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LES SOPHISMES POLITIQUES

Comment l'esprit français est-il devenu sophiste? Quand un peuple n'a jamais été libre, il n'en ressent aucune honte ; il s'ignore lui-même. Cette sorte d'innocence politique le maintient dans la simplicité et dans la vérité. Il ne cherche j)as à paraître autre qu'il n'est. Ses écrivains ont sur toutes les matières i)olitiques un ton aisé, naturel, qui vient de l'absence de prétentions.

C'est ainsi que, sous le despotisme de l'ancienne monarchie, l'esprit des Français avait pu rester simple, net, ennemi déclaré de toute subtilité; cela lui avait gagné le monde.

Mais ({uand un peuple a connu la liberté et qu'il l'a perdue, tout est changé. Il a acquis la connaissance qui lui manquait du bien et du mal. Il ressemble à xVdam chassé du jardin d'Eden. En même temps qu'il a perdu l'ignorance civile et i)oli tique, il a acquis un sentiment jusque alors inconnu, la pudeur, ou plutôt la honte.

Pour se la cacher à lui-même et aux autres, il

n'est rien qu'il n'invente. Il se couvre de masques ; il s'enveloppe de subterfuges ; il détourne sa langue du sens accoutumé. La nuit, il l'appelle le jour. Un despotisme de mille ans, il l'appelle dictature ; il cherche et découvre d'innombrables subtilités. Gomme, dans sa situation, la souplesse est tout ce qui lui reste, il se débat et se roule sous le pied de ses maîtres ; son esprit se partage en paradoxes tortueux et rampants. En un mot, il entre daris l'époque dès sophismes ; plus il est riche de sa nature, plus il enfante de contre-vérités.

La première fois que je m'aperçus de cette confusion, je lis effort pour rétablir les anciennes vé- Htésj à mesure qu'elles se voilaient. J'entrepris sérieusement de faire la guerre aux sophismes. J'en composai d'abord une sorte de dénombrement, et je me mis courageusement à les combattre l'un après l'autre. Dieu sait le temps et les révoltes de dOîiscience que me coûta cette entreprise. L'ouvrage avan(;ait ; j'en publiai une partie sous le titre dé Philosophie de l'Histoire de France. Après avoii* combattu les sophismes dans l'histoire , je pris de même à part les sophismes sur la religion, sur la vie, la mort, et tout l'ensemble des choses humaines. Quoique la matière parût s'augmenter à mesure que mon travail avançait^ je ne perdis pas courage pendant plusieurs années. Ce m'était ^ je l'avoue, un miracle que tant d'efforts n'aboutis^

sent qu'à me créer de nouveaux sujets de luttes, et que l'espace s'étendît à mesure que j'y pénétrais plus avant.

Que serais-je devenu si, un jour, je ne m'étais enlin aperçu queje m'étais volontairement condamné au supplice des Danaïdes ? Les sophismes renaissaient d'eux-mêmes autour de moi, comme le Ilot de l'Enfer. J'y étais déjà à moitié englouti. Pour un que j'atteignais, dix se déroulaient aussitôt plus effrontés que le premier. J'avais projeté de les réfuter l'un après l'autre; c'était un océan qui s'amassait devant moi.

Ou plutôt, songez aux termites ({ui rongent le sol sous vos pas. C'est peine perdue de les écraser l'un après l'autre, si vous n'attaquez l'horrible mère qui les produit.

Je compris, dès lors^ ce que j'aurais dû voir dès ' le premiet* jour, que ce n'était rien de combattre un à un les sophismes récents ([ui pullulaient à mes yeux ; qUe mes forces s'épuiseraient sans résultai dans cette lutte inégale ; ({u'ils avaient tous une seule et même mère, inépuisable dans sa fécondité, qui, sans époUx, sans hymen, les produisait spontanément et perpétuellement.

Depuis ce jour, je renonçai à mon projet, ({ui n'atteignait que les effets; j'osai remonter à la cause*

Après la découverte des sophismes, une autre

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chose produisit sur moi un étonnement presque égal. Ce fut de voir comment les écrivains poursuivaient leurs œuvres, sans qu'on y sentit l'empreinte des événements nouveaux dans lesquels ils vivaient plongés. Ils avaient une version qu'ils poursuivaient indépendamment des temps, des circonstances, de la joie ou de la tristesse du monde.

A un demi-siècle de distance, ils achevaient la phrase commencée , sans que rien marquât le contre-coup des choses qui avaient changé la vie publique. N'avaient-ils donc rien ressenti de cet ébranlement? Leur esprit était-il devenu volontairement sourd? Dans quel monde abstrait ou indifférent vivaient-ils ? Leurs pensées ressemblaient à un thème fait d'avance que l'on i)Oursuit en dépit des leçons et des événements qui se produisent. En vain les faits les plus accablants leur donnaient sur toutes choses un démenti criant, ils n'en avaient cure ; ils se bouchaient les oreilles. Quoi donc î ferions-nous de l'espérance même une déclamation?

Ceci me montra comment ce qui a été pour une génération une vérité vivante peut devenir , pour la génération qui suit, une })ure rhétorique. Nous parlons du i)rogrès de la conscience , du règne heureux des idées libérales, de notre mission émancipalrice , de nos qualités expansives , de notre

générosité, à peu près comme les Byzantins parlaient de Iti mythologie passée, la Victoire, Jupiter, Diane d'Éphése, lorsque déjà leurs autels avaient été renversés.

Cette rhétorique ne releva pas la mythologie tombée. De même, chez les modernes, il faut d'autres moyens que la routine du langage pour relever les divinités morales, reniées ou disparues.

Je ne sais si la vanité mérite tout le bien que Montesquieu en a dit. En 1796, madame de Staël recherchait si la vanité ne pourrait pas servir à fonder la liberté. Plus heureux aujourd'hui, nous savons la réponse à ces questions.

Une nation qui ne serait que vaine ne consentirait jamais à s'avouer son asservissement; elle se le dissimulerait d'abord de mille manières ; puis elle trouverait l'occasion de s'en féliciter ; à la fin, elle le mettrait ouvertement au-dessus de la liberté des autres. Dès lors , il lui serait difficile de se guérir d'un mal qu'elle serait si habile à faire passer pour un bien.

Cette nation vivrait tout en dehors. Sa grande affaire serait de paraître; de là, il serait aisé de lui faire perdre le sentiment de ses droits pourvu qu'on la jetât hors d'elle-même par un appât extérieur. Elle se consolerait de n'être rien chez elle, à la seule idée d'être quelque chose chez les autres.

Les mots joueraient , chez elle , un rôle immense, celui que les choses jouent chez les peuples libres.

Il faudrait avoir grand soin de lui laisser les noms de toutes les institutions auxquelles elle tenait et qu'on lui aurait ôtées. Ces noms-là lui cacheraient longtemps le vide qui s'est fait chez elle. Quand elle s'en apercevrait , elle y serait accoutumée.

Aucune vérité ne serait jamais assise sur ce sable mouvant ni aucune imposture assez extirpée, pour qu'elle n'eût chance de s'y enracinef encore.

Esclave , il ne faudrait jamais désespérer de l'affranchir, el, libre, de l'asservir.

Mais j'ai supposé, en commençant, une nation qui ne serait que vaine ; je m'apenjois que ce peuple^ n'existe pas dans le genre humain.

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