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LA LITTERATURE AU SORTIR DE LA REVOLUTION. LE VIDE MORAL

Deux ouvrages inconciliables, encore plus inégaux, portent l'empreinte des dernières années de la Révolution exténuée, Obermann et le Génie du christianisme . L'un et l'autre aboutissent aux deux extrémités opposées du monde moral ; par cela même, ils renferment tout Thomme au sortir de la Révolution.

Dans Obermann, je reconnais l'homme qui a suivi, sans dévier, la tradition des philosophes du xviif siècle. Fidèle à leurs systèmes, il a marché devant lui à travers mille obstacles ; et maintenant, au moment de recueillir le fruit de tant d'efforts gigantesques, il s'arrête; la force lui manque; une immense lassitude l'empêche d'atteindre le but. Il y touche peut-être; un pas encore, et il arriverait

'Î4i LA RÉVOLUTION

au terme do ses désirs inextinguibles. Mais ce pas, il est incapable de le faire. Le vide d'un effort infini se trahit sous chacune de ses paroles. L'esprit nouveau qui devait créer des mondes nouveaux se repaît de sa propre impuissance ; il la contemple, il l'admire, et, comme autrefois il s'enivrait de sa force, il s'enrivre de sa stérilité..

Un Voltaire sans sourire, un Rousseau sans passion, un Diderot sans chaleur et sans entrailles, l'ombre grande encore , mais exténuée du xviii® siècle qui surgit et s'efface parmi des ruines, sur les sommets des Alpes glacées, est-ce donc là ce qui reste du débordement de vie, du chaos de lumière d'où devait surgir l'avenir moral? Obermann, est-ce toute une génération qui, en 1800, disparaît sans bruit, sans éclat, dans l'inanité de ses songes magnifiques ; monde d'espérances , d'attentes frustrées, qui s'affaise sans retour? Oui. Le sentiment profond d'une entreprise avortée , cet aveu d'impuissance , de défaillance morale , de stérilité irrémédiable qui semble la parole creuse de toute une époque de bruit , voilà ce qu'Obermann lègue à ses successeurs.

Et vous verrez toute une suite d'hommes de génie se repaître de ce thème d'impuissance ; le même sentiment d'inanité, de stérilité incurable, deviendra , chose extraordinaire , l'àme de toute une littérature nouvelle. Le même verbe de mort

accueillera Tune après l'autre les générations qui surgissent. Vous verrez les Obermann, les René, les Ghild-Harold, puiser incessamment dans le même vide sans fond. Étrange inspiration , qui , par-dessus toutes choses , se fera gloire de ses défaillances et de son inanité. L'immense Révolution française avorte, en 1800, dans le sable aride, sans avoir pu enfanter la vie libre et spirituelle. Toutes les conceptions des poètes , pendant un demi-siècle, sembleront une personnification répétée de ce vide moral.

Au reste, le livre qui a saisi les esprits est le Génie du christianisme : il marque la nouvelle époque , et voici quelle contradiction il apporte avec lui. Tandis qu'en x\llemagne, la renaissance de l'esprit littéraire s'accomplit par les idées les plus hardies, chez nous, au contraire, c'est l'esprit de réaction qui inaugure la littérature nouvelle. Le Génie du christianisme de Chateaubriand , qui commence la révolution littéraire, est la condamnation de la révolution politique, philosophique, que l'on vient de traverser. Ainsi , l'inspiration qui subsiste après la Révolution française est l'œuvre par laquelle celte révolution est répudiée.

Ouvrez le livre qui va retremper l'imagination française, vous n'y trouverez aucune des idées du monde moderne. Au contraire, la guerre déclarée

aux révolutions , aux innovations ; un coloris étincelant pour rendre la vie aux choses mortes ; de grandes témérités dans les formes du langage, et une horreur religieuse , systématique de toute nouveauté, de tout progrès, de toute hardiesse dans le fond et dans l'esprit ; un admirable sentier couvert de fleurs, pour rentrer dans le moyen âge ; le Vicairo savoyard redevenu , après ses transformations révolutionnaires , l'émule, l'imitateur de Bossuet et de Bellarmin ; un artifice continuel de tours inattendus, qui flattent en vous un dernier désir de changements; et aussitôt après les séductions, le voile de l'Église qui se baisse de haut en bas et vous enveloppe dans le sanctuaire gothique, de manière à ne plus vous laisser d'issue. La nature même, dans sa vie immortelle, n'est plus qu'un témoin et un argument du passé ; elle semble n'avoir de valeur que comme un hiéroglyphe du moyen âge. Ce qu'il y a de plus jeune, de plus spontané sert ainsi de cortège à ce qu'il y a de plus suranné. La rosée du matin n'est plus belle parce qu'elle marque la trace de l'Éternel vivant, mais parce qu'elle a été foulée par les pasteurs d'Egypte. Nous ne voyons plus l'univers par nos yeux, mais par ceux des peuples de l'ancienne alliance. Il faut que l'oiseau qui vient de naître dépose aussitôt de je ne sais quelle antiquité. Nous ne laissons aucun deg êtres à sa

place, dans son ingénuité première : ils sont tous pour nous comme les caractères phonétiques d'un vieux livre dépareillé.

L'ouvrage qui date la renaissance de l'imagination en France , étend ainsi un voile gothique sur la nature même ; tous, nous naissons à la vie nouvelle de l'esprit dans ce magnitique sépulcre blanchi.

Gomment n'aurait-il pas séduit, dés le premier jour, les Français de 1800, si bien préparés par la réaction des années précédentes? Tous nos préjugés y sont en quelque sorle divinisés, principalement celui qui nous tient le plus au cœur et qui consiste à confondre le christianisme et le catholicisme, si bien que nous n'établissons aucune différence entre les époques diverses de l'histoire religieuse ; c'est pour nous un grand tout confus que nous appelons unité.

Chateaubriand mêle et confond dans le même moment toutes les époques du christianisme , le temps de saint Jérôme et celui de l'abbé Maury, les protestants Leibnitz, Newton, et les ultramonlains Bellarmin, Aquaviva. Il décrit un christianisme qui, en réalité, n'a été nulle part; mais cette chimère splcndide nous attire, nous séduit. Nous suivons d'abord ce beau monstre littéraire qui nous amuse ; en supprimant la progression de l'histoire, il nous dé])ayse au milieu des temps.

Ces vieux siècles restaurés et déguisés nous surprennent comme des nouveautés. Dans le même moment, où de Maistre nous forge des liens plus étroits, Napoléon prépare le Concordat. Les chaînes de Heurs que nous nous donnons librement en 1799 deviendront, le lendemain, les dures chaînes de la nécessité.

Comme il y a, d'ailleurs, dans cette résurrection des choses mortes, un vide profond et une secrète impossibilité, ce néant se trahit dan's le personnage de René. Cette histoire que Chateaubriand donne comme le témoignage vivant de l'efficacité de ses doctrines , est , au contraire , la preuve évidente de leur impuissance. Ce qu'il appelle le vague des passions n'est bien souvent que le vide.

Qu'est-ce que ce héros qui ne sait ni aimer, ni haïr, ni croire, ni douter, ni édifier, ni renverser, ni vivre, ni mourir? Il n'est grand que par son immense ennui. Obermann n'a rien su faire de sa philosophie ; René ne fera rien davantage de son catholicisme. Les pensées nouvelles se dissipent sans rien produire ; les anciennes reparaissent après avoir perdu leur raison d'être. Des deux côtés , même impuissance , même inutilité de l'effort. Après un gigantesque espoir, tout retombe, tout s'efiace. La vieille nature serve reparait, eu 18U0, au fond des âmes que tant de forces déchaî-

nées n'ont pu encore ni renouveler, ni réparer, ni éteindre.

Les jours ont succédé aux jours ; le sang a coulé comme l'eau : et rien n'est changé dans le fond du vieil homme. N'y a-t-il pas là quelque motif d'ennui ? Dans tous ces beaux poèmes énervants, si souvent imités, la France et l'Europe sonnent creux, comme un ancien tombeau, sous le sabot du cheval de bataille de Napoléon. La vie n'en surgit pas encore.

POURQUOI LES ECRIVAINS N ONT PLUS L INFLUENCE qu'ils EXERÇAIENT AU XVIlf SIÈCLE

Vous demandez pourquoi les écrivains du XIX* siècle n'ont plus sur leur nation la prise qu'avaient sur elle les écrivains du xviii* ? La raison en est simple. Les idées les plus vraies, les plus justes font peur aujourd'hui. On y aspirait de toutes parts avant la Révolution. Toute l'histoire, depuis 1789, est renfermée dans ce vers :

Queesivil cœlo lucem, ingemuitque repertâ.

Nos pères cherchaient la lumière; et nous, nous gémissons de l'avoir trouvée.

Au xviif siècle, toutes les classes aspiraient à la même vérité; elles couraient au-devant des idées, elles avaient soif de lumière. Le même écrivain était ainsi l'organe de la société entière, noblesse, bourgeoisie, peuple, qui avait même curiosité, même ambition du vrai. Montesquieu, Voltaire, trouvaient aiitant d'écho chez les grands que chez les petits. Une société une encore permettait au génie une domination universelle.

A mesure que Rousseau écrivait, ses idées passaient du duc de Luxembourg à M. de Malesherbes, de celui-ci à madame Roland, à Garnot. La même pensée circulait dans tous les rangs ; la gloire n'était pas un mot.

Depuis la Révolution, chaque condition, chaque parti s'est fait sa petite vérité exclusive, hors de laquelle point de salut. Exprimez-vous une de ces vérités , vous êtes aussitôt condamné par tout ce qui a placé ailleurs son étendard. Chaque degré de richesse et de pauvreté a son système d'idées sur lequel la parole et l'éloquence ne peuvent avoir aucune prise. On a telle pensée, non parce qu'elle est tenue pour assurée, mais parce qu'on appartient à telle condition de fortune où elle est en usage. Pour savoir ce que les hommes pensent, je n'ai plus besoin d'interroger leurs âmes ; il me suffit de savoir à quel étage ils vivent. De bas en haut, je découvre ainsi tous les diverses systèmes de philosophie ou de croyance. Montrez-moi votre habit, je saurai d'avance quelle est votre manière de concevoir Tordre des mondes, depuis notre planète jusqu'à l'étoile de Sirius.

Voilà le vrai supplice de l'écrivain au xix*" siècle. Quoi de plus misérable, de plus borné, de plus contraire à la liberté de l'esprit, que d'être parqué dans une condition et rejeté aussitôt de toutes les autres ! La pensée ne se dilate plus en vertu de sa

force natiirello, el il n'y a plus créorivains nationaux. Que de grands hommes dans leur parti sont à peine connus des autres !

Le remède à ces difficultés est de s'abstenir de penser, car c'est la pensée qui nous divise ; et le moyen de vivre en paix est de se préoccuper uniquement du coloris qui n'inquiète ou ne scandalise personne. C'est ainsi que les littératures sont peu à peu amenées à renoncer aux idées et aux sentiments, parce qu'ils deviennent des obstacles, et à se renfermer dans la couleur seule ou dans la forme, terrain neutre où la vie est commode. Tout ce qui ébranle fortement les âmes finit par causer un véritable effroi à ceux qui aspirent à une domination quelconque par l'art d'écrire. Ils commencent par éviter la pensée comme une cause de discrédit ; bientôt ils n'ont plus besoin de ces précautions : la pensée, en se retirant d'elle-même, fait la moitié du chemin et leur épargne la peine de la fuir davantage.

Il s'en faut bien d'ailleurs que la Révolution ait émancipé l'esprit des Français autant que nous le croyons. Il y a aujourd'hui plus d'idées convenues et obligées dont il n'est pas permis de sortir, qu'il n'y en avait au xviii^ siècle. Un écrivain se sent des chaînes qu'il n'avait pas alors. Depuis que la terre a tremblé, on a élevé à la hâte, par impatience et par peur, une immense digue de lieux

communs, de sophisme?, de phrases banales que personne n'a examinées et que Ton est sommé de respecter, sous peine d'être suspect de vouloir ramener le déluge. Cet échafaudage n'existait pas pour les écrivains du xviif siècle ; ils pouvaient jeter un regard assuré sur les hommes et sur le monde. Nous avons remplacé les choses sacrées par les choses convenues. La servitude est-elle moindre pour être volontaire ?

Sans doute, un Français peut se risquer dans les grands sujets que La Bruyère disait nous être interdits ; mais un Français trouve tant de fantômes de bon goût qui obstruent l'entrée, tant de points auxquels il n'est pas permis de toucher, tant de phrases tenues pour sacrées, qu'il est obhgé de rester à la surface. Ou, s'il veut pénétrer plus avant, ce n'est plus seulement la Bastille qui l'attend ; c'est la clameur, la réprobation, la haine de ceux qu'il vient troubler dans la possession et la propriété péniblement acquises des subtilités ou des non-sens où ils ont juré de passer leur vie. Chez les gens du monde, la raison s'excuse d'exister. Le premier philosophe est celui qui fait état de ne plus penser.

En dépit de nos révolutions, la vie de l'écrivain qui sert la vérité et ne veut servir qu'elle, est restée aussi difficile en France qu'en aucun pays du monde. Pour oser, il faut qu'il se séquestre de tout,

qu'il renonce à tout. C'est là une des persuasions que je dois à l'expérience. Peut-on reprocher aux écrivains de ne pas tous accepter cette destinée ? Ce serait cruauté. La plupart passent la seconde moitié de leur vie à racheter les vérités hardies qu'ils ont affrontées dans la première.

Ni Kant, ni Fichte, ni Schelling, ni Hegel, n'auraient pu professer publiquement, en France, les audacieuses propositions qui ont changé le monde moral ; ils auraient été arrêtés dès la première parole. Je ne conseillerais à personne d'enseigner trop sérieusement l'hébreu.

s IL EST IMPOSSIBLE D EMPECHER UN PEUPLE DE PENSER? COMMENT PERIT LA PHILOSOPHIE

Spinosa, qui vivait en Hollande, sous un régime de liberté, était convaincu qu'il est impossible d'opprimer la pensée ; peut-être ceux qui ont vécu sous des gouvernements absolus ont-ils le droit d'avoir une opinion contraire. Ceux-là doivent être frappés de voir combien il est vrai que l'homme est un roseau pensant, comme il est facile de le ployer à tous les vents et de le flétrir à sa racine.

Assurément, il est difficile d'ôter la liberté inté- . Heure aux hommes qui ont appris à en user ; mais je tiens qu'il n'est pas trop malaisé d'amener, pendant un certain temps, une grande masse d'hommes à ne pas penser du tout ; et, dans cette léthargie, la question de liberté disparaît elle-même faute de sujet.

Je voudrais montrer par quelle transformation un peuple peut être conduit à renoncer à penser ; je crois que l'on verrait que le premier degré est le sophisme, puisqu'il est la première altération de l'intelligence.

La pensée n'est plus autorisée à se produire qu'à la condition de se soumettre à certaines maximes imposées. Plutôt que de se taire et de s'évanouir, elle fait un effort immense pour se plier à cette servitude ; elle se déforme, elle se déprave dans cet effort ; à la fm, elle y périt. L'activité morale devient alors une fatigue insupportable, dont chacun cherche à s'exempter ; et s'il est difficile d'empêcher de penser les peuples qui y sont accoutumés, il est cont fois plus difficile de forcer à penser ceux qui l'ont oublié ou désappris.

Le phénomène de Tengourdissement de l'esprit s'est vu de 1800 à 1814. Ceux qui ont vécu en ce temps-là se rappellent que la réponse du public à toute idée, à toute impression nouvelle, était : « Je ne comprends pas. » La nation la plus intelligente du monde ne pouvait plus supporter le poids d'une idée; la littérature de cette époque est tout entière dans cet étrange phénomène.

Quand l'àme se retire d'une société, toutes les sources morales s'en retirent à la fois. La science des lois de l'esprit, la métaphysique, disparaît, la première; elle semble une folie. L'homme, désorienté, vide de sa conscience, la cherche dans la physique, dans la chimie, dans les mathématiques, seules sciences qu'il consent encore à respecter. C'est bien ; qu'il cherche encore. Il s'est perdu à ce point qu'il ne se retrouvera que dans la douleur.

Jusque-là, qu'il se pose dans les gaz et s*évapore avec eux.

Les Allemands, dans la philosophie, avaient détruit le principe de la certitude métaphysique ; mais ils avaient laissé subsister la conscience morale sur laquelle ils prétendaient tout rebâtir. D'autres gens sont venus ; ils ont extirpé la conscience, et le monde s'est trouvé dans le plus beau néant qui se verra jamais.

La philosophie de l'esprit n'est possible que dans un temps où l'àme générale est répandue dans un peuple. Si elle tarit, la philosophie tarit en même temps. C'est son honneur de ne pouvoir exister que lorsque la conscience de l'humanité est vivante.

Socrate était bien à l'aise pour parler de l'àme ; elle rayonnait de partout en Grèce, des hommes, des choses, des marbres même.

J'ai montré ailleurs ^ Kant, contemporain de la Constituante, Fichte de la Convention. A la chute universelle de la conscience, qu'est-ce qui répond ? Le matérialisme, ou plutôt le nihilisme ; d'où ce principe généralement et hautement admis, que, pour faire un sacrifice quelconque à une idée ou à une cause, il faut être mystique.

Quand l'homme tombe, il se trouve toujours un système pour l'encourager à tomber davantage,

* Voir Allemagne et Italie, philosophie et poésie, p. 175.

La théorie le punit ainsi de s'être laissé déchoir. Redevient-il esclave, la théorie annonce qu'il est fait pour l'esclavage. Cesse-t-il de penser, elle déclare que sa nature est de végéter. S'endort-il, évidemment, il n'a point d'âme.

Ce ne seront pas des livres qui referont l'âme humaine, voilée et disparue. Elle se retrouvera, elle se démontrera à elle-même en agissant. De grandes actions qui remettront l'homme à sa place, seraient seules capables de changer les vues et les idées sur la nature humaine.

Jusque-là, comment croire au libre arbitre, quand il n'y en a plus d'exemple, et que chacun suit processionnellement sa voie sous son capuchon de plomb ?

On croit forcément à la nécessité d'une autre vie pour l'âme, quand on la sent ici qui déborde par-dessus le vase et qui a besoin de s'épancher dans une meilleure coupe. Mais comment prouver l'immortalité, quand l'âme tarissante ne remplit pas même la capacité de cette vie ?

Montrez-moi un acte moral collectif ; j 'en ferai un système. Sinon, non. Refaites quelque part une conscience, et vous aurez bientôt refait une philosophie. Si tous les astres se voilaient à la fois dans l'univers, que deviendrait l'astronomie comme science d'observation ? Les mathématiques pures la soutiendraient dans l'esprit de quelques sages ;

mais la plupart des hommes la nieraient, ne voyant plus le ciel étoile sur leurs têtes.

Quelquefois la langue d'un peuple se glace subitement dans sa bouche ; les mots les plus sacrés ont perdu leur accent ; ils ne résonnent plus. Alors, pour vous faire entendre, vous êtes obligé de hausser le ton, comme si vous parliez à un peuple sourd. C'est ainsi que les langues se déforment. Pour leur rendre la vie, l'accent, ce n'est plus assez du génie des écrivains : il faut des événements qui réveillent l'àme des peuples et leur ouvrent les oreilles. Chateaubriand eut beau forcer sa voix au commencement du siècle, la littérature n'en fut pas renouvelée. Il fallut, des quatre bouts de la terre, les trompettes du jugement dernier, en 1814 et 1815, pour tirer l'âme des Français de son prodigieux assoupissement dans la gloire.

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