‹ La Revolution; précédé de la Critique de la RévolutionChapitre 33 sur 44 · QUE RESTE-T-IL, EN 1802, DE LA REVOLUTION POLITIQUE · texte numérisé non relu

QUE RESTE-T-IL, EN 1802, DE LA REVOLUTION POLITIQUE

Napoléon a prétendu qu'en 1802 il élait libre

de choisir entre le catholicisme et la religion réformée, que la nation l'eût aveuglément suivi dans le choix qu'il eût fait ^ . Nous venons de voir le contraire ; la France s'était déjà liée. Ajoutons que le catholicisme seul entrait dans le plan et la logique des desseins du général Bonaparte ; s'il eût poussé la France à de profondes innovations dans la religion, il eût été en contradiction et en révolte avec lui-même.

Descendez au fond de sa pensée, vous verrez qu'il avait pour, idéal l'empire de Constantin et de Théodose ; et cette tradition, il la tenait de ses ancêtres, comme tous les Gibelins italiens. J'ai déjà

* « On croirait difficilement les résistances que j'eus à vaincre pour ramener le catholicisme. On m'eût suivi bien plus volontiers si j'eusse arboré la bannière protestante.

M II est sûr que sur les ruines où je me trouvais placé, je pouvais choisir entre le catholicisme et le protestantisme; il est vrai de dire encore que les dispositions du moment poussaient toutes à celui-ci. » Mémorial de Sainte-fléllne, t. V, p. 289.

montré ailleurs * que c'était un instinct de race qu'il apporta en naissant. Au lieu de tendre à l'émancipitation religieuse de la conscience individuelle, il se représentait toujours un pape dont il eût été l'empereur et le maître ; conception qui n'est autre chose que l'idée des Gibelins et des glossateurs du moyen âge. De ce mélange du génie italien et du génie français se forma cette logique extraordinaire par laquelle il refoula si aisément la France jusque dans les institutions politiques de Gharlemagne.

Celui qui portera cet élément nouveau dans l'histoire de Napoléon verra ce qu'il y a de plus étrange dans ses projets s'éclairer d'une lumière inattendue. Tout ce qui est dans la tradition gibeline, latine, byzantine, se retrouve dans Napoléon, comme tout ce qui manque à Napoléon manque également à la tradition gibeline du pouvoir politique et religieux. Lorsqu'il rêve pour lui l'avenir, c'est toujours le monde obéissant d'un Théodose, d'un Juslinien, tel que se le représentaient les imaginations impériales au moyen âge. Quant à la liberté moderne, elle était pis qu'un anachronisme au milieu de pareilles conceptions ; elle ne pouvait lui sembler qu'un caprice chez les peuples et un piège à sa puissance.

Cet homme, si profondément moderne par tant

* Voir mes Révolutions d'Italie, p. 481 .

de côtés el qui redevint par tant d'autres un prince du moyen âge, un (^^arlovinp^icn (et c'est trop tôt s'arrêter, il faut remonter à I>yzance) ; ce César qui est à la fois Gharlemagne, antique et féodal ; ce cortège de ducs, de comtes, de barons, nés d'une révolution ni voleuse ; voilà autant d'énigmes qui déconcertent le monde, impossibles à déchiffrer si l'on s'arrête à la surface. Ces mômes contradictions s'éclairent, s'expliquent, se remplissent de lumière si, conformément à l'esprit de notre temps qui fait entrer l'intluence originaire de race dans toute question, vous découvrez, dans Napoléon, la transmission des caractères natifs que lui ont légués ses aïeux impérialistes de Florence. A bien des égards, par sa superstition césarienne de la Monarchia del mondo^ il est à son insu l'exécuteur testamentaire des plans chimériques de Dante, qu'il n'a pas lu ; il en redevient le contemporain. Exigera-t-on de Dante d'avoir, dès le xiv'' siècle, les idées de la Révolution française ?

A la place de Napoléon, mettez pour un moment, comme beaucoup de gens le voulaient, Moreau, Hoche, Joubert, ou Bernadette, et pesez la différence, non-seulement de génie, mais de nature. Aucun de ces hommes de pure race française n'eût trouvé, dans ses archives de famille, la tradition innée de la monarchie romaine, universelle. Estce Hoche ou Joubert qui aurait apporté, en nais«

sant, la vision du grand empire, sans frontière, sans limite, qui ne consent pas même à être borné par rOcéan ? Aucun d'eux, évidemment, n'aurait rencontré les conceptions encore plus extraordinaires que grandes de Napoléon. Le sang italien courant de veine en veine, depuis les partisans de Frédéric Barberousse et de Henri VII jusqu'aux Bonaparte gibelins du xvi* siècle, pouvait seul produire ce colosse de gloire et de vertige qui nous étonnera, nous éblouira, nous troublera, jusqu'à ce que nous en ayons vu et compris enfin la cause historique.

En rétablissant triomphalement le catholicisme, il est donc certain que Napoléon donna à son autorité la base nécessaire. Ce qu'il avait surpris au 18 brumaire, il le consacra par le concordat. Après avoir dompté les volontés par la force, il les apprivoisa par la religion. Tout cela part d'une même pensée.

Les théologiens s'étonnaient de la sûreté de coup d'œil du jeune général en matière religieuse. Je le crois volontiers. Il avait parfaitement discerné, du premier regard, que le catholicisme était une pièce nécessaire de l'autorité telle qu'il la concevait ; il ne trouvait que là cette discipline des esprits dont il voulait faire la règle de l'ordre politique. Le concordat fut sa visite aux sables de Jupiter Ammon.

C'eût été une contradiction mortelle pour lui d'aider les hommes à conquérir la liberté individuelle de conscience, lorsqu'il se proposait de les assujettir à sa volonté seule. S'il eût poussé la France au protestantisme, il eût daté son pouvoir du x\f siècle, et non pas, comme il le comprenait, de 1 ère des Césars. Un empereur gibelin et protestant répugne à la nature des choses.

Dans cette forte prise du pouvoir absolu, il faut pourtant dire où il s'abusait. Un point le trompa. Ce furent les prétendues libertés de l'Église gallicane. Son génie manqua ici de pénétration : il ne vit pas que ces libertés, dont il voulait faire un esclavage, avaient péri comme toutes les autres. Il s'engagea sur cette frêle surface qui se rompit sous ses pieds ainsi qu'il arrivera à tous ceux qui l'imiteront sur ce point. Il crut garrotter l'Eglise à son char par les quatre articles de Bossue t dont l'Eglise ne voulait plus ; ces articles qui limitaient la papauté n'étaient qu'un leurre. Il ne tarda pas à s'en apercevoir.

C'était le côté faible de l'Empire. Pour ramener la terre sous le joug de Constantin ou de Théodose, que fallait-il ? D'abord restaurer avec le catholicisme la papauté, puis se substituer à elle ; le pape n'eût plus été qu'un patriarche dans la main de l'empereur. Napoléon eût présidé, comme Constantin, des conciles de Nicée. Il eût possédé

raulorité absolue sur les âmes- comme sur les corps.

Tel était le but. Pour y atteindre, les moyens ne valaient rien, puisqu'il s'appuyait sur l'Église gallicane qui n'était qu'une ombre. C'est là qu'il prit pour la première fois l'apparence pour la réalité. D'un côté, il voulait ne rien changer au dogme ; de l'autre, il voulait ramener violemment l'Église à l'état de dépendance où elle était au iif siècle, sous les empereurs de Byzance. Dans ce chemin, n'ayant aucune des audaces d'esprit d'un novateur ou d'un réformateur, il rencontra l'anathème et l'excommunication qui l'arrêtèrent court.

De ce moment, son édifice manquait de base, et il ne put lui en trouver une autre. Pour ramener le monde au temps de Constantin, il fallait refouler au in° siècle la société politique et la société religieuse. De ces deux conditions. Napoléon ne put remplir que la première. L'Église, en restant enracinée dans le moyen âge et la papauté théocratique, lui barra la route et l'empêcha de rentrer dans l'idéal byzantin.

Ne pouvant dès lors s'appuyer ni sur Rome, ni sur Byzance, ni sur le monde moderne, il se trouva que sa construction ne reposait que sur lui seul, et qu'elle devait durer et tomber avec lui. Dans le fond, il prétendait deux choses contradictoires :

l'une, que le pape restât le chef de la catholicité, l'autre, qu'il devînt le chef du pape. Quand la tiare était à terre, il n'osa pas la relever, et la mettre sur sa tête. Cet homme de tant d'audace dans les affaires de ce monde n'eût plus représenté le génie de la tradition latine, s'il eût montré une témérité égale dans les choses de l'esprit.

Déjà la figure d'airain de Napoléon nous échappe ; nous l'altérons, nous la changeons au gré de nos pensées amollies. En dépit de nous, la fable se forme, se développe sous nos yeux. Dans les poëmes du moyen âge, Attila n'est plus le marteau de Dieu ; il devient un chevalier errant, mélancolique, qui va priant de moutier en moutier. Gharlemagne n'est plus le vainqueur et le baptiseur des Saxons dans un fleuve de sang ; il est toujours « piorant sur sa barbe florie, » au milieu de ses pairs. Par une transformation de ce genre. Napoléon deviendra-t-il le représentant et le précurseur débonnaire de l'ère des gouvernemenls représentatifs ? L.aissons à Attila son iléau, à Gharlemagne ses capitulaires, à Napoléon ses décrets. Ne confonaons pas l'histoire et le poëme.

Vous avez vu la Révolution de 1789 éclater pour échapper au joug de la tradition byzantine et romaine, sous la double forme du pouvoir politique et religieux. En 1802, le chaos se débrouille, la lumière se fait ; examinez le dénoûment. Celle

32 i LA RÉVOLUTION

même tradition que l'on croyait avoir rompue est rétablie ; ce même joug que l'on croyait brisé est réparé sous un autre nom ; et c'est ce que le premier consul appelle « consolider définitivement les résultats de la Révolution ». Chose bien plus extraordinaire, le sophisme de l'ambition d'un grand capitaine devient le jugement de l'historien et le leurre d'une partie de la postérité.

La logique du despotisme fait partie du génie de Napoléon. Quand nous la lui ôtons par une flatterie posthume, nous le défigurons sans le servir.

Notre histoire est plus belle que ne la font les historiens, puisqu'elle renferme la logique qu'ils lui refusent et que voici :

11 y a eu deux grandes conquêtes qui ont laissé leur empreinte sur nous, l'une par les Romains, l'autre par les Franks. La Révolution française a affranchi la nation de la conquête des Franks ; celle des Romains subsiste encore.

La Révolution française ayant échoué sur les deux points principaux, la religion et la politique, il en résulta que le génie français n'avait pu s'émanciper de Rome ; qu'à ces deux points de vue, la masse de la nation, les Gaulois, étaient restés captifs et serfs des Romains, sous la forme de César et du souverain pontife. Ce qui continuait de régner dans les Gaules, c'était la tradition césarienne par l'empereur et le pape.

Parvenus à ce moment, vous voyez la France, sortie du pouvoir absolu, y rentrer à grands pas, et le cercle de fer qu'on avait cru brisé se fermer de nouveau.

Entre ses Tarquins et son César, elle avait connu à peine quelques années d'une république tumultueuse.

De 1792 à 1804, les Français ont parcouru tous les degrés politiques que les Romains ont mis des siècles à parcourir entre l'époque des Tarquins et l'époque des Césars.

Cette vaste étendue de l'histoire romaine, ces transformations, ces différences absolues de mœurs, de lois, de régimes ont été resserrées chez nous en douze ans. Les mêmes hommes ont vu en France, sans sortir de la jeunesse, et les vieux Tarquins dans l'ancien régime avant 1789, et la république des Gracques dans celle de Saint-Just, et l'empire de Juslinien dans celui de Napoléon.

Une croissance si violente et de si prodigieux changements qui, chez les Romains, avaient rempli des siècles et qui, chez nous, se précipitèrent pendant une seule génération, dépassaient les forces humaines ; celles-ci parurent épuisées au sortir de ce travail où l'enfance touche à la virilité, la virilité à la vieillesse, Rome à Bvzance, les Tarquins aux Césars.

Les Français, en 1789, avaient rencontré pour

326 li RÉVOLUTION

obstacles trois grands faits qu'ils s'étaient proposé de vaincre : le pouvoir absolu, le catholicisme de Rome, la centralisation administrative. L'orage passé, au commencement du siècle, vous voyez ces trois grands faits reparaître et se relever de toute leur hauteur : le pouvoir absolu avec le premier consul, le catholicisme romain par le concordat, la centralisation par l'administration nouvelle. L'esprit latin de Rome vieillie se retrouve en tout. L'ancien fleuve, après avoir traversé le lac et y avoir déposé une partie de son limon, reparaît à l'autre extrémité et reprend son ancien tempérament.

Un droit civil très-développé et un droit politique nul ou seulement apparent, tel avait été le caractère du monde de Byzance ; vous découvrez avec étonnement que le même caractère se retrouve encore chez le premier peuple latin après dix-huit siècles.

Les Français, depuis 1804, croyaient avoir sauvé la Révolution, parce qu'ils avaient les cinq codes ; ils faisaient le raisonnement des Byzantins qui croyaient, eux aussi, avoir sauvé Athènes et Rome et Fàme héroïque de la civilisation, parce que Justinien leur avait accordé le Digeste et les Pandectes.

Les anciens laissaient aux peuples conquis leurs lois civiles, sachant bien que la souveraineté n'est

pas là. Qui eût pensé que la Révolution ne devait garder que ce* que les conquérants eux-mêmes accordent aux vaincus ?

Vous n'eussiez jamais deviné qu'après tant de journées immortelles les Français ne retiendraient que ce qui ne leur avait été disputé par personne, le droit privé.

En réalité, que reste-t-il alors de la Révolution politique? Un idéal, un drapeau, quelques mots de justice qui flottent sur l'abîme, et où sont attachés les yeux du genre humain. Jamais plus grand naufrage et plus rayonnants débris. Trois paroles laissées en héritage au monde et des millions d'hommes morts vainement pour elles, cela aussi est sublime.

Ne comparez pas, d'ailleurs, la compression de l'esprit humain sous Napoléon à celle du Bas- Empire. Il restait dans celui-ci une vie municipale, partout répandue, qui permit au monde de respirer: vous n'en trouveriez pas l'ombre dans le régime inauguré en 1800.

Y a-t-il des révolutions atrophiées, comme cela arrive dans les organisations végétales ou animales ?

Au commencement de ce siècle, la Révolution est un monument à demi ruiné, aux prodigieuses assises, abattu en quelques jours sous la main d'un conquérant ; mais dans ses immenses fonde-

ments, cette Babel laisse voir encore, çà et là, le plan que la postérité achèvera, si -elle sait profiter des expériences accumulées ici et stériles jusque aujourd'hui.

Page 1