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LA NATION SE REFUSE A SE GOUVERNER ELLE-MEME. LA DÉCENTRALISATION

Il est vrai que raclministration, telle qu'on l'a connue plus tard, n'existant pas, les individus se trouvèrent chargés du soin de veiller eux-mêmes à leurs intérêts, situation qui eût pu être propice à l'établissement des libertés individuelles et communales. Mais cette occasion de s'affranchir de la tutelle de l'État ne servit qu'à exciter un nouveau cri contre le Directoire.

Pourquoi laissait-il aux individus, aux communes, une si grande indépendance ? Il ne gouvernait pas, puisque l'on ne sentait pas la main du pouvoir dans toute affaire privée, et que chacun était tenu de prendre lui-même sa part d'initiative dans son village ou dans son bourg ; il faudrait donc, désormais, s'occuper soi-même des intérêts les plus immédiats ? Il ne suffisait plus de s'en remettre du soin de chaque chose à une autorité lointaine, irresponsable. Et qu'est-ce que cela, sinon l'anarchie administrative ajoutée à l'anarchie dans le gouvernement ?

Voilà la plainte universelle qui s'élève de chaque point du territoire ; la centralisation de l'ancien régime est déjà réclamée de toutes parts. Et cette portion de liberté , que les institutions nouvelles ou la faiblesse de l'autorité ou l'occasion abandonnent aux individus et aux communes , apparaît comme un chaos stérile , d'où personne ne voit rien surgir. Si le gouvernement manque à la nation, la nation manque bien plus à son gouvernement , puisqu'on toutes choses elle ne voit pour remède que de s'effacer sous la volonté d'autrui. Elle avait été transportée violemment d'un rivage sur un autre rivage, de la région de l'obéissance absolue à la région de la liberté ; mais dans ce bouleversement elle n'avait pas changé de tempérament, et elle ne savait encore respirer et vivre dans ces conditions trop nouvelles.

Ne voulant pas rentrer dans le passé, et n'apercevant pas encore d'issue vers un autre genre de dépendance , elle n'avait foi ni dans son gouvernement, ni dans elle-même. Le sentiment de l'impuissance envahissait de plus en plus les esprits. Qui croirait que vingt millions d'hommes se laissaient chouanner, d'un bout à l'autre du territoire, les bras croisés, sans que personne s'avisât de se défendre « en l'absence des Autorités » ?

LE DIREGTOIRK 221

Déjà chacun était las de se gouverner lui-même et aspirait à se démettre. Il semblait qu'on serait délivré d'un fardeau insupportable dès que l'on serait rentré en tutelle, dans la politique, sous un maître ; dans les affaires, sous la centralisation ; dans la conduite de soi-même et dans son for intérieur , sous le catholicisme. Le despotisme rentrait de toutes parts dans les cœurs , longtemps avant que le despote eût paru.

Même aujourd'hui encore , nous repoussons l'évidence. Il est un point sur lequel la Constituante et la Convention se sont pleinement accordées, et qui semblait acquis à la conscience publique. Elles ont voulu, l'une et l'autre, renouveler la vieille France, en la décentralisant par des administrations municipales , dont la garantie était l'élection à bref délai par le peuple. Le système administratif des intendants de la vieille monarchie était renversé par cette diffusion de la vie publique à chaque point du territoire , et par ces tribune^s rurales établies dans le moindre canton.

Montagnards ^ et Girondins avaient également

1 Les lignes suivantes disent assez que la pensée de décentraliser n'était pas étrangère à la tradition des Montagnards.

« Il a manqué trois choses au maintien de la République : 1« les législateurs ne donnèrent point d'institutions au peuplo et formèrent une République avec les débris d'une vieille monarchie, toute composée de vices, de préjugés, de haines et de despotisme; 2° ils ne lui donnèrent aucune garantie ni dans la force armée des citoyens, ni dans une magistrature spéciale,

VU le salut de la République dans le développement de la commune. Mais ce legs de la Piévolution fut abandonné comme beaucoup d'autres. Le temps manqua pour que la restauration communale, qui est au fond des constitutions de 1791, de 1793 et de 1795, entrât profondément dans les esprits et dans les choses. La trace s'en effaça, au premier ordre de Napoléon ; et c'est sans doute la cause des préjugés tenaces par lesquels tant d'hommes, chez nous , confondent encore la Révolution, qui a appelé les communes à la vie, avec la centralisation impériale qui les a anéanties.

ni dans l'intérêt permanent des communes ; S** ils donnèrent la direction des affaires à des hommes en discrédit, au lieu de la contîer à la vertu. C'était tout perdre. » Mémoires inédits de Baudot.

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