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DE LA RÉVOLUTION. SONT-CE LES ANARCHISTES OU LES

MODÉRÉS QUI l'ont PERDUE?

Quand on interrompt l'histoire de la Révolution française avant la chute du Directoire, les événements restent tronqués; la plus grande partie du sens vous échappe. Ce n'est qu'en arrivant au coup d'État du 18 brumaire que vous voyez les causes produire leurs effets et les énigmes s'expliquer. La période est alors achevée; l'histoire semble s'arrêter elle-même un moment, avant de substituer un homme, non-seulement à un peuple, mais à une révolution.

La République française s'était entourée des Républiques batave, helvétique, cispadane, transpadane, ligurienne, romaine, parthénopéenne. C'était, aux yeux de l'Europe royaliste, la ceinture aboyante delà Gorgone. En réalité, la France

trouvait peu d'appui dans ces créations nouvelles de petits États. Le Directoire leur donnait à presque tous sa constitution de 1795, et il s'indignait volontiers si les peuples ne se trouvaient pas à l'aise dans ce moule uniforme. On croyait alors . que la liberté peut s'imposer par la force ; mais les Suisses, les Hollandais, le plus.souvent, ne savaient s'ils étaient conquis ou affranchis. Les libérateurs leur pesaient quelquefois autant que les oppresseurs ; le malentendu commençait entre les peuples et la Révolution.

Dans l'Italie délivrée, tout datait d'hier. Loin qu'elle servit de boulevard aux choses nouvelles, il fallait employer la force pour les y protéger. Le temps avait manqué partout pour créer des peuples amis qui pussent eux-mêmes garder leurs frontières. Dès lors, on put deviner combien les conquêtes de Napoléon avaient été plus merveilleuses que solides ; ce qu'il avait gagné en deux ans, fijt perdu en peu de mois. Le 15 août 1799, à la bataille de Novi, Jouberten mourant laisse échapper l'Italie. On n'avait perdu encore que des conquêtes, mais elles étaient devenues déjà une partie de nous-mêmes. La clameur fut aussi grande que si l'ancien territoire français eût été déchiré.

Un effort magnanime dégage la France. Brune chasse les Anglais de Hollande ^ par les deux victoires de Bergen el de Kastricum. Mais c'est

Massénaqui brise la Coalition à Zurich. Dans cette bataille, qui fut toute une campagne, les Autrichiens et les Russes sont chassés de la Limath sur le Rhin; en même temps, Suwarowse précipite du Saint-Gothard, par la vallée de la Reuss, pour prendre les Français en queue. Il arrive trop tard. Massénase retourne contre lui, l'arrête surlaMuotta, le poursuit de cime en cime, l'accule dans la vallée de Glaris, au pied des montagnes des Grisons, qu'il le force à passer, noyant ses blessés et son artillerie dans les lacs. Suwarow s'était annoncé à la République française comme son Attila. Le barbare est brisé; il va achever de mourir en Russie. Une action aussi gigantesque donnait à la France la sécurité et l'avenir.

Que manque-t-il à cette campagne de Masséna pour valoir la plus belle campagne de Napoléon ? Une seule chose : l'imagination et l'art de l'historien. Si Napoléon eût livré ces combats au pied et sur les cimes des Alpes, quelles proportions énormes ils eussent pris dans ses proclamations et ses récits! En quels caractères de flamme il eût gravé ses actions sur le granit des pics alpestres ! Chacun de ces monts eût été un piédestal qui eût porté dans les nues la gloire d'une journée immortelle. Au lieu d'une campagne, presque sans noms propres, vous auriez eu, suivant sa nomenclature accoutumée : bataille du Saint-Gothard, bataille de

Diétikon, bataille de Zurich, combat de la Linth, combat du Pont-du-Diable, combat d'Altorf, bataille de la Muotta, combats du Pragel, de Nœfels, de Glaris, de Constance. Car la gloire veut qu'on l'aide auprès des hommes ; elle n'aime pas les modestes.

Au contraire, Masséna écrit un seul rapport, tout militaire, grand par les choses, mais qui ne s'adresse point à l'imagination des peuples. A la manière des anciens, il ne donne pas de noms à ses combats ; et ces actions si nombreuses, si éclatantes, sont restées confusément * dans la mémoire ; elles s'appellent toutes d'un seul nom : bataille de Zurich, comme si la modestie républicaine eût voulu atténuer et effacer elle-même la plus grande partie de ses triomphes.

Ainsi, la France, sans dictateur, avait dissipé les dangers qui l'entouraient, et ressaisi la fortune. En vendémiaire an viii, elle ne devait son salut qu'à elle-même. Mais c'est là ce que ne pouvaient souffrir ceux qui voulaient lui donner un maître ou le devenir. En dépit de ses victoires, ils entreprirent de montrer que le péril n'avait jamais été si grand, et qu'il fallait trembler depuis que ses

» Gela est si vrai, que le passage grandiose de la Limath, à Diétikon, est défiguré par nos historiens les plus exacts; ils le transportent à une lieue de là, malgré le rapport de Masséna, les ouvrages laissés sur les lieux et l'unanimité des témoignages. Voir mon Histoire de la camj^agne de 1815, p. 8.

ennemis étaient en fuite. Le plus inconcevable est qu'ils le firent croire.

Une nation en plein triomphe, ses frontières assurées par deux campagnes, aux sources et aux bouches du Rhin, se nia à elle-même ses victoires, s'ingénia à se forger des désastres, et réussit à se figurer qu'elle était perdue, si elle ne se jetait en toute hâte aux pieds d'un homme. Et non-seulement elle le crut, mais elle communiqua cette panique à la postérité. Il est sans exemple, dans le monde, qu'une semblable surprise ait été faite à la bonne foi d'un grand peuple, et qu'elle ait pu durer au delà des premiers moments.

Le dénoûment approchait ; la longue trame ourdie depuis 1795 par la Réaction était à son terme. A des esprits si bien préparés à tout accepter, plutôt que les orages de la liberté, il ne manquait plus que l'occasion de se livrer. Pendant qu'ils appelaient de leurs vœux le maître qui devait les affranchir de la peur en les affranchissant de la vie publique, le général Bonaparte entendit de loin ces vœux servîtes que lui apportaient tous les vents. Il quitte l'Egypte, aborde à Fréjus, le 16 vendémiaire, et, courant au-devant de la soumission, il arrive à Paris le 24, le jour même où Masséna annonçait ses victoires.

Tout prouve (pie Bonaparte se trompa d'abord dans Sun choix. Il venait avec la })enséc de s'em-

parer du pouvoir par les Jacobins, croyant sans doute que, plus passionnés, ils seraient plus aisément dupes, et qu'ils se donneraient à lui, s'il leur offrait de les débarrasser de leurs adversaires. Il s'abusait. L'étonnement, le refus des deux Directeurs républicains, Gohier et Moulins, l'arrêtèrent court dès les premiers mots de sa confidence. Avec la rapidité d'un esprit que rien ne déconcerte, il se tourne aussitôt vers le côté opposé. Sieyès, qu'il avait d'abord affecté de dédaigner, devient l'objet de ses caresses, et Sieyès se livre en homme qui depuis longtemps attendait le moment.

A ce dernier acte, qui a livré la Révolution? quel parti ? quelle faction ? La question est grave et la justice ne permet pas d'hésiter un instant sur la réponse. Après tant d'accusations jetées contre les Montagnards,- celle-ci du moins leur est épargnée. Il a été impossible de les faire passer pour complices du renversement de la République de l'an VIII. C'est contre eux que la journée de Brumaire est dirigée. Les Jacobins ont pu, en d'autres temps, rêver de la dictature; mais, bien certainement, ce sont les Modérés qui l'ont faite.

En effet, dès que le général Bonaparte se fut tourné vers Sieyès et les partisans modérés, réactionnaires, contre-révolutionnaires, c'est une chose incroyable que la facilité qu'il trouva de toutes parts. Ce changement de front s'était fait le 8 bru-

maire. Huit jours suffirent pour nouer la conspiration et y assigner à chacun son rôle. Il parut bien alors qiie le général Bonaparte ne faisait rien que recueillir le fruit mûr de la Réaction. Dans les conciliabules des conjurés, il ne fut jamais question de lui imposer une condition, de prendre une garantie, de ménager un droit, d'assurer un avenir. Les conspirateurs du conseil des Anciens, Sieyès en tête, ressemblent à des hommes qui, ayant vu un spectre, se précipitent, tête basse, sous les pieds du général pour s'en garantir. Et quels spec- • très? Tous les revenants de 1793, l'éternelle création de l'épouvante. Ce fut l'accord de la peur et de la gloire.

Aussi, sans marchander, les conjurés lui mettent d'abord tout dans les mains, troupes de ligne, garde nationale, garde du Directoire, garde du Corps législatif, sans compter les citoyens, qui sont requis de lui prêter main- forte. On ne se serait point arrêté là, si le général, en citoyen modeste, n'eût trouvé lui-même que c'était assez pour un jour. Car Sieyès, que rien ne rassurait, voulait qu'on arrêtât et déportât d'avance les républicains restés fidèles ; ils pouvaient être un embarras. Le conseil était bon, comme le montra l'expérience du lendemain ; Bonaparte se refusa à le suivre, comptant trop sur le prestige de son nom ou de sa présence. Plus tard, il avoua s'être

trompé, et, dans ses écrits de Sainte-Hélène, il va jusqu'à s'en repentir.

L'acte de Brumaire se compose de deux journées, qui, chacune, ont un caractère bien différent, que l'on n'a pas assez distingué. Dans la première, le 18, l'acte se fait en commun avec les chefs de la Réaction. Le général, retiré dans sa petite maison de la rue Chantereine avec quelques amis, reste dans l'ombre. Il a même invité à déjeuner, pour la matinée du 18 brumaire, le président du * Directoire, Gohier, tant il est loin de conspirer ; et c'est Joséphine qui se charge de l'invitation dans un billet parfumé. L'épée est dans le fourreau, Joséphine la couvre de fleurs ; le rôle visible est aux légistes modérés des deux conseils. Ce sont eux qui, avec Sieyès, se chargent de donner un masque à la violence, comme si de toute la Révolution ils n'avaient retenu que la science de couvrir de formules légales le renversement de la liberté et des lois. Les « honnêtes gens » des deux conseils jouèrent ce rôle ténébreux avec une astuce, une discrétion, un savoir-faire de conspirateurs, une audace, qui seraient absolument inexplicables, si de pareils projets n'avaient mûri de loin dans leur esprit.

Les difficultés ne manquaient pas ; c'était un grand embarras que les victoires de Masséna à Zurich, de Brune en Hollande ; elles menaçaient

de tout perdre ; car, au bruit de ce Iriomplie, il n'était guère possible de soutenir plus longtemps le thème ordinaire, que l'invasion était imminente, la France en danger, qu'il fallait un sauveur. Que faire donc? Les Modérés des conseils, les conspirateurs, Sieyès, Roger-Ducos, ne furent point déconcertés. Ils connaissaient la puissance incommensurable de la rhétorique ; aussitôt toutes les bouches de répéter le lieu commun, ancien, toujours nouveau, qu'une conjuration vient d'être découverte, qu'elle pèse sur chaque citoyen ; que les poignards sont levés ; que « le squelette de la République » tend ses bras ; que « les vautours de la Montagne » arrivent pour le dépecer ; que « la patrie est consumée » . Ce ridicule langage parut suffisant aux complices ; et la légalité lui donnant aussitôt un corps, vu les articles 102, 103, 104 de la Constitution, il est décrété que, pour sauver au moins les deux assemblées de l'extermination qui s'approche, elles seront transportées au palais de Saint-Cloud, sous la protection du général.

En réalité, pourquoi cette translation ? Tout muet qu'il était, on craignait donc encore Paris ! Pour se défaire des assemblée nationales, il fallait commencer par les éloigner des yeux de la nation. Car celle-ci pourrait se réveiller aux cris d'alarmé des députés, et le peuple évanoui de la Révolution se retrouver encore. Un heu écarlé, un village, des

jardins royaux, livreraient les assemblées sans défense, si, par hasard, elles essayaient de résister. Cette partie du projet, où se montre tant de prudence, doit appartenir à Sieyès ; et ce qui montre combien la vie publique était déjà anéantie, pendant qu'une assemblée livrait ainsi l'autre, qfte faisaient les sept cent mille habitants de Paris ? Ils ne savaient rien, ou affectaient de ne rien savoir de ces trames. Au club du Manège, les nouvelles se succédaient, mais l'inquiétude ne dépassait pas le seuil. Au delà, vous n'eussiez trouvé qu'un sentiment de curiosité, comme si déjà la patrie, libre ou asservie, n'eût plus été qu'un spectacle.

Cependant les orateurs, les légistes de la conjuration ne se lassent de répéter leurs formules ; ils en offusquent les intelligences, comme on embarrasse de trappes le terrain où l'on veut attirer le combat. Après le travail ténébreux de toute la nuit du 17 au 18 , les pièges oratoires tendus, vers le matin, ils invitent solennellement le général à venir recevoir de leurs mains la toute-puissance militaire. Alors, chose miraculeuse ! de cette petite maison de la rue Chantereine, véritable ferme de Cinoinaaius, on vit sortir le général Bonaparte, en uniforme, à cheval, escorté d'un splendide cortège, Macdonald, Serrurier, Lannes, Murât, Marmont, Berthier ; tout l'Empire était là !

Le général se rpnd aux Tuileries où l'attendent

les conjurés du conseil des Anciens. Après les acclamations, ils poussèrent le sang-froid jusqu'à l'inviter à prêter le serment à la constitution qu'ils l'aidaient à détruire ; tant ils se faisaient un jeu de la parole humaine ! Qui pourrait dire ce qui se passa dans l'fesprit du général Bonaparte ? A cette invitation, il répond par une déclamation diffuse ; il s'enivre de paroles où paraissait le maître. Il commande, il harangue, il répète : Je le veux. Mais sa bouche se refuse à prêter le serment à l'instant de le violer. Ses complices n'insistent pas ; ils le tiennent quitte du parjure. Le reste de la journée se consume en revues, en caresses aux soldats.

Le 18 brumaire avait été tout à la ruse ; ce fut une œuvre de nuit. Le 19 brumaire ajoute à la ruse la violence ; il se passe en plein jour. A mesure que les deux assemblées se réunissaient au palais de Saint-Gloud, l'une dans le salon de Mars, l'autre dans l'Orangerie, elles se voyaient déjà presque prisonnières au milieu des troupes. 11 n'y avait plus de place pour la dissimulation ; cependant les meneurs des deux conseils ne se lassent pas encore de chercher des subterfuges, jusqu'au milieu des armes, pour achever d'aveugler et de perdre leurs collègues. Ce rôle obstiné d'une assemblée qui en livre une autre a dû faire impression sur les Français ; peut-être est-ce là ce qui ajoute

à la répugnance d'un si grand nombre pour une double représentation.

Jusqu'ici, aucune faute n'avait été commise par les conjurés. La longue expérience les avait prémunis contre les imprudences ; pas une parole de vérité n'était sortie de leurs bouches. La scène change avec le général, l'impatience le saisit. Il pense qu'après les avocats, le moment est venu de montrer l'épée. Son rôle commence, il s'y précipite.

Il entre, les bras croisés, au milieu du conseil des Anciens, qu'il considère comme acquis tout entier à la conjuration. Et se fiant à ce qui l'entoure, il s'engage dans une longue harangue, interminable, contraire à sa nature, à sa situation, et qui prêtait le flanc à chaque parole. Au milieu de ce discours où il se traîne sans pouvoir en sortir, que serait-il devenu, si dans cette assemblée il y avait eu une opposition, et derrière cette opposition un peuple ? Gomme avec toute sa gloire, il eût été écrasé dans la discussion qu'il soulevait ! C'était le maniement des armes qu'il fallait faire entendre, et non pas un orateur novice. Aussi bien il en dit trop même pour les auditeurs complaisants de la salle de Mars. Il laisse trop voir le but prochain sans y courir aussitôt. Emporté par l'habitude du commandement, il ordonne, et au même moment il veut persuader. Surtout il dénonce les Cinq-Cents que bientôt il voudra essayer de capter.

Inutile au conseil des Anciens, celte longue harangue ne sert qu'à déchaîner le conseil des Cinq- Cents, où l'écho en fut bien vite porté. Chose lamentable que cette dernière assemblée déjà menacée, enveloppée, dénoncée, sous la pointe des épées, et qui n'a pour se défendre, contre les armes des soldats, que les armes émoussées de la conscience, de nouveaux serments, un appel nominal, des promesses de mourir, des clameurs, et ces vaines protestations par lesquelles une assemblée abandonnée de la nation au moment du péril trompe le désespoir et amuse sa dernière heure. Il y eut là quelques moments d'attente indescriptibles, où l'histoire est suspendue entre deux destinées contraires, la liberté ne trouvant aucune issue pour se sauver, et le général embarrassé d'en finir, n'osant encore usurper à ciel ouvert. La nation seule eût pu décider, et la nation était absente.

Il en prend la place ; il apparaît sur le seuil des Cinq-Cents. Il entre chapeau bas, -suivi de deux grenadiers. Que prétend-il? Que vient-il faire? Veut-il rassurer les Cinq-Cents ? On sait qu'il vient de les dénoncer comme ennemis. Veut-il les dissoudre? Il n'a pas besoin pour cela de discouri. Sa présence met un moment tout son projet en péril. Aussi, dès qu'il est aperçu à l'entrée de la salle, l'explosion se fait. Ces cinq cents hommes levés, debout, ces cris prolongés : A bas le Dicta-

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teiir ! ces âmes qui se réveillent en sursaut, ces yeux ouverts sur lui et qui le percent de toutes parts, voilà un spectacle qu'il n'avait pas pressenti et qui le fait reculer. Il tombe dans les bras de ses grenadiers qui l'emportent. Il a été vaincu ; il recule, il disparaît. Cinq cents voix acclament encore une fois la liberté retrouvée aussitôt que perdue.

Dans les regards qui l'ont menacé, crut-il sincèrement voir des poignards ? Fut-ce la vision d'un homme de guerre qui tombe foudroyé par l'éclat de la liberté civile, à sa dernière heure ? Ou est-ce tout simplement une fable inventée dans la crise ! Ceci est plus probable. Une seule chose est certaine : le vainqueur d'Arcole a reculé devant la dernière assemblée de la Révolution. Et quel eût été le dénoûment si, à cette heure suprême, le président Lucien eût mis aux voix le « Hors la loi » réclamé de toutes parts ? On a pensé qu'un décret de ce genre eût perdu Bonaparte sans retour. J'ai de la peine à le croire. Il était trop tard pour mettre aux prises la liberté avec l'esprit militaire. Celui-ci était déjà trop déchaîné.

Au reste, il n'y eut pas de place à l'indécision. Lucien se fait emporter par des grenadiers dans la cour du palais ; il encourage, il raffermit son frère. Il lance les soldats contre l'assemblée éperdue. Et comme* si les baïonnettes ne suffisaient

pas, il jette contre elle une dernière injure : « représentants du poignard ! » Ce mot heureux une fois prononcé achève la fortune de la journée ; les troupes n'hésitent pas un instant. Est-ce pour expier ce moment que Lucien, plus tard, refusa des couronnes ?

Viennent donc enfin les épées nues et les baïon nettes au bout des fusils ! Après tant de détours et de fausses manœuvres pour arriver au but, on respire quand la force ouverte est seule en jeu. Murât, Leclerc conduisent les grenadiers en colonne serrée contre les représentants immobiles à leurs sièges. « Grenadiers, en avant ! tambours, la charge ! » Ces mots parfaitement sincères, ces sabres nus, ces baïonnettes luisantes rétablissent enfin la vérité et la lumière. Nous sortons des embûches de paroles. Mais non ! même à la clarté des épées, la lumière ne se fait pas. Quand l'assemblée des Ginq-Cents aura été dispersée, il se formera dans la nuit une fausse assemblée des Ginq-Gents composée de vingt-cinq à trente meneurs. Lucien, qui préside ce nouveau conseil de conjurés, déclare au nom de tous que rien n'a été contraire aux formes. Les seuls coupables sont ceux qui ont osé discuter contre le sabre. Pour eux, ce sont des brigands soldés par l'Angleterre. De cette union de l'épée et de la ruse sortent une commission provisoire, Bonaparte, Sieyès, Roger-

Ducos, et un nouveau serment. La France, persuadée qu'elle vient par miracle « d'échapper à la hache de la Terreur, suspendue par un fil », applaudit.

Une grande nation, usée par les coups d'Etat, qui ne croit plus à elle-même, s'éloigne de son gouvernement, de ses assemblées, et les laisse seuls aux prises avec les conjurés ; c'est ce qui se montre le plus clairement dans ces journées. Surpris dans l'embûche de Saint-Gloud, les Républicains des Cinq-Cents jettent le cri d'alarme. Ils en appellent à la France. Celui qui aurait jugé du pays par ce qui se passait dans la salle de l'Orangerie, aurait cru à un déchaînement de colère et d'indignation sur tout le territoire. Combien il se serait trompé !

^ Hors de ce palais, où un reste de vie fermente encore, vous n'eussiez rencontré que le silence, l'étonnement joué ou sincère et bientôt l'adhésion passive de tout un peuple.

Ce fut, je l'imagine, la suprême douleur des derniers représentants de la liberté en France ; après quoi toute douleur est un jeu. Ils se croyaient suivis d'un peuple dont ils possédaient l'àme. Pendant quelques jours, ils allèrent çà et là, le cherchant des yeux dans les carrefours et les places publiques. Où étaient les orateurs superbes à la barre des anciennes assemblées ? Où étaient

les forêts do piques dressées tant de fois, et les serments répétés par les quatorze armées, et cette nation magnanime que l'ombre seule d'un maître avait jetée si souvent dans le délire de la fureur ? Où était la fierté ? Où était l'indignation romaine? Gomment, en si peu d'années, étaient tombés ces grands cœurs ?

Nul écho ne répondit. Les Cinq-Cents ne trouvèrent que des visages étonnés, des esprits convertis subitement à la force, des incrédules ou des muets. Tout se dissipa en un moment; eux-mêmes semblèrent poursuivre un rêve. A grand'peine purent-ils se défendre du ridicule d'une fidélité trop longue d'un jour à une cause perdue. Alors ils se dispersèrent et s'éteignirent avec le souvenir des grandes choses dont ils avaient été les témoins ou les auteurs. En se voyant si légèrement reniés au grand jour, quelques-uns se renièrent ; d'autres, plus forts, se roidirent, mais gardèrent le silence. Ame, conscience, vérité s'éclipsèrent. Ne demandez pas une autre cause de l'incroyable stérilité morale qui s'approche et s'étend sur les premières années du siècle.

Et nous qui naissions vers ce temps-là, noua avons eu pour premier amusement à nos yeux le tableau de ces grenadiers inaccessibles à la crainte, qui, fiers autant que dociles à la voix de leurs chefs, au roulement du tambour, au signal des épées,

étouffèrent sous leurs pieds les dernières voix de la Révolution. Que cette marche au pas de charge, calme, assurée, imperturbable, nous paraissait belle ! nous l'égalions aux plus grands exploits du temps. Ce fut notre première éducation dans la justice, en entrant dans le siècle nouveau.

Peu d'années après, toute une génération aurait pu avoir pour épitaphe l'inscription antique de l'esclave grec, et murmurer sous la terre : « 0 mon maître, tu m'as fait un tombeau de marbre ; grâces te soient rendues ! A cause de cela je serai ton esclave daiis la mort et jusque dans les enfers \ »

*■ Anthologie grecque.

LE DIX-HUIT BRUMAIRE !29l

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