LA PROPRIÉTÉ EST INQUIÈTE
Quand Sylla et après lui César, Auguste, distribuèrent des terres à leurs partisans, quelle révolution s'ensuivit dans les esprits ? Les propriétaires nouveaux ne contractèrent point , par la possession, l'esprit d'indépendance qui avait été le génie des anciens possesseurs, d'où était née la république. Au contraire, à peine entres dans Jours domaines, les nouveaux maîtres n'eurent qu'une pensée, la crainte ; ils eurent peur d'être dépossédés. Pour se garantir , ils se donnèrent . corps et âme, à quiconque leur promit la conservation de ces biens si rapidement acquis. Ainsi se forma le besoin d'un maître, c'est-à-dire l'empire. Il naquit de la distribution des mêmes biens qui, en d'autres mains, avaient entretenu si longtemps la passion de l'indépendance. La servitude eut pour cause ce qui avait été, pendant des siècles, le fondement de la liberté.
La distribution nouvelle des terres dans la Révolution française produisit à quelques égards
des effets semblables. Dans le court intervalle de 1791 à 1800, les possesseurs nouveaux ne prirent pas, par cette jouissance rapide , ce qui est ordinairement le caractère des propriétaires terriens, un esprit de fierté jalouse. En acquérant ces biens, ils acquirent un sentiment de crainte qu'ils ne connaissaient pas auparavant. Ce fut la peur continuelle d'être dépouillés. Soit qu'ils doutassent injustement de la validité de leurs titres, soit qu'ayant vu déjà beaucoup de changements, ils s'attendissent à en voir de nouveaux , une chose est certaine : leur possession fut inquiète et tremblante.
Au lieu de prêter de la force au gouvernement, c'est du gouvernement qu'ils attendaient le droit de vivre. Loin de songer à limiter le pouvoir politique , ou à s'en emparer , ils conjuraient le pouvoir de leur donner la stabilité qui manquait à leurs origines.
D'où il arriva qu'ils demandèrent pour seule grâce, qu'on leur garantît, non la liberté, mais la propriété ; et comme un maître leur parut plus propre à cela qu'un gouvernement de discussion, ils appelèrent bientôt, dès 1799, et cherchèrent de tous côtés ce maître , auquel ils s'engageraient à obéir aveuglément, pourvu qu'il les couvrît de son épée contre les anciens possesseurs. Faut-il donc s'étonner si les biens nationaux , en passant à
d'autres mains , ne représentèrent plus les principes élevés et moraux de la Révolution ? Tout se réduisit à un point seul : conserver. La propriété, dont l'essence est de porter avec elle un sentiment de stabilité et de confiance en soi , produisit des sentiments tout opposés. Plus on se défiait de soi et de son établissement , plus on invoquait le secours d'une autorité puissante. Les détenteurs des biens nationaux ne respirèrent que lorsqu'ils virent au-dessus de leurs têtes un gouvernement despotique. Ils lui livrèrent les conquêtes morales de la Révolution en échange des conquêtes matérielles pour lesquelles on tremblait chaque jour et qui dès lors cessèrent de représenter aucune idée générale.
Dans la plupart des États, les gouvernements s'appuient sur les tenanciers du sol ; ici, c'étaient les tenanciers du sol qui devaient s'appuyer sur le gouvernement. Aussi ne le crut-on jamais assez fort, avant qu'il eût absorbé en lui toute la vie publique et privée. Cette distribution nouvelle de la propriété explique, de 1795 à 1800, l'impatience fébrile de se donner un maître ; car l'on n'attendit pas d'être ébloui par la gloire. Pichegru, Bernadotte, Moreau, Joubert, semblaient suffire. L'achat à vil prix des biens nationaux fut ainsi ce qu'avait été le Donativum dans les derniers temps de la république romaine, un lien entre les
•propriétaires récents et le pouvoir quelconque qui leur garantirait la possession. Toute autre idée s'en effaça bientôt. ^
En 4799, on voyait déjà que les hommes nouveaux, enrichis peut-être trop subitement par la Révolution, avaient accepté le butin, sans aucun des principes magnanimes que cette révolution avait proclamés. Ils cherchaient des yeux le despotisme comme un refuge pour y abriter leur proie.
A la seconde génération se montra une chose plus extraordinaire : pour mieux cacher l'origine de leurs richesses, il arriva souvent que les petitsfils des acheteurs de biens nationaux se firent ardents royalistes. Dans les vieux manoirs que la Révolution leur avait abandonnés, ils hantèrent les vieilles idées. Quelques-uns semblèrent avoir acquis avec les biens des émigrés, le fantôme de leurs opinions et de leurs croyances.
Pourquoi cette pusillanimité dans la propriété nouvellement conquise ? Serait-ce que les propriétaires ne sentent pas derrière eux une longue suite d'aïeux qui représente le genhis locî, l'immuable dieu Terme? Peut-être faut-il que la terre se confonde avec le berceau, pour que l'homme se sente lié «à elle par un lien indestructible. Une possession nouvelle, née de la guerre civile, ne peut guère donner ce sentiment de sécurité qui plane au-des-
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SUS de tous les événements humains. Quand vous avez reçu le patrimoine de vos pères, vous êtes enraciné dans chaque arbre, dans chaque brin d'herbe, qui semble une partie de vous-même. Là est le vrai génie de la propriété, échange continu entre les objets et vous ; vous vivez dans les choses, elles vivent en vous', comment pourriez-vous craindre qu'on vienne vous les arracher ?
Il paraît qu'il n'en est point ainsi quand la possession date d'hier. Au lieu du sentiment de l'irrévocable, c'est le contraire qu'elle inspire. Vous vous souvenez qu'hier la terre ne vous appartenait pas ; elle pourrait donc cesser de vous appartenir demain !
Il n'est pas au pouvoir des hommes de créer en un moment la sécurité que produit la tradition séculaire. Ils tremblent que la terre ne leur soit enlevée au premier souffle de la tempête. Ils n'ont point contracté avec le sol cette alliance intime, cette parenté mystérieuse qui fait, au contraire, que l'idée de la dépossession est la dernière à entrer dans l'esprit de celui qui, ayant reçu son patrimoine de ses pères ou de son propre travail, sent son droit enraciné de génération en génération dans les entrailles mêmes de la terre.
J'ai toujours vu les parvenus agités, tourmentés, et les nouveaux enrichis tremblants sur leurs richesses. Un souffle les leur a apportées, un souffle
ne peut-il pas les leur reprendre? Quelle cause perpétuelle de perplexité au moindre accident! Imaginez une société entière de parvenus,#et dites, si vous le pouvez, jusqu'où la pusillanimité, le soupçon, la peur, s'étendront parmi eux.
Dans les États-Unis d'Amérique, la propriété est toute nouvelle, et elle ne produit pas ce sentiment d'instabilité. Au contraire, le pionnier des Montagnes-Rocheuses qui a défriché la forêt ou la savane se sent, dès la première heure, suzerain et détenteur inviolable du sol. Il ne craint rien, il n'a peur ni des hommes ni du sort. Pourquoi? C'est qu'il a fait lui-même la terre; avant lui, elle n'avait pas de maître. Il la tient de Dieu lui-même. Il ne craint pas qu'un maître plus ancien la lui reprenne; le travail crée chez lui la sécurité que la possession séculaire crée chez les aristocraties terriennes. Combien nous étions loin de cette confiance au commencement du siècle! Dès 1799, les paysans de France, toujours craignant qu'on ne leur enlevât la terre, ne comptaient plus que sur le général Bonaparte. Cette crainte aussi fera l'Empire.
Loin de s'occuper du bonheur commun, à la manière de Babeuf, quelques-uns des conventionnels de la Montagne, désabusés, repoussés de tout, cherchèrent à spéculer sur les biens nationaux. Dans le naufrage des grandes pensées ils s'attachèrent à cette planche ; mais ceux-ci furent en
petit nombre ; ce ne sont pas les révolutionnaires qui s'enrichirent des dépouilles de la Révolution.
D'ailleurs, les biens nationaux étaient grevés de dettes. A mesure que le gouvernement les vendit, il acquitta les dettes des anciens possesseurs. De 1799 à 1815, les terres qui n'avaient pas été vendues revinrent à la noblesse affranchies de toutes charges ; plus tard, la Révolution rendit gorge par le milliard de l'indemnité. C'est tout au plus si l'État a retiré des biens nationaux des émigrés ce qu'il a payé aux créanciers des anciens propriétaires.