LES MASSACRES DU MIDI. — THEORIE DE LA RÉACTION
La Convention avait donné l'exemple des vengeances ; sitôt que l'on crut pouvoir compter sur l'impunité, les massacres des Républicains commencèrent. Les modérés, en assassinant, se vantaient encore d'obéir.
Lyon se rua le premier sur les prisons, et en un moment massacra ou brûla tout ce qu'elles renfermaient. Faibles représailles, disait-on, des fusillades des Brotteaux ! Les tueurs furent couronnés de fleurs et applaudis dans les théâtres. Sous le nom de Mathevons, les Républicains étaient jetés dans le Rhône. A Bourg, on attendait les charrettes au pont de Jugnon, où les prisonniers garrottés étaient assommés à coups de bâton.
Tarascon fit son massacre, le 5 prairial, dans la nuit; en entrant, le matin, les gardes trouvèrent les cellules vides de cadavres ; ils avaient été jetéâ dans le Rhône du haut de la tour bâtie sur le roc ; et, comme aucun des assassins ne fut poursuivi et que la prison se remplit de nouveau, le second
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massacre se lit le i20 juin ; un troisième fut tenté le 10 août, sans doute en commémoration de la journée qui porte ce nom. Un se lavait les mains dans le Rhône et tout était oublié. Toulon, Aix, Marseille, le reste du midi, exécutent à leur tour leurs septembrisades : Toulon, les 28, 29, 30 floréal ; xVix, le 23 floréal; Marseille, le 18 prairial. Partout ce sont à peu près les mêmes spectacles : des compagnies de tueurs, régulièrement organisées, de Jéhu et du Soleil, qui, au grand jour, égorgent les prisonniers; les populations sourdes aux cris des victimes; les égorgeurs faisant leur œuvre de mort, non à la hâte, mais en pleine sécurité, lentement et parmi des repas prolongés par des chansons ; les administrateurs ne paraissant que lorsque tout est fini, et ordonnant de s'arrêter quand il n'y a plus personne à sauver.
Quelquefois, comme à Marseille, on affaiblit les prisonniers plusieurs jours d'avance par la famine ; épuisés, ils seront incapables de résister ou même d'échaj^)er. On prépare le soufre pour ensoufrer les cachots de ceux qui refusent d'ouvrir.
Ce fut, a-tron dit, un long deux septembre ; mais on s'épargna le simulacre de la justice populaire. Personne n'imagina qu'il pût y avoir un plaisir à sauver une victime au milieu du plaisir de ces longues tueries ; car on y cherchait la joie, on la savourait lentement. C'est par là que les boucheries
de la Réaction se distinguent le mieux des boucheries des révolutionnaires et de celles du deux septembre, qui, du moins, n'étaient pas mêlées de rires et de chansons.
Les villes rassasiées de meurtres, ce fut le tour des campagnes : chaque village imite la ville. Là, on ne put égorger en masse ; mais on tue isolément, selon que l'occasion s'offre, dans les champs, dans l'intérieur des maisons, sur le seuil, de loin à coups de fusil, ou avant que la victime ait pu gagner la prison, ou si elle se montre à la fenêtre. On tue pendant l'interrogatoire ; on tue avant et après le jugement ; car le trait particulier des réacteurs de ce temps, c'est qu'on n'eût pas été satisfait par l'échafaud ; il eût trop manqué à la vengeance, si l'on ne se fût défait soi-même de son ennemi.
Voilà pourquoi nul ne se fie à la guillotine du soin de punir les vaincus ; chacun veut y mettre la main. On « assassine sans autre forme que l'assassinat » , et les meurtriers ne se contentent pas de tuer ; ils s'acharnent sur les cadavres ; le plus souvent on ne les abandonne qu'après les avoir rendus méconnaissables.
Que des hommes se soient vengés eux-mêmes et que la Terreur rouge ait même amené la Terreur blanche, cela ne peut étonner. Ce qui surprendra toujours, c'est l'indifférence de la Con- T. in, 9
vention thermidorienne au cri des victimes ; c'est son refus de poursni-vre ou d'arrêter les assassins. A "vrai dire, ses membres en mission, Isnard, Cadroy, Ghambon , Durand-Maillane , paTurenl plutôt présider aux massacres que les empêcher. Le système d'extermination avait changé de mains, il était resté le même.
Quand on songe que cette assemblée, qui savait si bien frapper , ne fit sérieusement le procès à aucun des égorgeurs, qu'elle attendit patiemment qu'ils fussent eux-mêmes fatigués de meurtres, il faut reconnaître que les modérés surpassèrent de beaucoup les terroristes dans l'art d'extirper froidement leurs adversaires. Ils se contentèrent de demander des rapports, des correspondances, des pièces officielles, et par là ils prenaient un masque de justice. En attendant , ils laissaient couler le sang à flots, ne se jugeant jamais assez éclairés pour arrêter le carnage.
Il arriva ainsi que, sans tenir la hache, et même avec une apparence de pitié illusoire, ils laissèrent exterminer par d'autres leurs ennemis; ce qui est le chef-d'œuvre dans l'art de se venger.
Quand enfin les massacres s'arrêtèrent d'euxmêmes par lassitude , par dégoût , ou faute de victimes, que vit-on alors? Personne n'était responsable des meurtres. Aucun nom n'était prononcé ; l'horreur ne s'attachait à aucun individu.
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La Réaction , œuvre anonyme , était toute-puissante ; ses barbaries, ne remontant à personne, ne se retournèrent jamais contre elle. Bientôt on nia, plus tard on oublia.
Le peuple n'a pas gardé la mémoire vivante des barbaries des modérés , parce qu ils ont eu la sagesse de ne pas se dénoncer eux-mêmes ; d'ailleurs le succès , selon F ordinaire , a tout couvert. C'est le contraire de la Terreur jacobine, qui avait pris soin de constater et d'afficher ses cruautés.
Les modérés savaient ce qu'avaient ignoré les terroristes, que, pour la plupart des hommes, le châtiment seul fait le crime, et qu'une scélératesse impunie cesse bientôt d'être une scélératesse. Aussi, en tuant, ils évitent le bruit, recommandent le silence , enfouissent sous terre le cri des victimes. Aujourd'hui l'histoire arrive trop tard pour elles ; leur mémoire a péri. On fait d'inutiles efforts pour la retrouver, heureuses encore quand on ne les charge pas du crime de leurs assassins.
Ces tueries exécutées par les Jacobins blancs achèvent de prouver ce qui a été établi plus haut, que quiconque veut faire de la Terreur doit être sûr d'en pouvoir faire toujours. Car les terroristes, ayant été désarmés, ne pouvaient manquer d'être massacrés. Il s'ensuivit un silence prodigieux pendant lequel l'histoire de ces temps fut si
^bien engloutie, que tous les efforts faits aujourd'hui pour rétablir la vérité et la justice profitent à l'érudition de quelques-uns et restent nuls auprès du plus grand nombre. Quant aux masses du peuple, les terroristes ont obtenu ce triste résultat, d'être reniés deux fois : premièrement, pour avoir été cruels en affichant leurs meurtres ; secondement, pour avoir été vaincus, même en barbaries. Longtemps le peuple ne garda qu'un nom de la Révolution, Robespierre ; et ce fut pour maudire celui qui, en effet, lui avait sacrifié sa mémoire. Une chose fit aussi que la Terreur blanche a été si vite oubliée. Beaucoup de gens y virent la justice du talion. Les modérés montrèrent souvent une âme aussi atroce que les terroristes ; mais ils paraissaient se venger. Leurs barbaries semblèrent légitimes, et l'oubli complaisant finit par tout confondre, la victime et le bourreau.
Autre caractère de la Terreur blanche : la frivolité, la moquerie jointe à la férocité. On découvrit des supplices ingénieux , comme d'ensoufrer les cachots. Le peuple avait été sérieux dans ses massacres ; les honnêtes gens ajoutèrent aux leurs les chansons et le ricanement. Ils bafouaient ceux qu'ils massacraient ; ils allaient joyeusement à l'assassinat ; ils tuaient avec égard, ou avec élégance, ou avec luxe, comme à une partie de chasse. Quel fut le nombre des victimes de la Réaction
thermidorienne? Vous ne le saurez jamais. Les réacteurs n'eurent pas la folie d'afficher les listes de ceux qu'ils tuaient, ils ont su se soustraire à l'histoire ; point de tribunaux ni même de simulacres, point de procédure, de documents écrits. Aucun moyen à la postérité de constater et de retrouver le vrai. Des meurtres , des boucheries, puis le silence et l'oubli; un retentissement vague, bientôt étouffé; les ossements même, épars, semés à de grandes distances dans toute une contrée.
D'ailleurs qu'importe le nombre ! Ce n'est pas sur le nombre que se mesurent les reproches de la conscience humaine. Les proscriptions d'Octave et d'Antoine n'ont pas été au delà de deux mille trois cents hommes. (Qu'est-ce que cela auprès de ce que nous avons vu ?) La terre en retentit depuis dix-huit siècles.
La merveille chez les réacteurs de l'an III, c'est que, rassasiés de meurtres , ils s'attribuèrent encore la modération et la clémence. Il y avait parmi eux un homme qui avait déchaîné les fureurs plus que personne, et que l'on disait chargé de la lèpre du crime, Fréron. C'est lui qu'ils envoyèrent en mission pour porter la paix aux morts. Il s'assura qu'il n'y avait plus personne à tuer. Sur sa parole d'exterminateur, on le crut; elle passa pour clémence.
Une telle science de se défaire de ses ennemis
semblait annoncer , dans les partis modérés , une furie de domination , et que , maîtres absolus, ils sauraient former une classe gouvernante. Mais non ; ils ne conquéraient la domination que pour la céder à un maître.
Plus tard, cet aveu leur échappa : s'ils furent à ce point impitoyables, c'est qu'ils avaient peur encore. Gomme toujours , ils ne craignirent que ceux qui étaient sous leurs yeux, c'est-à-dire les Républicains ardents. Quant aux autres dangers, tels que les terroristes royaux, ils s'obstinaient à les dédaigner, ou même à s'en faire un appui.
Ainsi nulle hauteur de vue, nul pressentiment, nul coup d' œil jeté sur l'avenir prochain ; la haine de ce qui était le plus près d'eux occupant leur âme entière et n*y laissant place pour aucune autre pensée. Tout au présent, ils ramenaient la monarchie et ne la voyaient pas.
La barbarie n'est pas seulement le saccagement des villes, des propriétés et le meurtre des hommes. Il y a un autre dommage pour l'espèce humaine quand les honnêtes gens, les « boni viri, » approuvent les rapines, les exils, les assassinats, parce qu'ils croient y trouver la sécurité dans le bienêtre ou un plaisir de vengeance. Là est la véritable barbarie , puisque c'est l'extirpation totale de la conscience du genre humain. Il en restait, au
moins, un vestige sous les cendres et la sanie des villes incendiées et prises d'assaut.
Avouons que la position devenait terrible pour les amis de la République. Ils la voyaient périr sous leurs yeux et tomber pièce à pièce. Laissaientils faire, c'étaient des hommes sages, respectables. Ouvraient-ils les yeux a l'évidence , c'étaient des maniaques et des furieux. En modifiant les mots, cette situation à presque toujours été celle des amis de la liberté. Etre sincère dans un système faux passera toujours pour im commencement de rébellion.
L'éducation que le peuple recevait du spectacle de l'Assemblée achevait aussi de le troubler. On avait voté une constitution. Demander qu'on s'y soumît et qu'elle fût prise au sérieux était devenu une forfaiture. D'après les journaux du temps, la constitution n'est qu'une œuvre de scélérats. La majorité qui l'a délibérée , votée , est de cet avis. Quelle école étrange du respect des lois !
Une chose merveilleuse fut de conserver tous les noms révolutionnaires : Comité de sûreté générale, Comité de salut public. En y faisant entrer la contre-révolution, on était à peu près sûr d'avoir tout le monde pour soi.
D'ailleurs quelle patience ! quel savoir-faire ! et pas un jour perdu ! On ne devance pas l'occasion; mais elle ne se présente pas qu'on ne la saisisse
aussitôt. Tour à tour passive et furieuse, la Réaction sait ajourner ses prétentions comme si elle était sûre de réussir. Elle n'affiche pas de loin son but ; mais chaque jour elle fait un pas. Pour revenir en arrière , mille chemins s'ouvrent ; les hommes qui s'y engagent y trouvent une voie facile qu'ils ne connaissaient plus ; eux seuls semblent avoir profité de l'expérience. Prudents , avisés, vieillis d'un siècle en peu d'années, ils ne se perdront pas par l'excès de la victoire.
Dans la révolution anglaise, Hobbes est le théoricien de la réaction qui n'a plus besoin de dissimuler. Du premier pas, il marque f extrême de l'esclavage où la pensée humaine soit arrivée. C'est qu'en effet il est de l'essence de la réaction d'être le produit de la peur ; et la peur pousse l'homme à fuir par delà toutes les bornes connues de la servitude ; il n'achève de se rassurer que dans la mort politique et civile. M. de Maistre, qui commencée se révéler dans les années de 1794 à 1800, est le Hobbes catholique de la Révolution française.