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LE PEUPLE FEMELLE. — 1*2 ET 13 GERMINAL

Au milieu de ces révolutions intérieures, que devenait le peuple ? Lui aussi se trouvait changé ; il Tétait en effet plus que les chefs de parti. Il n'avait pas, comme eux, l'occupation incessante des ressentiments et des vengeances. A mesure que ses guides, ses tribuns lui avaient été enlevés et qu'il les avait laissés périr, convaincu de tous les crimes que chaque faction leur forgeait tour à tour, il se sentait seul et égaré dans la Révolution.

Sans doute aussi la confiance en lui-même et dans sa force commençait à lui manquer. A quoi se prendre désormais? Toutes les idoles étaient tombées l'une après l'autre, et il les avait toutes foulées aux pieds. Les terroristes, tant qu'ils furent les maîtres, opérèrent le miracle d'empêcher la famine ; puis ils nourrirent le peuple d'espérances illimitées. Derrière le rideau sanglant, il vécut dans l'attente fiévreuse de je ne sais quelle terre promise. Quand après le 9 thermidor la vérité se montra et qu'il fallut tomber de ces hauteurs.

la chute fut d'autant plus grande pour le peuple qu'il avait cru avec plus d'ingénuité aux visions évoquées devant lui. Retiré de la place publique, loin des sections, des tribunes de la Convention, ou privé des échafauds, insulté déjà par la jeunesse dorée, découronné de sa royauté éphémère, il revint à son foyer. Il le trouva sanglant, triste, désert, misérable ; et il sentit qu'il avait faim.

En effet, le pain manquait ; c'était un des premiers résultats de la suppression du maximum par les Thermidoriens. A d'autres époques du monde, on avait déjà imaginé de fixer le prix des substances de première nécessité. Tibère avait ta^éle pain ; Charles VII, pour soutenir la guerre contre les Anglais, avait taxé toutes les denrées alimentaires. Les historiens n'ajoutent pas que cette contrainte ait produit la famine, et ils ne font aucun reproche à ces princes d'avoir employé de tels moyens. Sans doute, sous un pouvoir absolu et durable qui restait maître de se relâcher par degré de l'arbitraire porté dans le commerce, le contrecoup se fit sentir moins violemment. D'ailleurs ni Tibère ni Charles VII n'étaient embarrassés d'assignats ; mais dans la République de 94, le retour subit à la liberté faillit être mortel. On put voir, là aussi, combien il est difficile à une démocratie de porter impunément dans le commerce l'arbi-

traire et les usages du pouvoir absolu ; le remède ne tarde pas à devenir le fléau.

Les vendeurs effarés refusaient de vendre,- ou ils exigeaient, par représailles et par mépris des assignats, un prix inique. Là aussi, la violence passée enfantait la violence.

Chaque habitant de Paris était taxé à deux onces de pain par jour ; souvent on en manquait tout à fait. Alors ce furent les femmes qui donnèrent le signal ; les hommes, après tant d'héroïsme, paraissaient hésiter à se soulever pour le seul désir de vivre. Longtemps ils restèrent muets, incertains de ce qu'ils avaient à faire, tant ils avaient perdu au milieu des passions publiques le soin des choses privées. Mais les femmes leur rappelaient sans relâche qu'après de si belles actions et d'immenses promesses, ils restaient affamés.

Jusqu'où irait leur patience ? Sans doute la peur les retenait ainsi enchaînés! Mais qu'ils consentent seulement à se cacher derrière elles. Il n'en fallait pas davantage ; elles leur montreront le chemin, et ils n'aurontrien à craindre derrière leurs femmes, leurs enfants, qui leur serviront de rempart et recevront le premier coup.

Le 12 germinal, Paris se réveille au cri per-' çant : « Du pain ! du pain ! » La Convention se trouve investie par un peuple de femmes. Elles forcent l'entrée, et un grand nombre traînent par

la main des enfants en bas âge. La distribution ayant manqué ce jour-là, tous souffraient véritablement de la faim. Elles se répandent en tumulte parmi les Conventionnels toujours avec le même cri : « Du pain ! » qui couvre tous les autres. D'ailleurs elles ne semblaient faire aucune différence entre les divers partis de l'Assemblée et reprochaient à tous l'ancienne misère changée maintenant en famine.

Un Montagnard, Ghoudieu, redemande sa place occupée par une de ces femmes : « Nous sommes ici chez nous! » répond-elle avec une audace que les hommes avaient perdue depuis longtemps.

La Terreur avait pesé sur elles beaucoup moins que sur leurs pères, leurs maris, ou leurs frères; elles n'en avaient pas été atteintes, et reparaissaient avec plus de fureur qu'au 6 octobre, quand elles allèrent chercher à Versailles « le boulanger et le petit mitron » .

Nulle peur, nul respect de cette formidable Convention qui essaye quelque temps de leur imposer par son silence et son immobilité. Elles insultaient, provoquaient, harcelaient le monstre aux sept cent cinquante têtes ; elles se suspendaient à sa crinière et se moquaient témérairement par désespoir. Au lieu des harangues accoutumées, elles ne faisaient entendre que ces deux mots : « Du pain ! » Mai^

elles les répétaient sans relâche, les opposant à quiconque essayait de parler.

Au milieu de cette furie, les deux côtés de l'Assemblée se lèvent par moments et s'accusent l'un l'autre d'être ou les persécuteurs ou les complices de ces désespérées. Des hommes s'étaient joints à la foule de femmes. Ils portaient écrits sur leurs bonnets les mêmes mots : « Du pain ! » Quelquesuns y avaient ajouté : « La Constitution de 93, » voulant montrer ainsi que les angoisses de la faim ne leur faisaient pas oublier l'ancienne passion de la chose publique.

Les hommes se lassèrent les premiers de la révolte et rentrèrent dans l'obéissance. Ils se retirèrent sous la sommation éclatante de Barras, soit crainte, soit respect, soit effet des promesses qui leur furent faites. Pour les femmes, elles ne sortirent que lorsqu'elles se virent abandonnées par ceux qui les avaient accompagnées, et elles ne montrèrent aucune foi dans les paroles de l'Assemblée. Ce qu'elles avaient voulu, c'était le pain de la journée ; elles sortirent indignées de n'emporter que l'espérance.

Sitôt que l'Assemblée est rendue à elle-même, les accusations commencent. Chacun vint rapporter les paroles qu'il avait entendues de l'un de ses collègues dans le tumulte. On ne pardonne rien à rémotion, à la pitié, à la douleur. Ce fut un crime

nouveau de s'être apitoyé ou de s'être indigné. Les Thermidoriens et les ex-Girondins restés dans l'Assemblée trouvaient enfin l'occasion attendue de se défaire de leurs ennemis, et ils luttèrent d'impatience et d'emportement. En un moment toutes les promesses des ex-Girondins, d'oublier leurs injures, sont effacées ; ils ne se souviennent que de leur prison de dix-sept mois, du supplice de leurs amis, et 'se donnent à la hàtc tumultueusement la joie de la vengeance.

Mais, ce jour-là, ils n'eurent pas besoin de se jeter eux-mêmes dans l'arène, ni de nommer ceux qu'ils voulaient proscrire. Les Thermidoriens se chargent de ce soin en dénonçant leurs anciens compagnons ; la Plaine n'a qu'à approuver et à frapper silencieusement de son vote.

Pour bien montrer qu'on saisit l'occasion de satisfaire ses haines, les premiers atteints furent Barrère, Collot-d'Herbois, Billaud-Varennes ; à peine nommés, on les condamne à la déportation, comme s'il y avait un lien quelconque entre leurs actes anciens et la famine de germinal ! Avec tant d'autres motifs de justifier ses haines, on aima mieux une iniquité criante plutôt que d'attendre un moment le plaisir de terrasser des ennemis.

Après cette première satisfaction, la carrière est ouverte; tout le passé de la Révolution est remis en doute. Chacun se hâte de désigner celui qu'il

hait le plus, craignant de ne plus retrouver une journée si propice.

André Dumont, Bourdon de l'Oise, Fréron, demandent l'arrestation de Ghales, Ghoudieu, Huguet, Léonard Bourdon. L'arrestation décrétée aussitôt que demandée, cette facilité devient un attrait auquel personne ne résiste. La liste de proscription s'allonge sans qu'aucune parole de défense soit prononcée. Enfin, lasse non de proscrire, mais de veiller, l'Assemblée se sépare à l'approche du matin.

Mais les vengeances ne sont que suspendues ; dès que l'on se rassembla de nouveau, ce fut pour proscrire encore.

Moïse Bayle, Granet de Marseille, Hentz, Maignet, Levasseur de la Sarthe, Grassous, sont décrétés non parce qu'ils étaient les plus haïs, mais parce que le hasard amena leurs noms ou servit leurs ennemis privés. Bourdon de l'Oise allait partout vociférant « qu'il fallait les fusiller dans la salle de la Liberté *. » La Réaction ne pardonna pas même à Lecointre de Versailles, qui le premier avait donné l'exemple de dénoncer le Gomité de salut public. Depuis il semblait se repentir de son accusation. Gela lui tint lieu de crime. Thuriot, qui présida le 9 thermidor et jugula Robespierre, est accusé comme robespierriste. Enfin Gambon,

1 Mémoires inédits de Haudot.

Torganisateur des finances, qui faisait vivre la France depuis un an, ne put trouver grâce. Autant valait décapiter la République elle-même. Il avait blessé la vanité de Tallien. Tallien lui en fit un crime d'État.

Le mot d'ordre est d'en finir avec tout ce qui survit d'Ames flores et indomptées. Pourtant ce n'était encore que le commencement des représailles. Le 12 germinal n'avait été qu'un essai de révolte et de vengeance ; les vaincus restèrent aussi implacables que les vainqueurs.

. Dans l'intervalle du 12 germinal au 1" prairial, l'histoire ne dit rien des excitations, des reproches que les femmes insurgées adressèrent aux hommes qui les avaient abandonnées en face de la Convention, ou qui avaient refusé de les suivre; mais ces jours d'un repos apparent ne furent pas perdus. A chaque foyer pauvre du faubourg Saint-Antoine, Saint-Marceau, de la Cité ou du Marais, les provocations du désespoir retentirent jour et nuit à l'oreille des misérables. Leurs mères, leurs femmes, leurs Tilles, ne cessèrent de rappeler les scènes du 12 germinal. A quoi servaient tant de promesses? c'était pour se moquer qu'on leur annonçait du riz et de la farine. Que pouvaient-elles en faire, quand le moule de bois coûtait vingt-quatre mille francs? Le pain était devenu plus rare et plus cher. Elles avaient pourtant assez répété que ce n'étaient là que de fausses paroles pour les amuser et les renvoyer affamées ! Si on les eût suivies, la Convention eût été vaincue ; mais on les avait laissées aux

mains avec le gouvernement et l'Assemblée. Maintenant la faiblesse du peuple allait causer la mort du peuple, car elles ne pouvaient elles seules sauver des lâches. Encore une fois ils s'enfuiraient tête basse, à la première sommation d'un représentant qui cependant n'était rien que par leur propre volonté ! Elles avaient beau veiller à la porte des boulangers. Qu'était-ce que le morceau de pain qu'elles rapportaient après une nuit d'attente? S'il ne suffit pas à des hommes, qu'ils aillent eux-mêmes arracher à la Convention la subsistance refusée au peuple. Ils auront alors pour eux et leurs enfants « du pain de députés ».

Ces cris des entrailles, ces invectives provoquées par la faim, telle est la véritable conspiration qui se tramait, à chaque foyer populaire. La nécessité criait par la bouche des femmes. Elles furent les héroïnes de ces entreprises de désespoir, auxquelles la politique manqua presque entièrement ; elles donnèrent à ces journées leur tempérament; elles finirent par communiquer leur furie aux hommes, qui sentirent à la fois et la faim et la honte. Voilà pourquoi le peuple parut plus effrayant qu'à aucune autre époque de la Révolution. Il fit peur à ses amis.

Le l^"" prairial s'annonce comme le 12 germinal; les mêmes cris perçants s'élèvent comme d'une ville qu'on égorge.

L'Assemblée reste muette, aux prises non plus seulement avec des passions, mais avec des nécessités physiques. Que répondre à tout un peuple qui crie : o J'ai faim ! » Quand les femmes, du haut des tribunes, eurent menacé pendant la première partie de la journée, les hommes arrivèrent, armés ce jour-là de piques, de fusils, de sabres. Longtemps ils frappent à la porte des séances, mêlant leurs cris à ceux qui partaient de Fintérieur. Vers trois heures et demie les portes sont enfoncées ; ils se précipitent dans la salle au pas de charge, au bruit des tambours; et, dans cette première fureur, ils ne font aucune différence entre les diverses factions de l'Assemblée. Aucun nom n'est prononcé, aucune acclamation ne retentit. Partout ils voient des ennemis, tant ils sont las d'espérer.

Aussi leur premier cri est qu'il faut tout arrêter, sans dictinction de Montagne ou de Plaine, et former eux-mêmes une autre Convention. Il ne restait plus personne dans l'Assemblée dont le nom exerçât la moindre autorité sur les masses ; elles n'accordèrent pas un regret à leurs anciens favoris dont la place était vide.

Les insurgés tournoyaient sur eux-mêmes sans savoir à quel plan s'arrêter ; victorieux, ils étaient impuissants ; cela augmentait leur fureur,

Les défenseurs de la Convention entrent par la porte opposée ; baïonnette baissée, ils engagent

le combat. On vit alors une Assemblée assister immobile du haut des bancs à une lutte sanglante, au milieu des coups de fusil, entre ceux qui la couvraient de leur corps et ceux qui venaient Tassaillir comme une proie.

Les deux partis opposés de l'Assemblée se réjouissaient ou s'affligeaient selon que les chances de la victoire passaiait des uns aux autres. Les insurgés restent maîtres sans songer encore à se chercher des alliés parmi les députés. D'un seul élan, ils courent à la tribune, et, pour terrifier l'Assemblée dans son chef, ils couchent en joue le président Boissy-d'Anglas. Pourtant ils n'osent le frapper, retenus par son impassible courage que l'histoire n'élèvera jamais assez haut. Peut-être aussi hésitèrent-ils à décapiter la Convention, par une de ces craintes soudaines qui se réveillent au moment où tous les freins sont brisés.

Mais la fureur tomba sur un membre inconnu, Féraud. On a dit qu'il fut victime de la ressemblance de son nom avec celui de Fréron * , que le peuple haïssait doublement à cause de son apostasie et parce qu'il était le chef de la jeunesse dorée. Alors surgit la tête coupée de Féraud portée de main en main au haut d'une pique et promenée dans l'Assemblée ; elle est présentée au président qui s'incline et salue.

4 Mémoires inédits de Baudot.

Ce moment fut le plus atroce de la Révolution ; la foule se mit à rire et à applaudir en même temps.

Le goût du sang s'étant éveillé, il était presque impossible que le massacre ne suivit pas, si cette frénésie ne trouvait un objet pour se concentrer, si un spectacle imprévu ne venait occuper les yeux et l'esprit du peuple. Dans ce chaos, au milieu du bruit des piques, des motions de toutes sortes qui se heurtaient confusément, un inconnu eut l'idée de se servir de la Convention comme d'un instrument de vote. Cette pensée, acceptée aussitôt par les insurgés, détourne les esprits des projets sanguinaires s'il y en avait. Elle fait luire une courte espérance qui suspend la fureur.

Au moment où le peuple viole toutes les lois, il donne ainsi un singuliçr exemple de superstition pour la loi. Au lieu de profiter de la surprise pour s'assurer la victoire, il imagine de faire délibérer sous ses piques les députés qu'il a retenus dans la salle ; en voyant ses volontés mises aux voix et approuvées dans un simulacre de vote, elles lui semblent déjà à demi réalisées. La première réflexion aurait montré combien on s'abusait en donnant ainsi aux Comités de gouvernement le temps de se reconnaître, de se rallier et de faire appel aux sections restées fidèles. Mais cette

réflexion ne se présenta au contraire que la dernière, lorsqu'il n'y avait plus matière à délibérer.

La faiblesse des démocrates, c'est qu'ils n'osent désobéir au peuple, môme pour le sauver. Ils réputeraient lâcheté de ne pas se mettre à sa tète, dès qu'il lui plaît de périr.

Le peuple refoule devant lui les députés vers le bureau, et les tient emprisonnés pour les empocher de sortir ; marquant ainsi qu'il n'attend plus rien de la complaisance de ses favoris, mais tout de la force et de la nécessité.

Alors commence la délibération qui devait coûter si cher à ceux qui y prirent part. Vernier la préside, un des ex-Girondins nouvellement rentrés dans l'Assemblée ; par sa présence, par ses paroles, il autorisait tout ce qui allait se décider. Entraînés, obsédés, quelques membres de la gauche firent eux-mêmes des propositions ; les uns crurent que, la victoire étant acquise au peuple, il fallait en profiter, quand déjà ce n'était qu'une ombre ; les autres furent aveuglés par la pitié pour de si grandes misères ; tous cédèrent au désir de garder ou d'acquérir une popularité qui semblait inestimable quand on la payait de la vie.

D'ailleurs, plutôt prisonniers que complices, n'étaient-ils pas autorisés par l'assentiment apparent de leurs propres adversaires, qui trouvaient leur salut dans cette diversion donnée aux pas-

sions de la foule ? L'entraînement de l'exemple, l'irréllexion, le désir de tout ressaisir en un moment, firent le reste.

On s'essaya par des votes où la commisération semblait avoir seule part : la mise en liberté des patriotes, le pain assuré pour le lendemain, puis le réarmement de ceux qui avaient été désarmés.

Dans tout cela nul désir de représailles et de vengeance.

On s'excitait par le succès. Bourbotte réclame l'arrestation des folliculaires. Une voix répond par la demande de « l'abolition de la peine de mort ». La foule s'y oppose, se croyant maîtresse pour toujours parce qu'elle a obtenu une heure de victoire. On reprenait ainsi tout ce qu'on avait perdu depuis thermidor ; pourtant nul n'osait redemander la Terreur.

Au milieu de cette ivresse, un député retrouve son sang-froid. Duquesnoy, réveillé de ce songe, s'écrie que tous les votes sont illusoires, si l'on n'a pas la force pour les exécuter ; sans doute les Comités vont reparaître pour dissiper le peuple, s'il ne prend les devants. En effet, lé bruit des armes se faisait entendre dans les salles voisines ; les défenseurs de la Convention entrent comme là délibération s'achevait ; ils surprennent la multitude déjà endormie dans son faux triomphe.

Ce fut à son tour de céder. Gomme elle s'était crue un moment au comble de ses vœux, elle retomba avec violence dans le découragement et le désespoir ; elle s'enfuit par toutes les issues pour ne plus reparaître pendant trente-cinq ans sur la place publique.

Mais elle laisse en otage ceux qui s'étaient fiés à sa fidélité, à sa force ou à son bon droit. Duquesnoy, Soubrany, Bourbotte, Goujon, Romme sont presque en même temps saisis et décrétés d'arrestation.

Romme était parvenu à se dérober ; Bourdon de l'Oise le désigne du doigt à ceux qui le cherchent. Tallien, dont les paroles étaient alors des ordres, répèle les mêmes mots qu'il a déjà tant de fois prononcés contre les vaincus de tous les régimes : « Il ne faut pas que le soleil se lève, et que les scélérats existent encore... »

Dans toute cette journée du l^"" prairial, la foule ne montra que mépris pour les députés. Un homme criait sans cesse : « Allez-vous-en tous ! Nous allons former la Convention nousmêmes ! » — Un autre : « L'arrestation ^s députés ! l'arrestation de tous ! » Le président voulut intervenir. — La foule : « Du pain, coquin ! Qu*as-tu fait de notre argent ? »

Voilà ce qu'était devenu l'ancien respect ! Où était le temps où un simple ruban tricolore con-

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tenait la multitude et l'empêchait de franchir cette barrière? Je pense que les hommes, s'étant vus pendant dix-sept mois soumis au joug de la peur, avaient perdu dans cette épreuve toute estime les uns pour les autres. Nivelés par une même crainte, ils sortaient de là méprisant ce qu'ils ne redoutaient pas.

Il est si vrai que la Terreur a changé le tempérament du peuple, qu'il semble que l'on ait affaire à une autre nation. On ne trouve plus de traces de l'espèce de discipline qui avait marqué les journées du 20 juin, du 10 août. Ceux qui avaient su imposer au peuple une ombre d'obéissance jusque dans l'insurrection, ne sont plus à sa tête ; les sentiments mêmes de cette masse ne sont plus homogènes. On entendit le cri : « Donnez-nous un roi et un morceau de pain ! » Quand la Terreur eut ramené l'âme humaine à ce qu'il y a de plus personnel, la crainte de la mort, quand ceux qui avaient, au milieu de cette Terreur, porté le plus haut l'idée de la félicité promise à tous, eurent disparu au 9 thermidor, et que le mirage de la Révolution commença à s'évanouir, chacun, tombé de ses espérances gigantesques, se trouva seul avec lui-même. Le peuple perd son unité ; il n'a plus de lien que la famine ; mais c'est une loi cruelle de notre nature que l'appétit de la proie est sans puissance. Toute Révolution, consommée

au seul nom de la lamine, manque de force, parce qu'elle manque de tète.

Ainsi, les journées de germinal et de jjrairial sont les journées du désespoir ; il a tout envahi. Le peuple ne croit plus au peuple, d'où ce mélange de férocité et de stupeur ; point de plan, point de chef, ni même de but ; point d'avenir, un peuple femelle ; une cohue misérable, sans tète, sans guide, anonyme, furieuse et impuissante. Après tant de journées, celle de prairial fut, dans la Révolution, la lie au fond de la coupe. Les terroristes eux-mêmes eurent peur de ce peuple qu'ils ne reconnaissaient plus, livide, affamé depuis que l'espérance était perdue. Suprême effort ! On veut jouer le tout sur un acte furieux ; et qu'a-t-on à perdre ? Hien. Et à gagner? Tout ce que le hasard possède. Il n'y a donc pas à hésiter ; il faut se jeter dans le gouffre, puisque le gouffre est l'inconnu, et que tout ce que l'on connaît est misère, douleur, angoisse, torture.

La démence naît ainsi de l'impossibilité d'attendre davantage. On sait que la Révolution n'aboutira pas par le chemin choisi juscjue-là. On renonce à la patience, à la raison, et l'on embrasse k fureur, seule conseillère qui n'ait pas encore trompé. Mais, comme au fond de ce désespoir et dans ce trouble d'idées la grande énergie a disparu, on se montreodieuxet l'on ne sait plus se faire craindre.

Une puissance nouvelle, qui était rentrée sous terre, apparaît subitement, la jeunesse dorée. Elle envahit les tribunes de la Convention, et chasse à coups de fouet de poste ce reste de peuple qui, hier encore, faisait trembler le monde, spectre en haillons du peuple évanoui de 1792.

Depuis ce jour se fait la grande scission entre les classes nées de la Révolution. Le peuple retourne à son obscur labeur ; les classes nouvellement enrichies, ou qui l'étaient déjà, s'éloignent chaque jour de lui. Il sort de la vie publique et disparaît. Elles la continuèrent seules ; mais elles la sentaient échapper et ne devaient plus faire que de médiocres efforts pour la retenir.

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