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PROCES ET MORT DE DANTON

Le vertige commence quand les Jacobins mettent la main sur Danton. A quel aveuglement le pouvoir absolu les a déjà condamnés, puisqu'ils refusent de voir qu'ils se perdent eux-mêmes ! Billaud- Varennes , le plus acharné à faire périr les Dantonistes, s'en est repenti vingt ans plus tard dans sa hutte de Saint-Domingue. Il a reconnu qu'il a versé le sang de son frère le 16 germinal an II ; mais alors ils ne voyaient tous dans la lassitude de supplices qu'un premier attentat à la Terreur; et ils ne savaient pas que plus ils prolongeaient ce régime, plus ils étaient condamnés à le prolonger encore ; si bien que, dans leur système, il eût fallu une éternité de meurtres avant de trouver le moment favorable à la clémence.

C'est le soir que Robespierre et Billaud firent signer à leurs collègues du Comité le décret d'accusation. Un Dantoniste a remarqué que de telles décisions étaient toujours prises dans les heures nocturnes.

Tout ce* que la crédulité et la haine peuvent entasser forme le fond des accusations de Saint- Just. Il refait le discours qu'il a déjà fait tant de fois, et toujours pour conclure à la mort de ses complices de révolution. Ses froides fureurs s'allient à la recherche littéraire. En dénonçant Danton, il se souvient des philippiques de Gicéron contre Antoine. Cette rhétorique, qui n'abandonne jamais les chefs jacobins, contribue à les aveugler au moins autant que leur passion. L'acharnement à perdre ceux qui les couvrent encore est ce qu'il y a de plus tragique dans l'histoire. Saint-Just ne prononce pas une parole qui ne se tourne contre lui : le dénonciateur se dénonce, l'accusateur se condamne. En poussant Danton à l'échafaud^ il en monte lui-même les premiers degrés. Les ténèbres de l'intelligence s'amassent. Dans ce nuage se consomme la ruine de tous. Le rapport de Saint-Just est un long, un aveugle suicide.

Au reste, du milieu de cette monotone psalmodie de mort, quelques hautes paroles surgissent comme des fragments de colonnes dans un cimetière. Toute ia Convention applaudit. C'eût été se perdre que de ne pas approuver.

* C'est sans doute en pensant au rapport de Saint-Just que Baudot écrit dans ses Mémoires : « Il n'est pas impossible, qu'avec beaucoup de subtilité, on tente de réhabiliter la mémoire de Robespierre. La chose est impossible pour Saint-Just, le nom lui restera d'exterminateur. »

Danton s'était laissé arrêter dans son lit ; il se croyait suffisamment défendu par la fidélité du peuple ou par l'effroi que répandait son nom. Son premier mouvement en entrant dans la prison du Luxembourg fut un éclat de rire sur ce qu'il appelait : les âneries de Robespierre. Il cachait ainsi sa honte et sa défaite. Dans le fond, il se croyait encore la puissance d'émouvoir le peuple. Il remettait au lendemain pour en faire la suprême expérience.

Enfm le jour arriva où la Révolution se fit a elle-même le procès dans la personne de Danton. Il aurait pu appeler en témoignage les grandes journées dont il avait été l'âme. Mais déjà on savait que les hommes nouveaux tiraient gloire d'oublier les plus grands services, et qu'un dissentiment d'un moment mettait à néant toutes les choses entreprises en commun.

Suivant l'ancien système, on enveloppa Danton, Camille Desmoulins, Hérault de Séchelles, Philippeaux, Chabot , Lacroix, dans le faux attribué à Fabre d'Églantine, sachant bien que, pour détruire les tribuns auprès du peuple, il faut d'abord les perdre d'honneur. Voilà le thème que Fouquier- Tinville fut chargé de soutenir. A cela se joignit une affaire de fournitures. Il fallait, avant de toucher à la tète de Danton, le souiller par le voisinage des accusés de vol.

Danton demanda que ses accusateurs pussent lui servir de témoins. Il eût été beau de voir ses ennemis récents écrasés sous sa parole d'Hercule. Que serait devenue la rhétorique étudiée de Saint- Just devant le cri de nature que l'indignation, le danger, la vérité, arrachaient à cette bouche accoutumée à remuer, à bouleverser les foules ? Danton parlait les fenêtres ouvertes ; ses derniers rugissements allaient retentir sur les places publiques, sur les quais jusqu'au delà de la Seine ; chose qui semblerait incroyable, si tant de témoins n'empêchaient qu'on en doutât. Dans les moments de crise, nous savons de quel effrayant silence est capable une ville telle que Paris : toute la ville retenait son haleine pour entendre les derniers accents du tribun. Ses paroles, tantôt entières, tantôt tronquées, étaient commentées en secret par cette multitude qui avait peur d'elle-même. Personne n'osait ni démentir, ni applaudir, ne sachant si l'accusé ne deviendrait pas bientôt l'accusateur.

On ne montrait ni espérance, ni désir, ni même de crainte, tant la crainte enchaînait toutes les langues quelle que fût l'issue.

La curiosité inquiète était le seul sentiment qu'on laissât paraître, et le silence s'en augmentait encore.

Pendant toute une demi-journée, le râle de Danton alla chercher ainsi le peuple rassemblé dans

les lieux voisins ; les juges ne crurent pas pouvoir soutenir ce même assaut les jours suivants. Fouquier-Tin ville, aux abois, en appelle à la Convention pour qu'elle le protège contre l'agonie des Dantonistes. Cette fois encore, Saint- Just répondit; jamais il ne se montra plus cruel : « Que les accusés soient mis hors des débats ! » Ce fut la réponse qu'il obtint même des amis de Danton, heureux de donner ce gage de la peur à la menace de l'exterminateur.

Camille Desmoulins avait préparé une défense qu'il lui fut interdit de lire ; il la déchira avec im rire frénétique et la lança au visage des juges et des jurés ; c'est ainsi qu'elle a été conservée. Ramenés dans la prison, on ne connaît aucun discours enthousiaste des Dantonistes comme ceux qu'on attribue aux Girondins dans la dernière nuit. Ici il semble que l'indignation, la fureur, le mépris, le rire insultant, aient occupé ces âmes de bronze. Nulle espérance d'un temps meilleur ; l'héritage de la Révolution laissé à des insensés ou à des impuissants ; l'aveu suprême que « l'on n'avait vu encore que les roses ; qu'il valait mieux être un humble pêcheur que de gouverner les hommes ; » quant à la vie à venir, nulle curiosité de ce qui se voit dans le tombeau, ou plutôt une sorte d'appétit du néant, comme un repos nécessaire après un travail surhumain et inutile ; cependant, un

certain songe de gloire dans le panthéon de l'esprit humain ; récompense plutôt entrevue que désirée ; tant la lassitude dfes hommes et des choses était grande chez ces premiers artisans de la Révolution, frappés au milieu de leur ouvrage.

Leur mort fut ce qu'elle devait être. Camille Desmoulins seul s'étonne de l'abandon du peuple ; au pied de l'échafaud, il cherche à Témouvoir par ses gestes, par ses vêtements déchirés ; il garda ainsi une sorte d'espoir jusqu'au dernier moment. Danton se contenta de laisser tomber du haut de la charrette un regard fier et protecteur sur la foule. Il semblait encore régner sur elle, et jouir de sa domination. Quant au peuple , stupéfait par le grand mot de conspiration, retenu par l'admiration ancienne, surtout par la peur, il ne laissa voir ni pitié ni tristesse ; du moins, il s'abstint de l'insulte, changement qui donna à penser à tous.

Ainsi la base de la République allait décroissant chaque jour. Avec les Girondins, avaient été extirpées les âmes les plus hautes ; avec les Hébertistes, les plus effrénées ; avec les Dantonistes, les hommes de nature et de sens.

Il ne restait plus que les hommes de système, qui, en tout temps, sont le petit nombre.

La Révolution française ne reposait plus que sur la pointe d'une pyramide funèbre. Comment ne serait-elle pas précépitée ?

'i2 LX RÉVOLUTION

PROCÈS ET MORT DE CHAUMETTE ET DE l'ÉVÊQUE GOBEL

Après avoir détruit en la personne de Danton l'intrépidité et le génie de Faction, restait à détruire la foi naïve et inculte dans la Révolution elle-même. C'est cette sorte de foi que représentaient Ghaumette et l'évêque Gobel.

Soldat, matelot, scribe par hasard, Ghaumette avait été ébloui par les choses nouvelles. La Révolution était devenue promptement pour lui une foi, une idolâtrie, qui remplaçait à ses yeux toutes les autres. Il en avait fait un culte aveugle, sans doute, dans ses formes, mais qui tendait à introduire une sorte de religion civile et populaire, mêlée de chants, d'hymnes, de représentations légendaires, où l'imagination des foules pouvait se donner carrière. Toutes les fois que des hommes se rassemblent pour célébrer en commun l'objet de leur enthousiasme, ils sont sur le chemin d'une religion. Quand même ils donneraient à cette fête un nom sceptique, la force des choses protesterait contre ce nom.

Il est certain que Ghaumette prenait au sérieux les cérémonies du culte de la Raison, qui pour Hébert n'avaient été qu'une décoration. Quant à Robespierre, comme il ne vit là aucune des maximes de Jean- Jacques Rousseau, cet effort pour innover en dehors de l'imitation sans l'ordre du gouvernement lui parut un crime d'État. Penser, imaginer, agir, croire ou nier, en vertu d'une impulsion personnelle, était à ses yeux attenter au gouvernement. Ghaumette avait cru ingénument que la conscience intérieure était affranchie, que tant de sang versé avait du moins servi à arrêter le bras séculier dans la défense de l'ancienne Église. Il devait apprendre que rien à cet égard n'était changé dans le fond des esprits.

Ancien prêtre de Porentruy, l'évêque Gobel ne pouvait avoir l'ingénuité de Ghaumette ; la peur entra pour beaucoup dans sa conversion. Mais, à la vue de l'ébranlement de tant de choses, il crut sincèrement, avec une partie du peuple, que la vieille Église était condamnée, qu'un siècle nouveau se levait, que le moment annoncé par les philosophes et les républicains était venu de sortir avec éclat des formes du passé.

Telle était sa disposition, lorsqu'au milieu de la nuit Anacharsis Glootz, Momoro, se présentèrent devant lui et l'adjurèrent au nom du peuple de renoncer à la prêtrise. Gobel se leva en toute hâte;

et trouvant une grande foule réunie dans ses appartements, il ne fit aucune difficulté de renoncer publiquement à la foi catholique, à laquelle il avait renoncé secrètement au fond du cœur. Nous avons vu plus haut qu'il répéta avec plus de solennité cette scène d'abjuration deviint la Convention ; elle l'en loua par la bouche du président.

Acte grave, qui ouvrait à la Révolution un horizon nouveau. Tout le xwf siècle avait débuté par des scènes de ce genre. L'évêque de Paris, suivi de ses vicaires, abjurant la vieille religion, quel exemple donné à tous les prêtres romains ! Déjà il avait été imité par un grand nombre. Cet esprit nouveau, hardi, voilà ce qu'il était impossible à Robespierre de concevoir. Il montra qu'il était resté essentiellement un homme du passé, et fit décréter l'évêque Gobel, qu'il jeta pêle-mêle avec Ghaumette, Lucile Desmoulins, Arthur Dillon, au pied du tribunal révolutionnaire. C'était conspirer pour l'étranger que d'avoir osé sortir de l'Église du moyen âge.

Quand ces nouveaux accusés, Chaumette et Gobel, parurent dans les prisons, un ricanement immense les accueillit. Les contre-révolutionnaires furent avertis par l'instinct. Ils comprirent que Robespierre tuait la Révolution. Comme la fin leur sembla prochaine, ils ne firent rien pour cacher leur joie.

Voulez-vous assister à un spectacle instructif? Suivez Ghaumette et l'évêque Gobel devant le tribunal révolutionnaire. Ils sont accusés d'avoir voulu sortir du cercle des vieilles croyances. Et par qui est soutenue l'accusation ? par le plus terrible des novateurs. En présence de ces deux ingénus, la figure de Fouquier-Tinville est incroyable. Si l'on ne voyait les carmagnoles dans la foule , les piques sur le seuil , on pourrait croire que l'on a affaire à l'esprit pharisaïque d'une vieille société personnifiée par un praticien de l'ancien régime.

Tous les lieux communs des pouvoirs conservateurs, toutes les redites des vieux parlements sur le danger de l'innovation, sur le respect dû aux autorités constituées, tous les axiomes de l'ancien despotisme monarchique et de la dévotion de cour, reviennent dans la bouche de Fouquier-Tinville.

Instrument servile de Robespierre, il sert à dévoiler le maître. Il montre combien le vieil homme l'emporte encore sur le nouveau ; la Révolution est toute sur ses lèvres, elle est absente de son esprit.

Son perpétuel argument est que personne n'a le droit d'innover, excepté le gouvernement, « qu'il appartient seulement à la première des autorités de se prononcer en matière si délicate ; » ce qui était nier en deux mots le principe et l'àme de cha-

cune des révolutions modernes, qui toutes ont pour premier effet de revendiquer pour l'individu l'empire de la conscience.

Si Gobel réclame le droit de se réconcilier avec la liberté et la Révolution française, Fouquier ajoute ces paroles qui ferment la porte à toute réforme : <c qu'il n'est pas possible d'admettre qu'un prêtre d'origine constitué en dignité ait dit de bonne foi qu'il ne connaissait d'autre culte que celui de-la liberté. » Par ces mots, les révolutionnaires jacobins s'opposaient d'avance à toute révolution efficace ; chacun était tenu de rester immuablement dans ses superstitions ou ses ténèbres d'origine.

Comme le malheureux Gobel restait stupéfait de retrouver dans ses accusateurs et ses juges l'esprit, les maximes, les ténèbres du clergé, un des jurés, de ceux que l'on appelait « solides, » se chargea de l'accabler et lui asséna ce dernier coup : « qu'il avait été scandalisé de l'atteinte portée au culte par Gobel ; qu'il n'était pas possible qu'un prêtre, qui se voit privé de ses honoraires, se réjouisse sincèrement de l'abolition de son culte. » C'est ainsi que ces intrépides comprenaient les questions souveraines et se scandalisaient de toute hardiesse d'esprit comme d'une hérésie ou d'un dommage.

Après cet exemple, ne craignez plus qu'aucun prêtre sorte de l'Église et embrasse la foi de la Révolution. La guillotine complaisante reçut l'évê-

que Gobel ; elle lui rendit sa croyance ancienne qu'il se repentit, trop tard, d'avoir abandonnée pour une Révolution qui tuait ses fidèles.

Selon l'usage, il avait été confondu avec Ghaumette, parmi une foule d'autres accusés, tous étrangers à son crime. Dans le bulletin de l'exécution, on lit après tous les noms : « Plus la femme Hébert, trois voitures. » Lucile, veuve de Camille Desmoulins depuis huit jours, était aussi du cortège. Camille, dans sa dernière lettre, semblait l'inviter à l'échafaud. Elle arriva fidèlement au rendezvous.

Ainsi, sous cet amas de cadavres, fut ensevelie ridée la plus audacieuse, celle qui pouvait ruiner dans son esprit l'ancien régime religieux. On la cacha parmi les têtes coupées, pour qu'elle ne fût même pas aperçue sur l'échafaud.

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