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EN QUOI CONSISTAIT LA CORRUPTION SOUS LE DIRECTOIRE

Après avoir tremblé sous la Convention, les hommes prirent leur revanche sur le Directoire. Le premier gouvernement qui renonça à faire peur, on le méprisa. C'est là le sens de la faiblesse du gouvernement directorial. Il eût rassemblé en lui toutes les vertus qu'il n eût pas évité le dédain public, par cela seulement qu'il crut d'abord pouvoir se passer de la crainte.

Les peuples habitués à être régis par elle, quand ils rencontrent un pouvoir qui leur permet de le regarder en face et même de le discuter, commencent infailliblement par le prendre en pitié. Car ils ne peuvent se figurer que cette modération à leur égard ne vient pas de faiblesse. Dès qu'ils ont cessé de trembler, ils se persuadent que c'est le

gouvernement qui a peur d'eux et, n'ayant plus à le redouter, ils le méprisent.

D'un autre côté, tout ce qui a été comprimé chez eux par un pouvoir fort est impatient d'éclater ; ils se vengent du régime violent qu'ils ont subi sans murmurer sur le premier régime tempéré qui les autorise à se plaindre. Plus ils ont été obséquieux envers le premier, plus ils sont exigeants envers le second. Tout ce qu'ils ont souffert de l'un, ils le reprochent à l'autce.

Le Directoire, accordant le premier la liberté et la parole à des hommes mourant de peur, ne pouvait guère manquer de devenir le bouc émissaire de la Révolution. C'est l'histoire de Soderini à Florence, après un long règne de terreur. Tout le monde lui fit expier ce que l'on avait subi de ses prédécesseurs sans se plaindre ou même avec complaisance.

Même les terroristes, en qui on avait honoré une fermeté héroïque, dès qu'ils eurent quitté la hache, on ne voulut plus voir en eux que de la faiblesse ou de l'impuissance. Carnet n'était plus l'organisateur de la victoire, mais la dupe de la Terreur ; lui-même se livrait par ces mots : « La France a en horreur l'époque de la Convention, »

Les langues qui s'étaient tues en 1793 se mirent aussitôt à railler, insulter, vilipender le premier gouvernement qui les délia. Conjuration presque

universelle qui rendait inévitable la chute violente du Directoire. Les langues préparaient ce que devait achever l'épée de Bonaparte.

En soixante et dix ans, on peut compter trois gouvernements qui, à des degrés divers, ont essayé de donner la liberté aux Français, le Directoire, la monarchie de 1830, la république de 1848. 11 est à remarque» que ces trois gouvernements n'ont guère recueilli que l'insulte des contemporains et le dédain de la postérité. L'injure et à la fois le mépris les ont si aisément accablés, qu'ils ont fini par être renversés sans pouvoir opposer de résistance. Ce sont les seuls qui soieitt tombés presque sans combat.

Celui qui ira au fond de ces expériences, verra que ce qu'il y a de plus difficile au monde est de faire passer un peuple du régime de la crainte au régime de la liberté ; et, pour ce qui touche les Prançais, il conclura que si le premier point est de la leur rendre, le second, et incontestablement le plus grave, est d'empêcher qu'ils ne la méprisent.

Les révolutionnaires, depuis la Constituante jusqu'à la Convention, avaient osé prendre en tout l'initiative. Ils avaient assumé sur eux la responsabilité des choses nouvelles.

Chez les hommes qui ont survécu, l'âme est moins haute. Ne pas engager leur responsabilité, est le premier de leurs principes. Mais ce n*est pas

avec cette pusillanimité de cœur que se fondent les États. Les deux conseils des Anciens et des Cinq- Cents étaient remplis de cette sorte d'hommes. « Nous devions, disaient-ils, être bien heureux d'avoir la paix. » Qu'est-ce que cette paix sans les résultats pour lesquels on a combattu ?

Si, au xvf siècle, les auteurs de la Réforme eussent dit : « Après tant de luttes à outrance contre la vieille Église, tant de sang versé, nous sommes trop heureux d'avoir la paix et de rentrer à ce prix dans le catholicisme, que nous avons mis un demisiècle à combattre ! » ce raisonnement eût été, en partie, celui desjiiodérés sous le Directoire.

Supposez encore que les Réformateurs du xvi® siècle, voyant combien était lourde la tâche de régénérer la conscience humaine, y eussent renoncé, et qu'ils fussent rentrés sous l'ancien joug silencieusement et volontairement, à condition toutefois de conserver les positions matérielles acquises, fortunes subites, ventes, achats, transferts de biens, la révolution morale, intellectuelle, eût avorté. Pour obtenir la paix, on eût renoncé à toutes les espérances pour lesquelles on l'avait rompue. L'humanité eût été fraudée. Et quelle démoralisation s'en serait suivie ! Ce moment de reniement eût engendré pour le monde un siècle de honte et de cynisme.

C'est précisément en cela que consiste la re-

nommée de corruption du Directoire. N'en cherchez la cause, ni dans la vie dissolue de Barras, ni dans l'avarice de Sieyès. Cette corruption descend de plus haut ; elle réside tout entière dans le reniement de chaque jour. Une révolution magnanime qui commence à se renier, une immense faillite de serments et de promesses, là est le principe de toutes les chutes ; on ne s'estime plus assez. On s'est engagé pour le monde, et l'on commence à se dégoûter de cet engagement pris à la face de la terre. Tel a donné sa parole de régénérer l'univers, et voit combien la régénération de soi-même est difficile et coûteuse. Ou'il serait plus commode d'y renoncer ! Quand on s'est fait cet aveu, toutes les barrières sont levées, la corruption contenue déborde. C'est le moment où une nation perd la pudeur. Qu'est-ce après cela que la servitude ? Vous en avez goûté la lie par avance. Raison principale pour laquelle l'accusation de corruption pèse sur l'époque du Directoire et se confond avec lui.

Avant de tenter une révolution, peuples, sondez vos reins ; car le mal que vous faites aux hommes, en abandonnant la cause dont vous êtes chargés, ce mal-là est aussi grand que tous les biens qu'unq révolution peut amener avec elle. U détruit la foi, la vie ; ainsi se consompient les grandes chutes dans l'histoire.

Un peuple qui se renie, après avoir pris sur lui l'affaire de tous les autres, il n'est rien de pis au monde. Premier terme des époques de corruption : l'exemple d'un État devient la loi de tous ; et la honte d'un seul, la honte de l'espèce humaine.

Si le cœur vous manque, tout ce que vous avez tenté pour régénérer les hommes ne sert qu'à les dépraver. Le spectacle de la faiblesse de cœur, donné de si haut, est fait pour pervertir l'univers entier.

En sortant de la Terreur, on se mit à jouir avec une folle ardeur du plaisir de n'avoir plus peur ; on se précipitait sur les pas de madame Tallien, de madame Récamier, avide de beauté, de fêtes, de tout ce qui brillait. Des écrivains sérieux voient dans cette ardeur de fêtes la preuve du désespoir de la France. Mais quoi ! il fallait accuser le Directoire même des joies qui naissaient après des temps d'épouvante.

La France, depuis 1796, rentre dans la légèreté, la frivolité, comme dans sa nature propre qu'elle avait dépouillée par surprise et par force. Chacun jouissait avec exaltation de ce qu'il avait conservé, avec inquiétude de ce qu'il avait acquis ; surtout on évitait de prévoir.

En donnant carrière à toutes ses convoitises privées, il semblait qu'on rentrât en possession de soi-même et qu'on exerçât la seule liberté que l'on

tînt à conserver. Avouons cependant qu'entre cette corruption et celle que nous avons vue depuis, il y a une grande différence.

En dépit des prétentions nouvelles, la vie était restée simple. Les prodiges de luxe dont on nous parle en 1797 seraient aujourd'hui un véritable dénûment. Les âmes revenaient de toutes parts à la mollesse ; mais les choses ne s'y prêtaient pas encore ; il y avait dans la pauvreté de tous un obstacle qui retenait les hommes, à moitié chemin sur la pente de leurs vices.

On avait le désir effréné d'en finir avec la conscience ; mais il n'était pas toujours facile d'y réussir. Une société encore bouleversée où chacun avait peine à retrouver ses habitudes, ses aises, ses goûts, obligeait les hommes de mêler à leurs plus molles passions quelques restes ou quelques semblants d'énergie. Il y avait forcément de la simplicité dans leur luxe, de la frugalité dans leur intempérance, de la médiocrité dans leurs déprédations, et un reste d'épouvante dans le plaisir. On recherchait l'amusement avec fureur, mais on sortait à peine de la tragédie.

D'ailleurs les âmes si puissamment ébranlées n'étaient pas mortes ; elles restaient capables de curiosité, de passions, d'aventures ; elles n'étaient pas ensevelies sous une société toute matérielle.

Ce que l'on retrouva d'abord c'est l'esprit; il fut

le point commun où les Français sortis de factions opposées se reconnurent en souriant. Au milieu des ruines, il resta un trépied pour Delphine.

Le langage ordinaire, sans doute, était exagéré. Mais souvent cette exagération couvrait d'un voile la laideur des pensées. Quand les hommes, après avoir perdu l'estime d'eux-mêmes, abaissent leur langage à leur niveau et qu'ils renoncent à se déguiser sous les mots, la vérité ne gagne rien à ce cynisme. Nous avons appris qu'on peut tout à la fois manquer de franchise et de pudeur.

La corruption sous le Directoire était intempérante et comme à la surface des âmes. Mais elle (était sans art ; on ignorait qu'elle pût devenir science.

Cette époque est la seule où les Français aient connu l'égalité dans les mœurs. Les émigrés, rentrés obscurément, avaient laissé leurs titres à la frontière. Cachés dans les rangs de la société nouvelle, ils effaçaient eux-mêmes les traces de leur passé. La morgue avait disparu. Elle ne revint que lorsqu'ils virent les hommes nouveaux contrefaire l'ancienne noblesse et singer ses blasons. Alors les anciens nobles sentirent que dans la vie sociale le droit de dédaigner vivait encore; ils le reconquirent.

Des historiens font un crime et un ridicule au Directoire de ce qu'il assistait aux fêtes de la Repu-

blique et en célébrait l'anniversaire. Fallait-il donc que le gouvernement républicain revînt déjà aux fêtes de la monarchie ?

Tout se tournait contre lui. S'il adoucissait dans l'application la sévérité des lois, c'était une indigne faiblesse ; s'il était sévère, c'était pis que la Terreur ; s'il n'atteignait pas tous ceux qu'il poursuivait, c'était ineptie ; s'il voulait administrer, tyrannie ; s'il laissait les citoyens intervenir dans leurs affaires, incapacité ; si la France s'amusait, désespoir. Et ces accusations s'amassaient à la fois sur la tête de cinq hommes, La Réveillère-Lepaux, Rewbel, Letourneur, Barras, Garnot. En vain faisaient-ils place à d'autres. Le même cri poursuivait des hommes qui différaient en tout. Ils avaient beau changer, la même haine s'attachait à eux comme s'ils n'étaient qu'une seule et même personne. Actifs, c'étaient des despotes ; modestes, des hommes vulgaires. Ce que l'on condamnait en eux, ce n'était ni leurs personnes ni leurs actions : c'était le système de gouvernement qu'ils représentaient ; et comme toute accusation était d'avance admise contre eux, toute voie semblait bonne pour rentrer dans la vieille dépendance à laquelle on demandait seulement de changer de nom.

Ceux du Directoire que l'injure épargnait, on les tuait par le ridicule. Un homme de bien, La Réveillère-Lepaux, avait eu la pensée qu'il pouvait

se trouver, en dehors du catholicisme, une règle morale, religieuse. La moquerie en fit justice, les uns l'attaquant au nom de la foi, les autres au nom de l'incrédulité ; quiconque tenterait de réhabiliter aujourd'hui cette mémoire se perdrait sans la sauver.

Les royalistes chouannaient ; ils excitaient partout le désordre, et ils accusaient le Directoire de ne pas savoir assurer l'ordre qu'ils s'acharnaient à détruire. Ainsi ce que l'on condamnait en lui, ce n'était pas seulement ses fautes, c'étaient les attentats de ses adversaires. Outre ses vices, on le chargeait des vices de la nation entière. Je vois, par les correspondances intimes des généraux, que les conscrits désertaient en grand nombre ; ce qui augmentait le m.al, les administrations locales, toutes hostiles au Directoire, prenaient les déserteurs sous leur protection. Cela n'empêchait pas les ennemis du Directoire de l'accuser de ces désertions qu'ils excitaient et favorisaient eux-mêmes, tant il semblait que tout moyen fût légitime pour l'attaquer et le détruire.

C'est que les crimes du Directoire étaient renfermés dans ce seul crime irrémissible : il voulait encore la République, quand un grand nombre d'hommes fatigués, usés, n'en voulaient plus. Il était la tête du système républicain ; tous les coups devaient être dirigés contre lui ; on se vengeait

sur lui de la peur qu'on avait éprouvée par d'autres.

Assurément, une partie des modérés contre-révolutionnaires ne se rendaient pas compte qu'au bout de leurs opinions était l'extrême servitude. Mais elle y était en réalité. Car on oublie trop chez nous que les formes politiques ne sont pas en nombre infini. Pour ceux qui rejetaient la République, il ne restait plus en fait que la restauration des Bourbons, ou le pouvoir militaire, et, dans tous les cas, le despotisme. La République renversée, il fallait mettre le frein aux républicains, trop dangereux si on les eût laissés dans le droit commun. Royauté ancienne ou nouvelle exigeait, pour s'établir, le pouvoir absolu. C'est ainsi que, dès que l'on sortait de la démocratie, on rentrait de toutes parts dans l'ancien régime politique.

Dans une réaction, il n'est rien de plus important que le nom que vous vous donnez. Bien choisi, il fait la moitié de votre victoire. Les contre-révolutionnaires prirent tantôt celui de modérés, tantôt celui de constitutionnels ; ils ne pouvaient mieux faire. Celui de modérés permettait, surtout, sous son abri, toutes les haines, toutes les représailles, et même toutes les atrocités. Les « honnêtes gens, » avides de meurtres légaux, s'en couvrirent. Pour mieux détruire sans danger la

constitution, Suarcl, P^ontanes, se disaient les premiers alliés de la constitution. Voilà le commencement de la dépravation véritable ; on ne combat plus à armes franches ; chaque mot est une fraude.

Les républicains gardaient le nom de républicains ; par là ils ne se ménageaient ni déguisements, ni retraites. Aussi ce parti diminua-t-il de jour en jour ; c'était se compromettre avec le lendemain que de porter ce nom. Bientôt il devint un embarras, en attendant d'être une cause de persécutions et de ruine.

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