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LES THERMIDORIENS

Renier ceux qui n'étaient plus fut le premier acte après le 9 thermidor. Bientôt une partie des hommes qui avaient le plus trempé dans la Terreur ne s'en tinrent pas là. Il ne leur suffît pas de se faire pardonner ; ils voulurent régner encore quand leur système était tombé. Avec la promptitude d'hommes qu'aucun engagement ne gêne, ils découvrirent bientôt que le moyen le plus sûr de faire oublier leurs fureurs était d'en montrer de nouvelles en sens opposé et de livrer leurs complices. Alors ils ne dénoncèrent plus seulement les morts, ils dénoncèrent les vivants de leur parti. A ce prix, ils se rachetèrent auprès de leurs propres victimes ; car plus ils revenaient de loin, plus ils étaient accueillis et fêtés par leurs anciens en-

nemis. On les avait tenus pour des monstres, maintenant ils passaient pour des sauveurs ; et comme , avant tout , ils étaient hommes de plaisir, ils eurent ainsi toutes les joies de la réaction, après avoir eu toutes les joies de la Terreur, Avec la faveur publique, ils rassasièrent en paix leurs passions nouvelles comme la récompense due à l'assouvissement de leurs passions anciennes.

Tallien, Fréron, Rovère, voilà les véritables rois de cette époque. On se met à l'ombre de leurs crimes passés ; ils étendent le. manteau de leur sanglante renommée sur tous, excepté sur leurs anciens compagnons, amis, affîdés de la veille. Pout* ceux-ci, ils les haïrent doublement, comme des souvenirs vivants qu'ils eussent voulu ensevelir sous terre, et comme des reproches pour leur apostasie.

Au reste, l'intelligence fut plus rapide que l'éclair entre ces renégats de Téchafaud et les débris échappés de la contre-révolution. Les royalistes mêmes (il s'en trouvait déjà), voyant que Tallien, Fréron et leurs semblables étaient descendus de leur piédestal sanglant, s'imaginèrent les avoir gagnés. Du moins ils ne désespérèrent pas de les entraîner jusque dans leur causé. Tel fut ce parti des Thermidoriens, compromis incroyable entre les victimes pour applaudir les bourreaux, et les bourreaux pour changer de victimes. La Ter-

reur passe d'un camp dans l'autre, transformation à laquelle la pitié n'eut presque aucune part, la clémence n'y étant souvent qu'un raffinement du haines.

Tallien, dans un discours où il se met tout entier, fait le manifeste de son parti. Il parle du gouvernement de sang en homme qui le connaît pour l'avoir pratiqué. Rien ne manque à ses paroles que d'avoir été prononcées six mois plus tôt. Quoi de plus sage que la conclusion : « qu'il faut passer de la terreur à la justice ? » Mais n'est-ce là qu'un mot ? Le difficile est de le réaliser.

Gomment les Thermidoriens entendirent-ils la justice ? Elle voulait qu'ils prissent leur part des actes passés dans lesquels ils avaient trempé leurs mains. Avouant leur solidarité avec leurs autres collègues, ils accuseraient la nécessité qui a pesé également sur tous ; faisant serment qu'ils ont sauvé la patrie \ et comptant sur l'immense autorité que leur donnent la victoire et un reste de terreur, ils décréteraient l'oubli. Le supplice serait réservé pour celui-là seul qui chercherait à réveiller les furies. Voilà ce que demandait l'équité.

Jamais la puissance de la Convention n'avait été si grande. Elle héritait de l'obéissance sous la-

« « Plusieurs des représentants aux armées auraient pu répondre comme Scipion : « Je jure que j'ai colilribué à remporter la victoire. » Hélas ! quelques-uns sont comme Bélisaire ; « Da mihi obolum. » -— Mémoires inédits de Daudot.

quelle tous avaient été courbés ; il s'y joignait un commencement d'espérance qui ne pouvait s'abriter que dans son sein. Ceux qui parlaient en son nom, comme Tallien, eurent un de ces moments uniques qui décident de l'avenir, presque tout-puissants pour le bien et pour le mal. Je ne sais si, après tant d'échafauds, il pouvait être donné à des hommes d'ordonner l'oubli et de se faire obéir ; je ne sais si cela ne dépasse pas la limite des choses humaines. Ce qu'il y a de certain, eux seuls pouvaient y réussir ; leur devoir était de le tenter. Ils firent tout le contraire.

Leur justice fut essentiellement pharisaïque, pis encore, elle ne fut que vengeance. Voilà pourquoi le nom de ce parti, qui s'arme de clémence, reste odieux à l'égal des plus féroces. Au terrorisme, ils ajoutent un vice inconnu jusque-là : l'hypocrisie. A tout propos, ils disent, en parlant de leurs complices de la veille : « Nous les connaissons, nous vous les livrons, ce sont des infâmes; pour nous, nous sommes doux et sensibles. » Rovère excellait à ce jeu de sensibilité ; il y était maître ; les autres s'en rapprochaient. Au milieu des amours et des galanteries de Tallien et de Fréron, ce fu un des traits dominants de ce parti.

Justice inique ! Assurément, rien ne dut exaspérer les ardents révolutionnaires autant que de pareilles accusations sorties de leur propre foyer.

Ils avouent qu'ils comprenaient les appétits de vengeance chez les Girondins ; mais se voir chaque jour dénoncés, livrés à la haine publique par leurs anciens compagnons de la Montagne, quoi de mieux fait pour renouveler toutes les anciennes fureurs ? Déjà des hommes de grand sens, mais véhéments dans leur indignation, tels que Gambon, regrettent ouvertement la victoire du 9 thermidor ; c'est trop de tomber du joug de Robespierre sous le joug de Fréron.

Ainsi la Terreur produisait chaque jour ses résultats. Si elle avait sauvé la République en 93, elle la perdait en 94, et plus sûrement encore la liberté.

Pour échapper à la haine publique, les uns, les pires de tous, Legendre, Bourdon de l'Oise, se précipitent tête baissée dans la réaction comme dans un refuge. D'autres, effrayés d'eux-mêmes, tels que Lecointre de Versailles, se joignent aux accusateurs par peur sincère de voir renaître la puissance à laquelle ils avaient trop bien obéi.

Le grand troupeau des timides et des honnêtes gens, rassurés en voyant à leur tête quelques hommes de sang, commençaient à reprendre goût à la pitié, à l'humanité ; mais d'abord ils voulaient exercer ces vertus en lavant le sang dans le sang, et en châtiant le crime par le crime.

Alors reparaissent, dans la Gonvcnlion, les

ilO LA RÉVOLUTION

mêmes luttes acharnées qu'avant le 31 mai. On se rachète d'un long silence de quinze mois, et chacun se choisit un adversaire. La lutte n'est plus entre les Girondins et les Montagnards ; elle se concentre entre des hommes qui, hier encore, non-seulement respiraient les mêmes colères, mais agissaient en commun, sans qu'aucun dissentiment eût pu éclater entre eux.

Vous démêlez alors qu'à travers toutes les révolutions qui se sont succédé dans la Révolution, une chose reste commune à tous les partis et survit dans chaque débris comme l'esprit même de cette époque : c'est l'impossibilité d'admettre une contradiction, une nuance dans les souvenirs, les projets, l'aversion, ou même dans l'espérance. Voilà le fond de l'homme dans toute la Révolution. Il veut la liberté, du moins il croit la vouloir. Mais ridée qu'il s'en fait a été formée sous le despotisme de l'ancien régime. Elle est pleine encore du génie intraitable du passé. Chacun devenu roi dit royalement : « Tel est mon bon plaisir. » Malheur à qui pense et sent autrement ! Celui-là est un ennemi qu'il faut extirper comme rebelle.

En vain les partis se détruisent ; ils se transmettent en héritage cette même notion fausse et impossible, qui seule surnage au milieu de la guerre à mort que chaque homme livre contre tous.

Dès que les Thermidoriens eurent donné le branle dans la. Convention et le signal de l'attaque contre les révolutionnaires, tout équilibre se rompt. Le désir de vengeance, n'étant plus arrêté par aucune peur, se donne carrière et se sent autorisé. Tel fut l'élan des représailles, que la Révolution entière parut être remise en cause.

Ce qui étonne dans ce changement, c'est l'attitude des Jacobins. Formés pour attaquer, leur audace avait été incomparable tant qu'ils avaient été à l'assaut des choses anciennes. Contraints de se défendre, leur génie tombe en un moment. Ils ont beau renier Robespierre et Saint-Just et renouveler chaque jour l'apostasie, cela ne leur sert de rien. Réduits à être prudents, ils se renient eux-mêmes. Le fanatisme qui devient circonspect est déjà converti. En injuriant le triumvirat robespierriste, ils ne persuadent personne ; ils perdent leur caractère.

Si du moins ils eussent pu se rattacher à Danton ! Mais nul n'osant encore relever cette figure ^ ,

1 « L'ombre de Danton poursuivait sans cesse Robespierre et Saint-Just ; ils en parlaient perpétuellement. Dans leurs discours, à la tribune, ils l'accusaient toujours, comme s'il eût été présent. Leur grand argument était : Qui oserait le défendre ? Hélas ! non, personne n'osait le défendre, d'abord parce que la défense était inutile, puisqu'il n'était plus, ensuite parce que la Convention, si elle jugeait la défense intempestive, pouvait lancer un décret d'accusation contre le défenseur imprudent. Au reste, le même argument s'est reproduit contre Robespierre et Saint- Just. Qui a osé les défendre pendant trente ans? Personne

il arrivait ceci d'étrange, qu'en injuriant les meurtriers de Danton, on n'osait avouer la victime. Les Jacobins n'avaient plus l'audace de se rattacher à personne. C'était, dès lors, une société décapitée ; le tronc ne pouvait manquer de tomber dès qu'on le toucherait.

La Convention fait un premier essai ; elle refuse aux Jacobins, ce qui est pour eux la vie même, de correspondre avec les sociétés populaires des provinces. Qui l'eût cru? toutes les sociétés jacobines applaudissent avec un ensemble qui donne à leur obéissance un caractère officiel, où la liberté manque. Se voyant obéie au delà de ses vœux, la Convention n'hésite plus. Elle interdit la société mère des Jacobins, longtemps sa rivale, souvent son maître absolu. Pas une plainte ne se fît entendre. L'antre des tempêtes se ferme. Il se rouvrira plus tard, mais ne retrouvera qu'un vain écho des anciennes colères.

Ainsi s'évanouissent ces formidables Jacobins. La terreur jacobine les avait glacés eux-mêmes. Sous Robespierre, ils ne discutaient plus, ils l'élonnaient par leur silence. Au 8 thermidor \ ï\ fit

assurément. Si aujourd'hui on ne les justifie pas, l'examen du moins n'est pas interdit. S'il est possible pour eux, qu'il le soit aussi pour Danton ! » — Mémoires inédits de Baudot.

* Au moment de franchir celte date, il est utile de rocucillip et de peser le jugement qui suit, mûri par l'expérience :

« Robespierre et Saint-Just étaient certainement républicains, mais dans un sens trop sévère : d'ailleurs intolérants, despotes,

un effort tardif pour les réveiller. Ce ne fut qu'une émotion d'un moment. Au premier mot du parti vainqueur, ils s'humilient et tombent en poussière. Leur vie exaltée, fiévreuse, venait de leur chef plus que d'eux-mêmes. Une chose qui s'est mon-

sans miséricorde pour les nuances faibles ; leur mission avait été haineuse, sanglante, implacable. Le cercle de Popilius était devenu si resserré qu'il n'y restait plus que quelques affidés ; ils n'avaient plus pour appui que des agents durs, rudes, insociablcp, en petit nombre. A force de menaces et de meurtres, ils étaient arrivés au point d'armer toutes les oppositions, toutes les vengeances. Ils n'avaient plus à combattre pour les doctrines, mais pour leur vie. Aussi dans la lutte du 9 thermidor il ne fut pas question de principes, mais de tuer. La mort de Robespierre était devenue une nécessité. En cas de succès de son côté, je suis persuadé qu'il n'aurait pas tardé à être mis à mort, au milieu des conflits d'une guerre civile.

M II faut tout dire ; Robespierre n'a point été compris dans la Convention nationale et bien moins encore dans les déparlements. Ses discours pleins de sophismes et de mysticités politiques exigeaient de l'étude et de l'attention pour en saisir le sens. Il fallait à cette époque des doctrines toutes comprises. Ses partisans savaient seulement qu'il voulait le bonheur du peuple ; ils ne connaissaient que faiblement ses moyens ; mais ils se reposaient sur leur force populaire pour en opérer l'exécution. Ils avaient d'autant plus de fanatisme qu'ils comprenaient moins, comme ces chrétiens du Ras -Empire qui se battaient pour l'explication des mystères. Aujourd'hui même, il faudrait pour saisir ses principes une attention que peu de personnes sont disposées à lui prêter.

« Au reste, lors même que sa doctrine eût été bien comprise, elle ne lui aurait point assuré le grand nombre de partisans dont il avait besoin. Son système d'égalité dans les bienfaits de la Providence était une chimère. Les pauvres n'en auraient voulu que pour un jour seul, et toute la classe moyenne, industrielle et commerçante n'en aurait pas voulu pour une minute.

« Ainsi Robespierre, resté isolé dans ses conceptions, devait se donner ou recevoir la mort, plutôt que de voir l'exécution de son système. » — Mémoires inédits de Raudot.

trée à toutes les époques de la Révolution reparaît ici : les partis les plus puissants s'éteignent dès que les chefs ne sont plus là pour leur donner l'âme.

L'immense procès de Carrier, que les Thermidoriens commencent à dérouler devant la France, achève leur ouvrage.

La Révolution y restera pour longtemps plongée et abîmée. Satisfaction delà justice qui se tournait en opprobre pour les accusateurs autant que pour les accusés. Chacun se crut innocent, parce qu'il condamnait après avoir approuvé. Nul ne prit soin de la mémoire de tous.

Du sein de cette fausse et criminelle justice sort, pour la première fois, ce mot nouveau, étrange : la Réaction, que, depuis soixante et dix ans, nous voyons croître et retentir sans s'arrêter jamais. Depuis ce moment, la France a subi de prodigieuses vicissitudes; dans toutes, l'espérance a été promptement réprimée comme une utopie ou un crime. Il a été impossible de trouver un seul point solide pour s'y attacher, sans avoir à craindre une chute nouvelle.

Transfuges de la Terreur, les Thermidoriens étaient un parti métamorphosé. Il pouvait se métamorphoser encore ; et jusqu'où ira le changement? Derrière l'évêque Grégoire, je vois déjà M. de Maistre et l'ultramontanisme. Fouché de Nantes,

Gambacérès, Sieyès et leurs amis ex-jacobins projettent à leurs pieds, en s'abaissant, l'ombre prématurée des ducs d'Otrante, du prince archichancelier et de cette cohue que Ton a appelée « les comtes et les barons sans-culottes » du siècle nouveau.

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