LA VEILLE DU 9 THERMIDOR
Le dénoûment approchait. Gomme il arrive dans les crises fatales, tout le monde prenait ses précautions, excepté celui qui devait périr. Rien n'est plus vrai que la conspiration fut seulement du côté des ennemis de Robespierre. Ils se préparaient activement à la dernière lutte : les uns, comme nous l'avons vu, par le poignard ; les autres, par une révolte de la Convention. Quant à ceux que la peur éloignait de l'Assemblée, Gpllot-d'Herbois les pressait d'y reparaître.
Il adoucissait sa voix ; ce terrible comédien montrait qu'il savait aussi sourire. Aidé de quelques autres, il ralliait le grand troupeau épars des effrayés et le ramenait aux séances presque abandonnées aux lecteurs officiels des rapports sur la guerre. Car on était heureux de remplir des détails et de la pompe des victoires les heures sombres où il était trop périlleux de parler et même de se taire. Nul ne savait au juste ce qui se préparait. Gomme à l'heure des orages, on se rappro-
chait par groupes. Quand les bancs étaient moins déserts, chacun se croyait plus en sûreté.
Pendant ce temps, les avertissements ne manquaient pas à Robespierre. Il lui en vint même de Vendée, d'un général Dufraisse qui lui envoya son aide de camp.
Jusque dans l'entourage des Duplay, l'inquiétude commençait à pénétrer. Rien n'arrache Robespierre à son inertie. Tandis que ses ennemis s'agitent, se concentrent dans l'ombre, il se fait gloire de ne prendre aucune précaution. Excepté ses plaintes dans les Jacobins, faites pour glacer d'avance ses partisans, nul plan formé de loin, tout remis au hasard ; nul mot d'ordre à ses affidés dans les sections, nulle instruction à la Commune qui lui était si aveuglément livrée et ne demandait qu'à combattre pour lui. Au cas d'un premier revers, aucun moyen de ralliement indiqué. Une lamentation de mort, comme sur un bûcher funèbre, remplit ces derniers jours et tint lieu de direction et de préparatif. Était-ce désespoir, incurie, impuissance? Ce fut tout cela ensemble.
Ou plutôt, qui le croirait? jamais Robespierre n'a été si occupé ! Il vient d'élever un retranchement ; derrière cette forteresse il va abriter sa .cause, ses amis, lui et sa fortune ! Il y a travaillé sans relâche. Ce qui ne s'était jamais vu dans une
lutte à mort, cette citadelle imprenable, c'est un discours. On dit qu'il allait le limant et le repolissant sans cesse dans la plus profonde solitude, quelquefois dans la forêt de Montmorency, évoquant l'image de J.-J. Rousseau sous les arbres touffus qui avaient inspiré le maître. Le dernier fond de Robespierre se montra alors ; ce fond se trouva être un homme de plumet Malheur à l'écrivain qui, lorsque le moment d'agir est venu, se met à peser des syllabes !
Au reste, qui ne serait tenté de pardonner quelque chose à Robespierre, à cause de cette foi dans la parole, que jamais homme n'a montrée à ce degré ! En cela, vrai fils du xviii® siècle et de la philosophie. Il savait, de science certaine, que le danger était imminent, qu'il y allait de tout pour lui et pour la République. Et, au lieu de sonner le tocsin selon l'ordinaire, il s'imagine qu'il domptera la tempête par des phrases étudiées, et que des mots acérés valent des baïonnettes et des piques. Il devait y périr ; mais cette superstition de la loi, chose nouvelle, mit de la grandeur dans sa chute ; elle lui fit une mort à part au milieu de tant de morts semblables par le courage ou la révolte.
Le 8 thermidor était venu. Robespierre, vêtu
* Les Dantonistes de la Montagne ne voyaient plus en lui qu'un « discoureur, un sophiste ».
de ce même habit bleu de ciel qui rappelait la procession de la fête de l'Être-Suprême, s'achemine Ters la Convention, comme vers une fête oratoire. Ses satellites étaient semés sur son chemin de manière à déguiser jusqu'à l'apparence d'une précaution. Il va s'asseoir à côté de Mailhe, à sa place ordinaire, au banc immédiatement au-dessous de la Montagne. On ne dit pas s'il fut accueilli avec l'adulation accoutumée. Je croirais volontiers qu'il y eut peu d'empressement.
La haine mit entre lui et ses collègues cette même distance qu'on avait remarquée à la fête de prairial. Il ne put rien lire sur les visages, si ce n'est l'inquiétude parmi les Montagnards et la complaisance parmi les hommes de la Plaine et du Marais, plus habiles à cacher ou à dominer leurs haines. Ce demi-sourire de la Plaine achève de le tromper.
Barrère venait d'annoncer la prise d'Anvers. Robespierre paraît à la tribune ; au milieu du saisissement de tous, il déroule un immense manuscrit.
Robespierre était alors dans sa trente-cinquième année, mais il semblait n'avoir jamais été jeune. Jamais il n'avait porté sa tête avec tant de roideur, à la manière du boa qui se redresse sous le pied qui l'effleure. Cette tête n'attirait d'abord l'attention que par sa fixité ; la première impression
était la rigueur sèche d'un homme de loi. Gomme il portait des lunettes, le regard lui manquait. Ses yeux fatigués ne jetaient qu'un demi-rayon clignotant, et seulement quand la colère s'y allumait. Les tempes et le front resserrés, où les grandes pensées devaient se trouver à l'étroit ; le nez relevé, provoquant, la bouche trop grande, les lèvres minces et pincées, le sourire d'une fadeur insupportable quand il voulait en couvrir ses projets ; le teint livide, cadavéreux, les joues convulsives ; tout son aspect marquait l'effort constant, le défi, la volonté, la logique, mais non assurément l'appétit du sang et la bête de proie, comme on l'a dit. Le caractère de cette physionomie est de n'avoir pas de trait dominant ; elle vous fuit à mesure que vous la cherchez. Elle est dans la couleur du visage plus que dans le visage même, dans l'attitude plus que dans les traits, dans les circonstances plus que dans le naturel, dans l'opinion plus que dans la réalité. La volonté intérieure, le •système, éclairent seuls d'une lumière abstraite cette figure géométrique, où la passion, le tempérament, ne percent pas. La nature n'avait pas •fait de Robespierre un mangeur d'hommes. C'est au dedans qu'il faut lire sa destinée. Elle n'est pas écrite au dehors. Si vous cherchez sur son visage -effacé la fascination de terreur dont il était environné, il faut une grande complaisance d'ima
gination pour la découvrir. La vérité est plus simple.
Ce jour-là, résolu de cacher l'orgueil et de ne laisser voir que la douleur de l'homme public, il y réussit dans le commencement de son discours.
Il se présentait, non comme suppliant (rôle auquel on doit avouer qu'il ne descendit jamais en aucune occasion), mais comme injustement persécuté ; et il se réfugiait auprès de la Convention pour y chercher une consolation plutôt qu'un abri contre les méchants. S'il s'effraye de quelque chose, c'est de faire peur. On peut voir à ce moment qu'il n'est pas de la grande race des Marins. Car il rejette loin de lui la responsabilité de la Terreur qu'il a faite ; il se plaint qu'on l'identifie avec le tribunal révolutionnaire, comme si ce n'était pas là sa force aux yeux des siens. Défense habile, mais sans grandeur et qui le diminue et le désarme de la puissance d'épouvante dont il est entouré. Si on cesse de le craindre, où espère-t-il donc se réfugier ? Il le dit clairement ; il montre où sont ses espérances en flattant les hommes de la Plaine, rappelant qu'il a sauvé les soixantetreize Girondins, invoquant surtout la probité, qu'il semble identifier avec eux. C'est pour eux qu'il trouve des paroles de paix, des sourires et presque des caresses ; laissant assez voir à] quel
point il est dupe de ce long silence, de ces empressements muets et de cette obséquiosité à le suivre tête basse dans toutes ses fureurs. En dépit de ses soupçons, cette confiance marquait peu de connaissance de la nature humaine ; une telle faute était irréparable. Il crut que les offenses se pardonnent en durant, que les partis oublient ; et par là il se mit à la discrétion de ses plus invétérés ennemis, se figurant que leur inimitié devait être moindre parce qu'elle était plus ancienne.
Après ce début, où il fait pour la première fois l'essai de la douceur, de la mansuétude, bientôt il se lasse de cette contrainte. Se croyant assez sûr de ceux qu'il a daigné courtiser, le naturel l'emporte. Il se tourne contre les révolutionnaires, et reprend sur eux sa revanche de haine et d'accusation : « Une coalition criminelle intrigue au sein même de la Convention nationale ; il faut punir les traîtres. » Une fois retombé dans le thème ordinaire, il ne s'appartient plus, il l'amplifie à sa manière, sans mesure. Il dénonce le Comité de salut public, le Comité de sûreté générale, et, en termes enveloppés, Barrère, Carnot, CoUot, Billaud-Varennes. Puis, la colère et le tempérament l'emportant sur toute prudence, il traite de fripons Cambon, Mallarmé, Ramel. Ainsi les demi-promesses du commencement n'étaient qu'un moyen
oratoire. Il y avait lieu, plus que jamais, de tout craindre d'un homme encore si peu maître de ses haines, qu'il ne pouvait les retenir un moment, même dans un discours longtemps pesé et calculé.
Alors ceux qu'il avait voulu rassurer frémirent autant que ceux qu'il menaçait. Tous se sentirent également sous le glaive. La vague espérance que quelques-uns s'obstinaient à garder encore d'un retour à la clémence tomba subitement ; ils n'en trouvaient aucune trace dans ce qu'ils entendaient. « Nommez ceux que vous accusez 1 » demande une voix. Robespierre se refuse à nommer pour ne pas borner ses menaces. L'accusation reste suspendue sur tous, excepté sur la Plaine.
• Le ton funèbre, les pressentiments de mort qui se mêlent à chacune des paroles de Robespierre, ne peuvent renfermer que de nouvelles tragédies. Est-ce ainsi que l'on apporte la paix? C'était un testament qui allait être scellé du sang des vaincus, quels qu'ils fussent. Voilà ce que chacun se disait en écoutant ; et comme la parole était souvent à la hauteur de la situation, que les choses rendaient par elles-mêmes dans ce discours un son lamentable et terrible, on applaudissait par intervalles ce que Ton maudissait au dedans ; heureux de mettre sur le compte de l'admiration le frissonnement, l'horreur, la crainte ou la haine dont on
était saisi. Car les applaudissements interrompirent fréquemment ce discours. Ils accompagnaient encore Robespierre, lorsque, après avoir fini, il revint triomphalement à sa place.
On ne se contenta pas de cette adulation. Lecointre de Versailles, celui-là même qui était à la tête du complot pour tuer Robespierre, fut le premier à proposer une adulation nouvelle dans cette émulation de flatteries. Il demande l'impression du discours. Barrère, impatient d'exalter le plus fort, appuie la proposition. Gouthon alla plus loin; du moins il le fit avec sincérité. Il voulut que le discours fût envoyé à toutes les communes de la République. La Convention obéit ; elle vote ainsi deux fois la pleine victoire de Robespierre. ■ Tout était fini ; l'orgueil avait reparu sur son front ; la joie, si rare chez lui, éclairait son visage. Quelques paroles de Vadier, moitié excuse, moitié insinuation, sont à peines écoutées.
L'Assemblée était vaincue, pis que cela, avilie ; elle allait se retirer, attendant encore si elle ne pouvait échapper à tant de honte.
On vit alors comment, dans la plus extrême chute, il suffit quelquefois d'un homme de courage pour rendre le cœur et l'honneur à une assemblée éperdue.
^r Cambon fut cet homme. Il montra le courage moral des anciennes républiques. Quand tout là-
chait pied, il se présente seul dans la lice, fort de ses chiffres, de sa probité, de son génie républicain, qui ne devait céder ni se démentir devant aucune épreuve du temps. Il tient le premier tête à Robespierre ; il ose l'accuser : « Un seul homme paralysait la volonté de la Convention nationale, cet homme est celui qui vient de faire ce discours. »
Jamais paroles ne produisirent changement si soudain. Par l'exemple de Gambon, l'Assemblée comprend ce qui, peu d'instants auparavant, lui eût paru insensé. 11 était donc possible de résister, de désobéir à Robespierre ! Pour lui, dès qu'il fut attaqué, il parut un autre homme. En le mesurant, Gambon l'avait perdu ; pour la première fois, il descendit à s'excuser. Après un si long règne d'épouvante, ce fut une si grande chute, que toutes les tètes se relevèrent à la fois.
Que Billaud-Varennes, au nom des comités, ait à son tour parlé de haut et déjà presque en juge, cela rie peut étonner. Mais quand le plus pusillanime des hommes, Panis, qui jusque-là n'avait vécu que de crainte et de silence, attaqua Robespierre au nom de l'égalité, ce fut le signal pour tous. Bentabole, Gharlier, Amar, s'en mêlèrent. Thirion, qui lui aussi voulait poignarder Robespierre, vit qu'il s'ouvrait une autre issue; il se crut dégagé de l'obligation de flatter davantage.
Enfin, Barrère le renie, voyant que le vainqueur est si prés d'être vaincu. Billaud avait demandé que la Convention revînt sur son décret d'adhésion au discours de Robespierre. Au moment du vote, Robespierre est débouta son banc; fier encore, il cherche des yeux si quelqu'un osera lui désobéir en face. L'Assemblée rapporte son décret. Le discours ne sera pas imprimé ; par cette première résistance, si faible, en apparence, du grain de sable, Robespierre se sent ébranlé ; il chancelle, retombe sur son banc, et avec un soupir étouffé, il laisse échapper ces mots que ses voisins entendent et s'empressent de répéter : « Je suis perdu * ! >
Dans cette lutte, les Montagnards seuls avaient combattu; pour eux, il y allait de la vie. Les modérés gardèrent le silence; il n'était question pour eux que de se venger. Ils pouvaient attendre.
* « Mailhe, qui entendit l'exclamation ainsi que ses voisins, me raconta ce fait. » — Mémoires inédits de Baudot.