TRAHISON OU SOTTISE
Nous rejetons trop souvent sur le compte de la trahison et de la perfidie ce qui appartient à la sottise. Les historiens ne font pas jouer à celle-ci le grand rôle qui lui appartient dans les choses humaines. Est-ce faute de l'entrevoir ? Est-ce sot orgueil qui consent à se reconnaître criminel plutôt que dupe? On aime mieux la trahison et le crime, parce qu'ils font de l'homme un sujet plus tragique, et qu'ils le haussent au moins sur l'échafaud.
Pour moi, je lui ai vu moins de grandeur de mon temps. J'ai vu dans les grandes affaires tant de déraison, une obstination si invétérée à s'aveugler, une volonté si absolue de se perdre , un amour si passionné , si instinctif du faux , une horreur si enracinée de l'évidence, et, pour tout dire, une si grande, si miraculeuse sottise, que je suis, au contraire, disposé à croire qu'elle explique la plupart des cas Htigieux , et que la perfidie , la trahison, le crime ne font que l'exception.
Croyez qu'après avoir été exploitée sans relâche
depuis quarante siècles , la bêlise , ou , pour l'appeler de son nom historique, la sottise est encore aujourd'hui une mine vierge. Qui y met la main, ne jcloit pas craindre de l'épuiser.
Dans la Révolution , on attribuait toute déviation du sens commun à l'intention de trahir. Pour dévier du droit sens, la nature humaine, dans les temps de trouble, n'a pas besoin d'être poussée par le crime ; la moindre circonstance, un mot, un geste, une cocarde oubliée suffisent pour égarer cette haute intelligence. Que de gens ont été envoyés à l'échafaud comme traîtres, qui étaient simplement désorientés.
Quand des gens qui ont vécu jusque-là sans penser sont brusquement appelés à discuter les grands intérêts de l'espriî humain , ils en sont enivrés ; ils perdent tout équilibre. Cette première et soudaine vue , jetée sur les questions les plus capitales, leur donne le vertige. Si vous prenez au sérieux tout ce qui leur échappe dans ce moment d'ivresse*, rien de plus aisé que d'en faire des
* J'ai dit ailleurs que les révolutionnaires, après un certain temps, avaient peine à s'expliquer à eux-mêmes. En voici une preuve frappante :
«< Ce qu'on appelle excès dans la Révolution, était de l'enthousiasme, du fanatisme, si l'on veut. Ceux qui ont été dévorés de cette fièvre ardente, lorsqu'ils sont avancés en âge et qu'ils veulent la soumettre à l'analyse, ne la comprennent plus. 11 n'est pas surprenant que les tribunaux la jugent si mal. » Mémoires inédits de Baudot,
monstres; par le châtiment dont vous les frappez, vous les faites entrer" tout debout et gigantesques dans la tragédie. N'est-ce pas l'histoire d'Hébert et de tant d'autres faits à son image ?
Au moment de la lutte, les hommes ne peuvent comprendre que l'instinct de la passion n'éclaire pas les intelligences d'une lumière subite ; ils punissent les erreurs de l'esprit commodes crimes de la conscience. Cette injustice, qui ne se peut éviter chez les contemporains, n'est plus excusable chez les historiens.
Nous nous irritons quand nous voyons la sottise infatuée, assurée, imperturbable, toujours nouvelle. Nous nous figurons qu'il n'est pas possible que tant d'aveuglement , de déraison, soit une chose naturelle et sincère; et nous pensons que cet endurcissement dans le faux est un défi qui nous est jeté. Que nous serions plus équitables si nous savions combien cette sottise est sincère et antique ; sur combien de nobles quartiers elle est fondée ; combien il a fallu de générations abêties pour la porter à cette perfection de fond et de forme ; de quel long travail la nature a eu besoin pour la répandre , la choisir entre tous les éléments , la corroborer de père en fils , la puiser à toutes les sources , la faire croître à travers tous les règnes, l'orner, l'embellir d'âge en âge, du serf au bourgeois , de la robe à l'épée , du clerc
au seigneur, pour en faire à la fin ce prodige d'àbètissement qui nous confond, nous indigne, nous attriste, et que nous devrions, au contraire, admirer, si nous n'en étions nous-mêmes une partie !
QUE DEVIENDIUIT UxNE SOCIETE QUr SE CROIRAIT
INCAPABLE d'Être libre
Il y a une bien grande différence entre une société qui n'a jamais été libre et une société qui, après diverses épreuves , se sent ou se juge incapable de l'être. Dans un cas , toutes les espérances demeurent intactes ; dans l'autre , il n'en i^este presque aucune.
Je m'imagine que la première chose qui doit arriver , après qu'un peuple s'est désabusé de l'avenir, c'est qu'il se désabuse aussi de son passé. J'entends par là qu'il doit prendre en dégoût sa propre histoire. Car il y était revenu dans la pensée d'y trouver le germe et la préparation de ses destinées nouvelles ; mais ces destinées lui ayant échappé, son passé perd tout intérêt pour lui. Je ne doute pas que si cette impossibilité d'espérer continuait, le premier résultat ne fût l'abandon de tous les travaux d'histoire qu'une autre disposition d'esprit avait éveillés. En perdant l'avenir, on perdrait le passé.
N'est-ce pas une chose frappante que les cinq
derniers siècles de Rome n'aient pu produire qu'un seul véritable historien, Tacite? Il était 'encore assez près de la liberté pour pouvoir la regretter ; ce sentiment devint l'âme de son récit. Mais quand le regret même ne fut plus possible , tant la chose était loin, il ne resta aucun aliment moral à l'histoire ; elle s'éteignit au milieu des plus grands événements. Les matériaux du récit étaient immenses ; la pensée , qui seule les ranime, était nulle. Les plus grands coups du sort frappèrent l'âme humaine sans en tirer aucun écho. On s'était accoutumé à tout, endurci à tout. Les événemenls passaient sans laisser de trace sur des cœurs éteints. Avec la faculté de s'indigner, les hommes perdirent la dernière étincelle qui leur restait. Tout flambeau s'éteignit.
Rien ne fait impression sur des hommes qui ont perdu jusqu'à la faculté de mépriser. Tous les actes accomplis ont à leurs yeux la même valeur, ou plutôt ils n'en ont aucune.
Ceci explique comment un peuple sans liberté est aussi un peuple sans histoire. Dans l'ancien régime les Français n'avaient point d'histoire qui méritât ce nom. Elle s'est éveillée avec la conscience publique ; elle a brillé avec elle ; elle s'éteindrait avec elle. Les Académies auraient beau solliciter des œuvres prudentes d'archéologie locale ; ce beau feu ne réchaufferait personne.
Avec riiistoire, la première chose qui disparaîtrait serait le souvenir. Mais, comme l'espérance ne porterait pas les cœurs vers d'autres horizons, l'avenir disparaîtrait au même moment. Sans passé, sans avenir, il ne resterait que le présent. Chacun se précipiterait sur ce pont étroit comme sur le pont de la Bérésina.
L*essor matériel tirerait du milieu de la plèbe un certain nombre d'hommes et les enrichirait ; mais à peine parvenus à une situation meilleure, ces hommes oublieraient leurs pères. A peine sortis du peuple , ils seraient les plus ardents à le renier.
Dans l'ancien régime, on avait vu des individus parvenus, et ce caractère s'était borné à quelques personnes ; maintenant , ce seraient des classes entières qui prendraient la physionomie réservée autrefois à quelques-uns. Il n'y aurait plus d'autre moyen de se distinguer que Fargent. Il faudrait donc tout faire pour en acquérir. Mais chacun voulant se vendre , la valeur vénale de l'âme humaine se trouverait réduite presque à rien ; il faudrait du génie pour inventer une bassesse encore inconnue qui pût tenter l'acheteur.
Dans le pays que j'habite aujourd'hui \ je vois dans tous les cantons les classes laborieuses s'élever par le mouvement général du siècle et occu-
» La Suisso,
per le gouvernement. Mais ce qui me frappe bomme une nouveauté , ces classes ainsi subitelîient sorties de la dépendance , n'ont rien qui marque l'esprit du parvenu. Elles ne cherchent point à se confondre avec celles qui les ont précédées dans la domination. Elles ne renient pas leurs ancêtres, elles ne démentent pas leur passé ; elles ne contrefont pas la noblesse ; en arrivant au pouvoir, elles gardent les sentiments, les opinions, les principes qu'elles avaient dans le temps où elles osaient à peine y prétendre.
C'est précisément le contraire de ce que j'ai vu ailleurs , dans de grands États , où les hommes changent de pensée, et, pour mieux dire, d'àme en changeant de situation. La , les ennemis les plus acharnés de la cause populaire sont le plus souvent ceux qui sortent des rangs inférieurs du 'peuple, tant ils ont peur d'y rentrer. L'injure bontre leur condition d'hier est leur brevet de gentilhomme.
Vers quelle société marchons-nous? Il y a plusieurs issues. Mais si l'on tenait pour nulle la protestation de quelques âmes isolées, on pourrait se représenter comme il suit les traits principaux des formes sociales dans lesquelles nous entrons en Europe : des mœurs incultes, sans vie publique; la rudesse de l'état populaire sans peuple ; la démocratie sans démos ; le silence sans repos ; la
grossièreté sans liberté ; la Béotie dans Byzance.
La gloire k plus étincelante, celle des armes, perdrait elle-même un peu de son prestige, parce que l'on apprendrait qu'elle ne préserve pas toujours les peuples d'une certaine pusillanimité morale.
Les hommes deviendraient de plus en plus des spécialités. Ce seraient des professions plutôt que des hommes. Les idées générales diparaîtraient ; dès lors, plus délions véritables entre eux ; chacun aurait les idées, les goûts, les vues de son métier ; hors de là, néant!
A mesure que les sentiments généraux s'éteindraient, les hommes et les femmes vivraient de plus en plus séparés. Ils n'auraient rien à se dire mutuellement en dehors des intérêts particuliers. Ce serait le plus grand coup porté à la sociabilité.
On verrait d'immenses et de rares fortunes sur un fonds de gène universelle.
On serait réduit à appeler égalité, l'espérance vague d'opprimer à son tour par la faveur d'un maître ou la vertu du hasard.
Différence du parvenu et de l'aristocrate. L'aristocratie véritable peut s'associer, par moments, aux sentiments du peuple, en comprendre la grandeur, en épouser les inspirations. Ceci est presque im ossible au parvenu ;'dans tout ce qui est peuple,
il ne verra jamais qu'occasion de rire ou de trembler.
Cependant, par la force des choses, beaucoup de besoins se trouveraient satisfaits. On se vanterait de ce que le siècle ajoute ses résultats matériels à ceux des siècles précédents ; on tirerait honneur de ce que les fleuves continuent de couler, et l'on se ferait une gloire infinie de ce que la terre tourne encore.
Je remarque, en effet, que les hommes tendent presque tous à s'attribuer le mérite des choses sur lesquelles ils ne peuvent rien. Il n'est aucun pouvoir qui ait intérêt à empêcher lei)rogrès des choses matérielles ; car celles-ci ont continué de se développer dans les époques où l'espèce humaine s'est le plus manqué â elle-même. Peut-être, un jour, les hommes triompheront de ce que le soleil luit sur leurs têtes ; ils auront allumé cette lampe. Je le veux bien.
Il ne dépendait d'aucune institution d'empêcher les découvertes de la machine à vapeur, ou celle de l'électricité. En faire honneur à un genre quelconque de servitude, est une sorte de folie que Ton n'avait pas encore vue sur la terre. Aucun despotisme ne peut interdire l'application des sciences physiques aux intérêts de l'industrie et du commerce, non plus que la tendance des classes à se rapprocher, toutes choses qui s'effectuent eïi dehoi's
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de ractioii du pouvoir. Ce u'esl donc pas le signe et le caractère d'un gouvernement en particulier que la progression des intérêts matériels, puisqu'elle s'accomplit en dehors des gouvernements, par la même force invincible qui fait couler l'eau et osciller le pendule. Toute vie politique aurait disparu, que cette végétation humaine continuerait encore.
Il y a dans le monde deux gouvernements qui ont réalisé l'idéal d'égalité civile sans liberté. Ces deux gouvernements sont restés dans le souvenir des hommes comme la honte de l'espèce humaine. L'un est le Bas-Empire, l'autre le gouvernement de Turquie.