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LA REPUBLIQUE CLASSIQUE ET LA REPUBLIQUE PROLÉTAIRE

Au milieu de tant de supplices, les ennemis de la Révolution eurent la consolation de voir, le 4 germinal, le supplice des ultra-révolutionnaires. C'est le nom que donnaient Robespierre, Saint- Just, Gollot-d'Herbois à la faction des Gordeliers. Qu'était-ce donc que ces hommes auprès desquels Gollot-d'Herbois, revenu de Lyon, passait pour modéré? Hébert, Vincent, Momoro, Ronsin se

T. III. i

disaient les héritiers de Marat. Pendant qu^on divinisait le maître, on trouva prudent de supplicier les disciples.

Déjà ils accusaient la Montagne' des mêmes crimes que la Gironde. Menacés, ils appellent le peuple aux armes. Le peuple reste insensible; il abandonne en mars les Gordeliers, comme il abandonnera en thermidor les Jacobins. La Terreur lui a enseigné la prudence.

Si on eût accusé de barbarie les Hébertistes, on eût eu la raison pour soi ; mais le temps n'était pas encore venu de renier la Terreur. On les accusa, selon l'ordinaire, de complicité avec Pitl et les rois coalisés, soit qu'il semblât habile de déshonorer des hommes déshonorés, soit plutôt que la haine admît d'avance tous les soupçons.

En écrasant les Hébertistes, Saint-Just écrase la plèbe, les masses obscures; il commence à se séparer de la multitude, et prépare l'isolement où il doit périr. Chose particulière aux hommes d'études classiques, les passions aveugles de la foule leur- semblaient une inspiration de l'étranger, tant ils avaient peu le tempérament des masses.

Aucun tribun dans le monde n'a eu une langue moins populaire, plus savante, plus étudiée que Robespierre et Saint-Just. Quiconque s'essaya à parler la langue du peuple leur fut promptement et naturellement odieux; cela leur semblait faire

déchoir la République. Ils ne la virent jamais qu'avec la pompe de Cicéron et la majesté de Tacite.

Qui se donnerait la peine de suivre les saturnales du Père Duchêne verrait que Hébert luimême n'a pu saisir le vrai langage populaire ; il attache à chaque déclamation un jurement, et se figure prendre ainsi l'accent des masses. Oripeaux de théâtre, cousus de haillons sans-culottes. Dégénéré de Marat, qu'il périsse pour avoir défiguré le style auguste du maître !

Hébert et ses coaccusés étaient le produit inévitable du régime de la Terreur : imaginations maladives, esprits déchaînés, forcenés, qui mettaient tout salut dans l'extrême. Mais qui leur avait ôté le frein? qui leur avait enseigné .la fureur, sinon ceux qui les tuaient ? Saint-Just les punissait de ce qu'ils substituaient à ses formules lacédémoniennes le langage des carrefours. C'était la révolution classique, lettrée des Jacobins, qui écrasait la révolution inculte et prolétaire des Gordeliers. Robespierre poursuivait le plan d'une tragédie classique. Tout ce qui sortait de l'ordonnance convenue, vie, spontanéité, instinct populaire, lui apparaissait comme une monstruosité ; il y portait le fer et le feu.

Le rayon de joie qui remplit un moment les prisons aurait pu l'avertir qu'en détruisant les exagérés, il commençait à se détruire lui-même, et

que le monde n'accepterait pas tant de distinctions déliées entre la folie d'un Père Duchêne et la sagesse d'un dictateur jacobin.

Le monde, au contraire, se fera une joie de les confondre. Robespierre, frappant tour à tour à droite et à gauche, se trompe s'il croit qu'il gagnera par là le renom de justicier. Sans atteindre à la justice, il s'attirera la haine des siens autant que celle des adversaires.

Cependant il est constant que le supplice des Hébertistes fut accueilli avec satisfaction par presque tous. La populace poursuivit de ses huées celui qui avait été son bouffon. Aussi hideuse que lui, elle montra qu'elle avait retenu ses leçons ; elle jouit odieusement de la stupeur, du désespoir, de l'attitude tremblante du Père Duchêne. Ceux que la Terreur lassait respirèrent. La Révolution leur sembla purifiée par ce supplice. Beaucoup en applaudissant goûtèrent la joie de se croire sages et modérés en comparaison de ces violents. Les Jacobins, délivrés de la rivalité des Cordeliers, mirent la vertu et la probité à l'ordre du jour. Les contre-révolutionnaires reprirent une lueur d'espérance ; leur joie fut la seule raisonnable et réfléchie. Quant à Robespierre, il aurait pu voir dans la subite désertion des Cordeliers, après la mort de leur chef, une première lueur funèbre du 9 thermidor.

Anacharsis Glootz fut puni d'avoir pris au sérieux

la pensée de la république universelle. Son enthousiasme naïf passa pour un crime, et ne céda pas même à la moquerie de l'échafaud. Le banquier Kock avait cru trouver un refuge dans le parti le plus extrême ; sa mort apprit qu'il n'y avait d'abri nulle part pour celui dont les biens pouvaient être un objet d'envie. Cette découverte à qui devait-elle profiter, si ce n'est aux ennemis de la République?

Le pouvoir absolu, démesuré, produisait ainsi, chez les chefs jacobins, le même effet que chez les anciens maîtres : la défiance, le soupçon. Partout ils voient des embûches ; ce ne sont que ténèbres, et ils remplissent de spectres l'esprit du peuple. Quiconque craint d'être accusé se hâte d'accuser lui-même, au hasard, selon l'occasion; et toujours il s'agit d'une conspiration qui s'étend à l'infini. Ainsi le peuple, naturellement le plus confiant, prenait le tempérament d'un Cromwell; chaque nuit il changeait de plan et de gardes sans pouvoir trouver la sécurité et le sommeil.

Bientôt il suffît de prononcer le mot conjuration; ce mot produit Teffet de l'excommunication au moyen âge. Le malheureux sur lequel cette parole est jetée ne trouve plus de refuge, il est marqué pour la mort. La déchéance de l'intelligence est une suite naturelle de la peur. Les chefs du gouvernement terroriste ne pouvaient manquer de l'éprouver à leur tour.

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