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PROCES DES TERRORISTES

La Terreur avait été une première calamité ; une seconde qui perdit la République fut le procès fait à la Terreur.

Celui de Fouquier-Tinville acheva le triomphe de la Réaction. La Révolution devait nécessairement sortir de là coupable, hideuse, horrible, et c'est ce qui arriva. Rientôt l'horreur retomba sur tous les membres de la Convention ; ceux-là seuls devaient y échapper qui, à force de servilité, iraient se cacher sous leurs blasons dans la domesticité nouvelle du pouvoir absolu.

« Tout est coupable ici, jusqu'à la sonnette du président, » avait dit Carrier à ses juges. « La postérité nous jugera, » ajoute Fouquier-Tinville. La postérité dira que les premiers coupables étaient ceux qui avaient voté des lois de sang. Que pouvaient-ils reprocher à Fouquier-Tinville qu'ils n'eussent fait eux-mêmes?

Croyez-vous que l'aristocratie de Venise eût pu vivre, si elle eût raconté elle-même ses noyades sous le pont des Soupirs ?

Que serait devenue la monarchie d'Espagne si, dans une immense procédure, étalée aux regards des deux mondes, elle eût affiché et condamné tous ceux qui avaient massacré par ses ordres les Indiens d'Amérique, les habitants des Pays-Bas? La monarchie d'Espagne eût été déshonorée par ses propres mains.

En France, Louis XI a-t-il fait lui-même le procès à Tristan-l'Hermite ? Les Valois ont-ils compté eux-mêmes les coups de poignard et les arquebusades de la Saint-Barthélémy ? Que Tût-il arrivé de Richelieu si, sous sa soutane rouge, il eût dû montrer goutte à goutte à la postérité le sang de la noblesse de France?

Louis XIV a-t-il fait amplifier par ses historiographes les proscriptions et les meurtres de la Révocation ? Ces exils, ces morts, ont été enveloppés dans le même silence ; ils n'ont point importuné la postérité.

- La royauté s'était couverte pendant des siècles de la raison d'État, et on l'avait admis ; quand les républicains proposèrent de s'en couvrir à leur tour, ce furent des monstres.

Les royalistes- se sont bien gardés d'intenter le procès à Gharette pour les deux cent cinquante hommes qu'il fit massacrer sur le préau pendant qu'il entendait la messe. Ils l'ont pris pour leur héros ; ses carnages sont oubliés ; en l'ab-

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solvant du châtiment, ils ont ennobli le crime.

Au contraire la Convention parut tout entière sur la sellette avec Carrier, Fouquier et ses autres agents : deux fois condamnée et par les œuvres commises en son nom et par la condamnation qu'elle en porta.

Nouvelle preuve que la terreur ne peut profiter à la liberté ; dès que celle-ci se réveille, elle accuse la terreur ; elle la replace sous les yeux de tous et prend le monde pour juge. Après avoir eu peur on rougit d'avoir eu peur ; et la liberté semble complice des actes qu'elle châtie. Quand elle eut fait crier le sang versé, elle fut irrémédiablement perdue. Elle ne parut plus valoir le prix dont on l'avait payée.

Dès que les terroristes sont devant les juges, ils semblent sortir d'un songe. Leur fanatisme les abandonne incontinent. Aussi, ils plaident, ils se défendent comme des inculpés ordinaires. Ils ont été trompés, ils rejettent leurs œuvres les uns sur les autres. Surtout, ils accusent leur idole d'hier ; c'est elle qui les a abusés ; ils ne savaient pas que ce fût un traître. Robespierre, en tombant, a perdu à leurs yeux toutes ses vertus.

Je n'en vois aucun qui assume sur lui les échafauds dressés et qui dise : « Moi, moi seul j'ai tout fait ! » C'est là le langage altier des aristocraties barbares. Le Jacobinisme français ne pouvait en

faire le sien. Les terroristes cherchent désormais à éloigner d'eux la responsabilité de la Terreur ; nul ne l'a faite, nul ne l'a voulue ; ils n'en acceptent pas le fardeau devant la postérité.

Disciples, en cela, ou plutôt ombres de Robespierre, qui élève la machine, tend le ressort par la loi de prairial et s'éloigne. Il peut dire qu'il est étranger à tout ce qui se passe; le sang coule, mais il s'en lave les mains. Il lui a manqué dans l'extermination l'audace de l'homme antique, qui assume sur soi toutes les cruautés d'une époque ou d'une classe, en réclame l'honneur, et se fait de la barbarie une gloire inviolable que personne n'ose discuter ou nier ; il n'est pas de la race de ceux que l'on hait et que l'on admire en même temps. Voilà pourquoi les efforts sont vains pour le maintenir sur le piédestal.

Sylla, Marins, jettent encore aujourd'hui le défi à l'historien. Je me sens maîtrisé par la hauteur de ces âmes. Elles menacent, elles accusent, elles épouvantent la postérité ; loin» de nier le sang versé, elles en tirent gloire. Elles semblent régner au-dessus de leurs crimes mêmes, tant elles les portent avec orgueil. La Terreur de Sylla, de Marius vit encore ; la Terreur de Robespierre est morte avec lui.

Ainsi cette grandeur manque à la Convention, d'oser répondre pour tout un peuple, et de couvrir

de son nom les fureurs passées. Elle n'avait qu'un moyen de sauver la mémoire de tous : c'était de dire à la postérité, à la manière de Sylla, pendant qu'on entendait les cris de ceux qu'on égorgeait dans le cirque : « Ce n'est rien, ce sont des esclaves qu'on châtie. Je vous ai sauvés, et j'abdique. » La Convention n'osa prendre sur elle les choses qu'elle avait commandées ; elle les rejette sur les comités, sur les individus, qui à leur tour plaident pour eux, et condamnent les morts. Que pouvait répondre l'Assemblée quand Carrier, Lebon, répétaient : « C'est vous qui avez tout ordonné, sanctionné, approuvé ; vous nous tuez parce que nous vous avons obéi ? » L'Assemblée n'avait qu'à baisser la tête.

Voilà pourquoi la Convention n'entre pas dans l'histoire à la manière des tyrans ' de vieille race ; elle n'a pas su imposer silence à la postérité. La Convention de 1795 n'a pas eu l'orgueil de la Convention ; il lui a manqué la fierté patricienne d'un sénat qui met au-dessus de tout la conservation de sa propre mémoire. On avait imité le monde antique, mais on ne lui avait pas pris son orgueil inilexible. Les âmes restaient modernes et bourgeoises en dépit de tout ; elles pliaient sous le faix, et les individus le rejetaient loin d'eux, sans se soucier de l'infamie qui allait retomber sur le corps dont ils faisaient partie.

Il était impossible que le sentiment général résistât au spectacle de tant de cadavres que Ton rapportait de toutes parts sur la place publique. Pour enchaîner les Romains, il n'avait fallu que montrer les plaies d'un seul homme ; maintenant c'étaient les plaies d'une foule qu'on montrait à la foule. Ce fut, en quelque sorte, la fm de la Révolution ; elle périssait comme elle avait commencé, par la justice.

Ceci achève de mettre dans tout som jour ce que j'ai établi plus haut : la terreur ne réussit pas à la démocratie, parce que la démocratie a besoin de justice, et que l'aristocratie et la monarchie peuvent s'en passer. Non-seulement les sénats de Rome et de Venise n'ont jamais renié leurs œuvres ; mais ils se sont toujours montrée prêts à refaire ce qu'ils avaient fait un jour.

Après s'être abandonnée à la fureur, la démocratie s'abandonne au repentir ; elle relève alors ce qu'elle a détruit. Erreur où ne tombe jamais un patriciat, elle pardonne.

Ce n'est pas une démocratie qui eût su extirper les Ilotes, Garthage, les Albigeois, les Maures d'Espagne ; pour ces sortes d'extermination , il faut un génie non-seulement plus, persévérant, mais plus haineux que le sien. Elle ne vaut rien dans toutes les œuvres où le principal est de mépriser et.de haïr.

C'est la raison pour laquelle la réaction contre les œuvres de l'aristocratie n'est jamais si prompte ni si complète. Celle-ci, quand elle a vaincu, sait ôter à l'ennemi jusqu'à l'espérance.

La démocratie d'Athènes pardonne à ceux de Mytilène; l'aristocratie de Sparte n'a jamais pardonné à personne.

Le plus grand nombre des conventionnels avaient voté les barbaries par faiblesse ; ils les punirent par une autre faiblesse. Peut-être aussi eussent-ils mieux aimé qu'on oubliât ; mais ils n'osèrent l'ordonner et ils n'auraient plus eu la force de se faire obéir. Ceci échappe entièrement au pouvoir d'une démocratie. Quand elle a commis des barbaries, elle les dénonce elle-même; une fois dénoncées, il faut qu'elle les expie. Ce qui fait le salut des autres gouvernements fait sa ruine.

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