dans leur philosophie, aux regrets et à la superstition, ils s'abandonnèrent à croire que Robespierre touchait au but lorsqu'il a été précipité. Encore quelques pas dans la même voie et, selon eux, la justice se réalisait sur la terre.

Il est vrai que Robespierre n'avait jamais tant parlé de vertu, de morale, de justice, de bonheur universel que dans les derniers mois de sa vie, soit que la politique lui échappât de j^lus en plus,

soit que le pressentiment de la mort ait donné à sa parole et à sa pensée une élévation inaccoutumée. Ce testament purement moral a fasciné après coup ses disciples d'un autre siècle ; ils ont été pris de désespoir en pensant que cette vision de justice et de félicité universelles n'avait manqué de s'établir sur la terre que par le caprice de quelques circonstances.

Pesez une à une les fautes, sans parler des meurtres, vous verrez, au contraire, que jamais catastrophe ne fut plus inévitable. Robespierre et les siens avaient amené les choses au point qu'il était absolument impossible de sauver leur système et même leurs personnes. Les yeux fermés, ils allaient au gouffre ; et, comme tout ce qui est perdu d'avance, ils s'abîmèrent sans être défendus. Robespierre se trouva à la fin réduit à la même impuissance que Louis XVI à Varennes.

Un système qui aboutissait à faire tomber dans les derniers mois quatorze cents tètes à Paris, cette démence ne pouvait se soutenir. Elle allait directement contre les principes .des gouvernements de terreur, qui veulent que les grands coups soient frappés d'une seule fois, et à Torigine. Ici, au contraire, les barbaries allaient croissant chaque jour; la raison d'État était offensée non moins que l'humanité.

Le matin du 8 thermidor, Robespierre était

encore dans l'illusion naturelle à tous les orateurs politiques qui gouvernent un peuple par une assemblée et l'assemblée par la parole. Ces hommes ne voient, n'observent, ne craignent que les hommes qui parlent. Ce sont là les seuls rivaux qui les empêchent de dormir. Quant à tous les conspirateurs muets, ils les regardent comme alliés ou consentants. Robespierre aurait dû savoir que celui qui a fait trembler doit faire trembler toujours.

Les hommes n'étaient liés envers lui que par la peur ; il les en dégage par la plainte. Rien de plus conforme à l'éternelle logique. Dans tout cela, il n'y a ni à s'étonner ni à gémir.

Après la défaite du matin, est-il certain que Robespierre, s'il avait eu le génie de l'action, n'eût pu faire investir, pendant la nuit du 8 au 9, la salle de la Convention, arrêter dans leurs lits les principaux représentants du peuple, jeter en avant une accusation de complot, afficher dans Paris qu'il fallait sauver la République contre les projets des conjurés, former un semblant de législature qui eût proclamé le Dictateur? Est-il certain que Robespierre n'eût pu, en prenant les devants, précipiter la Convention dans cette embûche ? Les projets de ce genre, quand ils ont été sérieusement médités, ont souvent été couronnés de succès. Mais pour cela, au lieu de haranguer les

Jacobins, le 8 au soir, il eût fallu les armer, arrêter le Comité de salut public, commander en son nom, s'entourer de V Ecole de Mars, convoquer à domicile les sections dont on était sûr, désarmer, paralyser les autres, emprisonner, frapper, exiler, étonner, régner, et tout cela ensemble. Le 9 thermidor eût vu la Convention, cernée, décimée, acclamer Robespierre l'incorruptible, le sage, le sauveur ! il eût paru accepter malgré lui le pouvoir souverain.

Voilà une chance, faible, il est vrai, qui s'ouvrait au lieu de l'échafaud ; pourquoi ne l'a-t-il pas tentée? Parce que de pareilles entreprises veulent être préparées de loin, et que jamais il n'était entré dans l'esprit de Robespierre d'usurper militairement, par la force ouverte. Après tant d'avances vers le pouvoir absolu, il n'y avait plus qu'à prendre ce pouvoir ou à périr.

Il s'était mis dans la situation, la plus cruelle de toutes, de né pouvoir se sauver que par des principes opposés aux siens, et par les facultés et les vices qui lui manquaient le plus. Arrivé au terme, il se trouva que Robespierre n'était pas l'homme qu'on imaginait. Il s'emportait, parce qu'incapable d'action, on voulait le forcer à agir, c'est-à-dire à sortir de sa nature. On apprit alors qu'il n'était pas du tempérament des preneurs d'empire.

ICO LA RÉVOLUTION

Il y eut cette différence entre la mort de Danton et celle de Robespierre : la mort de Danton ne se conçoit pas de la part des révolutionnaires ; Robespierre avait rendu la sienne inévitable en tuant les révolutionnaires, et bien plus encore en les mena^^ çant.

Acceptez donc l'évidence. Le lendemain du 9 thermidor doit achever de démontrer aux plus aveugles que la France n'éprouva rien du désespoir qu'ils ressentent aujourd'hui ; que Robespierre n'avait rien fondé dans les esprits ; qu'excepté son petit groupe de fidèles retirés à la Commune, tous furent indifférents ou hostiles ; que, loin de s'approcher de son but, il s'en éloignait chaque jour davantage ; que ses partisans, au lieu d'augmenter, diminuaient ; que ses ennemis seuls s'accroissaient à vue d'œil ; que, voulant frapper des deux côtés, il n'avait frappé que lui-même ; que chez lui Marins détruisait Sylla, et Sylla Marins ; qu'au lieu d'être en état de restreindre la terreur, il était obligé de l'outrer chaque jour; qu'en messidor son agent demandait trois mille têtes pour le seul département de Vaucluse ; qu'il ne pouvait ni maintenir l'horreur, ni en sortir ; qu'ainsi, par tous les côtés, le faux de son système éclatait et se tournait contre lui.

Donnez à Robespierre ce peu de mois qu'on réclame aujourd'hui pour lui, qu'en eût-il fait? Il

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eût envoyé à l'échafaucl Gollot-d'Herbois, Billaud- Varennes, Bourdon de l'Oise, Carnot, une partie des Montagnards en mission. Soit. Après cela, voyez la suite. Il se serait trouvé plus seul encore plus à la merci de ceux qui détestaient en lui nonseulement la personne, mais la cause. Qu'opposer à cela ? Il se détruisit lui-même.

Une pensée du moins n'était jamais venue aux contemporains de Robespierre. C'est de le supposer étranger à la Terreur. Fausse réhabilitation ! Sans la hache, que devient cette figure? Qui peut se la représenter? Laissez-lui au moins sa grandeur sauvage ; elle doit faire peur encore à la postérité. N'avocassons pas avec de tels hommes. Ils sont là pour porterie fardeau de leur système *, ou ils sont au-dessous de l'histoire. Ne plaidez pas pour eux comme pour un accusé ordinaire.

D'ailleurs, quelle idée plus insoutenable que d'absoudre de la Terreur celui qui a organisé la commission d'Orange, tramé sur ce modèle la loi de prairial, choisi un à un les accusateurs, les juges, les jurés? Fallait-il donc aussi qu'il bâtît de ses mains l'échafaud ?

Qu'importait que Robespierre affectât de ne plus paraître dans les comités durant les deux der-

* Nous altérons également l'higtoire quand nous ôlons aux terroristes la Terreur et quand nous faisons de Napoléon un libéral. Dans les deux cas, nous sommes aussi loin de la réalité.

niers: mois? Son atroce loi de prairial fonctionnait à sa place. Présente et souveraine au Comité, au tribunal, il n'avait qu'à la laisser faire. Gomme elle dispensait l'accusateur de toute preuve et qu'elle avait supprimé la défense, les jugements étaient foudroyants. La mort se hâtait ; nul besoin que Robespierre fût là pour la hâter encore.

Quoique la mémoire de Robespierre et de Saint- Just ait été elle-même décapitée et interrompue pendant plusieurs générations, elle a laissé un héritage funeste que plus d'un esprit a recueilli sans en connaître l'origine. Cet héritage est l'idée de la nécessité d'une dictalure pour fonder un état libre» Idée qui a frappé souvent dans la nuit à la porte du Comité de salut public, aux heures désespérées, et, éconduite, s'est répandue on ne sait par quels canaux dans la tradition vivante d'une partie de la démocratie française. Tantôt aflîchée ouvertement, tantôt déguisée, elle n'a cessé de reparaître çà et là comme la ressource suprême. Pensée de détresse chez tous ceux qui n'en font pas une pensée de domination. Et que servirait donc l'exemple de Robespierre, de Saint- Just et de Couthon , si de toute leur destinée vous n'acceptiez pour guide que les visions du désespoir?

Que nous apprennent les hommes de tous les , partis dans la Révolution ? A mourir. Ils furent

maîtres accomplis dans cet art. Mais qui veut vivre librement doit regarder ailleurs. La liberté n'est à aucune époque de notre passé. Ne la cherchons pas en arrière.

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