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EFFETS DE LA PANIQUE MORALE. — « OUBLIONS TOUT CELA

Pendant ce temps que devenait le Directoire ? Sieyès, Roger-Ducos attendaient à la porte le succès de leurs trames. Barras, à la première parole boiteuse de Talleyrand, a rendu sa grande épée dont il avait menacé tant de fois les factieux ; il donne sa démission. Restaient deux hommes d'honneur, Gohier et le général Moulins. Ils sont retenus prisonniers dans le Luxembourg par Moreau, qui se ravale à ce rôle dans cette journée.

Maintenant, si vous examinez de près le plan des conjurés, une première chose surprend. C'est combien, pour réussir, il a fallu d'artifice. Quand on voit d'une part la société harassée, transie de peur, et do l'autre cette gloire de Bonaparte à laquelle tout cède, il semble qu'il n'avait besoin que de dire : Me voici ! Au contraire, que de détours, de déguisements et aussi de fausses manœuvres ! A quoi bon réunir les deux assemblées, pour se donner la peine et l'odieux de les disperser ? On le comprend difticilement.

Bonaparte voulut faire avec modération la chose du monde la plus violente : renverser un gouvernement, une révolution. Sa modération ne tarda pas à l'embarrasser ; il se dépouilla de ce manteau, et fut poussé à plus de violences qu'il n'était nécessaire. Il a cru que, pour se défaire des dernières assemblées de la Révolution, il fallait les convaincre en plein jour ; faute grave, presque incroyable chez un tel homme, et qui atteste un reste d'inexpérience dans l'art de soumettre un peuple. Toutes ses victoires furent près d'échouer devant la révolte de conscience des Cinq-Cents. Nul ne savait combien il est facile d'étouffer la liberté publique, à certaines heures. Celui qui voulait usurper ne le savait pas mieux que les autres ; par les obstacles qu'il suppose, ils s'en crée de réels qui pensèrent le détruire dès le premier pas.

A ce point de vue, il est permis de dire que le 18 brumaire a été mal conçu dans ses détails, puisqu'il n'est rien de pis au monde que de venir proposer, discuter son usurpation dans une assemblée ou douteuse ou ennemie. En voulant se couvrir d'une apparence de droit, Bonaparte a été en danger de ruiner son entreprise dès le début ; il fut obligé alors de recourir à la force brute, déchaînée, et de fouler le droit aux pieds, sous les yeux du monde entier. C'est donc par là que, mieux inspiré, il aurait du commencer, puisque n'ayant

rien à perdre du côté de la justice, il avait tout à gagner pour le succès. Quand il s'agit de se défaire des conseils d'une nation, un général, môme chargé de victoires, n'a que faire à la tribune, surtout s'il veut convaincre. Une situation si fausse perdrait le plus grand des hommes ; car jamais assemblée ne se laissera persuader ta la tribune de tomber aux pieds d'un seul. Ce qu'il faut alors, pour faire taire les orateurs, se sont des tambours, non des harangues.

Remarquez encore que le dernier jour de la Révolution devrait porter la datç du 19 et non pas du 18 brumaire, comme cela a passé en usage. Chaque événement ne porte-t-il pas le nom du jour où le grand coup a été porté? Pourquoi donc ici cette exception unique ? L'événement, était-ce les discours de Cornet, de Cornudet, ou tout au plus le décret de translation à Saint-Cloud ? Est-ce Là vraiment tout ce que rappelle l'époque dont je parle? Non évidemment. Mais il fallait attacher les veux de l'histoire sur les préliminaires, et les éloigner du lendemain. Car alors, les deux assemblées investies, le général se substituant à tout, l'expulsion des députés, le renversement de la Constitution, la journée de l'épée, tout cela n'était plus qu'un détail secondaire dont la responsabilité revenait tout entière aux menées du Conseil. Il entrait dans le système de faire croire qu'il n'y avait eu aucune

violence, que la force n'avait été que la conséquence des décrets réguliers des assemblées qui, seules, devaient rester chargées de cette date. Voilà l'intention secrète de la surprise faite à l'histoire. Napoléon lui a commandé d'antidater l'événement ; elle a obéi.

Aujourd'hui, la réflexion que je fais vient trop tard ; nous continuerons de frauder l'événement sans nous en apercevoir. On comptait sur la complaisance des contemporains en 1799 ; celle de la postérité s'y est jointe. Si l'on eût appliqué un art et une chronologie de ce genre à d'autres époques, il n'y aurait pas une journée de violence dans la Révolution. On n'aurait eu qu'à prendre pour date la veille de chaque événement, au lieu du jour même.

J'ai osé montrer les vices d'exécution du 18 brumaire, journée sacrée dans la plupart de nos histoires ; j'en montrerai, d'autre part, la supériorité sur les coups d'État du Directoire. Ceux-ci, ai-je dit, laissaient tout en suspens. Au contraire, le 18 brumaire en finit d'un seul coup avec la vie publique. Après le premier moment . d'inexpérience, quelle marche suivie dans tout le reste, hardie, entreprenante vers le pouvoir absolu ! Vous diriez que le génie de la vieille France pousse le général Bonaparte à refaire l'ancien arbitraire. Ce ne sont plus seulement les individus, ou même les partis

qui sont extirpés, ce sont les lois politiques. Du premier coup elles disparaissent. Le jeune général s'assure ainsi, en un jour, quinze années de tranquillité; et pendant ce long intervalle, pas une concession aux hommes de liberté, pas un instant de trêve. Nul interstice ouvert par où puisse rentrer l'ancien démon des âmes libres.

Si donc la première exécution du 18 brumaire prête à la critique, convenons que dès le lendemain les conséquences qu'il portait en lui-même furent tirées avec une rapidité, une suite, une science du pouvoir et un caractère qui ne se démentirent qu'en 1815. En quelques jours, la nation, privée de son droit politique, est de nouveau dépaysée. Dans ce désert, elle suit, les yeux fermés, son guide. Les écrivains prennent aussitôt leurs plumes pour célébrer cette œuvre magnifique. La postérité bat des mains ; et les hommes de répéter, de siècle en siècle : Gloire ! gloire ! gloire !

La merveille fut la complicité de tous cà s'aveugler. Dans le fait, tout le monde était également neuf pour la servitude. Ceux mêmes qui y couraient le plus vite, croyaient embrasser une forme nouvelle de liberté. Il y avait par delà ce moment de violence comme une terre inconnue, où chacun plaçait ses espérances les meilleures. Singulier penchant parmi nous, à croire que la violence n'amène pas la violence, mais la paix, l'ordre, la di-

gnité, r indépendance même. Il ne se passait plus un jour où l'on ne se rapprochât du pouvoir absolu, et l'on avait l'air de n'en rien savoir. Nul ne le craignait, tant on était accoutumé cà craindre autre chose. Les républicains constitutionnels étaient pris d'un froid délire : — « Asseyez-vous, citoyen Daunou, disait le général Bonaparte, écrivez. » Et Daunou, le républicain delà Gironde, s'asseyait et écrivait sous la dictée la Constitution de l'an viii, qui anéantissait ses idées et ses espérances.

Garnot fit plus ; il accepta le ministère de la guerre. G'était son nom que l'on voulait, et non pas sa personne. Le ministère fut purement apparent, et Garnot se laissa prendre au piège. G'est pitié de voir le Romain de 1793 échouer en 180^ aux pieds du premier consul. Valait-il donc la peine de s'être opposé au 18 fructidor pour devenir le ministre du 18 brumaire ? Il fallait bien que la chute ou l'aveuglement fût universel, pour qu'un tel homme ne pût rester debout. Gomment ne vit-il pas la chose la plus claire du monde, que Bonaparte avait besoin de couvrir d'un nom républicain l'anéantissement de la République?

Napoléon s'était donné deux collègues, Gambacérôs et Lebrun, qui n'avaient d'autre emploi que de masquer la toute-puissance d'un seul ; leur médiocrité suffisait à rassurer. On lui savait gré de se voiler de ces ombres, et de paraître Croire qu'il ne

pourrait faire traverser en un moment aux Français les extrêmes de la servitude.

Quand les hommes, après un effort héroïque, se fatiguent du travail des âmes libres, et qu'ils sont tout à coup déchargés du soin d'eux-mêmes et de leur conscience, ils éprouvent un soulagement singulier. On avait plusieurs fois connu cet état de l'âme dans l'antiquité. Après des siècles de tempêtes civiles, les Romains avaient ressenti une paix profonde, une sorte de volupté béate, lorsqu'ils se dépouillèrent de leur conscience entre les mains d'un maître. C'est ce que le Bas-Empire a appelé « bienheureuse tranquillité, félicité des temps, beala tranquillitas^ felicUas temporum . » Car il ne s'est pas lassé de graver ces mots sur les médailles et ses monuments de tous genres. Les Français ont éprouvé quelque chose de semblable après le coup d'Etat de brumaire qui les affranchit du soin de veiller plus longtemps à leurs propres destinées.

Ce temps, on n'en peut guère douter, est, sauf la dignité perdue, un des plus heureux dont les hommes aient gardé la mémoire. Ils goûtaient, sous le nom d'ordre, les prémices de la servitude, sans renoncer pleinement, ouvertement aux illusions de la liberté. Des noms nouveaux cachaient le retour à de vieilles institutions. Las de se roidir, les esprits se détendaient et se reposaient peu

à peu dans l'ancienne soumission, en conservant quelques-uns des dehors des franchises d'hier; cela suffisait pour sauver au moins l'orgueil. Un grand inconnu les enveloppait ; ils s'en autorisaient pour penser que ce qui avait commencé par la violence . s'achèverait par la modération, peut-être même par la république. La Révolution n'ayant fondé dans les âmes aucun principe, on se berçait de contradictions ; le vide naissait de toutes parts et n'inquiétait personne.

Les armées acclamèrent d'une seule voix le 18 brumaire, montrant par là ce que la Révolution était devenue pour elles. Voilà donc ce qui restait dotant d'innombrables serments prêtés sur les baïonnettes ! Mais la désertion des armées à la liberté fut moins choquante que dans le reste de la nation, car elles parurent obéir à un commandement et suivre encore la gloire. D'ailleurs était-il raisonnable de chercher les principes dans les camps? Pourquoi demander aux soldats l'esprit civil qui ne se trouvait plus dans les citoyens ? Les fausses vues disparurent ; la force se rallia à la force, le soldat à son général. N'est-ce pas l'ordre suprême ?

Quel plaisir pour un maître de sentir, sous ses pieds, l'àme orgueilleuse d'un peuple qui, tout à l'heure, défiait la terre et lescieux ! Qu'un général enivré de ses victoires s'impose à la nation qui

l'adore, cela est dans l'ordre des choses. Que les armées qui avaient juré de vivre libres ou de mourir portent le maître sur le pavois, cela aussi se voit dans toutes les histoires. Mais que la nation ne sente pas le joug qui s'appesantit sur sa tête; que, loin d'en souffrir, elle l'accepte comme un bienfait et une délivrance ; que les hommes de liberté, les Daunou, les Cabanis, les Grégoire, les Garnot, les Lafayette même, soient les premiers à glorifier l'acte de leur anéantissement ; qu'ils concourent à ce suicide ; qu'aucun pressentiment ne les éclaire ; que l'évidence ne leur parle pas ; que le tranchant de l'épée ne les avertisse pas, voilà le fait nouveau qui ne s'était pas encore rencontré à ce degré dans le monde.

Quand la panique morale envahit un peuple, on est étonné de voir comment l'intelligence des bons est tout à coup liée et garrottée par des mains invisibles. Gombien elle devient chétive et caduque aux prises avec les habiles de ce monde ! Elle se réduit pour ainsi dire à rien dans tout ce qui ne touche pas immédiatement A la nourriture du corps. Et la divinité misérable qui se joue ainsi de l'esprit des hommes cà de certains moments, a beau être païenne, elle vit encore ; elle s'appelle Fatalité.

Ou plutôt, je ne puis guère douter que ce qui annula à ce point, en 1799, Jes génératiops con^

temporaines devant Napoléon, ce fut l'inconsistance de leurs idées. Lui seul est d'accord avec lui-même. Il part du 18 brumaire et il agit. Pendant que les autres se dépensent en conceptions contradictoires, son histoire est d'un seul bloc ; le commencement répond à la fin. Il a voulu les causes, il voudra les effets.

Ici le nœud de la Révolution se délie par Tépée. Vous voyez en même temps, dans le dernier acte, éclater et périr à la fois toutes les idées fausses qui s'étaient accumulées dans l'esprit français. Épreuve salutaire,- si on savait la comprendre. Quelle chimère que celle des révolutionnaires, tels que Cabanis et Grégoire, qui félicitent les conjurés de brumaire d'avoir jeté la soldatesque dans la tribune pour la sauver ! Où est-il cet homme, tel qu'ils se le figurent, qui étouffe la parole publique pour l'affranchir? Où s'est-il jamais rencontré dans le monde? Les innombrables dupes du 18 brumaire, c'est-à-dire presque tous les Français de 1799, en appelaient à un être impossible. Napoléon leur montra un homme réel. Outre son génie, il eut tout d'abord sur ses contemporains l'avantage de la logique. Aussi, dès le premier pas, il mit le pied sur eux. Un monde fut écrasé, il n'en sortit pas même un gémissement.

Observez Sieyès à cet instant. Que trouvez-vous en lui de l'homme de 89 ? La peur, la peur sordide

occupe seule cette intelligence en ruine. Paiiout où est un républicain, Sieyès croit revoir la Terreur. Son âme est pleine des fantômes de 93 ^ , qui se réveillent après coup plus effrayants dans le rêve que dans la réalité ; il les propage autour de lui. Il en a affolé le Directoire ; maintenant, il en assiège les consuls. Trop longtemps il a vu l'écha-r faud en perspective : sa pensée ne conçoit plus autre chose. A peine si, contre le revenant de Robespierre, il se rassure sous l'épée de Bonaparte. Il avait voulu être le théoricien delà liberté ; par le fait, il devient le théoricien de la servitude. Sa constitution libérale se change sous ses yeux, dans ses mains, en préparation au pouvoir absolu ; et il en est le principal instrument dans le sénat. Le

1 « Ceux qui veulent épouvanter par le mot de République citent toujours l'époque de 1703, comme si la Républiqae, en tant que gouvernement, existait en 1793 ! La Convention ellemême n'enlendail point être dans les conditions d'une république ; elle refusa de mettre la constitution en vigueur; elle se plaça dans un régime provisoire qui fut terrible, parce que les provocations intérieures et extérieures du temps portaient le même caractère. Les émigrés ne parlaient que de pendre et de tuer. Louis XVIII, assez fin politique d'ailleurs, faisait des proclamations où, à travers quelques expressions mitigées pour le peuple, la mort était toujours en première ligne pour les membres de la Convention.

«c J'étais en 1795 à Vérone, où il résidait; il lança de cette ville une proclamation, où il ne parliat que de la punition des conventionnels. Est-il surprenant que ceux-ci, armés du pouvoir, aient usé de représailles ? L'orgueil royal parlait avec fureur et mépris; la puissance du peuple répondait. » Mémoires inédits de Baudot.

premier consul lui donne la terre de Grosne, récompense nationale pour la flexibilité de son génie qui, sans paraître s'en apercevoir, transformait une république en monarchie absolue ; cela aussi sembla la chose la plus naturelle du monde. Déjà l'opinion n'était plus capable de mépriser, et il devenait difficile à un homme de se déshonorer. Ce que fait Sieyès, des milliers d'hommes le font comme lui. Les spectres de 93 sortent en foule de leurs tombeaux. A cette nouvelle, une grande nation effarée, muette, se réfugie contre eux à la discrétion de l'épée.

Une fois que vous avez accordé à Napoléon le 18 brumaire, il n'est guère raisonnable, en effet, de lui marchander le pouvoir absolu. De quelle argile vouliez-vous qu'il fût fait ? Maître de tout, ne pas être tenté d'en abuser : quelle chimère ! Les contemporains jugèrent plus sagement de la prise invincible qu'ils lui avaient donnée contre eux ; ils comprirent qu'ils n'avaient plus rien à lui disputer ; ils se cédèrent eux-mêmes.

L'impression que fit le 18 brumaire dans le camp de la contre-révolution est énergiquement retracée par son écrivain, Mallet-Dupan : « En disposant militairement de ce sénat fondamental et indissoluble, on voue à la risée tous les dogmes de 1789. • Paroles vraies en un sens. Qu'était-ce, en effet, que l'adhésion de la France aux journées de bru-

maire? L'aveu implicite que sa révôlutiou politique était avortée, puisqu'on rentrait clans l'ancienne loi, d'après laquelle salut, progrès, vie, civilisation, avaient toujours dépendu de la puissance et de l'arbitraire d'un seul. Cette loi suprême de la vieille France redevenait la loi de la nouvelle. C'était donc la fatalité de la France de ne pouvoir marcher sans retomber en tutelle ? Un choc si grand que celui de la Révolution n'avait pu déraciner la tradition des légistes byzantins qui déjà se remettaient à l'œuvre. On allait donc revoir la forme impériale du pouvoir de Philippe le Bel, de Charles V, de Louis XIV, et peut-être de Charlemagne, puisque la nation n'avait pu prendre la robe virile.

Sans doute, les hommes, les temps avaient changé ; les classes s'étaient brisées, nivelées, au moins dans les lois; c'était là un grand résultat. Mais enfin, l'âme du droit politique. était restée la même, puisque, après des efforts si désespérés pour échapper au pouvoir d'un seul, on y rentrait de toutes parts, sans peine, sans répugnance, ou même avec joie, comme dans le refuge accoutumé où chacun allait abriter, en paix, ce qu'il avait acquis ou sauvé. Car les amis et les ennemis de la Révolution s'accordaient presque également à se réjouir d'un changement qui devait les tromper les uns et les autres. Le retour au passé conve-

nait ainsi à tous par des raisons opposées. Quant à l'avenir, personne n'y songeait; on s'était épuisé à le chercher vainement ; la plupart demeuraient éblouis du présent comme s'il eût dû être éternel.

C'eût été un prodige, si, après tant de prosternements devant la force, dans tous les siècles, les historiens n'eussent, la plupart, porté aux nues le 18 brumaire ; mais, ici, ils sont punis par un éternel mécompte. Leur pensée se heurte constamment à l'impossible ; les événements les réfutent à chaque pas.

Tout ce qu'ils annoncent se trouve faux ; ils se donnent à eux-mêmes un perpétuel démenti. La loi morale effacée, c'est la substance même des choses qui semble leur manquer. Ils posent un principe, et ils ont horreur de la conséquence; ils proclament la paix, c'est la guerre qu'ils déchaînent ; ils annoncent un Washington, c'est un César qu'ils intronisent. Quand ils l'ont mis audessus des lois, ils veulent que celui auquel ils ont tout livré s'impose le frein dont ils l'ont débarrassé, qu'il soit humble, doux, débonnaire, assagi par la toute-puissance !

Je ne sache rien au monde, ni dans aucune histoire, de plus inconséquent, de plus fictif, de plus vain que la méthode par laquelle nous séparons le 18 brumaire de l'Empire. C'est là que notre étrange

logique se dissipe en fumée et que notre échafaudage tombe en poussière.

Fidèle à son point de départ, si Napoléon continue Bonaparte ; s'il est un seul et même être ; s'il use contre nous de la verge que nous avons mise en ses mains ; s'il fait de son empire un long 18 brumaire ; si du mépris de la loi auquel nous avons applaudi il s'élève au bon plaisir, du bon plaisir à l'orgueil, de l'orgueil au vertige, oh ! alors, médiocres autant qu'insensés, nous commençons à nous étonner de cette logique du plus fort. Nous voudrions rester à moitié chemin de l'abime, et de nos faibles voix nous crions : C'est assez ! Récrimination vaine. Il est trop tard. Il nous faut suivre dans le gouffre, bon gré, mal gré, à travers le Consulat et l'Empire qui se confondent. Je sais bien qu'après avoir exalté le vainqueur dans la bonne fortune, il nous resle à le renier dans la mauvaise. Mais nous ne prenons ainsi que l'opprobre ; nous lui laissons la gloire.

Quand des événements semblables s'accomplissent, non-seulement sans résistance de la part des contemporains, mais encore avec leur complicité, tenez pour certain qu'ils sont destinés ta reparaître, et qu'ils entreront plus ou moins dans la constitution de l'État. Car il faut avouer que la tentation doit être grande d'assujettir les peuples qui n'en gardent ni rancune, ni souvenir. Si, de plus,

la conscience périt jusque dans Thistoire, alors tout périt. L'historien doit remplir au milieu du drame des événements l'office du chœur antique chargé de maintenir, de proclamer la justice en dépit de la bonne ou mauvaise fortune. Mais si, au lieu d'être le gardien des lois morales, l'historien achève lui-même de les abolir, en détruisant" la conscience, il détruit la trame de la justice dans l'avenir encore plus que dans le passé.

Un républicain des plus obscurs de la Convention, Ingrand, racontait^ que, sous le Consulat, passant à Poitiers, il s'avisa de faire visite à son ancien collègue, Cochon l'Apparent, devenu, de conventionnel, préfet. Il le trouva entouré de solliciteurs, d'émigrés, de ci-devant, qui alors sortaient de terre. Le préfet eut d'abord l'air de ne pas reconnaître le modeste Jacobin. « Souvenezvous donc, mon cher collègue, disait celui-ci ; nous faisions tous deux partie de la fameuse commission des Vingt-Quatre, qui provoqua tant démises en arrestation ; c'est même vous qui insistiez le plus. — Ah ! oui ! interrompit le préfet ; je vous reconnais parfaitement ; mais oublions tout cela. Venez me voir quand je serai seul. » Et il le congédia pour toujours.

. « Oublions tout cela ! » C'était, en effet, la pensée et le mot d'ordre de 1802. Oublions les hom-

. » Mémoires inédits de Baudot.

mes, les choses, les espérances, les serments et tout ce qui a ébranlé la terre. Congédions le passée et qu'il ne reparaisse plus, même en songe. L'extraordinaire est qu'un tel ordre fût obéi, et sans difficulté.

Le premier effet de la servitude fut de séparer non-seulement les individus, mais les générations* Celles qui avaient vu la liberté étaient si différentes de celle qui ne l'avait pas connue, qu'elles n'eurent bientôt plus entre elles rien de commun. Elles vivaient à côté l'une de l'autre sans se connaître, indifférentes l'une à l'autre, n'ayant rien à se dire ; la première cause qui les divisait, est la dernière qu'elles eussent consenti à avouer.

La pente de la démocratie, en France, est de se détacher de tous ceux qui souffrent pour elle ; car elle les accuse de n'avoir pas réussi et leur compte les défaites presque à l'égal d'une trahison. En oubliant ses martyrs, elle se délie de son principe. Que reste-t-il d'elle alors ? non plus un parti, mais un élément, tempête, vent, caprice, dont tout le monde s'empare au gré de l'ambition ou des hasards de chacun. C'est ce que l'on vit sous le Consulat ; la démocratie avait oublié ses morts en peu d'années. Il resta d'elle un nom, un vêtement, un masque, une force vague, pour couvrir les projets qui lui étaient le plus opposés, noblesse nouvelle, centralisation, pouvoir absolu. De la démo-

cratie politique rien ne survivait plus que la capote grise.

Beaucoup d'esprits avaient été emportés par le peuple, comme par un océan, au delà de leur nature ordinaire ; puis le peuple se retira, en oubliant sa cause ; et les esprits qui s'abandonnèrent à lui demeurèrent échoués, naufragés, sans pensée, et qui pis est, sans souvenir.

Chez les Romains, toutes les institutions bienfaisantes étaient attribuées par les prolétaires au roi Servius. Il en arriva de même de Napoléon ; il devint le roi Servius de la Révolution française.

Comme, dans les colonnes antiques, les bas-reliefs qui montent dans la nue aboutissent à une seule ligure que les autres semblent porter au ciel ; de même, dans l'esprit des peuples, les diverses journées de la Révolution française ne semblèrent qu'un grand piédestal à Napoléon Bonaparte. Alors on fit cette découverte, que la Révolution n'avait pu créer encore un peuple de citoyens, mais seulement un peuple de soldats.

Après cela, croirait-on que le dernier républicain, en France, fût l'homme qui avait ouvert les états généraux de 1789, Necker ^ ? Quand les parvenus de la Révolution n'aspiraient plus qu'à devenir chambellans, c'est le ministre de Louis XVI * Dernières Vues de politique et de finance^ 1802.

qui trace le plan d'une république démocratique. Il montre aux Français que le moment de la monarchie tempérée est passé pour eux ; qu'après tant de stériles efforts il ne leur reste que deux issues, ou la république, ou le despotisme ; et il les adjure de préférer la république. Cet ouvrage, le plus élevé de Necker, se perdit en 1802 dans l'acclamation universelle qui saluait le pouvoir absolu. Il n'y avait plus de républicains pour le lire. A des hommes qui avaient déjà tant oublié, il parut un anachronisme inexplicable. Le ministre de Louis XVI rappelait aux Français leurs innombrables serments à la liberté ; ce souvenir importun sembla une accusation. Les plus modérés répondirent par l'injure, puis l'indifférence mit fin aux outrages. Napoléon seul se souvint ; il punit le père dans la fille.

Par piété filiale, madame de Staël, en parlant de cet ouvrage, en 1817, en atténue le caractère. Elle n'ose avouer qu'il s'agit d'un plan de « République démocratique ». Il y allait de la mémoire de son père. Qui eût souffert, en 1817, l'idée d'un Necker républicain ?

Chez les anciens, aucun historien n'approuve le 18 brumaire de César, le passage du Rubicon. Ceux qui écrivent sous les empereurs, par exemple Florus, Suétone, Plutarque, ne transigent pas sur ce point. N'est-il pas surprenant que des

écrivains païens, sous les Césars mêmes, aient montré cent fois plus de conscience que nos écrivains chrétiens ? La servilité n'étouffa pas chez les. anciens le gémissement de la conscience après la dignité perdue ^ . Chez nous, tout a été effacé en un moment ; ils ont pris soin de la dignité humaine, nous en avons fait litière.

* Csesaris furor... quodam quasi diluvio. Florus, lib. iv, p. 328. — Nullo bono more triumviratus invaditur. Ibid., p. 288. — Quis pro dignitate rei ingeaiiscat ? /6td., p. 328-336.

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