SI NOUS DETRUISONS TOUT CE QUE NOUS REFUTONS
Nous croyons trop aisément qu'une vérité devient mensonge dès qu'elle a cessé de nous plaire ou de nous servir.
Nous faisons ainsi dépendre les choses éternelles de notre caprice, de notre inattention ou de notre peur. Mais elles se jouent de notre inconstance, et elles continuent de planer, toujours semblables et sereines, quand même nous ne les voyons plus.
Que de livres, de conceptions sublimes ont cessé d'être compris pendant un certain temps! On pouvait croire que c'en était fait et que le jugement était prononcé sur eux. Le moyen âge rencontrait les statues grecques, et il n'avait pas de sens pour elles : il les regardait sans les voir. De même, la Renaissance classique a passé devant le moyen âge et a méprisé ses cathédrales. Il y a eu de longues époques où personne en Italie n'avait plus un regard pour Dante. Existait-il moins? Et Homère? qu'était-il devenu au xviii* siècle? On le mettait fort au-dessous de ses imitateurs.
L'homme, quand il s'abaisse, ou seulement quand il change de place dans le temps, perd la faculté de percevoir certaines vérités : elles deviennent trop hautes, ou sont trop inclinées à l'horizon, ou trop lointaines. Elles n'ont plus de rapport sensible avec lui ; et parco qu'il ne les aperçoit plus, il se ligure qu'il les a détruites et que son souffle les a effacées pour toujours.
La peur surtout rend l'homme aveugle d'un aveuglement volontaire.
Que de pensées nous croyons avoir abolies pour jamais, seulement parce qu'à un certain moment nous avons cru qu'elles contrarieraient nos intérêts et diminueraient notre avoir! Nous en avons détourné la vue; mais elles se rient de nos reniements. Elles luiront plus belles sur nos tombeaux.
Ce que l'esprit humain a produit avec maturité, avec indépendance, l'esprit humain ne peut réussir à l'anéantir entièrement par humeur, par faiblesse ou par pusillanimité. Il est incapable de détruire ses créations. Nous ne pouvons abolir un atome de matière; combien moins un atome moral, idée, philosophie, poésie, religion! Nous croyons mettre tout cela en poussière ; il y a un point qui nous résiste, et c'est ce point qui devient l'avenir.
Ne })renons i)as notre humeur pour la règle absolue et le jugement dernier. Ne dites pas : Nous avons détruit, tel jour, Platon, Aristole; tel
autre, Descartes, Leibnitz, Kant. Combien de pensées, que l'on croyait éteintes depuis des siècles, ont reparu sous l'incubation d'un autre soleil ! Germes de vie qui se cachent où il leur plaît, qu'il est impossible d'anéantir, qui restent suspendus dans l'atmosphère morale, et viennent à éclore sous une autre forme, quand l'heure est arrivée !
Qui peut dire qu'il a fait le vide complet dans son intelligence? Personne. Ceux qui croient y être parvenus se trompent. Ils ont laissé subsister, je ne sais où, un obscur sentiment, moins que cela encore, un désir, le rêve d'un rêve, une habitude, une réminiscence d'enfant. C'est avec cela que se repeuplent les mondes.
COMMENT LA TRADITIOxX ET LA LANGUE DU DROIT ONT ÉTÉ CONSERVÉES DANS l'eXIL
Ce n'est pas le hasard seul qui veut que, lorsqu'un peuple est abattu et que l'interdit est mis sur son intelligence, il se trouve des bannis qui par delà la frontière continuent de rester au fover de riiumanité, et rapportent plus tard dans leur patrie le jugement de la conscience universelle. Il est bon qu'il y ait de tels hommes, surtout chez le peuple dont le génie tend à se circonscrire en luimême. C'est au prix de leur expatriation que l'horizon d'une nation s'agrandit et que les aveugles revoient la lumière.
Une partie des pensées les plus fortes de la France lui sont revenues ainsi par ceux qu'elle avait laissé arracher de son sein : Calvin, d'xVubigné, Théodore de Bèze, Marnix, Duplessis- Mornay, Descartes, Arnaud, Juricu, Saurin, Saint- Évremond, Bayle, Voltaire, Rousseau, petit-lils d'un proscrit de la révocation. Madame de Staël couronne ces listes de proscriplion sans les clore.
Peut-être faut-il avoir connu soi- morne l'exil.
30i L\ RÉVOLUTION
pour discerner à coup sûr ce que lui doit madame de Staël. Ses meilleures œuvres sont nées dans le temps où il était interdit à un Français de penser. Pendant que le génie littéraire s'atrophiait chez nous en 1803, persécutée, errante, elle s'inspirait des idées nouvelles qui se produisaient au dehors.
Nous ne connaissions plus les peuples étrangers que par les armes et sur les champs de bataille ; elle nous les montra la première à leurs foyers, dans leur poésie, leurs arts et leur génie intime.
Ce que je vois surtout clairement, c'est qu'aucun écrivain n'a mieux conservé dans sa Heur rame de 1789, et je l'attribue, sans crainte de me tromper, à sa longue proscriplion. C'est à l'exil, et non à autre chose, qu'elle doit d'avoir pu rapporter de 1814 à 1817 l'écho vivant, vibrant, des premiers jours de la Constituante, sans mélange d'aucun sophisme, au milieu d'un monde désorienté, qui ne savait plus à quoi se prendre. C'est à l'exil, et non à autre chose, qu'elle doit d'avoir échappé aux paradoxes de la servitude récente. Sa pensée n'avait été déformée par aucune des concessions que les autres avaient dû faire au plus fort.
Voilà le vrai caractère de ses Considèralions sur la Révolution française. Pendant que le monde et les libéraux français s'étaient assoui)lis au joug et avaient perdu leur route, elle était restée dans la
solitude de Goppet, lesyeuxel le cœur attachés au seuil de la Révolution, prenant les Alpes à témoin, à défaut des hommes.
L'exilé a toujours une date ou sacrée ou odieuse à laquelle il a suspendu sa vie. Les autres ont beau s'en éloigner et oublier; sa vertu est le souvenir. Cette date solennelle, inelTagable, qui vit, respire, éclate, s'illumine dans chacune des paroles de madame de Slaél, est le 4 mai 1789. C'est à ce souvenir que reviennent perpétuellement ses conversations et son téte-à-téte avec son père, dans leur relégation à Coppet, parmi les reliques du Contrôle général, au murmure du lac de Genève. Quand son père mourut, elle lui fit élever une statue, qui remplit encore aujourd'hui le château désert; et le moment qu'elle voulut éterniser, fut encore le 4 mai, où Necker ouvre les états généraux. Fidélité à ce que la France s'était juré à elle-même, à pareil moment; espérance contre toute espérance; serments d'un peuple conservés et sauvés en dépit de lui ; heure que rien ne peut effacer, et qui se prolonge au loin dans l'àme de l'exilée, quand la nation a oublié jusqu'à la langue des temps de liberté, tout cela se retrouvait dans le livre des Conmlêralions.
Il produisit un long étonnement. Comment, par quel art avaient été conservées, dans le naufrage, les espérances intactes des générations de 1789?
Gomment reparaissaient-elles toutes vives en 181 8? D'où sortait cet accent ému des premiers jours de la Gonstiiuante? La tradition des âmes libres se renouait par miracle. J'étais bien jeune alors; je peux cependant me souvenir de la surprise des hommes do la Révolution en retrouvant dans la bouche d'une femme réputée étrangère la langue politique qu'ils avaient si bien perdue; ils se remirent aussitôt à la balbutier.
Vous savez ce que l'Empire avait demandé à madame de Slaël pour lui rendre patrie, honneur, renommée, et mémo les deux millions qui lui étaient dus. Deux licrnes d'éloi^^e; elle s'v était refusés. Un tel sacrifice avait longtemps semblé risible ; presque tous s'en moquaient en 1804. Personne ne savait alors qu'une âme seule, en se refusant au présent et se retranchant dans un grand souvenir, peut l'opposer comme une armure invincible à tous les déiftentis de la force. Maintenant que l'on assistait à la restauration de la langue du droit et de la justice, il fallait bien avouer que tout n'avait pas été duperie àCoppet, dans la fidélité à une cause vaincue. Pourtant quelques-uns s'irritaient de ce témoignage de persévérance chez une femme, comme s'il eût accusé leur inconstance et leur faiblesse. Mais l'exil fit encore d'autres miracles moins connus, dont il me reste ta parler.
CE QUE L EXIL A FAIT DES HOMMES DE LA REVOLUTION, LES CONVENTIONNELS EN EXIL ^
Vingt ans se passèrent jusqu'en 1815, pendant lesquels on put croire que les Conventionnels avaient oublié. Ils finirent le siècle, exténués, désa-
1 « La terre est le patrimoine de riiomme. Peu importe qu'il y ait une distance de cent lieues, de mille lieues entre sa tombe et son berceau. La voûte du ciel le recouvre toujours; il est né et il meurt dans son héritage, hic et ubique terrarum. Les anciens philosophes parcouraient le monde pour s'instruire. Peu importe que la mission soit volontaire ou forcée, même dans un âge avancé. Le but et les services restent les mêmes.
« Parmi les conventionnels exilés, le nombre des républicains était assez petit ; car on ne peut mettre au nombre des partisans de la république ceux qui ont accepté des cordons et des titres.
« Ceux qui ont le mieux supporté l'exil, ce sont les pauvres. Les riches voulaient leurs châteaux, des honneurs, des emplois. Les pauvres sont partout à la même place et avec les mêmes droits.
« Beaucoup de conventionnels en exil ont vécu isolés de leurs compagnons d'infortune, comme les vieux sangliers qui abandonnent les compagnons de leur jeunesse pour vivre solitaires- C'est ainsi que Forestier est mort à Genève après y avoir vécu seul. Reverchon habitait une campagne isolée près de Nyon. Pélissicr, après Pothier, vivait seul à Lausanne comme un prisonnier de guerre. Roux Fazellac est mort dans un village à quelques lieues des environs; Julien Souhait, au pied du Simplon, sans autre rapport avec ses collègues que par sa bienfaisance envers ceux qui étaient privés de fortune.
« J'ai rencontré Finot d'Azerolles, au pied d'un mélèze,
S68 LA HÉVOLUTION,
busés de tout espoir, cherchant le silence, l'obscurilé et quelques-uns la fortune privée. Le Consulat, l'Empire, vinrent; les meilleurs se tinrent à l'écart, au fond des provinces, dans de petites villes où l'ignorance, puis l'indifférence, les enveloppèrent et les cachèrent à tous les yeux. D'ailleurs le bruit des armes, l'attente des batailles et de nouvelles renommées achevèrent de les faire oublier. Les plus fortement trempés passèrent ces années à obéir et à haïr, mais en secret. A les voir, vous eussiez cru qu'il ne restait rien en eux de leur passé.
Quel fut l'événement qui les réveilla, les rendit à eux-mêmes et montra encore l'étincelle sous la cendre ? Ce fut le grand exil de 1815, le lende-
habilanl un chalet dans les montagnes du Joral. Moi-même j'ai vécu longtemps à Avenche, dans un hospice d'aliénés, el je n'ai pas "^ m'cn-plaindre. Espinassy, persécuté dans le canton de Vaud, se relira à Appenzcl, bien assuré de n'y pas rencontrer de collègues. Boric a toujours été seul à Aarau, Bordas à Bâle, Gamon à Vevey, Pochole à Amsterdam. Champigny Aubin avait habité cette ville avant lui, mais il y mourut bientôt. Charles Duval demeurait seul à Iluy, Hourier Eloi, dans une maison de campagne à Amay, sur la Meuse. Lecointre-Puyraveau avait fait bâtir une maison à Ixelles, près du bois de la Cambre. F'Jorcnt Guyot s'est retiré à Anderlecht.
« Beaucoup d'autres habitaient des extrémités de faubourgs, ou des endroits écartés hors des villes, ce qui annonçait assez le goût el le besoin de la solitude. Dupuy est à Vcrsoix ; Garno' àMagdebourg; Beaujard à Gand ; Sergent à Milan, à Nice ; Lakanal à Mobile, dans les États-Unis d'Amérique; Hentz, dans une île du lac Erié ; Jacomin, à Landau ; Garnicr de Saintes vivait seul sur les rives du Mcschacebé; il est mortdepuis dans ses ondes. » Mémoires inédits de Baudot.
main de la Restaura lion. Boanconp rrentre eux, qui s'étaient accoutumés à l'isolement, voulurent encore rester seuls, après qu'ils furent bannis. Tant l'expérience des hommes leur avait laissé de ressentiments et de mépris. Ceux-là, comme de « vieux sangliers, » gagnèrent des endroits éloignés, où ils étaient sûrs de ne rencontrer aucun de leurs anciens compagnons. On en vit arriver jusque dans les îles du lacÉrié. L'Angleterre, qui leur était ouverte, n'en reçut pas un seul. partout ils portèrent la même confiance, quelquefois naïve, dans leur bonne cause. Genevois, se sentant près de mourir à Vevey, lit approcher son domestique : « Quand je serai mort, lui dit-il, et que les Bourbons auront été détrônés, tu viendras sur ma tombe ! tu frapperas deux coups de canne, et tu diras : a Monsieur, nous les avons chassés î »
Mais lo voisinage, la facilité, et sans doute aussi le désir de se rapprocher les uns des autres, conduisiront le plus grand nombre en Belgique ; ils y furent reçus avec curiosité, avec étonnement, puis bientôt là aussi l'indifférence et l'oubli les entourèrent.
Alors une chose étonnâtes proscrits eux-mêmes. Quand ils se revirent après celte grande Convention, échappés les uns aux autres, l'ancienne passion commença à revivre. Ces vieillards se retrouvèrent debout et rajeunis ; la présence réveillait
les souvenirs ; chacun d'eux reprit ses haines, sa faction et même ses espérances.
Les étrangers leur conseillaient en vain de laisser là les ressentiments et de s'entr'aider à vivre. Ils répondaient que les Constituants le pouvaient, parce que leurs dissensions n'avaient été qu'à la surface, mais que pour eux, Conventionnels, il y avait entre eux trop de meurtres, trop d'échafauds, pour qu'il fût possible de pardonner, même aux confins 4e la vieillesse. C'était assez de vivre sous le même toit, prescripteurs et proscrits. Qu'on n'en demandât pas davantage !
Ainsi obligés de se tolérer, ils étaient revenus dès les premiers jours aux partis delà Convention. Ils en avaient gardé les haines, il est vrai, mais aussi les indomptables croyances. Ce feu que l'on croyait éteint se ralluma; et dans un temps où toute l'Europe se phait sous la Sainte- Alliance, il y eut là une assemblée de vieillards qui se redressaient et, au bord du tombeau, saluaient entre eux la République. Parmi les plus fidèles étaient Cambon, David, Baudot, Charles Duval, Ingrand. Non qu'ils se fissent illusion sur l'avenir prochain. Ils se refusaient à toute capitulation avec les partis régnants, et, comme ils le disaient, « ils s'enveloppaient de leur manteau et attendaient. »
Mais voyez où le caractère se montre. A une époque où le libéralisme revenait de tous côtés au
bonapartisme, {enrôlants exilés, au lieu de se rattacher à Napoléon, le regardaient comme leur principal ennemi. Eux seuls peut-être, à cette époque, ne transigèrent pas avec le héros du 18 brumaire ^ . La tombe de Sainte-Hélène ne désarma pas leur haine un seul moment, et j'en ai sous les yeux des témoignages irréfragables. Ce que je puis affirmer, pour avoir suivi de près leurs traces et vécu dans les mêmes lieux, ils furent immuables dans leur foi et implacables dans leurs ressentiments. Je voudrais écrire sur leurs tombeaux comme sur celui des héros grecs : « Ils furent fidèles dans la guerre et dans l'amitié. »
La grande scission qui s'établit et domina les autres, fut entre la masse des régicides et les régicides anoblis par l'Empire. Les premiers firent aux seconds, qu'ils appelaient les magnats, une guerre sans rel cache. Jamais ils ne reconnurent cette féodalité nouvelle ; désobéissance ou dédain qui insulte aujourd'hui à notre obséquiosité. Ils forcèrent ainsi les anciens juges de Louis XVI à revenir à l'égalité de la Convention. C'étaient de continuelles épigrammes sanglantes ; quand on se rencontrait, on allait jusqu'à l'offense,
* «< Napoléon n'a pas dû croire que son ombre resterait paisible sous le saule du tropique, comme les cendres d'un pâtre sicilien, au bord de l'Arélhuse. Vivant, il n'a pas voulu entendre nos plaintes ; mort, c'est bien le moins qu'il les supporte. » Mémoires inédits de Baudot.
Gambon se montrait intraitable sur ce point. Un jour il était chez Gambacérès. Arrive Ramel, conseiller de l'archichancelier jacobin, il présente des comptes: « Son Altesse jugera par ces chiffres! G'est à Son Altesse que ce mémoire est adressé ! Je crois que Son Altesse... » Gambon, hors de lui, saisit les papiers, les jette à travers la chambre: « Que dis-tu là, mon pauvre RameP? il n'y a pas d'Altesse à la Gonvenlion ! »
Gambacérès lit semblant de sourire d'une moquerie qui n'atteignait que lui ^ Il craignait les incartades de Gambon.
On racontait aussi que Gambacérès avait pour chambellans deux anciens Montagnards porte-bàtons. iVrrivé en exil, il leur dit : « Nous voilà dans l'adversité; il faut nous y conformer et nous faire des mœurs plus simples. Quand nous serons en public, vous m'appellerez Prince ; mais quand nous serons seuls, il suffira de dire : Monseigneur. »
Sieyès avait plus de peine encore à sauver son titre de comte. Quant aux autres, ils n'attendirent pas qu'on leur ôtat leur blason ; ils y renoncèrent d'eux-mêmes.
Je ne finirais pas si je devais raconter tout ce que cette guerre contre les magnats amenait cha-
* Mémoires inédits de Baudot.
« Ramel ne faisait que suivre l'usage reçu.
que jour d'incidenls cl d'inveclives ; ow se combaltait par le rire, comme aulrefois par réchafaud. La même aversion subsistait. Les républicains restés fidèles y ajoutaient le mépris.
Avec la faculté de s'indigner, les Français ont perdu l'art de mépriser ; ils ne savent plus tuer parle ridicule. Ils le savaient encore à l'époque de l'exil dos « votants ». Ce fut la dernière arme de ceux qui avaient épuisé toutes les autres.
Il faudrait désespérer de Tàme humaine, si l'on ne parvenait à exciter qucl({uc estime pour ce groupe d'hommes, qui, dans une situation désastreuse, à l'extrême vieillesse, relégués, proscrits, reniés par leurs proches, écrasés par le monde, surent encore faire tête de tous côtés, et, déjà la mort dans les dents, acculés au tombeau, défiant le présent, acclamèrent l'avenir et embrassèrent la postérité comme si elle leur ap[)ar tenait d'avance. Différez tant que vous voudrez d'avec ces hommes; ils vous enseignent la chose la plus difficile de notre temps, celle qui vous manque le plus, et qui doit profiter à tous, l'espérance.
Baudot fut un des héros de cette dernière heure. Ses Mémoires seront connus un jour ^; il sera bon de voir comment ces vieillards pouvaient encore bander le vieil arc de fer d'Ulysse, et de quelles flèches aiguës, envenimées, moqueuses, étince-
4 Voir l'Histoire de n^es idées, p. 136.
lanles, ils surent percer, en mourant, leurs ennemis assis au grand banquet de la contre-révolution. Pas un seul n'échappe à cette pluie de traits ardents, dardés par un esprit qui a ramassé toute sa force pour ce dernier effort.
Il lâche bientôt les Bourbons, « étant lui-même partie dans le procès. » Mais ceux contre lesquels il s'acharne d'une verve impitoyable sont les renégats de la liberté, quelque nom qu'ils aient pris pour se couvrir. Dans un moment où le monde libéral désorienté se ralliait au bonapartisme de Sainte-Hélène, ce fut une âme fière et indomptée , celle qui refusa cette alliance, et choisit pour but principal de ses attaques les repentis blasonnés de la Convention, qu'il appelait « les barons sans-culottes et les empereurs au petit pied » . Voilà ceux contre lesquels s'épuise son carquois ; il les prend et les montre tels qu'il les a vus sous la carmagnole de la Convention ; il les suit à leur première métamorphose après le 18 brumaire ; il les retrouve dans l'exil sous le même toit que lui ; il les montre dépouillés de leurs oripeaux, cordons, titres, baronnies, blasons écartelés, subissant le supplice de l'égalité. Et quel rire mordant, à pleines dents, aristophanesque , à la vue de ses anciens compagnons de la Montagne, de ces porte-bàtons de Robespierre devenus , à Bruxelles, chambellans de Monseigneur ! Deux fois la fortune les a dépouillés
de leurs deux masques, sans-culolles et féodaux. Ils sont nus ; exilés, ils délitent sous ses verges d'exilé. L'esprit s'élève ici à la plus haute justice.
Pourtant, dans ces rudes poitrines tant de fois foudroyées, le désir de la patrie vivait encore. J'ai cherché si je ne trouverais pas quelque part une réponse au fameux « Jamais J » par lequel le ministre de la Restauration, M. de Serres, ôtait aux proscrits toute espérance. A ce mot de l'enfer : « Laissez toute espérance ! » voici quel cri d'aigle a servi de réponse. On y retrouve mieux qu'en aucune autre parole l'accent indompté et le testament de ces générations de fer. L'écho héroïque, l'imprécation de 1793, retentit encore une fois par une bouche d'airain en 183G :
« Un insensé, qui se croyait un Dieu, osa prononcer contre nous le mot « Jamais », sur la rentrée des conventionnels alors en exil. 0 vanité humaine ! l'anathème est retombé sur lui. Il est mort au pied du Pausilippe ; sa cendre est restée confondue avec la poussière des volcans. Il n'a point revu le sol natal; la terre étrangère a reçu ses ossements furibonds ! Et nous, rendus à notre patrie, nous contemplons de nouveau les rives de la Seine, de la Loire, les Alpes, les Pyrénées ; et nous mourrons sur le sol de la patrie, à l'ombre des vieux arbres qui nous ont vu naître ^ . Prédicant
* « Environ quatre-vingts ont revu la France. »
inexorable! dis à les mânes de se lever et d'abaisser Ion front devant le Destin. Hommes d'un jour, vous osiez stipuler pour l'éternité ; apprenez à connaître les dieux! Au reste, le siècle marche, et ce n'est pas vers la royauté '. »
« Mulla renascentur qiise jam cocidêre. » • Mémoires inédits de Baudot.
LES PEUPLES DEBITEURS
Je ne sais si l'on a envisagé d'assez près les conséquences du système dos emprunts par l'Etat; c'est une des choses qui doivent intluei' le plus sur le caractère et le genre d'esprit de la société moderne. Poussé à ses exlrèmcs limites , ce système ferait des peuples débiteurs, liés en masse et incarcérés pour dettes, dans la prison ou l'ergaslule du créancier. La civilisation ramènerait ainsi, sur des .proportions immenses et pour des Etats entiers, la condition du débiteur romain dans la loi des Douze Tables. La guerre servirait à arracher le morceau de chair sur le corps du débiteur insolvable.
Je suppose que ce système eût été connu dan^ le passé , et qu'au moyen d'emprunts par l'Etat , contractés envers des nationaux ou des étrangers, cliaque génération eût exéculé ses enlreprises, en rejetant le poids de sa dette sur les générations futures. On eût vu le moyen âge grever d'une dette énorme les peuples modernes pour bâtir ses
cathédrales et ses hôtels de ville-, la Renaissance pour exécuter ses œuvres d'art, le xvi* siècle pour solder ses guerres religieuses , Louis XIV pour soutenir la pompe de son règne et dragonner ses peuples ; et ainsi de suite jusqu'à nos jours, la dette de l'Etat aurait été s'augmentant sans relâche. Chaque génération, chargeant la suivante de ce fardeau toujours croissant, s'en serait remise à une postérité inconnue du soin de s'en délivrer ou de le rejeter avec éclat.
Si les générations eussent fait honneur à la parole, au serment de leurs devanciers, si elles se fussent engagées solidairement les unes pour les autres, toute la substance des peuples d'aujourd'hui ne suffirait pas A payer les intérêts de leur dette nationale. On verrait des nations dont le travail et le revenu seraient entièrement absorbés par le payement de ces intérêts, sans qu'il leur restât une obole pour vivre. Il faudrait supposer des peuples qui n'eussent besoin ni de manger, ni de se vêtir , ni de se loger , à peine de respirer.
Se figure-t-on des nations obligées d'acquitter aujourd'hui le devis des travaux des Romains, le budget des guerres des barbares, les emprunts contractés pour les croisades et pour toutes les expéditions qui ont suivi? L'imagination s'épuise avant seulement de comprendre une semblable créance.
Quoi donc! Est-ce qu'au bout de tout cela on entrevoit une génération qui se refuserait d'acquitter le mandat tiré sur elle par les générations passées? Est-ce une humanité banqueroutière que l'on attend de l'avenir ? Et s'avance-t-on avec tant do confiance dans cette voie, parce qu'on se fie à la postérité du vsoin de se jouer des ancêtres, comme les ancêtres se seraient joués d'elle ?
A mesure que les États s'endettent, je crois voir que les peuples deviennent plus étrangers à l'humanité et que la conscience morale dépérit. En effet, la vie de chacun dépend de la facilité que l'Etat trouve à s'acquitter. Cette considération devient Ijientôt la seule qui remplisse la pensée des hommes. Le taux des effets publics est le critérium par lequel se jugent tous les événements du monde. L'esprit humain est garrotté par le lien de la dette ; il pèse tout, il juge tout, à travers les barreaux de cette geôle. L'horizon disparaît , l'homme s'efface ; il ne reste qu'un débiteur. Nous avons vu ainsi plusieurs fois défaillir et s'éteindre la conscience du genre humain.
Étendez ce système dans le passé ; tout ce qui a troublé l'antique fatalité eût été impossible. Jugez au taux de la Bourse des empereurs l'avènement du christianisme, et voyez le résultat : le Christ eût fait baisser la Bourse de Tibère de 90 pour iOO. L'humanité eût été incapable de s'émanciper du
polythéisme; elle n'en aurait pas même eu la pensée. Elle se serait assise parterre, courbée sous sa dette, qu'elle eût désespéré d'acquitter, prisonnière insolvable au pied de la croix.
De nos jours, il me paraît que l'Angleterre, au moment où sa dette s'accroissait si démesurément, était devenue plus dure, i)lus insensible au droit des autres, plus étrangère à toute sympathie pour ce qui n'était pas son intérêt exclusif. Liée par sa dette, elle avait perdu non sa liberté politique, mais sa liberté morale ; elle s'est aperçue à temps que la perte de la seconde n'est pas sans dommage pour la première, et elle travaille à diminuer son déficit moral en réduisant sa dette.
Quoi que l'on fasse, le poids de ces énormes charges nationales finit par donner à une société entière le caractère du débiteur poursuivi pour une dette criarde, en danger de faillite. Je veux dire que cette condition enlève la délicatesse morale, la pitié, le scrupule, jusqu'à un certain point, la probité, surtout la sympathie pour le juste, l'horreur de l'injuste ; qu'à tout cela se substitue le ferme propos de se concilier toujours le plus fort, le plus audacieux ou même le plus coupable, pourvu qu'il soit en même temps le plus riche ou le plus heureux. Le dernier terme de cette progression serait l'extirpation totale de la conscience, non d'un peuple, mais du genre humain.
CAUSES QUI OM EMPECHE LES FllANCAIS DE REFORMER LEUR RELIGION
Un peuple ([ui change de religion, il semble, en France, que ce soit un prodige de folie I Pourtant combien de fois cela est arrivé chez les chrétiens ! Leibniiz et d'autres grands esprits ont pensé que ce devait être là une des surprises deFavenir ; que le catholicisme et le protestantisme pourraient, par de mutuelles concessions , produire , en se réunissant, une forme nouvelle de culte et de croyance. Examinons les causes qui ont toujours ruiné de pareilles entreprises.
Tout homme qui vient au monde, chez nous, porte le sceau de la tradition latine. Nous naissons serfs de Rome, prisonniers du monde antique, enchaînés au pied du Gapitole, comme nos pères, les Gaulois. Voilà chez nous l'homme tel que l'histoire l'a fait.
Qui voudrait sérieusement nous affranchir devrait donc considérer avant tout la difficulté où nous sommes de concevoir ou d'imaginer, dans le monde religieux, autre chose que l'ancien. 11 lui
38122 LA KÉVOLUTION
faudrait bien peser ce genre d'incapacité que nous partageons avec l'Espagne, l'Italie et presque toute la race latine. Mais ce premier empêchement, tout grand qu'il est, ne devrait pas absolument le décourager, puisque d'autres peuples, frappés comme nous de la même impuissance de concevoir et de produire un autre ordre que l'ancien, n'ont pas laissé de s'en affranchir et de rejeter le joug. Car ceux-là ont accepté l'esprit nouveau, bien qu'ils ne l'aient pas manifesté eux-mêmes. Ils ont adopté l'idée la plus élevée de leur temps, quoique cette idée ait apparu d'abord ailleurs que parmi eux. Quand une partie du monde s'est trouvée affranchie, ils se sont fait gloire d'imiter la liberté d'autrui.
La difficulté, il est vrai, est plus grande pour nous ; car nous éprouvons une sorte de répugnance et d'horreur native pour toutes les nouveautés qui, dans l'ordre spirituel, ont servi à émanciper les autres. Nous aimons mieux nous ensevelir vivants dans le passé, plutôt que d'admettre les réformes qui se sont produites dans la religion des peuples voisins ; et il y a pour cela plusieurs raisons faciles à concevoir. Soit que, chez nous, les préjugés de nos croyances survivent à la foi, soit ([ue l'amourpropre l'emporte sur l'amour de la liberté, nous préférons rester asservis plutôt que de devoir notre émancipation à un génie étranger.
Un autre obstacle est celui-ci : l'esprit romain a
si bien épuisé, dépensé, tari en nous les sources de la crédulité, (pi'il nous est désormais impossible de croire à autre chose qu'à ce que nous avons cru. Nous obéirons, parce que nous avons obéi. Nous assisterons à telle cérémonie, parce que c'est la coutume. Nous ferons dans l'occasion tel signe, tel geste, parce que d'autres les ont faits avant nous. Nous accepterons la foi ancienne, parce qu'elle est une habitude, une convenance. Mais que le miracle spontané de la parole nouvelle jaillisse de nos poitrines, que notre argile desséchée se réveille et enfante la vie, c'est là ce qu'il est difiicile d'imaginer ; à moins pourtant que Tonne se rappelle les déserts d'Egypte, usés comme nous, flétris comme nous au souffle de leur Isis, et qui n'ont pas laissé de tressaillir jusqu'au fond des Thébaïdes, quand une pensée nouvelle, une forme nouvelle s'est montrée à l'horizon, chez d'autres peuples. Mais c'est là une issue hasardée sur laquelle il ne serait pas sage de conqiter ; je n'engage personne à s'orienter sur cette étoile.
A cela se joignent des préjugés qui nous sont l)roprcs. 11 est à peine croyable combien certaines idées fausses sur la Bible sont entrées dans l'esprit des Français. On sait aujourd'hui que la législation de l'Ancien Testament n'a i)as été gravée en un jour sur la pierre ; que celte législation a eu, comme toutes les autres, ses développements , ses varia-
384 LA UÉVOLUTION
lions, ses époques. Pour nous, lorsque nous cessons de croire, nous demeurons encore persuadés, avec notre Eglise, que les lois de l'Ancien Testament ont été faites d'une seule pièce, qu'elles sont l'œuvre d'une journée. Histoire fausse, mère d'une philosophie fausse et d'une politique fausse.
Nous voulons que, tel jour, surgisse devant nous un corps entier de doctrines, d'idées. Nous ne permettons pas à la nature de se montrer à nous dans ses commencements et ses ébauches ; prêts à la mépriser si nous pouvions la surprendre dans son ingénuité première , avant qu'elle fût armée de toutes ses forces et capable de nous imposer en souveraine. Nous dédaignons le commencement des choses. Si nous avions été à la place du solitaire indien, et si nous avions rencontré, comme lui, sous nos pieds, l'embryon du monde, nous aurions écrasé le monde dans l'œuf.
Nous ne changerons de religion que le jour où l'on nous montrera une autre religion aussi complète, aussi achevée dans son tout, aussi immobile que l'ancienne ; car, de contribuer, pour notre part, à celle genèse spirituelle, c'est ce que nous n'admellons jamais. C'est à nos Moïses à nous rapporter du nouveau Sinaï les tables de la loi écrites d'un seul trail, jusqu'à la dernière ligne, sans qu'il soit besoin d'y rien ajouter. Hier, il nous fallail l'organisation achevée du travail, avant que le so-
leil se couchât. Aujourd'hui, il nous faut l'organisation définitive de la religion, avant le soir. Car nous avons pris à la lettre les premières lignes de la Genèse : un jour pour la création du ciel et de la terre ; un autre pour la création de l'homme. De quel droit nous en demandez-vous davantage pour la création d'un nouveau monde divin?
Ce qui fit la valeur de la Réformation, comme puissance sociale, ce sont ses variations. Elle ne s'est pas donnée dès la première heure pour une œuvre complète, mais pour un germe qui doit avoir son développement et sa progression. Lors donc que nous prétendons ajourner nos réformes jusqu'à ce que nous ayons rencontré un système complel de rénovation, un autre catholicisme fermé, scellé dès la première heure, une métaphysique immuable, une scolastique immuable, n'est-il pas vrai que nous sortons de la loi dévie, puisque aucun vivant ne s'est produit tout adulte de cette manière?
Ajoutons que nous n'envisageons guère la religion que comme un frein pour le grand nombre. Réduite à ces termes, nous la trouvons d'autant plus excellente que nous avons cessé d'y croire ; et il nous paraît admirable que le peuple soit enchaîné par des croyances dont nous sommes affranchis, et qu'il i)ortc un joug que nous ne saurions accepter pour nous. Le retenir à ce degré inférieur dans l'ordre spirituel est un coup de maître, puis-
que nous accommodons par là ce que nous devons à la morale et ce que nous devons à notre orgueil.
C'est la raison la plus grossière pourquoi un progrès dans la religion, s'il était possible, nous serait insupportable ; car il faudrait que nous y eussions notre part, c'est-à-dire que nous devinssions assez religieux pour prendre au sérieux le culte régénéré. Dès lors, une des causes profondes, éternelles de l'inégalilé morale disparaîtrait. Nous croirions comme le peuple ; nous vivrions de la même pensée que lui ; nous accepterions un joug intérieur que nous avons réussi à rejeter sur lui. Nous redeviendrions peuple comme lui, non dans les cérémonies seulement, mais dans le cœur et la croyance.
Oh ! qu'il nous convient bien mieux de garder une vieille forme de religion, pour la railler à demimot, pendant que la foule l'adore ! Quel triomphe pour l'orgueil ! quelle sérénité dans la domination, d'autant mieux que nous protégeons ainsi la Providence elle-même ! Je prends un peu d'eau bénite, et j'en donne exactement la moitié à mon voisin, en disant tout bas : Agenouille-toi d'esprit comme de corps. Cependant moi je règne ici sur toi et sur ton Dieu que je patronne \
1 Voyez Les Jésuites, page 130; l^UUramontanisme, page 300 ; le ChristiauLme et la Révolution française, page 25; VEnsei^ gnemenl du Peuple
Telles sont les difficultés sérieuses sur un changement de religion ; quant aux autres qu'on assigne ordinairement, elles ne sont guère que frivoles dans la bouche des amis de la liberté. Ils ne peuvent, disent-ils, admettre la diversité des sectes religieuses, parce qu'elles sont une cause de trouble dans l'État. Gomment ne voient-ils pas que ce langage n'a de valeur que dans la bouche de leurs adversaires ? Car ceux-ci peuvent leur répondre : — Ce que vous dites de la religion est précisément ce que nous disons de la politique. Nous tenons les sectes politiques pour détestables autant que les sectes religieuses ; c'est pour cela que nous voulons une autorité absolue qui empêche les unes et les autres. Dans le vrai, votre opinion et la nôtre n'en font qu'une ; seulement nous avons sur vous l'avantage de raisonner juste.
Il est risible, disent encore quelques amis de la liberté, de supposer que la France puisse changer de religion. Ce serait supposer que la religion est prise au sérieux ; et, entre nous, nous avons trop d'esprit pour cela.
Ne pourrait-on pas nous répondre : — Vous avez raison de prendre tant de souci du ridicule ; cela semble être le fondement de votre profession de foi. Mais si c'est là votre grande affaire, ne craignezvous pas, à la fin, qu'il n'y ait quelque ridicule à prendre partout en main la défense de tous les
droits et à ne pouvoir en établir aucun parmi vous, à convoiter ardemment la liberté et à embrasser assidûment la servitude ? Ne craignez-vous pas que cela aussi puisse prêter à rire au monde ?
Au fond, pour réformer une religion, la première chose est d'y croire. De là vient que les peuples n'ont qu'un âge où ils peuvent réformer leurs anciennes croyances. C'est celui de la jeunesse, quand les âmes sont encore assez neuves pour fournir une pâture â la foi, et qu'elles touchent à la virilité, qui se montre par un premier instinct de critique.
Ces conditions se sont trouvées au xvi* siècle.
Plus tard, il semble que le moment soit passé : le tempérameîit a pris son pli ; la croyance est tombée ou elle est endurcie. Vous ne pouvez plus alors toucher au passé religieux sans risque de tout renverser. On aime mieux vivre avec ce passé sans y croire ; on craint trop, en le corrigeant, de l'abolir.
Quand une nation en est là, il lui est plus facile d'embrasser une religion toute nouvelle, que de réformer l'ancienne. Témoin le monde romain en face du paganisme vieilli et du christianisme naissant, entre le temple d'Ephèse et la crèche de Bethléem.
En voilà assez pour comprendre qu'en 1789 la France avait déjà passé l'époque où la réforme de
sa religion naissait crelle-méme. A la fin du xviif siècle, il était trop tard ; les esprits avaient contracté une roideur qui ne permettait que bien difficilement de renouveler leurs croyances. C'est ce que sentirent les hommes de la Révolution ; ils pensèrent échapper à cette difficulté par un artifice qui n'a pas encore été examiné de près, et qui pourtant fait surgir une question toute nouvelle : si une réforme civile peut tenir lieu d'une réforme religieuse.