IMPRIMERIE DE FRANÇOIS VAN MEENEN
RUE ISEUVE DU PACHÉCO, 3i.
Eia Révolution Roligleuso av Dix-Meuvléme SIèolo.
Depuis le jour, où ma bonne fortune m'a conduit à étudier la vie (1) de Marnix de Sainte-Aldegonde, et à entrer en commerce avec cet esprit héroïque, j'ai travaillé à faire revivre ses œuvres à peu près ensevelies sous trois siècles de persécution, d'oubli, ou d'ingratitude. Outre qu'il était juste de rendre à la lumière cet homme de lumière, il me paraissait utile de tirer cette figure de l'oubli dans les temps de silence et de ténèbres • morales où nous vivons plongés. Car il est alors d'un bon
(1) Voir pour la vie de Mamix : Fondation de la République des Provinces-Unies, E. Quinet.— Bruxelles et Paris, 1854.
Ne voulant pas répéter ici ce que j'ai dît dans l'ouvrage que je viens de citer, je me contente d'y renvoyer le lecteur. Pour achever d'acquitter ma tâche envers Marnix, il me restait à montrer combien sa pensée s'adapte encore aux nécessités de notre siècle. Car c'est le caractère des œuvres durables qu'elles apparaissent toujours, comme une actualité, à quelque moment qu'on les retrouve.
Le vrai moyen de prouver que les œuvres de Marnix sont vivantes, c'est de les rattacher à des questions vivantes et pratiques. J'ai voulu marquer ainsi ces œuvres du sceau de notre temps ; je le fais aujourd'hui en m'abstenant d'entrer dans les affaires d'aucun état en particulier ; il me suffit de rester au centre de Fesprit général de notre époque-
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exemple de montrer que ceux qui ont combattu pour la vérité surgissent quelquefois du tombeau à la face de leurs ennemis.
En voyant que les morts d'il y a trois siècles sortent armés et vivants du sépulcre, tout homme de conscience doit être rassuré sur sa propre mémoire ; et les méchants dorment moins tranquilles.
Grâce au concours que j'ai rencontré parmi des amis . éclairés (1) de la dignité humaine, mon projet a pu se réaliser.
Voici pour l'honneur de la Belgique le monument de son grand citoyen, du premier de ses écrivains. Un proscrit relève la mémoire d'un proscrit. Je place sous l'égide de la Constitution Belge le monument exhumé
(1) Deux écrivains distingués de Belgique, MM. Van Meenen et Albert Lacroix se sont chargés des soins multipliés de cette édition. Pour la surveiller de plus près, ils l'ont en quelque sorte imprimée de leurs mains. Ce dévouement sera récompensé par la reconnaissance de leurs concitoyens et de tous ceux qui s'intéressent à l'honneur des lettres et à la cause de la liberté de penser. Il m'appartient de dire que ni l'un ni l'autre n'ont rien épargné pour que cette édition soit digne en tout du nom de Philippe de Marnix. — L'exemplaire qui nous a servi de texte pour le Tableau des Différends de la Religion est le seul qui existe, croyons-nous, en Belgique, dans une bibliothèque particulière. Nous devons desremercîments à l'honorable M. De Bonne, qui a bien voulu le faire servir à la réimpression. — Cet exemplaire se compose de deux volumes petit in-40, imprimés à Leyde en 1601 . — Le Tableau des Différends de la Religion a été réimprimé sur ce texte, sans aucune altération, ni omission; l'orthographe a été conservée; on peut en quelque sorte considérer cette édition comme un fac-similé des anciennes.-
Notre intention étant de publier, si cela est possible, les œuvres complètes de Marnix, nous faisons appel, en Europe, à toutes les personnes qui possèdent quelque partie inédite ou perdue de notre auteur, ouvrages, fragments, lettres, etc. Nous les prions de nous en avertir, et de concourir ainsi avec nous à l'œuvre entreprise dans un intérêt à la fois national et européen.
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de l'un des héros de la liberté civile et religieuse.
Tout ce qui peut intéresser des esprits libres, les hommes de notre temps le trouveront dans les œuvres françaises et flamandes de Marnix. Ceux-là même qui ne cherchent que le plaisir de l'esprit admireront dans ces pages la robuste diction du xvi® siècle, jointe au coloris, à la fougue, à l'imagination d'un peintre et d'un poëte ; et soit qu'ils veuillent tirer de ces qualités éminentes un grand et juste titre de gloire pour leur pays, soit qu'ils en rapportent l'honneur à la langue française, ils auront un ample sujet de considérations littéraires dans la comparaison de la langue de Marnix avec celle de Montaigne, de Rabelais et de d'Aubigné.
Mais ce n'est pas seulement un homme de style, un artisan de la parole que nous rendons au public, et il y aurait peu de justice à ne l'envisager que par cet endroit où pourtant il excelle. C'est par-dessus tout un athlète de la vérité, un destructeur du mensonge ; voilà les vertus pour lesquelles j'ai travaillé assidûment à sa résurrection.
C'est ici le triomphe de la vérité et de la sérénité humaine sur les masques et les épouvantements de l'Église de Rome. Que personne n'y soit trompé. Marnix n'a pas voulu seulement, à l'exemple d'autres écrivains, discuter cette église comme un point littéraire. La lutte est sérieuse et à outrance. Il s'agit ici non seulement de réfuter le papisme, mais de l'extirper, non seulement de l'extirper, mais de le déshonorer, non seulement de le déshonorer, mais comme le voulait l'ancienne loi
germaine contre radultère, de l'étouffer dans la boue. Tel est le but de Marnix. Voilà pourquoi après la dialectique la plus forte, la plus savante, la plus lumineuse, il étend l'opprobre sur le cadavre qu'il traîne et ensevelit dans le grand cloaque de Rabelais.
Ne cherchez donc point ici les capitulations de notre temps.C'est un livre non derusemais de véracité, sans merci et sans quartier. Si vous voulez être ^busé, ne le lisez
pas. Ce qu'il vous promet, il vous le donne. Pour quiconque l'aura lu jusqu'au bout, le dogme catholique aura disparu de fond en comble. Il restera l'emplacement d'une vieille Église rasée, abandonnée aux sif&ements et aux ricanements des vents, une dernière forme du paganisme mis à nu, une mythologie restaurée et soudain renversée, les débris épars d'une autre Diane d'Éphèse, et pardessus ces ruines payennes , la conscience de l'homme moderne qui cherche, examine et se fraie hardiment, à travers l'Évangile, son retour à Dieu et à la liberté.
Que veulent dire ces œuvres d'un autre siècle , rendues ainsi à la lumière? Pourquoi reparaissent-elles aujourd'hui? Qu'ont-elles à enseigner aux hommes de notre temps? Quelles pensées, et au cas échéant, quelles résolutions doivent-elles éveiller dans les esprits? La résurrection des œuvres enfouies d'un homme qui fut grand par l'action, n'est jamais une chose indifférente. Les morts ne reviennent pas, s'ils n'ont quelque choseà dire aux vivants.
En quelles circonstances reparaissent ces œuvres? Deux siècles et demi ont passé depuis Marnix ; et malgré son rire de victoire, pas un peuple dans tout cet intervalle,
n*a pu être véritablement arraché à la vieille Église. Elle n*a rien pu reconquérir de ce qu'elle a perdu ; mais elle a gardé dans ses fers tous les peuples que le xvi® siècle lui a laissés ; soit que la vigueur ait manqué pour achever la victoire, soit qu'en se proposant des buts trop éloignés, on ait manqué le plus nécessaire.
Pour ne nous occuper ici que des États catholiques, deux grands peuples ont péri, la Pologne et la Hongrie. La Belgique, le Piémont, le Portugal essaient une liberté née d'hier et déjà menacée. Le reste est esclave, il n'est pas permis d'en parler.
Marnix a démontré que le catholicisme est un paganisme nouveau (1); notre siècle a complété cette idée en y rattachant une autre face des choses. Ce que l'ami du Taciturne a fait à r^ard du dogme, notre temps l'a fait à l'égard de la politique; et, pour ma part, je revendique l'honneur de n'avoir cessé, depuis trente ans, un seul jour, de montrer l'incompatibilité radicale, absolue de cette forme de religion avec la civilisation moderne, avec l'affranchissement des nationalités, avec les libertés politiques et civiles.
Dieu merci , les événements donnent à ces idées une confirmation qui va même quelquefois au delà de mon désir. Pour achever d'ouvrir les yeux aux plus aveugles, il nous a été donné de voir un grand peuple, après qu'il a dépensé trois millions d'hommes sur plus de cent champs de bataille, que plusieurs assemblées se sont dévorées dans une lutte sans trêve, que les plus beaux génies ont lassé vainement la renommée, que soixante ans
(1) Gœthe TappeUe un paganisme baroque.
d'efforts, de sacrifices, de gloire inouïe, de revers incomparables se sont succédé, il nous a été donné de voir ce peuple, après tant de travaux gigantesques, de combats magnaninjes , demeurer sur la vieille base du moyen-àge, et condamné par là à ne pouvoir fonder chez lui, d'une manière durable, je ne dis pas un établissement, mais un atome de liberté.
Ainsi deux points sont acquis sur la religion du moyen-àge.
Mensonge dans le ciel , tyrannie sur la terre, paganisme et servitude, tel est Tétat dans lequel se présente aujourd'hui la question.
Maintenant voulons-nous faire un pas de plus? ou bien les choses étant arrivées à ce degré d'évidence, où la discussion est close , ne voulons-nous en tirer aucune conclusion effective?
Eia liberté, est-ce le droit de détruire la liberté ?
Il faut que le catholicisme tombe I Ce cri commence à partir du vieux monde et du nouveau. La diplomatie ellemême prend soin de nous instruire que cette forme de religion est en danger, qu'elle peut être frappée inopinément à la tête dans la Papauté, que déjà l'institution chancelle.
Avertis de tous côtés, voulons-nous en aveugles laisser
les choses suivre leur pente sans que nous y prenions aucune part , même de pensée et d'intelligence ? Si, en effet, comme on nous en menace, il y a quelqu'apparence de voir un jour le catholicisme soudainement démembré par quelque grande surprise du sort, sans tète, sans chef, sans conseil, tout cela arrivera-t-il sans que nous ayons rien prévu, sans que personne d'entre nous ait seulement réfléchi aux moyens de fçrmer et d'ordonner ce chaos? Ne voulons-nous pas jeter au moins une idée dans le gouffre qui ne manquera pas de se faire, sitôt que se réaliseront tant d'appréhensions sur
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la chute de Ilnstitution Romaine? car, vous l'avouerez, le premier degré de la chute, c'est de publier qu'elle est possible.
11 faut que je reconnaisse ici les avantages qu'ont sur nous les ennemis delà liberté. Quel que soit leur pays, leur croyance , tous ont eu un instinct infaillible quand ils se sont ralliés autour de l'Église Romaine, comme autour de leur citadelle. Si la nécessité de nous préserver laissait encore quelque place à l'admiration, j'admirerais sans difficulté cette tactique vive , rapide , plus prompte que le raisonnement, qui en toute contrée, dans toute langue, a montré aux partisans de l'oppression que leur appui naturel, leur lien, leur force, la clef de leur position est là. Tous ont reconnu leur Labarum. Pas un ne s'y est trompé. Nulle tergiversation, nul besoin de se concerter. L'instinct, la force des choses oqt parlé. Rome papale est devenue le ciment de tout ce qui reste de servitude sur la terre.
Combien hélas ! il en a été autrement des amis de la liberté! Je me lasserais, si je voulais seulement énumérer les faux raisonnements, les subtilités^ les illusions, les sophismes , par lesquels ils ont voulu se tromper euxmêmes sur la nature du danger et fermer les yeux au progrès, à la marche, aux usurpations de leur mortel ennemi. Que d'efforts, que de catastrophes n'a-t-il pas fallu pour les contraindre de voir le coup qui les frappait déjà !
D'abord, ce n'était qu'une fausse alarme, une alerte sans cause, une opinion de poëte, quelque préjugé philo-
sophique. Puis quand I ennemi a été plus près, fallait-il donc le craindre? 11 était trop chétif pour qU'on daignât s'en soucier. D'ailleurs n'était-ce pas plutôt un allié, peut être quelque ami? Le bas clergé au moins, n'était-ce pas la pure démocratie? Fallait-il donc se défier aussi des siens? Après tout, la révolution convertirait bientôt l'Église. Qu'on lui fasse seulement bénir la liberté en germe ; la réconciliation sera complète.
A cette ferme volonté de s'abuser chez les uns , comparez chez les autres la netteté d'instinct, la rapidité du coup d'œil, l'alliance instantanée avec l'Église, et demandez-vous à qui doit rester la victoire , si nous ne commençons enfin à nous orienter dans le désastre.
Tous les siècles se sont proposé d'atteindre un but, quand ils ont soutenu une discussion fondamentale. Le XIX® siècle sera-t-il le seul qui ne veuille tirer aucun résultat pratique des protestations qui partent de tous les points de la terre contre la même tyrannie? Quoi I toutes les volontés qui se soulèvent dans Funivers ne songent qu'à remuer des mots I nous ne voulons que parler, écrire, ergoter, sans laisser aucune trace dans les choses? Tant de cœurs indignés, tant de lumières accumulées, tant de paroles vivantes, ne sont qu'un jeu d'esprit qui ne doit pas dépasser le bout des lèvres ?
Dans le contrat entre le catholicisme et la liberté, tel que notre temps l'a signé les yeux fermés, les parts sont vraiment trop inégales. Il ne peut subsister, sans quelque correction. Vous en jugerez vous-même.
Le catholicisme, partout où il rencontrera la liberté.
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s'il est le maître, jure de la détruire, et il la détruit en effet. Réciproquement, la liberté, si elle est maîtresse, partout où elle rencontrera le catholicisme, jure de le respecter. Abattu, elle le relève ; vaincu, elle lui demande grâce ; Tun combat avec un glaive tranchant, l'autre avec un roseau rompu.
Ce contrat doit-il durer toujours 1
La liberté, est-ce le droit et le pouvoir de détruire aisément et impunément la liberté?
Ainsi le monde sera la proie d'une scolastique nouvelle et nous n'essaierons pas même d'en sortir. Nous tomberons sous la fatalité de deux ou trois syllabes et elles auront la puissance magique de nous ôter le plus simple bon sens. Il suffira que l'ennemi nous ait surpris le mot du guet , pour que nous nous croyions obligés de lui ouvrir la porte. Parce que l'oppression a appris de nous à prononcer le mot de passe liberté ^ nous voilà obligés en toute conscience de lui livrer la place que nous avions charge de défendre ! Nous verrons le xix® siècle tomber en enfance, et nous ne nous croirons pas le droit de l'en avertir !
Honnête Brutus ! dupe magnanime, éternel jouet de la victoire qui se rit de toi, parce que tu n'oses la saisir ! Ne sauras-tu donc jamais que relever ton ennemi abattu à tes pieds? Car c'est toi, oui c'est toi qui rouvres le chemin à Antoine. Tu veux qu'Antoine fasse sa harangue à la tribune, et si quelqu'un mieux avisé s'y oppose, c'est toi qui cries à la foule : « Faites silence I écoutez le noble Antoine ! » Tu veux encore qu'il accomplisse sur la place
publique ses rites serviles, ses cérémonies de mort ; « car dis-tu, » Antoine est notre ami, Antoine nous a serré la main; pourvu que Brutus parle à son tour, le peuple n'aura de suffrages et de vœux que pour Brutus, »
Voilà ce que tu dis ; et moi je te réponds : Prends y garde ! Antoine te perdra toi et tous les tiens, si tu ne perds Antoine.
C^mmeiit Ffislise eatholiqae a détruit le paganisme.
La première chose à faire, est de sortir des illusions. Quelles que soient vos intentions, vos espérances, ne croyez pas qu'une vieille religion même caduque disparaisse de la scène par Faction seule du temps ou par le travail latent de Tesprit humain ; c'est là une idée fausse, un leurre; il y faut renoncer.
Voyez les Églises décrépites de l'Orient payen, le brahmanisme, le bouddhisme. Nulle autorité ne leur a jamais commandé de disparaître. Ces paganismes qui comptent des milliers d'années subsistent pétrifiés, comme une masse inorganique, sourde, aveugle, sur laquelle la discussion passe sans même qu'ils l'entendent.
Il en est tout de même parmi nous du brahmanisme de l'Occident. Vous pouvez supposer autant de réfutations que vous voudrez. Qu'importent la réfutation, la discussion, la lumière, la parole, à qui n'a plus ni yeux pour voir, ni oreilles pour entendre?
Voulez-vous savoir comment les vieilles religions dis-
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paraissent? L'Église catholique a donné le modèle accompli de ces sortes de changements ; et je ne sais comment elle pourrait repousser comme exécrable le droit qu'elle a fait elle-même et sur lequel elle repose.
Ses historiens ont peu à peu réussi à faire admettre de tous, que la foi catholique a renversé les religions antérieures par la seule expansion de la doctrine, par le seul empire de la persuasion, de la beauté, de la bonté morale, sans que la force et l'autorité aient eu besoin de s'en mêler. Sur cet échafaudage mensonger. Dieu sait les théories que nous avons bâties aussitôt, touchant la facilité qu'il y a de faire disparaître une religion caduque au souffle seul de la raison, de l'examen, de ce que nous appelons éducation, développement, progrès de l'esprit. Voilà la fiction, voyons les choses.
L'avidité, Tacharnement avec lesquels les Empereurs du Bas-empire ont saisi l'unité catholique dès qu'ils l'ont entrevue, est un des spectacles les plus extraordinaires du monde. Ils se sont précipités sur cette arme comme des furieux, sitôt qu'ils l'ont aperçue.
Longtemps avant d^être convertis au christianisme, ces despotes avaient vu tout ce que le despotisme aurait à tirer de rÉglisè catholique. Yoilà pourquoi Constantin, avant qu'il fut chrétien, avant qu'il fût baptisé, était déjà fanatique de ce nouvel instrument de domination. Il avait découvert l'Église par le côté politique.
Un naufragé ne se jette pas sur une planche qu'il rencontre, en pleine mer, avec plus de furie que n'ont fait les Empereurs de la décadence sur l'unité de l'Église, pour
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sauver l'unité dispersée du Bas-empire qui craquait de toutes parts.
Entre ces deux tyrannies, Tune naissante, Tautre expirante, de l^Église et de l'empire, il y eut un accord subit, dès qu'ils furent mis en contact.
L'Église faible encore épousa l'empire. L'àme impériale des Césars passa dans le catholicisme et le vieillit aussitôt, de plusieurs siècles ; il passa en un moment de l'extrême servitude à la domination absolue. L'empire caduc tenta de se rajeunir dans l'esprit de l'Église.
Du mélange de ces deux despotismes, l'un nouveau, l'autre ancien, se forma cette unité monstrueuse à deux têtes, appelée le Bas-empire.
Sitôt que la foi catholique fut armée et maîtresse, elle se proposa de se débarrasser de la vieille religion payenne. Pour cela, elle ne se borna pas à instruire, à prêcher, à convertir, à catéchiser; elle profita de l'occasion, dès que l'occasion lui fut donnée. Pour réduire le paganisme à l'incapacité de nuire, elle ne se contenta pas de le dédaigner ; elle voulut en finir. Avec ce projet , elle adopta un ensemble de mesures parfaitement liées entr'elles, fondement du droit catholique, qui certainement ne peuvent être acceptées comme règle idéale, mais qui d'autre part dans la pratique, au milieu d'une société amoureuse de la force, ne laissaient aucune issue au passé, et donnaient à l'avenir l'impulsion de la fatalité.
Quelle a efe la jarispradenee da eafhoilelsme eonfre le
paganisme.
Peu de mots montreront le cercle dans lequel lautorité catholique enferma la religion ancienne, si bien qu'il était impossible à celle-ci de ne pas disparaître.
Il y avait trois points à envisager : l'institution en soi, les personnes, les choses. Yoici comment l'autorité en décida, bien sure de ne rien omettre si ces trois points étaient résolus par le même principe.
En ce qui touche l'institution, la décision est brève. Elle est tout entière renfermée dans quelques décrets de peu de lignes ; il suffit de citer les suivants puisqu'ils se ressemblent tous.
L'Empereur Constantius (1) :
» Que la superstition cesse. Que la folie du culte payen soit abolie! Quiconque aura osé contrevenir à .
(1) Voyez tout le livre 16 du Code Théodosien. Imp. Constantius. — Cessetsuperstitio. Sacrificiorum aboleatur insania. Nam quicumque contra iegem Divi principis parentis nostri et hanc nostrae mansuetudinis jussionem ausus fuerit sacrificia celebrare, competens in eum vindicta et prœsens sententia exeratur. Ace. Marceliino et Probino coss. (341).
cet ordre et célébrer des sacrifices, sera puni des peines portées dans la loi! »
Ou encore (1):
» Nous voulons que tous renoncent à l'exercice du culte payen. Si quelqu'un désobéit, qu'il soit terrassé par le glaive vengeur. « Ultore gladio sternatur ! »
A l'égard des personnes, les principales dispositions se résument ainsi :
1® Défense d'approcher des temples en aucun lieu, en aucune ville. (Nemo templa circumeat) (2).
2° Peine de mort (3) contre quiconque visite les temples, allume du feu sur un autel, brûle de l'encens, fait des libations, orne de fleurs le gond des portes.
(1) CoDStantius.Placuit omnibus locis atque urbibus universis claudi proti- Dùs templa etaccessu vetitis omnibus, licentiam delinqucndi perditis abnegari. Volumusetiàm cunctos sacrificiis abstinere.Quodsiquis aliquid forte hujus modi perpétra verit, gladio ultore sternatur. Facultatis etiam perempti Fisco decemimus vindicari : et similiter adfligi Rectores provincianim si facinoravindicare neglexerint. Dat. Kalend. Becemb.Gonstantio IV et Constante Il AA. conss.
(2) Theodosii magni quinta lex. NuIIi sacriflcandi tribuaturpotestas. — Impp. Arcadius et Honorius AA. Rufino p. f. p. Statuimus nullum ad fanum vel quodlibet Templum habere quempiam licentiam accedendi, vel abominanda sacrificia celebrandi, quolibet loco vel tempore. — Theodosio-Valentiniana lex. Nemo se hostiis polluât, nemo insontem victimam csedat, nemo delubra adeat, templa perlustret.
(3) Pœnâcapitis subjugari praecipimus eos,quos operam sacrificiis dare, vel colère simulacra constiterit.Dat.XI. Kalend. Mart.Med.GonstantioA. VIII. et Juliano Caes. Coss. — Impp. Valent et Mart. AA. Palladio p. p. Nemo venerandi adorandique animo delubra, quae olim jam clausa sunt reseret.AbsitàssecuIo nostro infandis execrandisque simulacris honorem pristinum reddi, redimiri sertis templorum impios postes, profanos aris accendi ignés, adoleri in hisdem thura, victimas caedi, pateris vina libari et religionis loco existimari sacrilegium. Quisquis autem contra banc serenitatis noslrae sanctionem sacrificia exercere tentaverit... convictus proscriptionem omnium bonorum suorum etultimumsuppliciumsubeat.
3^ Ceux qui reviennent à Tancienne religion, frappés de mort civile. Leurs biens dévolus sans testament à leurs plus proches parents.
4^ Les prêtres, (1) exilés hors de la métropole, soumis à la coercition compétente.
5° (Quand les peines furent adoucies, la confiscation des biens et Texil.)
(Bonorum proscriptioni et exilio coerceri.)
6** Les gouverneurs des provinces, les officiers publics rendus responsables de Texécution de ces lois, sous peine du supplice capital et de la confiscation des biens (2).
Après cela, restait à réglementer les choses, ce qui se faisait de la manière suivante :
1^ Ordre de fermer, détruire, raser. les temples (3); sine turbà ac tumultu diruantur! Car, ajoute la loi, en extirpant les édifices, on extirpe la matière même de la superstition.
2® Ordre de renverser, en tous lieux, les simulacres, les statues, les images, de raser, extirper les autels (4) .
(1] Sacerdotales paganae superstitionis competenti coercitioni 5ubjacere praecipimus. — La loi précédemment citée punit de mort les prêtres pris en flagrant délit d'exercice du culte. Conscii etiàm criminis ac ministri sacrificiorum eamdem pœnam quae in illum fuerit irrogata, sustineant.
(2) Capitali supplicio judicamus officia coercenda,quse statuta neglexerint. Impp. Arcadius et Honorius.
(3) Constantii prima lex. — Arcadii Tertia lex. —Si qua in agris templa sunt, sine turM ac tumultu diruantur. His enim dejectis atque sublatis omnis superstitionis materia consumetur. Dal. III. id. Jul. Damasco, Theodoro, V, C. Cons.
(4) Impp. Arcadius, Honorius et Theodosius. — Simulacra si qua eliam nunc in templis fanisque consistunt..., suis sedibus evellantur. Aedificia ipsa templorum quœ in civitatibus vel oppidis, vel extra oppida sunt ad usum publicum vendicentur, arœ locis omnibus destruantur.
(De simulacris et aris eyellendis, destraendis.) 3^ DestructioQ des écoles payennes, les bâtiments rasés. (Excisis priùs aris et scholis.)
4^ Suppression (1) de ce que nous appelons aujourd'hui le salaire du clergé, lequel est appliqué à l'entretien des troupes.
(De annonis templorum ad annonam militarem transferendis.)
5^ Transformation (2) des édifices religieux qu'on laissait subsister et qui rentrent dans le domaine de l'état et sont affectés à des usages civils, publics.
6® Toutes les propriétés privées, ou serait accompli un des exercices de l'ancien culte (3), où fumerait l'encens (4), dévolues au fisc.
Voilà comment l'Ëglise nouvelle s'est, fait place sur la terre.
Lors même que les vieilles religions auraient eu la force de subsister encore de longs siècles, par l'habitude, par le respect humain , par l'extérieur qui survit si longtemps chez les hommes à la foi, par la croyance même, que l'on me dise comment ces cultes auraient pu échap-
(1) Impp. Arcadius, Honorius et Theodos. —Templorum detrahantur Annonœ et rem annonariam jubent expensis devotissimorum milituni profuturae.
{% Omniaque templa possessionibus nostris ad usus ad commodes transferantur. Domini destruere cogantur.
(3) Impp. Honorius et Theodosius. AA. omnia etiam loca quae sacris error veterum deputavit, secundum Divi Gratiani constituta, nostrse rei jubemus sociari.
(4) Namque omnia ioca , quaB thuris constiterit vapore fumasse (si tamen ea in jure fuisse thurificantium probabuntur) fisco nostro adsocianda censemus. Imp. Theodosius.
per à un système si savamment combiné? Comment les croyances des pères auraient-elles pu se transmettre à leurs fils, surtout à leurs petits-fils, lorsque nul ne pouvait fuir et emporter ses dieux dans le désert?
Supposez un moment que la Religion catholique qui a fondé ce droit y soit soumise seulement pendant deux générations, et dites-moi ce qu'elle deviendrait elle-même après cette épreuve.
Voyez la logique irrésistible qui lie Tune à Tautre ces mesures; il vaut la peine de les examiner de près.
D'abord le principe général est posé : l'anéantissement de Tancien culte.
Folumus cunctos sofirificiis abstinere.
Aboleatiir insania. Ce n'est pas une réforme, une interruption dans le culte. La pensée humaine ne reste pas un instant en suspens ; l'espérance de rétablir la religion vaincue est extirpée dans sa racine.
Cesset superstitio! Combien cette ferme et altière parole n'enleva-t-elle pas de demi-croyants au paganisme caduc !
Ilseussentcontinué de languir, sans foi, sans résolution, dans un dogme entretenu par l'habitude. Mais la parole souveraine a retenti : Cesset superstitio! Tout s'incline. La résistance que quelques-uns redoutaient se trouve nulle. Si l'autorité nouvelle eût tergiversé, consulté, au lieu d'agir, le vieux dogme se serait cru une force qu'il ne possédait pas.
Les religions caduques ressemblent à ces vieux arbres qui n'ont plus que l'écorce. Ils ne laissent pas de végéter
et de couvrir au loin le sol d'une ombre noire, jusqu'à ce que le bûcheron ou la foudre les atteigne ; alors ce n'est plus que poussière.
Après le principe général, viennent les dispositions particulières, qui sont aussi à considérer. La première (1) concerne les temples : « Que tous les temples dans tous les lieux, dans toutes les villes, soient fermés sur le champ ! Et qu'il soit défendu d'en approcher. » « Placuit omnibus locis atque urbibus universis claudi protinùs templa ! »
Presqu'aussitôt la mesure paraissant incomplète , ce qu'on ordonne, ce n'est pas seulement la fermeture, c'est la destruction des édifices de l'ancien culte. La nouvelle autorité catholique sait 1^ puissance des objets extérieurs, principalement des lieux consacrés , sur l'esprit des hommes. Voilà pourquoi ceux qui commandent au nom de cette église ne se laissent arrêter par aucune considération. Le culte de l'art qui vivait encore chez plusieurs, ne peut en retenir un seul. Libanius demande grâce au moins pour les pierres. Ses supplications sont inutiles. Les plus magnifiques œuvres de la main de l'homme, les édifices les plus célèbres, en Grèce, en Italie, en Afrique, en Asie, sont renversés, dès qu'ils font obstacle à la main ecclésiastique.
Dans toute l'étendue de l'empire, le marteau, le pic retentissent. Des légions sont envoyées contre des pierres.
Si l'autorité politique se lasse un moment, les conciles
(1) Conslantii prima Constitutio :et accessu vetitis omnibus licentiamdelinquendi, perditis abnegari.
demandent que Tœuvre de destruction s'achève. Celui di^ Garthage (1) dénonce les édifices, les statues, les arbres même (2). De la poussière des temples, on refait des Églises.
Remarquez, en outre, je vous prie, l'intention marquée du décret qui attribue les revenus des temples aux soldats. Par là, les armées étaient poussées au sac de la vieille Église. De même on intéressait au changement les populations, en consacrant à leur usage, quelquefois à des jeux, à des cirques, ce qu'on épargnait par hasard des édifices. Souvent, pour mieux souiller les temples, on en faisait des lieux de prostitution.
Il s'ensuivit que d'un côté, la volonté souveraine de l'autorité, de l'autre l'intérêt , la cupidité , les passions des masses, se réunirent pour dépouiller, ruiner les édifices du paganisme. Les décrets se précipitent, ils redoublent ^ns relâche. Enfin, le dernier coup est porté par Théodose II :
« Que (3) tous les temples, sanctuaires, s'il en reste encore d'entiers (siqua etiam nunc restant intégra) soient détruits par l'ordre des magistrats et purifiés par la croix.
(1) ut Reliquias idolorum per omnem Africain juberet penitùs amputa ri.
(2) Ut ReliquijB idolatriae non solùm in simulacris sed in quibuscumquc locis vel lucis vel arboribus omninô delerentur.
(3) Omnibus sceleratœ mentis paganse, exsecrandis hostiarum immolationibus, damnandisque sacrificiis caeterisque antiquarum sanctionum Auctoritate prohibitis, interdicimus : Cunctaque eorum fana, templa, delubra si qua etiam nunc restant intégra, praeceptomagistratuumdestrui, conlocationeque venerandae christianae religionis signi expiari prœcipimus; scientibus universis, si quem huiclegiapudcompetentem judicem idoneis probationibus inlusisse constiterit, eum morte esse multandum. Dat XIX, Kal. Decemb. Theodos. XII, Valent. IV. AA. Coss.
Si quelqu'un contrevien t à cette loi , qu'il soit puni de mort. » Après cela , le paganisme a disparu , l'église nouvelle reste assise sur des ruines.
Il arriva en effet , qu'il devint matériellement impossible de continuer l'exercice du culte payen. Les choses manquèrent pour cela aussi bien que les hommes (1). Il ne pouvait plus y avoir ni prêtres, ni temples, ni sacrificateurs ; et ces changements s'étant accomplis non point comme des actes aveugles de violence, mais au nom de la loi (prœcepto magfw^ra^wwm), reçurent aussitôt la consécration que l'autorité légale imprime si aisément aux yeux des hommes sur tout ce qu'elle marque de son sceau.
Chez le grand nombre, l'appareil de la force déployée avec une apparence légitime, fut irrésistible. Ils reconnurent la volonté du Ciel dans les nouvelles mesures. Puis l'absence soudaine, imprévue de l'ancienne religion laissait parmi eux un vide qu'ils cherchèrent à combler par quelqu'autre croyance ; et comme rien ne leur rappelait le vieux culte, sinon des ruines et des désastres, ils commencèrent à s'en détacher, puis bientôt à oublier. Découvrant alors autour d'eux une Église riche, triomphante, puissante, qui imitait les cérémonies anciennes, cette Église les attira; à la fin ils subirent l'empire de la croyance nouvelle ; ils lui étaient, pour ainsi dire, livrés d'avance.
(1) Theodosii magni sextaconstitutio. Nullusomninôex quolibet génère, ordinc, hominum, dignitatum, vel in potestate posilus, vel honore perfunctus, sive potens sorte nascendi, seu humilis génère, conditione, forlunâ, in nullo penitùs loco, in nullâurbe... accendat lumina, imponat thura, serta suspendat.
Cela est si vrai, que partout où ce système de lois fut appliqué, le paganisme s'évanouit de lui-même ; partout au contraire, où ces lois ne purent s'étendre , le paganisme subsista, et il subsiste encore sans presqu'aucune altération, comme vous pouvez le voir dans les grandes religions de l'Asie orientale. Telles étaient ces religions avant le christianisme , telles elles sont encore aujourd'hui.
De ce qui précède , vous pouvez conclure , que l'autorité catholique dans sa lutte avec le paganisme, a donné elle-même la méthode la plus absolue, la plus radicale pour réduire à néant une religion ancienne ; et si j'examine de près cette méthode, je la trouve si ferme, si logique, si consistante, que je doute, le problème étant posé dans toute sa rigueur, que l'esprit humain trouve rien de plus sûr pour le résoudre.
Comment ui^e Religion finit*
J'ai dit quel est le droit catholique auquel s'attache le nom de Théodose. J'ajoute que ce droit qui a servi à établir la domination de TÉglise, a également servi à la maintenir. Il se retrouve identique dans tous les temps, partout où elle est restée maîtresse ; et d'autre part, c'est avec ce même droit que les adversaires du catholicisme ont réussi à le vaincre. Partout où une province a été arrachée définitivement à l'Église Romaine, cette législation a été retournée un moment contre elle ; témoin l'Angleterre, la Hollande, la Suède, la Norwège, la Suisse, une partie de l'Allemagne, qui n'ont pu s'assurer la victoire qu'en retournant avec discernement contre l'Église les lois de l'Église.
Ici, je n'ai point à exposer ce qui dans cette législation contrarie l'esprit de notre temps, ni quelles sont les parties qui peuvent revivre encore. Je n'ai pas non plus à décider si par la loi de l'éternel talion, le droit catholique avec le tempérament exigé par l'humanité moderne est
destiné un jour à envelopper à son tour TÉglise catholique. Ce serait vouloir entrer dans les conseils de l'avenir. Tout ce qu'un écrivain peut faire, c'est de réunir les matériaux par lesquels se forme et se mûrit quelquefois une de ces résolutions qui changent un siècle, et le couronnent. Mais dire par avance : faites ceci^ faites cela; tracer prématurément une méthode particulière, ce serait chose insensée, lorsque dans ces questions qui embrassent la nature humaine, tout dépend de la circonstance, du lieu, du moment, du degré de force, de passion, de volonté que vous trouvez parmi vos contemporains.
Avec l'habitude qu'ont les hommes de nos jours, de réduire toute chose à une question d'argent, ils croient volontiers pouvoir se débarrasser de la domination d'un vieux culte, en se contentant de lui ôter le salaire. L'Église naissante, ou plutôt la main ecclésiastique qui tenait la plume des Empereurs, a cru qu'il fallait labourer plus profondj et que ce moyen, d'ailleurs élémentaire et indispensable, serait illusoire, s'il n'était accompagné de l'ensemble des mesures que j'ai énumérées plus haut. C'est en quoi je ne puis m'empêcher d'être de l'opinion de l'Église.
Si elle se fût contentée d'enlever le salaire, le budget aux temples, ceux-ci eussent été entretenus par la pitié publique ; plus ils eussent été misérables, plus ils eussent attiré la compassion, et cette pitié eût alimenté la haine contre les déprédateurs. Car <;eux qui auraient fait aumône au vieux culte se seraient crus lésés par le nouveau.
Le peuple eut crié au vol ; et l'avarice des hommes se serait rangée du parti du vieux culte. Ainsi la persécution eût paru tout à la fois odieuse et impuissante; elle eût excité autant de plaintes que l'extirpation. Sans avoir les bénéfices d'une ruine totale, on en aurait eu tous les dommages.
Au lieu de cela, la vieille religion jusque-là tranquille et souveraine, se trouve à l'improviste, dans le même moment, surprise, investie, enveloppée, frappée, ruinée, rasée, extirpée, foudroyée, sans qu'il y ait place même à la pitié. Le sentiment de l'irréparable, de l'irrévocable, arrête la plainte avant qu'elle soit formée.
Au spectacle de la ruine instantanée d'une vieille institution à laquelle on ne laissait aucun recours, les hommes toujours si bons adorateurs de la force abandonnèrent sans trop de peine des dieux qui paraissaient s'abandon* ner eux-mêmes.
Ici l'exemple de la révolution française éclaircira ce qui vient d'être dit; car il n'est pas sans utilité de remarquer combien dans ses décisions les plus extrêmes, en matière religieuse, cette révolution a été timide en comparaison des Empereurs catholiques, Constantin, Théodose, Arcadius, Honorius, Valentinien, Théodose le jeune, qui ont fait passer l'âme de Rome impériale dans le génie de l'Église. Ces Empereurs ont osé proclamer la chute de l'ancienne religion et finir par là l'ère ancienne , ce que n'a jamais osé la révolution française; et je ne doute guère que ce manque d'audace d'esprit n'ait été pour quelque chose dans sa défaite. Car tandis qu'elle se donnait toute l'apparence de la persécution religieuse, et
qu'elle déchaînait contre elle tout le passé, elle n'osait pourtant frapper le passé religieux et y mettre légalement un terme. En sorte qu'elle n'ôtait pas à ses ennemis l'espérance de renaître, quoiqu'elle fit tout pour se les rendre irréconciliables. Situation qui est la pire de toutes et qui contenait infailliblement ces retours, ces revers que nous avons vus et que nous voyons encore.
Les temps qui ont suivi ont enseigné ceci : il fallait ou laisser de côté la religion ancienne (chose, il est vrai, qui me semble impossible) ou, si la nécessité obligeait de dé* chaîner cette religion contre soi, il fallait en finir.
Par là, on ne se donnait pas un ennemi de plus. Mais provoquer le catholicisme, le désespérer et ne pas le frapper irrévocablement de l'interdiction de la loi ; lui prendre ses prêtres, ses temples, ses autels, ses lois, son or, et lui laisser l'espérance et le droit, en le maintenant debout dans la loi et la constitution, c'était se condamner soi-même infailliblement à périr même après cent victoires. Une telle capitulation était toute force aux résolutions les plus hardies. C'était dire que l'orage allait passer et qu'il n'y avait qu'à attendre pour voir renaître ce que la loi n'osait placer au rang des choses mortes.
Si donc l'on veut tirer de l'établissement politique de l'Église quelqu'enseignement capable de servir à la pratique des choses, en des circonstances considérables (puisque les hommes, quoiqu'ils en disent, n'ont point changé) voici, je pense, comment cet exemple de l'Église peut se résumer.
Celui qui entreprend de déraciner une superstition
caduque et malfaisante, s'il possède Tautorité, doit avant tout éloigner cette superstition des yeux des peuples et en rendre l'exercice absolument et matériellement impossible, en même temps qu'il ôte toute espérance de la voir renaître. Alors, avec la facilité qu'ont les hommes à se détacher de ce que leurs yeux ne voient plus, la première chose qu'ils font, c'est d'oublier. Une nouvelle génération se forme, qui n'ayant rien aperçu que les ruines de la religion morte est toute disposée à porter ailleurs son espoir et sa croyance.
Le changement est déjà bien près d'être accompli. Vous pouvez dès lors, sans trop de risque, desserrer le frein, comme on le voit par l'exemple de Théodose le Jeune, qui après une seule génération a pu, sans manquer à la prudence humaine, adoucir les peines plus dures édictées par son père.
La première précaution de Moïse pour donner à son peuple un autre esprit, a été de l'enlever du milieu des idoles d'Egypte. Tant que le peuple eut les yeux éblouis par ces idoles, il fut impossible de l'arracher aux dieux de pierre. Mais au contraire, sitôt qu'il les eût perdus de vue, il commença à les oublier, et le plus vil des esclaves devint ' l'un des chefs de la race humaine.
Il faut donc qu'il y ait un temps, où la vieille religion soit voilée, pendant lequel un esprit nouveau se forme et se constitue. Lorsque cet esprit a grandi, vous pouvez ramener le droit commun et rouvrir la porte au vieux dogme, sans courir un péril trop imminent; car vos cons-
tructions nouvelles ont eu le temps de se développer et de s'affermir.
Mais Texpérience n a encore montré à aucune époque, en aucun lieu, que Ton ait pu, par exemple, laisser subsister avec toute sa force TÉglise catholique dans le berceau de la liberté, sans qu'après un certain temps la liberté n'ait été trouvée étouffée dans ses langes.
Ceci explique pourquoi Tidée que la Convention s'était faite du système religieux était sans force et ne pouvait aboutir à une création solide. Lors même qu'aucun obstacle politique n'eût ruiné cette conception, elle se serait ruinée elle-même. La liberté, l'égalité de tous les cultes laissait une force accablante au plus ancien. Cette force n'eut laissé aucune chance de vie à l'ordre nouveau que l'on voulait établir; le frêle arbrisseau n'eut pas manqué d'être écrasé à sa naissance, par la vieille souche gothique qu'on n'avait pas osé extirper de la loi.
Il ne faut pas que l'on m'oppose ici l'exemple des États-Unis ; car cet exemple confirme au contraire tout ce que je viens de dire. La religion romaine ayant été tenue là à l'origine de la constitution dans une sorte d'accablement et de dépendance voisine de l'anéantissement, la liberté a pu se former et s'étendre dans les États du Nord ; il était trop tard pour l'étouffer, lorsque la religion romaine a été admise à partager le droit commun.
De la religion de la force*
C'est ici le lieu d'examiner les principaux moyens par lesquels les hommes de nos jours, croient pouvoir mettre Je frein à une église tyrannique ou même la réduire entièrement.
Mais, avant d'entrer dans la question, je constaterai un fait qui jettera quelque lumière sur ce qui doit suivre.
L'Europe par son admiration ou sa complaisance pour la force déchaînée, a montré clairement à tous les yeux, qu'elle est restée plus barbare qu'on ne l'imaginait. Il y a encore du Vandale chez elle. Et celui qui ne tirerait de cette première observation sur la religion de la force aucune conséquence pratique, celui qui se croirait jeté dans une société idéale, où le droit, la vérité, la justice, n'ont qu'à se montrer nus et désarmés pour l'emporter, celui-là perdrait d'avance par sa faute et sa cause et luimême; il méconnaîtrait les choses; elles s'en vengeraient bientôt sur ses théories. Je pourrais en dire davantage à ce sujet ; je m'arrête.
Première solatioB*
Quelques uns de ceux qui sont le plus décidés à mettre fin à l'Église du moyen-àge croient qu'ils arriveront à ce résultat lentement, graduellement, par l'autorité de l'éducation seule. C'est là un cercle vicieux, dont ils ne se rendent pas compte. Comment l'éducation toute seule pourrait-elle détruire une religion malfaisante? Cela ne s'est jamais vu et ne se verra jamais ! En voici la raison principale :
La véritable éducation d'un peuple, c'est sa religion; à proprement parler, il n'a pas d'autre enseignement. Bonne ou mauvaise, vivante ou caduque, c'est la religion qui pénètre dans les profondeurs du peuple pour y porter la vie ou la mort. Ne me répondez pas que l'Église Romaine est toute de surface et qu'elle ne possède ainsi que les dehors ; car il y a des temps oiï la surface est tout ce qui reste d'un monde. Celui qui possède alors l'extérieur de l'homme, possède l'homme tout entier. Dans ces tempslà, donnez-moi le masque, je vous tiens quitte du
reste; avec le masque, je ressaisirai la personne.
Croire que quelques maisons laïques, quelques rares établissements d'enseignement, pensions, collèges, universités, qui ne s'adressent qu'à un petit nombre, peuvent se substituer à l'action d'une Église souveraine et la faire disparaître au bruit de quelques paroles , de quelques conseils, c'est se faire la plus grande illusion du monde.
Que sont tous les systèmes déposés dans les livres, répandus par quelques mains, en comparaison de cette autorité qui enveloppe une nation de toutes parts? Tant que cette autorité est debout et qu'elle pétrit l'âme d'un peuple, vos traités de philosophie, vos méthodes, vos conseils, vos avertissements, vos leçons, vos brochures, accueillis avec transport à la surface de la nation par quelques uns, restent ignorés des masses qui ne connaissent, ne voient, n'entendent, ne respectent, ou ne craignent que l'Église avec laquelle elles sont jour et nuit en contact, et qui peut d'un mot les perdre, les déshonorer, les ruiner, les effacer de la terre.
C'est ce sentiment qui a empoisonné pour moi toutes les joies de l'enseignement, dans le temps où il m'était donné au Collège de France^ de vivre au milieu d'une foule d'amis, dont les témoignages eussent pu me faire illusion sur la réalité des choses. Il ne m'est pas arrivé un seul jour de sortir de cette atmosphère vivante, sans me dire : hors de cette enceinte, la parole, la vie ne s'étendent pas. A peine aurai-je franchi le seuil, je retrouverai la même masse opaque, ténébreuse, où aucun écho ne parvient.
L'événement a prouvé que je ne m'étais pas trompé.
N'espérez donc pas que la pensée de vos livres, de vos systèmes s'enracine dans Tesprit des peuples que l'Église tient occupés par son culte, par sa liturgie, ses fétes^ ses terreurs. S'il arrive quelque écho lointain de vos enseignements dans le fond des peuples, ils en sont plutôt étonnés qu'éclairés. Voyez-les partagés entre une Église qui a pour elle la menace, l'autorité, la force, et des idées qui apparaissent isolées, désarmées, en contradiction avec les ténèbres natives amoncelées sur eux; ils ne tirent de cette opposition aucun résultat pratique; ils ont peur sinon de l'enfer, au moins du prêtre.
J'ai parlé des États où l'éducation est libre. Que dirai-je d^s États où elle ne l'est pas, de ceux où il n'y a d'enseignement possible que sous le bon plaisir et avec l'agrément de l'ennemi même? Comment imaginez-vous qu'une éducation qui n'existe pas, qui est radicalement impossible, puisse parle seul bénéfice de la patience avoir raison d'une institution souveraine, indiscutable? L'illusion touche ici à l'absurde.
Le despotisme religieux comme tout autre despotisme ne peut être extirpé sans que l'on sorte de la légalité , puisque sa légalité c'est son caprice. Aveugle, il appelle contre soi la force aveugle ; et en effet avec le tempérament qui se forme dans les gouvernements et les religions de bon plaisir, il ne faudrait pas non plus se montrer trop étonné si tant de peuples serfs brisaient eux-mêmes demain ce qu'ils adorent aujourd'hui.
Seconde Solntion*
D'autres sont persuadés qu'ils feraient quelque chose d'irrévocable, s'ils ôtaient simplement au Saint-Siège le patrimoine de S*. Pierre.
Disons-leur ce qui arriverait à coup sûr de ce demiaffranchissement.
Il y a deux hommes dans le pape. Il y a le prince et le pontife. Lorsque l'on a chassé le prince, le pontife l'a toujours ramené par la main.
Si le cœur eût manqué à la réforme, et si elle n'eût arraché que le pouvoir temporel à la papauté, son œuvre n'eût pas été de longue durée. Le spirituel eût fait bien vite regagner le temporel. Les clefs de Saint-Pierre eussent ramené le glaive. Il en serait assurément de même aujourd'hui.
En effet, quiconque a laissé subsister la domination spirituelle et toutes les marques de cette souveraineté, a toujours été contraint de rendre aussi le domaine temporel, comme on l'a vu par l'exemple de Napoléon. Personne ne
croit à la durée d'un changement accompli seulement dans Tordre politique. Dès lors peu de gens sont décidés à se compromettre pour un établissement nouveau, si peu sûr de lui-même qu'il maintient Tennemi au cœur même de 1 état. Une armée de prêtres soutenue de tout ce qui reste d'hommes intéressés à l'ancienne domination, dénonce l'impiété, la spoliation, le sacrilège; et ces plaintes ne pourraient être plus vives, s'il s'agissait du dogme.
En quelque lieu que la Papauté soit retirée, elle continue de régner moralement sur ses anciens sujets; elle tient dans ses mains le fil de toutes les menées, de toutes les brigues ; son pouvoir spirituel ne paraît que plus imposant parce qu'il atteste la timidité de ceux qui n'ont osé y porter atteinte.
La théocratie, il est vrai, est sortie de la place, mais elle y a encore un pied. Il ne faut donc qu'une occasion pour l'y faire rentrer, et toutes les tyrannies solidaires l'une de l'autre font infailliblement naître cette occasion. Alors l'ancien pouvoir théocratique rattache de nouveau le glaive à la tiare ; il reparaît* plus invincible après cette épreuve. Il montre par des actes sans réplique aux chefs de la demi-révolution, à ses partisans, à ses instruments, à ses agens, qu'en pareille matière, il faut savoir oser ou obéir, et que celui qui ne fait ni l'un ni l'autre court au devant de son châtiment et de sa ruine.
Si un nouveau dogme est nécessaire pour sortir de
la servitude*
D'autres imaginent qu'il n'y a rien à tenter contre la vieille Église, si le monde n'a pas trouvé d'abord un nouveau dogme ; et sur cela, ils se mettent à la recherche d'une Église nouvelle pour remplacer l'ancienne dans son autorité, sein infaillibilité, son universalité.
Je pourrais me contenter de répondre à ceux-ci qu'il n'est pas donné à chaque peuple d'enfanter une religion. L'Angleterre, la Hollande, les États-Unis d'Amérique, la Suède, n'ont produit dans leur sein aucun réformateur dogmatique national, à véritablement parler, et n'ont pas laissé de s'affranchir. Si ces nations eussent attendu qu'elles eussent produit chez elles un dogme véritablement nouveau , elles seraient encore esclaves du moyen-âge, comme les autres.
Je voudrais m'en tenir à cette première raison ; car les*personnes qui ajournent toute vie, tout effort, dans l'attente de je ne sais quel Messie social, ont souvent des
intentions si excellentes que je serais désespéré de rien ajouter qui les afflige. Et pourtant convaincu, comme je le suis, qu'elles cherchent l'impossible, qu'elles sont en pleine opposition avec l'esprit moderne, je né puis m'empècher de les contredire, avec plus d'insistance.
Deux choses sont à considérer dans l'opinion qu'elles embrassent, la pratique et la vérité même de l'idée.
Voyons d'abord la pratique. Il est trop évident qu'elle est désastreuse. Car s'il s'agit de découvrir un dogme encore inconnu pour échapper à la tyrannie subsistante, apprenez-moi ce que peut devenir l'homme jusqu'à ce qu'il ait fait cette découverte? N'est-ce pas abandonner purement et simplement la place à l'oppression? D'ailleurs cet inconnu, ce grand X que vous cherchez, sans lequel vous prétendez ne pouvoir rien faire, si vous ne le trouviez pas? Si votre attente était trompée? Voilà donc lemondeentierlégitimement livré, sans lutte possible au premier occupant,c'est-à-dire à toute tyrannie, pourvu qu'elle ait le bon sens de prétendre posséder le mystère qui vous échappe. Quelle bonne fortune, grand Dieu ! pour quiconque aspire à opprimer les autres! Jamais l'homme n'aura été ainsi livré à la violence et au hasard.
De grâce, sortons de ce rêve, il donne le vertige de la mort. Hommes de bonne foi, ne vous abandonnez pas à la merci de quiconque voudra se jouer de vous. Considérez une chose : nous n'avons pas seulement des devoirs envers ce que nous appelons l'avenir;
nous avons premièrement des devoirs envers le présent. Accomplissons donc ceux-ci, et les autres s'y trouveront compris. Car ce n'est pas l'avenir qui est enchaîné, c'est le présent; c'est lui qui souffre et qui crie; c'est vous, c'est moi, c'est nous tous, hommes qui vivons à cette heure sur la terre. C'est donc avec ce qui existe aujourd'hui, avec les éléments renfermés aujourd'hui dans le monde, que nous devons travailler à délivrer le monde. L'oppression est actuelle, elle s'exerce sur des êtres réels^ vivants, dont la plaie est saignante. C'est donc avec des choses actuelles, avec les pensées qui existent aujourd'hui, quelque part, dans l'esprit de l'humanité, avec les forces vivantes, présentes que vous pouvez, que vous devez combattre une oppression vivante, présente.
Pendant que la tyrannie a trouvé son dogme, dire que vous cherchez le vôtre, c'est accepter une trêve dans le combat du juste et de l'injuste; un armistice avec le mal, une capitulation avec le mensonge; c'est admettre dans le droit, dans l'esprit humain, dans l'ordre moral, dans la tradition de la vérité^ de la vie, un intéiim^ une suspension, un évanouissement de la conscience qui n'a jamais été, qui ne sera jamais, qui serait la mort même de la nature humaine.
Non! point de trêve avec l'Injuste! Je n'en accepte aucune! Point d'armistice avec le mal, avec le mensonge couronné et triomphant! Pointde suspension d'armes avec la force oppressive et homicide ! Si elle peut nous écraser, qu'elle le fasse. Nous n'en sommes point en peine. D'autres viendront après nous, meilleurs que nous !
II y a toujours assez de vérité manifestée dans le monde pour combattre le règne reconnu du faux? Vous laissez l'empire à l'injustice et vous vous réfugiez dans l'inconnu, c'est-à-dire dans le vide? Est-ce là que vous trouverez un point d'appui ?
Cette idée n'est si désastreuse dans la pratique de la vie que parce qu'elle est essentiellement fausse en ellemême. On ne cherche pas un dogme; on ne se le démontre pas à la sueur de son front. On le rencontre sur le chemin de Damas, et il vous éblouit.
En second lieu, c'est aller directement contre le génie des temps modernes, que de s'imaginer qu'un dogme puisse conquérir l'Universalité, à la manière de l'ancienne Église. Enfermer l'expansion, l'énergie infinie de Tàme moderne dans la lettre close d'un nouveau symbole, c'est là une entreprise qui répugne essentiellement à l'humanité contemporaine. N'oubliez pas que l'homme moderne est né, il y a trois siècles ; depuis ce moment il n'est plus de pape, ni de concile religieux qui puisse s'imposer à la conscience individuelle.
Que serviraient tous vos conciles! Un seul homme qui se lèvera pour refuser votre dogme, le mettra en poussière. Il restera une théorie, un systèjne, une opinion, une secte peut-être, mais rien qui ressemble à un symbole général.
Remarquez encore que cette idée de refaire un dogme universel est un triste legs de l'Église que vous voulez combattre. C'est là chez vous un reste du vieil homme; vous sortez de l'Église catholique pour la refaire sur un
autre plan. Mais ce plan^ je vous le répète, a été rejeté; ce moule, dans lequel votre esprit retombe, a été brisé. Que nous parlez-vous de conciles ? ils ont été fermés ; ils ne se rouvriront pas. Rompez donc cette dernière chaîne, ombre d'une servitude dont vous ne voulez plus.
Qu'attendez- vous ?
Je reproche au Saint-Simonisme de s'être absolument abusé sur la chose la plus fondamentale et d'avoir, par imitation du passé, rengagé beaucoup d'esprits dans la servitude du moyen âge, en fermant les yeux à la lumière vivante du monde moderne. L'idée de refaire un pape, un conclave, un concile prouve que cette école était incapable d'orienter les esprits ; elle tournait le dos à l'avenir. Elle a joint à la confusion , l'imitation stérile et fausse. Elle a tout fait pour aveugler l'esprit français, et lui ôter la tradition de sa propre indépendance.
11 est bien temps que l'aiguillon dé l'adversité nous rende enfin le sentiment du réel. Lors même que l'impossible se trouverait réalisé, que vous découvririez votre dogme, quel résultat s'en suivrait-il pour dénouer l'universelle servitude? Je veux que vous trouviez demain ce Christ nouveau que vous cherchez ; je vous l'accorde. Quelle en sera la conséquence pour le monde que nous voyons et dont nous faisons partie? 11 a fallu trois
siècles au Christ avant d'agir efficacement sur le monde et de l'enlever à ses anciennes dominations. Est-ce trois siècles de répit que vous voulez donner encore aux dominations qui le possèdent aujourd'hui ?
Qu'attendez-vous? Une nouvelle unité religieuse et sociale. Voilà ce qu'il nous faut, dites-vous, pour revivre : Quod unitatis cupimus plenâ redintegratione firmari (1) . C'est justement le mot des moines du Bas-Empire.
Ah! si vos vœux étaient exaucés, que vous seriez prompts à vous repentir ! l'homme moderne protesterait bientôt en vous contre ce vœu imprudent! A quel prix a été achetée cette unité si vantée de doctrines dans les choses secrètes, mystérieuses, intimes, qui sont le for intérieur de la conscience humaine? Au prix de quinze siècles d'une tyrannie de fer. Or cette tyrannie serait cent fois plus nécessaire aujourd'hui que l'àme humaine, individuelle, a conquis sa liberté dans ces domaines et qu'elle a appris à s'en servir. Vous étés à peine aiFranchis de la vieille chaîne ; déjà vous voulez vous en forger une nouvelle! Votre demande aveugle ne vous sera pas accordée. Vous resterez libres, en dépit de vous-mêmes, au moins sur ce point là.
Que demandez-vous encore? des armes sacrées, qui vous tombent du ciel. Mais le temps est passé où des messagers apportaient des boucliers divins, forgés dans la nue par les Cyclopes. Vos boucliers, vos armes,
(1) Quod unitatem reddidisse... videreris. — -Epistola concilii Romani ad Gratianum et Valentinianum. Impp. V. Cod. Theodos. Appendix, p. XXXI.
c'est à vous de les forger vous-mêmes en pleine lumière, dans la conscience libre que vous avez reçue en naissant. Ce siècle, qui a repris tant de choses qu'on croyait assurées, ne vous a pas encore ôté celle-là.
Vous ne pouvez vous sauver, ajoutez-vous, qu'avec des forces, des idées qui n'existent encore dans l'esprit de personne, pas même dans le vôtre. Écoutez :
Si un homme est échoué sur un banc de sable, au milieu d'une mer déserte, il se sert de ce qui est sous ses mains, et de ses propres débris pour se faire un radeau. Avec le secours de ce qu'il a sauvé du naufrage, il s'embarque de nouveau, et il finit par revoir sa patrie, ses amis, ses parents qui le croyaient perdu et qui déjà portaient son deuil. Au lieu de cela, si le même homme attendait qu'un navire lui vînt du ciel ; s'il rejetait tous ceux qui existent réellement et qui passent devant lui ; s'il ne voulait accepter pour sa délivrance et son salut qu'un vaisseau encore idéal que personne n'a vu, qui n'existe encore nulle part et n'existera peut-être jamais, dont le plan même est à trouver; que pensez-vous, dites-moi, que deviendrait ce naufragé sur son îlot, perdu au milieu de l'Océan?
De ceux qui attendent une solution finale.
Concluons. — Rien au monde n'est plus illusoire que d'àtlendre, comme vous le faites, la solution finale du problème. Cette solution ne vous sera jamais donnée par aucun livre, par aucun catéchisme; vous passeriez des siècles à attendre ainsi vainement que Teau du fleuve ait coulé pour vous faire un passage.
Faites chaque jour ce que vous avez à faire. C'est la première règle pour résoudre la question. Mais croire que la solution suprême vous ser& donnée en bloc, qu'elle tombera des nues comme un aérolithe, ou comme un autre Coran, et que jusque-là vous êtes dispensé de vivre, de sentir, de lutter, d'aimer, de haïr, de combattre à la manière des hommes, c'est une idée si insensée que toute une génération peut aisément s'y perdre.
On veut régir la vie sociale comme une figure de géométrie et l'on est dupe de ces grands mots. Voyez en effet la différence qu'il y a de l'une à l'autre.
Un géomètre, un savant, s'il ne découvre pas un cer-
tain théorème qu'il poursuit, se trouve arrêté court dans la déduction de ses idées. Il n'a qu'à se croiser les bras jusqu'à ce qu'il ait dénoué l'énigme. L'illustre Geoffroy Saint-Hilaire me racontait, un jour, que n'ayant pu résoudre une certaine difficulté d'ostéologie, le découragement le prit ; il renonça à l'étude de l'histoire naturelle pendant cinq ou six ans. Il fallut qu'un hasard le ramenât à ses travaux abandonnés.
Qui ne sent qu'appliquer des procédés semblables à la vie sociale, politique, c'est y porter la mort? Un homme, une nation ne peuvent sans risquer de périr renoncer à la vie morale, parce qu'ils ont rencontré un obstacle. Ils ne peuvent impunément se retirer hors de l'humanité vivante, jusqu'à ce que la solution de la question leur soit tombée des nues. Chaque jour apporte son devoir immédiat, auquel il faut satisfaire , sa question à laquelle il faut répondre.
Et un peuple, une génération qui donnerait sa démission d'hommes, sur le prétexte qu'un certain théorème, un certain scolie de géométrie sociale est encore à découvrir, cette génération se couvrirait certainement de ridicule et peut être d'infamie, puisqu'elle renoncerait à la nature humaine qui n'accorde ni répit, ni congé dans la pratique des devoirs publics ou privés.
Lé mal que les écoles de sectaires ont fait aux hommes de notre époque, en grossissant les idées fausses des maitres est incalculable; quant à nous, nous expions les fautes que nous n'avons pas commises. La pensée de faire régir la société par des instituts de savants, comme s'il s'agissait
d'nne équation d'Euler, cette pensée, en dehors de toute nature, de toute vie, de toute politique, a troublé, dénaturé les esprits les mieux faits. Chacun cherchant sa formule a oublié de vivre. On n'a plus rencontré que des hommes qui construisaient lequation, cherchaient les asymptotes de l'hyperbole sociale, et, en attendant, perdaient les instincts les plus simples, jusqu'à se mettre à la noerci de tous leurs ennemis.
On a fait de la vie sociale un problème mathématique si diflScile,si inaccessible, que je ne m'étonne pointde voir tant de gens y renoncer et y préférer la mort. A ce compte là, on pourrait aussi faire de la respiration humaine un tel épouvantail de science , on pourrait exiger tant de labeurs préparatoires, tant de combinaisons dynamiques pour se tenir debout sur ses deux pieds, qu'il serait infiniment plus commode d'y renoncer.
Non, la vie humaine n'est pas un problème si irréalisable qu'on nous l'a faite.
Le progrès social n'est ni une géométrie, ni une mathématique, ni une mécanique; c'est une vie, non une formule. Comme toute vie, celle-ci est plus simple que vous ne dites. Pour faire une œuvre humaine , redevenons si nous pouvons des hommes; voilà le premier point.
Pendant que les amis de la liberté égarés par de fausses mathématiques , interrogeaient toute science, excepté celle de l'homme, pendant qu'ils cherchaient partout dans l'univers extérieur leur solution, excepté en eux-mêmes, les ennemis de la liberté agissaient autre-
ment ; Ils savaient que les affaires humaines se débattent plus simplement au for intérieur du cœur de l'homme, et que l'important est de faire chaque jour un pas pour rester maître de la place. Ils ne perdaient point terre; car ils savaient encore que la victoire, à certains moments, est une affaire de tact, de sens, de coup-d'œil, d'opportunité. C'est avec les notions les plus simples, les plus unies du monde qu'ils ont eu bon marché de ceux qui ne voulaient prendre conseil que de la mécanique des sphères.
Que l'on se persuade bien que la liberté, en Europe, est tombée, non point faute de conceptions transmondaines, mais pour avoir méconnu les plus simples éléments des choses. Nous avons péri par l'A B C.
Ne confondons plus ce qui est absolument différent : la science et la vie, la mécanique et la société civile.
Les Archimèdes de la liberté ne font pas des œuvres mortes; ils portent leurs machines vivantes, armées dans
leur esprit. Ils demeurent au centre delà nature humaine. Qui les attaque, les trouve toujours debout et préparés. Quand vient le moment d'agir, ils ne vont point étudier à l'écart le problème social; ils le résolvent à chaque heure, à chaque instant de la vie, toujours instruits, toujours armés suivant l'occasion, le moment, la difficulté, ou l'opportunité.
Qui dira jamais, qui croira plus tard combien l'abus de la langue théologique, de la langue mathématique, transportées là où elles sont déplacées, a ôté aux hommes de ce temps-ci, le sentiment vif, simple, vrai, actif de