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L EMPIRE ROMAIN ET L EMPIRE DE NAPOLEON

Après le gigantesque travail de 1789 à 1800, que voyez-vous ? Une idée étrangère, italienne, gibeline, celle de l'empire du monde, envahit, domine tout ; elle s'assied au faite et règne. La Révolution française, inachevée, s'arrête à la moitié de l'œuvre, n'ayant pu trouver encore sa forme. Napoléon occupe ce vide énorme et le remplit de son nom.

Quand un peuple a fait le vide en lui-même, il devient nécessairement la proie de la force et du hasard.

Napoléon, à Sainte-Hélène, a fait son apologie en faisani celle de César. Le passage du Rubicon lui rappelle le 18 brumaire; il cherche à se persuader, et il se persuade, en effet, qu'après avoir renversé toutes les lois, César était au-dessus des reproches, parce qu'il avait conservé toutes les formes extérieures et les noms même, sénat, consuls, tribune aux harangues. Espérait-il se tromper ainsi ? Non ; il n'en avait pas besoin. Mais le so-

phisme que les hommes avaient accepté de sa bouche, il voulait le consacrer par la complicité de l'antiquité.

Singulière conspiration de ces sophistes souverains qui se transmettent l'un à l'autre les mêmes subtilités royales à travers les temps ! Que ne se contentent-ils de dominer le monde ! Le malheur est qu'ils veulent encore son adhésion. Il ne leur suffit pas que leurs sujets soient soumis, ils les veulent convaincus. C'est trop peu qu'on plie le genou si l'intelligence ne se plie à son tour.

Alexandre ne se contente pas de régner sur le monde grec ; il faut qu'on adore en lui le fils de Jupiter Ammon. Depuis ce moment, les hommes se mettent à adorer des hommes : première chute de l'antiquité.

César ne se contente pas d'être le maître du monde romain ; il veut encore que l'on voie en lui le libérateur des hommes. Depuis ce temps, le sophisme césarien aveugle la terre, jusqu'à l'entière énervation du monde antique.

De même Napoléon ne se contente pas de mettre la terre à ses pieds ; il veut aussi que sa domination absolue et le silence qui l'accompagne aient été l'avènement de la liberté moderne, et qu'il soit le fils resté fidèle et légitime, non de Jupiter Ammon, mais de la Révolution.

C'est l'honneur des Grecs d'avoir discuté Alexan-

dre tant qu'ils ont vécu ; jamais ils ne se sont ensevelis dans sa gloire. On rencontre encore des hommes après Alexandre. Le contraire est arrivé chez les Romains. Après César, pendant un siècle, il ne se trouve plus personne. Un homme remplace un monde ; c'a été la fin de l'antiquité.

Napoléon, qui prisait tant les Romains, détestait les Grecs. Il me semble que je viens d'en donner la raison principale, dont il ne se rendit jamais compte.

César et Napoléon voulaient tous deux la même chose, le pouvoir absolu. Mais voici en quoi les moyens qu'ils employèrent furent différents. César ne put songer à restaurer les institutions du passé, parce que ces institutions étaient la liberté. Napoléon, au contraire, revint, par l'imitation de Charlemagne, au moyen âge, parce qu'il avait le despotisme derrière lui.

' Qui aurait pu lire dans les années suivantes, jusqu'en 1814, aurait vu, sur le fond persistant de la tradition latine du Bas-Empire, quelques apparences de liberté bientôt effacées et dont la nation perdait de plus en plus le souvenir. Il aurait pu croire au retour delà civilisation riche et servile des Séleucides après Alexandre, des Romains sous Césa%; mais cette comparaison l'eût trompé. Le monde devait échapper au César moderne par une issue que personne n'entrevoyait.

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