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PRÉPARATIFS DU 9 THERMIDOR

Après avoir abattu les principaux chefs de la Révolution, il ne manquait plus à Robespierre, Saint-Just et Couthon qu'à s'abandonner euxmêmes. C'est ce qu'ils firent le 9 thermidor. A mesure que la catastrophe inévitable approche, une mélancolie noire s'empare des deux premiers. Aucune trace de la sérénité héroïque qui présage le succès ; mais dans tous leurs discours et dans leurs écrits les plus secrets, la mort, le tombeau, le cimetière, écho perpétuel de leurs pressentiments funèbres. Les pensées sépulcrales sont tellement semblables chez eux, qu'il est difficile de dire lequel les emprunte à l'autre.

Ils vivaient déjà dans la mort ; ils la portaient, ils la respiraient, ils f exhalaient partout. Gomme

ils n'en étaient point avares pour les autres, ils la savouraient d'avance pour eux-mêmes. C'était leur conseillère et leur fortune. Jamais hommes d'action et de parti n'annoncèrent de si loin leur chute ; aussi, ils y accoutumèrent trop tôt l'opinion. Ils décourageaient jusqu'à leurs affidés. Nul ne s'immole au génie de la mort ; les plus dévoués veulent du moins, en mourant, espérer la victoire.

La situation était désespérée. Plus le système se tournait contre le but de Robespierre, plus il s'entêtait dans le système, au point de gâter la hache. Au lieu de s'apercevoir que le moyen ne valait rien, il s'imagina qu'il fallait aggraver la Terreur par la loi de prairial et tuer les terroristes ; c'est ce qu'il se promit de faire. Par où l'on voit qu'il était à bout de combinaisons, et que son esprit roide ne lui permettait pas de changer de voie ^ lors même qu'il se fût aperçu qu'il s'égarait. Faire à la fois le Marius et le Sylla, sûr moyen de n'être ni l'un ni l'autre !

Gomme dans ce chemin tout vint à lui manquer, il se réfugia contre les mécomptes de chaque jour et contre l'horreur croissante dans l'idée de verlu empruntée des stoïciens et de Rousseau. Il parvint à se persuader que tout ce qui lui faisait obstacle, c'étaient les vices, et que la guerre qu'il soutenait par l'échafaud était celle de la vertu contre le crime. Si Ton ne veut être injuste, il faut recon-

naître qu'à force de sophismes et d'orgueil, il mît sa conscience non-seulement en paix, mais dans une auréole de sang, où le doute ne pénétra jamais. Plus il s'avançait vers la crise, plus la question politique se changea pour lui en une question morale. Retiré au sein de ce qu'il appelait la vertu, divinité farouche, inaccessible, il ne comptait pour rien les sacrifices humains qui devaient, selon lui, en préparer le règne.

La tête perdue dans ce nuage sanglant, il ne s'agissait plus seulement pour lui de délivrer le peuple, mais de faire un peuple vertueux, sans vices ni faiblesses, en dehors de l'espèce humaine.

Dans cette dernière période, les anciennes dénominations de partis changent pour lui ; il ne reste à ses yeux que la distinction des moraux et des immoraux. Ceux-ci devaient disparaître de la terre. Telles étaient les vues qui se fortifiaient chez lui à l'approche de la mort.

Il demanda l'extermination des immoraux avec autant de calme que les orthodoxes avaient juré l'extermination des hérétiques. Plus il avait fouillé dans la Révolution, plus il avait rencontré l'ancien fond de corruption d'une nation vieillie avant de sortir de tutelle. Il croyait pouvoir extirper en quelques années les vices séculaires, s'en remettant pour cela à la magie de la Terreur.

Les amis survivants de Danton allaient répétant

« que si on laissait faire Robespierre et Saint- Just, il ne resterait bientôt plus de la France qu'une thébaïde avec une vingtaine de trappistes politiques \ »

Cependant tous reconnaissent que Robespierre se fia trop à l'échafaud du soin de combattre pour lui; car dans ce peu de jours qui restaient, que faisait-il? Il se dérobait aux siens même, dans ses promenades solitaires, dont ses satellites avaient seuls le secret. Il s'exerçait au tir au pistolet dans un jardin écarté ; et l'on dit qu'il avait acquis quelque habileté à manier cette arme, comme s'il .s'agissait de se préparer à un duel avec un homme et non avec un monde ! Manière de tromper sa cpropre inaction. On l'entendait souvent regretter )-de n'être pas entré dans l'armée après la Constituante et de n'avoir pas fait l'apprentissage de la guerre.

Beaucoup supposent qu'il commençait à prévoir que les Français recevraient la loi du sabre, et •qu'il regrettait de ne pouvoir trancher ainsi d'un seul coup le nœud gordien où il était enveloppé. Pour moi, il me semble que cette ambition ne fut jamais la sienne. Dans tous les cas, il était trop tard pour y songer.

-, On a prétendu aussi qu'il perdit des heures dans je ne sais quel amour pour la fille aînée de son

» Mémoires inédits de Baudot.

hôte Duplay, et des écrivains ont fait de brillants tableaux romanesques de ces scènes domestiques.

La vérité est que cette jeune fille avait un culte pour lui et qu'il se laissa adorer ; il n'était pas homme à s'éprendre au point d'oublier un seul moment ses haines et ses soupçons.

A peine peut-on supposer que cette jeune Léonore ait réussi par instants à dérider la figure crispée et convulsive de Robespierre. S'il voulut l'épouser, comme on le prétend, ce vague projet n'adoucit pas une heure le fond de sa pensée ; le bonheur n'entra pas un instant dans son âme, toute livrée aux furies politiques.

Qui sait, au reste, jusqu'où le souvenir de l'Emile de Rousseau le suivit dans la boutique du menuisier Duplay ? Cette boutique fut quelque temps un atelier de passions politiques. De bonne heure l'honnête Duplay le père abandonnait ses outils pour aller exercer, comme juré, ses terribles fonctions après du tribunal révolutionnaire. Il faut que sa probité se soit fait jour à travers toutes ses passions, puisqu'il fut épargné lui seul à l'heure de la défaite. Son neveu, Simon Duplay, était parti comme volontaire à l'appel de 92. Le premier coup de canon lui emporta une jambe, il revint avec une jambe de bois. C'est lui qui servait de secrétaire à Robespierre.

La mère Duplay et ses deux filles veillaient sur

lui ; elles interrogeaient les visiteurs suspects, et leur vigilance ne fut jamais trompée. Un tel dévouement montre assez combien était sincère et contagieux le fanatisme de Robespierre. Au milieu de ces âmes simples, il se figurait habiter la vertu et réaliser, dans la vie privée, les principes qu'il voulait imposer à la France. Loin de l'adoucir, cette petite société honnête le confirmait dans son plan d'extermination. En voyant les figures ingénues des femmes Duplay lui sourire parmi les rabots, la scie et les autres instruments d'Emile, il se persuadait de plus en plus qu'il accomplissait le testament de Rousseau. Gomment se croire coupable de barbaries, comment regarder à une goutte de sang sur ses mains, quand la fille du menuisier, douce, innocente créature sans tache, le recevait sur le seuil et l'appelait le sauveur ? Elle était pour lui la voix du peuple, celle des chaumières. Si jamais le doute eût approché de lui, elle eût suffi pour lui rendre toute sa foi en lui-même.

Ainsi, ce qui eût attendri un autre ne servait qu'à le roidir davantage dans ses premières résolutions.

Les femmes Duplay, par leur innocence et leur douceur même, lui faisaient un rempart contre le remords. Encore quelques sévérités, et le peuple aura réalisé l'Emile et la Julie de Rousseau.

Il n'aimait pas les femmes; selon Danton, il avait

peur de Targent, oubliant ses intérêts privés autant que ceux cl'autrui. Ses adversaires de la Montagne ajoutaient : « qu'il semblait regarder toutes les maisons comme louées d'avance pour lui, et tous les magasins comme ses fournisseurs gratuits ^ ; » blâme qui, aux yeux de quelques-uns, se tourne en louange. Ils en concluent que sa préoccupation des choses publiques était telle, que le tien et le mien n'existaient pas pour lui ; tenant pour suffisamment payés de gloire ceux qui lui prêtaient le vivre et le couvert. Et n'est-ce pas ainsi qu'avaient agi les premiers apôtres de la vérité religieuse ? Il ne devait laisser, pour toute fortune, que 461 francs en assignats ! Pauvreté qu'aucun homme qui a laissé un nom dans le monde ne semble avoir égalée.

* Mémoires inédits de Baudot.

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