LE PREMIER SPECTRE ROUGE. — GRACCHUS BABEUF
Les journées de germinal, de prairial, avaient révélé l'impuissance de la foule. Rien ne fut plus amer pour les partis les plus violents que la découverte qu'ils venaient de faire. La Révolution n'avait pu réussir à former un peuple politique. L'œuvre de la Terreur était manquée, puisqu'au sortir des supplices, ce qui se montrait partout était une foule timide, tremblante, prête à renier ceux qui s'étaient livrés pour elle. Dans cette décadence rapide , la plupart des mobiles qui ébranlent les masses avaient déjà perdu leur puissance. Signe immanquable d'abâtardissement, le grand nombre répétait qu'il ne remuerait plus que pour un profit immédiat et palpable. Des trois termes de la Révolution, liberté, fraternité, égalité, les deux premiers n'exerçaient plus aucun prestige ; le troisième seul avait gardé le sien.
Babeuf avait été arrêté après le 9 thermidor. Ces mots : « Du pain et la Constitution de 1793, » dernier écho de germinal et de prairial, arrivèrent
jusqu'à ses oreilles et furent pour lui et ses compagnons toute une révélation. Ils Sentirent que, s'il restait un moyen de ranimer la masse abattue, muette, c'était de lui offrir une immense proie, telle qu'aucune n'eût été encore présentée à l'avidité d'une multitude affamée depuis quinze siècles.
Ainsi naquit le système de Babeuf. Il eut pour première cause le désespoir. Quelques révolutionnaires virent là un remède à la dégénération précoce des masses, chez lesquelles la misère physique se faisait d'autant mieux sentir que la nudité morale était entière. En Italie, le système communiste de Gampanella était né dans les cachots, sous la terre, alors que, la liberté publique étant perdue, il ne restait plus rien à espérer de raisonnable. De même, l'utopie de Babeuf est née dans les prisons de la Réaction, loin de tout commerce avec la réalité, dans la solitude des cachots, alors que la force et la puissance s'éloignaient chaque jour des hommes de la Révolution, et que leur défaite devenait, à chaque moment, plus irrémédiable.
Ainsi qu'il arrive aux partis vaincus, quand le sentiment de leur désastre est porté au comble, les démocrates de germinal et de prairial an m jugèrent qu'ils n'avaient plus rien à compromettre; dès lors, ils se jetèrent à corps perdu dans les
chimères. A mesure que la terre leur échappait, ils s'élancèreAt de sang-froid en pleine vision.
On vit une conspiration d'hommes qui s'accordaient à mettre immédiatement en pratique des idées telles que celles-ci : abolition de la propriété individuelle; distribution, par portion égale, des richesses ; plus de capitales, plus de grandes villes, mais seulement des villages et des hameaux ; chaque homme enchaîné à un genre de travail imposé; la jeunesse constamment campée aux frontières ; la France fermée aux étrangers. Et ce n'était pas simplement des théories d'avenir ; c'était un plan que l'on se proposait d'établir en quelques jours. La Constitution de 1793, dont on se couvrait, ne devait être qu'un moyen ou un prétexte pour arriver d'un bond à l'établissement définitif de la « société des Égaux ». « La faim, la sainte faim, » était prise pour étendard. Et ce qui serait sublime, si le bon sens n'était pas une condition de la grandeur, les conjurés, pour consommer de tels desseins et acheter la fortune, avaient réuni une somme de deux cent quarante francs.
Au moment où la police vint surprendre les conjurés, une voix s'écria qu'il s'agissait d'arrêter des voleurs. Le peuple n'en demanda pas davantage. Il resta indifférent au supplice de ces songeurs. La Révolution allait au désert. Le temps n'était pas encore venu où le mirage de la distri-
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bution égale des richesses frapperait les esprits par la peur ou par l'espérance. Tous n'y virent alors que la convulsion suprême d'une cause perdue.
Babeuf se reconnaissait si peu dans Robespierre et Saint-Just, qu'il fut leur ennemi tant qu'ils vécurent. C'est seulement après leur niort qu'il s'appuya de leur popularité bien plus que de leur système. Lorsqu'il chercha dans leurs discours quelques précédents à ses doctrines, il ne put trouver que des mots vagues dont il se couvrit ; par exemple, celui de Saint-Just: « Le bonheur est une idée neuve en Europe. » Mais que le bonheur rêvé par Babeuf est déjà loin de celui de Saint-Just ! Ce n'est plus la frugalité qu'on promet aux soldats et au peuple, c'est l'abondance. Puis Babeuf a horreur de la liberté ; il porte aux nues la Terreur qu'il avait exécrée tant qu'elle avait duré. Cette histoire est celle de bien des gens.
Nul des Jacobins ^ de la Convention ne parais-
i « Jusqu'à l'apparition du livre de Buonarolti (1828), j'avais toujours pensé que la conspiration de Babeuf était une chimère créée, comme tant d'autres, par l'imagination du Directoire.
« J'ai dit plusieurs fois que la Convention nationale posa toujours en principe le respect des propriétés. Tout ce qui s'est éloigné de cette doctrine est postérieur à la Convention et en dehors d'elle. Lorsque l'ex-conventionnel Ricord se présenta aux sectateurs de Babeuf, son admission fut rejetée; il fallut que Rossignol et Fyon fissent observer que, si l'on n'admettait pas des noms connus et aimés du peuple, ils ne pouvaient répondre de rien. Alors les scrupules cédèrent, et Ricord
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sait à la hauteur des conceptions de Gracchus. S'il admit dans son secret Ricord et Drouet, ce fut pour s'aider de leurs noms, et surtout de leurs haines, contre le Directoire. Mais en se servant d'eux, Babeuf les tenait pour indignes. Après la victoire, il se promettait de livrer en masse tous les conventionnels survivants, affiliés ou non, au grand jugement du peuple. Jusque-là tous lui étaient suspects.
Jamais conspiration plus paperassière. Les conjurés croient refaire une nation avec des monceaux de petits écrits clandestins. Sur quoi je remarque combien une révolution matérielle, quand elle n'est plus vivifiée par une révolution morale, s'épuise vite, et manque complètement de substance. Que les masses du peuple, qui n'avaient rien à perdre, se sont promptement lassées de la Révolution, puisque, pour les y ramener et les rallier, il a fallu recourir à des moyens aussi désespérés que €eux des conjurés de l'an iv ! La nature humaine se fatiguait chez le peuple à voir le travail stérile des partis. Il se jugeait de plus en plus impuissant, et ne se fiait pliis aux promesses qu'il devait garantir. .
fut admis. Mais il fut arrêté que tous les membr«s de la Convention, même ceux de l'association, seraient, après le succès de la conspiration, squmis au grand jugement du peuple. Ces sectaires du « Bonheur commun » trouvaient que la Convention nationale n'avait pas assez fait. » Mémoires inédits de Baudot.
La Terreur avait cessé ; mais ses suites se montraient ; elle avait vieilli la nation en peu de temps. Si de pareils moyens étaient demeurés sans effet, que restait-il donc à entreprendre ? L'échafaud avait brisé les classes laborieuses autant que les autres ; car au spectacle de ces immenses sacrifices qui changeaient si peu l'ancienne nature des choses, le peuple perdit le plus grand bien qu'il eût acquis, l'espérance.
« Par la prédication de cette doctrine, dit Babeuf devant le tribunal de Vendôme qui allait le condamner à mort, j'ai voulu rattacher à la République le peuple de Paris fatigué de révolutions. » Ainsi, c'était un Eldorado qu'il s'agissait de faire briller aux yeux, après la Terreur. Le peuple peut bien être attiré un moment par le mirage dans le désert. Mais il ne tarde pas à se lasser de poursuivre ces ombres gigantesques. Elles ne laissent en lui qu'un vide démesuré, une impuissance d'espérer, qui le détachent de toute pensée d'avenir comme d'une embûche.
C'est un jeu trop dangereux de dépenser, sur une seule carte, l'imagination d'un peuple et de lui faire tout perdre après lui avoir fait tout posséder en rêve. Car après un si grand mécompte, il enveloppe dans le même mépris les vérités elles chimères. La force seule lui parait respectable ; n'ayant plus rien à sauver, même un songe, il se
donne sans réserve à qui la possède un moment. La conspiration et le nom de Babeuf doivent surtout être présentés comme un exemple du parti qu'un gouvernement peut tirer d'une conspiration obscure et de l'extravagance de quelques-uns pour enchaîner l'avenir. Quelles proportions démesurées le Directoire, et avec lui la Réaction, n'ont-ils pas données à cette conspiration ! Babeuf et son journal, voilà l'unique danger. Mais le passé de quinze siècles, la Vendée, Gharette, Quiberon, Pichegru, le catholicisme renaissant et déjà acharné à se venger, la royauté sur le seuil, l'émigration, le despotisme, tout cela est oublié.
Des liasses d'écritures, un Gatilina arrêté et exécuté avant toute prise d'armes, dès que l'on a voulu mettre la main sur lui ; nul mouvement au dehors pour le secourir ; nulle sympathie visible dans le peuple. Et c'est là ce qui remplit les histoires, épouvantail jeté dans les esprits, excuse de toutes les oppressions, justification anticipée de tous les despotismes futurs. L'avenir sera rendu responsable de cette conjuration de scribes ; elle prendra autant de place que les victoires sur le Rhin et l'Adige ; et ce monstre, on l'appellera démocratie.
Gomment entrer dans la liberté si, pour nous faire évoquer l'absolutisme, il suffit de nous montrer quelque part un utopiste ? Quand et où cette espèce d'hommes a-t-elle manqué au monde ?
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