‹ La révolution religieuse au XIX0 siècle: Introduction générale aux ŒuvresChapitre 2 sur 2 · LU · texte numérisé non relu

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leurs propres affaires ! Combien ces alliances de mots surannés : papauté civile, communion, conclave social, concile social, n'ont-ils pas souvent ramené les novateurs eux-mêmes à des choses surannées !

De même l'abus de la langue scientifique mal appliquée, a substitué chez un grand nombre une vague idée pédantesque et morte, à la place d'une idée vivante, d'une œuvre de conscience, dont ils sont eux-mêmes les artisans et les juges. L'àme des choses a disparu, nous avons gardé quelques mots de vingt coudées, sans force- et sans justesse.

Ce n'est ici affaire ni de moines et de théologiens du moyen âge, ni d'érudits ou de géomètres; c'est une affaire d'hommes. Reprenez donc lelangage humain, connu, vivant. Retrouvons au moins la langue de la liberté, si nous avons perdu la chose.

IJb sof hisne.

Ainsi plus d'embûches de mots, je vous en prie. S'il vous est défendu déparier, gardez le silence; mais n'essayez pas à la fois de parler et de vous taire , vous ne le pourriez sans torturer le sens commun. Le plus grand mal de la servitude, c'est qu'elle est la mère de tous les sophismes.

Par exemple, ce que vous proposez est en exécration à l'Église, dont il ne resterait pas, si l'on vous écoutait, pierre sur pierre. Néanmoins , c'est là ce que vous appelez Réemieiliation de l'Église et de la Révolution,

Je veux bien que votre intention soit franche, mais votre langage ne l'est pas ; et, comme il est obscur , il cache ainsi que toute obscurité un esclavage. Car par cette ambiguité de paroles , vous ne ferez pas illusion à nos ennemis. Si c'est un piège innocent, vous ne les y ferez pas tomber; ils ont trop d'instinct, d'expérience pour cela. Mais vous y entraînerez les simples, les cré-

dules, qui ne cherchent, n'attendent, ne demandent, n'implorent qu une embûche nouvelle. En voyant cette doctrine si honnêtement exposée de la réconciliation du catholicisme et de la démocratie , lequel d'entre nous se dira que ce catholicisme prétendu est le renversement du catholicisme , que le noir veut dire ici le blanc , que la réparation de l'Église veut dire ici la chute de l'Église?

L'ancienne illusion, qui ne demande qu'à renaître, qui nous a déjà perdus vingt fois, qui cherche un accord impossible et absurde entre l'Église et la liberté, entre le cercle et le quarré, cette illusion, vous la relevez ; vous la réchauffez. Vous aveuglez ceux qui commencent à ouvrir les yeux. Quant à ceux dont les ténèbres font la vie, vous les fortifiez de votre faiblesse. Ils régnent; vous leur donnez le sacre I

Si vous êtes pour l'Église, dites-le. Mais si vous voulez le renversement de l'Église, n'appelez pas cela Conciliation du Catholicisme et de la Démocratie. C'est se jouer de vos.amis comme de vos ennemis.

Ne nous prenons pas les uns aux autres nos noms, nos devises, nos drapeaux. Sauvons au moins, s'il se peut, la franchise de l'esprit humain. Sortons de la confusion. Mais comment en sortir, quand nous prenons plaisir à la faire renaître d'elle-même ?

siècle tortueux qui détestes la voie droite, quand en aurai-je fini avec tes détours? Dès que j'ai surpris une de tes subtilités, tu vas en serpentant, en rampant, te replier dans une autre plus obscure. Tu roules un peu plus

loin tes anneaux et Ton ne peut te faire regarder en face la simple lumière du jour! Que de subtilités j'ai déjà rencontrées I En as-tu encore d'autres I

Autre sophisme. SI toutes les religions sont égales.

Après les sophismes que je viens de combattre, le premier que je rencontre, le plus enraciné, le plus contraire à rétablissement de la liberté , est celui-ci : que toutes les religions se valent au point de vue de la vérité, et même delà politique, en sorte qu'il n'y a nulle différence à établir entre les unes et les autres. Ce principe est le contraire de toute philosophie, de toute science, de toute histoire, qui cherchent partout à marquer la nature diverse des choses ; et cette fausse philosophie a entraîné bien vite des résultats mortels à la révolution , comme à la liberté !

Car loin que les religions soient toutes égales, il est certain qu'il y a entre elles des différences, des degrés dans le vrai, des spécialités, des nuances, comme il y en a dans toutes les choses de la nature. 11 y a une religion qui se proclame elle-même l'ennemie de toutes les autres; elle se glorifie d'être incompatible avec la liberté moderne. Cette religion a des institutions , des organes , des in-

struments de servitude , que d'autres ne possèdent pas , tels, par exemple, que la papauté, le célibat, d'où naît une forme nouvelle de caste, absolument inconciliable avec l'organisation des sociétés nouvelles. Il y a d'autres, religions qui sont compatibles avec la liberté moderne, puisqu'elles l'ont engendrée et qu'elles la conservent. Il y en a enfin qui confinent à la liberté philosophique , puisque ce sont des philosophes qui les ont révélées.

Si la Révolution française avait clairement vu ces degrés, ces différences, elle eût pu, en concentrant ses forces, ses inimitiés, ses décisions contre le culte qui exclut la civilisation moderne, éliminer ce culte, en laissant subsister le principe de la liberté, et ouvrir par là une ère nouvelle. Mais en faisant vaguement la guerre à tous les cultes sans distinction, elle n'en a pas atteint un seul; elle a manqué d'audace; et celui qu'elle avait mission d'abattre est sorti de §es mains plus entier, plus indompté qu'auparavant.

Supposez que la Révolution française eut mieux apprécié l'organisation du monde religieux, elle eût pu appuyer son levier sur tout ce qui renferme un élément de liberté morale et renverser par là l'édifice de toute tyrannie.

Elle aurait eu la force de mettre fin au culte qui proscrit tous les autres.

Elle aurait osé réduire son ennemi ; mais n'ayant fait aucune différence dans l'échelle des choses religieuses, elle a déchaîné contre soi la religion même, sans trouver d'appui nulle part pour déplacer irrévocablement la borne du vieux monde.

Deux voles restent ouvertes. I^aqnelle eholslr!

Ne refaisons pas la même faute. II nous est encore une fois donné de choisir entre deux chemins. Seulement, si après tant d'expériences, de revers, d'enseignements produits par la persécution, nous nous obstinons à répéter les fautes d'autrui, il est probable que pour longtemps seront compromis le salut, la liberté, la dignité de Tesprit humain en Europe.

Voici les deux voies qui s'ouvrent encore devant vous : vous pouvez attaquer en même temps que le catholicisme toutes les religions de la terre, spécialement les sectes chrétiennes > sans distinction, et par là les obliger à faire de nouveau une seule masse avec lui ; dans ce cas, vous avez contre vous l'univers entier. Vous voilà encore une fois réduits à l'impuissance.

Au contraire , vous pouvez vous armer de tout ce qui est opposé au catholicisme , spécialement de la masse de toutes les sectes chrétiennes qui lui font la guerre ; en y ajoutant la force d'impulsion de la Révolution française,

VOUS mettrez le catholicisme dans le plus grand danger qu'il ait jamais couru. Vous pouvez dès lors vous promettre raisonnablement de le placer au moins dans l'impossibilité de nuire.

De ces deux voies, laquelle voulez-vous adopter? La première a été tentée jusqu'ici ; elle n'a conduit qu'à des revers, sans un seul résultat durable; la seconde (et c'est celle que je propose) n'a point été essayée ; elle s'accorde avec la justice, avec la science, avec l'histoire, avec la politique, avec l'équité. Choisissez. On a vu souvent une armée dispersée, soudainement ralliée et victorieuse, seulement pour avoir changé son ordre de bataille.

Au lieu de vous chercher vaguement des ennemis à tous les bouts de l'horizon, sans en atteindre aucun, il s'agit de concentrer vos vues, vos forces, vos volontés dispersées, sur le point unique qui est le centre d'où partent toutes les attaques dirigées contre vous ; et si vous reconnaissez avec la même unanimité que vos adversaires, que ce point précis, qui soutient tout l'échafaudage de servitude, est l'Église romaine, il s'agit non plus de dépenser vos paroles, vos répugnances, vos haines, vos menaces à tous les vents, mais de vous appliquer à ce point, sans vous en départir que vous ne soyez arrivé à un résultat pratique, que vous pourrez léguer à vos fils.

Pour ces grands résultats, il vous faut des alliés; il faut qu'une partie du monde au moins soit de cœur avec vous.

Que si vous montrez la pensée de repousser également

toutes les croyances, vous êtes premièrement iojastes, secondement ennemis de vous-mêmes, puisque vous vous faites des adversaires de ceux qui doivent être une partie de votre force.

Voilà pourquoi je m'adresse à toutes les croyauces, à toutes les religions qui ont combattu Rome; elles sont toutes (qu'elles le veuillent ou non) dahs nos rangs, puisqu'au fond leur existence est tout aussi inconciliable que la nôtre avec la domination de Rome.

En effet, puisque la prétention ancienne, nouvelle, éternelle de cette religion est d'asservir l'univers (urbi et orbi), c'est dans tout l'univers que vous devez trouver des points d'appui et des alliés. Je n'invoque pas seulement une théorie, une philosophie, un système particulier ; je fais appel à toute croyance opprimée, à toute église persécutée, à tout temple qui peut montrer ses martyrs. Ce n'est pas seulement Rousseau, Voltaire, Kant, qui sont avec nous contre l'éternelle oppression ; c'est aussi Luther, Zwingle, Calvin, Marnix, Herder, Channing, toute la légion des esprits qui combattent avec leurs . temps, avec leurs peuples^ contre le même ennemi qui nous ferme en ce moment la route. Ils trouveront place dans nos rangs, tous les athlètes de l'esprit. Surtout nous appelons ceux qui dans les formes les plus affranchies du christianisme font le lien des uns et des autres. Je ne propose ni un système ni un dogme. Ce que je demande, c'est un acte, c'est une œuvre de vie, une alliance de tous les esprits libres de la terre, pour l'affranchir en commun de l'esprit qui la possède et qui la stérilise.

Allianee très-possible que la force des choses produit, qui seule peut amener un dénouement à tant de paroles, de discussions, où lexix® siècle court risque de s'user, sans honneur, sans profit, sans réaliser même une seule de ses idées.

Qu'y a-t-il de plus logique au monde que de faire un seul faisceau des révolutions qui ont paru dans le monde depuis trois siècles, de les réunir dans une mêmelutte, de reparaître ainsi sous le soleil, pour achever la victoire sur la religion du moyen-âge?

Le malheur de la Révolution française, c'est de s'être isolée des révolutions qui l'ont précédée. Réparons cette faute. Replaçons-nous au cœur du monde moderne.

Voulez-vous ne faire qu'une école littéraire, académique, philosophique, sans laisser aucune empreinte réelle sur la face de la terre? Vous pouvez alors rester dans l'isolement. Il est certain que quelques écrivains, quelques penseurs solitaires suffiront toujours à imprimer un mouvement quelconque à la vérité abstraite, dans les murs d'une école.

Pour moi, je crois qiTe malgré beaucoup de fautes, il n'est pas encore trop tard pour couronner cette fin de siècle par quelque grand et mémorable changement dont la postérité garderait la mémoire. Voilà pourquoi j'appelle tout ce qui a un esprit de vie, d'examen^ tout ce qui a scellé un jour, une heure, son contrat d^alliance avec la liberté ; tous ceux qui veulent que les paroles laissent une trace dans les choses ; tous ceux qui cherchent dans les discussions un dénouement pratique ; tous ceux qui

veulent non pas seulement médire du moyen-âge, mais en sortir et Tabolir, tous ceux qui à un degré quelconque ont fait entrer Tesprit moderne dans le monde chrétien. Hérésies nationales, religions modernes, sectes, croyances affranchies, écoles de libres penseurs, systèmes, philosophies,tout ce qui vit, tout ce qui respire doit entrer dans ce grand et suprême effort contre la mort qui jette déjà son ombre sur nous.

Quelle serait la force des révolutions modernes ainsi ramenées au point de jonction dans lequel elles se ressemblent toutes? Cette force est incalculable. Je dis qu'elle serait invincible. C'est ici la cause du Seizième siècle comme du Dix-neuvième, de la Réformation comme de la Révolution, de Marnix comme de Voltaire. Quels sont ceux qui refuseront d'entrer dans cette alliance pour achever d'expulser le moyen-âge? Ceux pour qui toute religion n'est plus qu'un frein politique, également bon pourvu qu'il asservisse le monde. Mais bien peu feront un aveu de ce genre, et il ne manquerait pas de se retourner contre ceux qui le feraient. Tous ont le même but, tous ont le même intérêt; car je suppose qu'il y a encore des intérêts moraux sur la terre. Sinon donnez-nous le pain et le cirque. Oublions gue nous avons été des hommes. •

Si le seizième siècle a arraché la moitié de l'Europe aux chaînes de la papauté, est-ce trop exiger du dix-neuvième qu'il achève l'œuvre à moitié consommée? Est-ce trop demander de sa résolution, de sa force, ou de sa maturité ?

Quel sera l^hérlflcr du eathollelsme?

Ici, n'objectez pas que l'alliance avec tous les éléments hostiles à Rome, pour une œuvre de vie, un but déterminé, dans le temps de l'action, est contraire à la philosophie; car j'ai montré, un peu plus haut, qu'il n'est rien de plus conforme à la vraie philosophie pratique, que de reconnaître les différences, les degrés qui existent entre des choses diverses. Voulez-vous savoir ce qui est l'opposé de la philosophie? C'est de ne reconnaître, de n'admettre aucune diversité entre les institutions religieuses, et de les confondre toutes dans une même exclusion ; vue aveugle, s'il en fut, opposée à toute vraie science, encore plus qu'à toute vraie politique .

Que diriez-vous d'un musicien qui prétendrait que toutes les musiques sont égales? et d'un peintre qui mettrait sur le même plan tous ses personnages, sans observer aucune perspective? Le philosophe, le politique, le législateur qui confond toutes les religions de la terre, toutes les époques, tous les âges de développement

de l'esprit humain, dans la même exclusion, ne manque pas moins essentiellement aux conditions de la philosophie, de la politique ou de la législation qui est aussi un art.

Il ne serait pas juste non plus de m'accuser de prêcher une foi qui n'est pas la mienne, quand je montre des routes diverses dans lesquelles la dignité politique peut se concilier avec la croyance. Voilà des chemins divers, où la liberté est possible. Voilà un chemin obscur, qui mène infailliblement à la servitude ; choisissez entre les premiers, rejetez le dernier. Celui qui parle ainsi exprime le principe fondamental du monde moderne, la liberté.

Encore une fois, je ne réclame pas la succession du catholicisme pour une formule, pour une théorie, pour une secte en particulier. Je réclame cette succession pour toutes les idées qui ont sauvé une parcelle de la liberté humaine ; c'est-à-dire que je demande, pour héritier, l'esprit humain tel qu'il a pu se développer dans le monde moderne, avec ses croyances, ses aspirations, sa philosophie, ses instincts nouveaux.

Liberté pour tous, expansion de toutes les énergies de Tâme et de l'esprit, en dehors de l'église despotique et serve.

Si vous repoussez ces larges issues , que la force des choses a ouvertes elle-même aux peuples modernes, pour sortir de l'antiquité et du moyen-âge, il faudrait donc se contenter de la philosophie? Mais laquelle? Déjà vous excluez Rousseau ; il n'est pas, pensez-vous, assez avancé

pour les adorateurs de Saint-Janvier et de la robe de Trêves. Un autre prétendra que votre système à son tour 6St aussi trop circonspect. Jusqu'à ce que vous ayez trouvé l'impossible, c'est-à-dire la formule philosophique qui convienne également dans le même temps à tous les esprits, à tous les lieux, à tous les peuples, voilà Tan* cienne servitude établie sans contestation sur la terre.

Ce qui nous aveugle, encore un coup, c'est que nous nous représentons toujours l'avenir sous la forme d'une unité, dans laquelle nous n'acceptons que notre secte, ou notre formule. Même en rejetant le passé, nous travaillons à le faire renaître. A une Église universelle, nous autres catholiques, nous cherchons toujours pour héritier une autre Église universelle, ou du moins une autre philosophie univearselle ; c'est en cela que nous nous abusons.

La centralisation religieuse, à laquelle nous voulons échapper, ne renaîtra pas, si tant est que nous établissions la liberté. Tout au contraire, la vieille Église, unité aveugle, inorganique, inférieure, chaos ténébreux, ira de plus en plus en se partageant pour faire place à la variété de la vie. Comme du sein de la nature inorganique sont sortis des centres de vie organisée, de même du fond aveugle de l'Église immobile, sortiront de plus en plus des individualités, des personnalités, qui auront, chacune, leur intuition propre, soit dans la religion, soit dans la philosophie. Déjà le siècle n'est plus le disciple d'un seul livre, homo unius libri. Il le deviendra de moins en moins. S'il est vrai que tout homme est appelé à devenir

son prêtre, il Test aussi que tout homme doit devenir son philosophe ; ce qui n'empêche pas qu'il y aura encore des sectes, des croyances générales, des écoles diverses de philosophie, des m'aîtres et des disciples.

Ouvrez donc les portes, à deux battants, à tout ce qui renferme un élément de liberté, une étincelle de vie, de dignité; ouvrez-les toutes grandes; il y faut faire passer un monde.

Ne dites pas : « Si vous n'acceptez pas ma formule, mon système, je préfère que vous restiez dans le sépulcre. »

Dites au contraire : « Il y a diverses voies^ outre la mienne que je crois la meilleure. Toutes seront bonnes, pourvu que vous sortiez de la mort. »

— Si vous détruisez cette Église, où me conduirezvous? Voilà ce que le monde est en droit de vous demander.

— A mon système de philosophie, répondez-vous.

— Cela ne me suffit pas ; cette porte est trop étroite, je m'en défie. Je demande à passer par la brèche que l'humanité moderne a ouverte ; car cette issue est éprouvée et j'aime les chemins battus.

Voilà ce que vous réplique une bonne partie des hommes.

Le temps de la domination d'un livre, d'un système est passé. Nous ne verrons plus de Mahomet ni de Coran. Nous ne verrons plus même de Contrat social devenir le livre de classe de toute une nation.

Ouvrez donc aussi tous les livres de vie, et laissez au

monde la satisfaction de choisir sa voie de délivrance ; înstruisez-le, poussez-le, mais ne le contraignez pas dans son droit d'élection, Mérae lorsqu'il vous suivra, qu'il croie vous précéder. S'il accepte votre système, votre symbole, votre doctrine, qu'il puisse s'imaginer les avoir trouvés lui-même. Car c'est un orgueilleux. Il se défie de tout ce qui lui paraît exclusif, étroit, magistral. D'ailleurs, il sort d'une prison de dix-huit siècles; tout lui fait ombrage. Il voit partout des geôliers et des chaînes.

C« qui arriverait de la ehnte du eathollelsBM.

» IIM w— — ■

Si Talliance que je propose à des esprits, à des Églises, à des systèmes, qui tous ont un intérêt commun, s'accomplissait; si, parla justice de l'histoire, la loi de Téternel talion voulait que le Droit catholique fut appliqué par la Providence à l'Église catholique, avec les tempéraments qu'exige l'humanité moderne; si les avertissements de la diplomatie se réalisaient; qu'arriverait-il? La chute de cette Église.

D'abord, la surprise, la peur, un grand silence; puis le lendemain, les hommes s'étonneraient de pouvoir subsister sans l'organisation qui leur semblait indispensable; et, passant bientôt à un autre sentiment, les peuples qui sont aujourd'hui le plus rivés à cette Église s'étonneraient le plus d'avoir gardé si longtemps cette chaîne.

Le grand mât étant coupé, le vaisseau, aujourd'hui échoué, de l'humanité se relèverait de son écueil; il flotterait avec orgueil et se pavoiserait de couleurs nouvelles.

L ame du christianisme^ partout où elle s'est maintenue libre, affluerait pour combler le vide que laisserait l'institution du moyen-àge.

Dans le même temps, Tesprit philosophique sortant des livres et des systèmes de quelques docteurs, deviendrait esprit de vie, d'action ; il se répandrait à son tour sur les ossements arides et dispersés du vieux culte.

Il ne se formerait pas un symbole unique, pétrifié aussitôt que conçu, mais une grande âme humaine et divine qui passerait sur la face des nations et les renouvellerait. Car chacun voudrait avoir part à la succession de la religion morte; et, soit dans les philosophies, soit dans les sectes, tous feraient quelque effort pour mériter d'occuper ce vaste héritage.

L'esprit moderne, agrandi par sa propre victoire, communiquerait à toutes choses un essor inattendu.

Ce qui survivrait, ce serait le dogme liberté qui assurerait, en dehors de l'Église tyrannique le présent au plus sage, l'avenir aux meilleurs.

Là où l'esprit pur du christianisme ou de la philosophie ne pourrait s'enraciner encore, on verrait du moins sortir du catholicisme démembré, des formes nouvelles, locales , nationales , spontanées , indépendantes , qui ne pourraient dans aucun cas refaire l'œuvre de la tyrannie, parce que la tète de cette tyrannie aurait été abattue avec la papauté, et qu'il serait impossible de la retrouver.

Il y aurait encore des luttes dans le monde, puisque c'est le lot de la nature humaine, mais ces luttes ne seraient plus stériles.

Le XIX® siècle enchaîné, hébété, ivre de matérialisme, ne deviendrait pas un objet de risée pour la postérité ; il aurait fait sa tâche comme les autres ; il pourrait dire : ce Voici mes oeuvres ! » Il ne se contenterait pas de dire : « Voici mes chaînes, elles sont dorées. »

La religion ne serait pas seulement un masque; elle aurait concouru à rendre à Thomme la vie morale.

La philosophie ne serait pas seulement une abstraction, une chimère; elle serait devenue action, affranchissement.

L'industrie ne serait pas une nouvelle glèbe pour de nouveaux serfs; ce serait une grande fabrique de peuples ; elle produirait non- seulement des choses, mais des hommes.

L'Europe ne serait plus seulement un vieux monde ; ce serait un monde rajeuni, supérieur au nouveau.

SI rindasf rie peut sauver FEurope!

Supposez, au contraire, que la papauté continue d'être la tête de toutes les tyrannies religieuses, politiques, financières, industrielles, administratives, comme ces idoles de Tlnde aux mille bras armés de glaives, et dites s'il restera un mot dans une langue quelconque pour exprimer le progrès indéfini de servitude où vous vous trouvez engagés.

L'énergie spirituelle, morale, diminuant de plus en plus, en même temps que les forces matérielles s'augmenteraient à vue d'œil, ce défaut total d'équilibre produirait nécessairement le renversement et la chute de la dignité humaine. L'homme disparaîtrait sous la machine.

Vous comptez trop, en effet, que la matière toute seule vous affranchira, vous rendra l'honneur, la dignité, la bonne foi, la conscience, la probité, tout ce que vous perdez chaque jour. C'est là une illusion; vous avez beau chercher hors de vous votre sauveur dans le progrès de

la mécanique, dans le seul développement de l'industrie, dans une machine de bois ou de fer.

Vous croyez, vous espérez que ces machines vous dispenseront d'avoir vous-même une valeur propre, qu'elles vous communiqueront celle qu'elles possèdent. Détrompez-vous. Rien au monde ne peut vous dispenser d'avoir vous-même une âme, une dignité personnelle, le respect de vous même, un caractère, une conscience, une parole. Tous les rails de fer, toutes les chaudières à haute pression, ne peuvent vous acquitter de l'obligation d'avoir vous-même cette trempe invisible , ce ressort interne, ce point moral qui résiste, s'il le faut, au poids de l'univers, et constitue l'être humain. Ni le fer, ni lé bois, ni la tôle, ne vous prêteront leurs vertus. Il faut absolument que vous ayez les vôtres, celles qui caractérisent la nature humaine. Aucune machine ne vous exemptera d'être homme.

Tout au contraire, le développement des forces mécaniques exige un développement au moins égal des énergies de l'esprit. Mais si celui-ci s'endort, se démet, se rapetisse, se ravale à plaisir, il ne peut manquer d'être écrasé par les forces même qu'il met en jeu; toutes, loin de le servir, se tourneront contre lui.

II restera comme enseveli dans ce qu'il lui plaît d'appeler sa victoire sur la nature.

C'est ce que vous avez vu partout où les puissances industrielles ont grandi, sans que l'esprit de l'homme ait fait effort sur lui-même pour grandir à son tour. Considérez les vieilles sociétés dans leur âge de décadence.

Toutes étaient parvenues à la plus haute industrie qui fût dans le monde. Elles possédaient les plus grands instruments de fortune ! Mais quoi ! l'homme avait disparu. Enveloppées de l'ombre d'une vieille religion morte 9 elles élevaient des pyramides à la mort. Elles commerçaient, elles trafiquaient, elles tissaient, elles produisaient, elles consommaient. Mais leurs richesses croissantes ne servaient qu'à accroître la misère et la servitude de tous. Les plus belles machines, celles d'Archiméde, n'ont pas empêché Syracuse d'être la sentine du monde. Les plus belles voies de communication, dans l'antiquité, les meilleurs aqueducs, les plus magnifiques tunnels, les projets les mieux étudiés sur le percement des isthmes, appartiennent à l'époque d opprobre du genre humain, à l'époque impériale. Les thermes les plus confortables sont les thermes de Caracalla.

Quand ces belles voies romaines de communication furent achevées, et que le réseau fut tendu à travers l'Europe, que s'ensuivit-il? L'avez-vous oublié? Il arriva que la pensée qui gouvernait le monde eut ses chemins préparés; et, comme cette pensée était la fantaisie d'un maître, ses caprices, ses colères, ses ordres, ses cruautés franchirent l'espace.

Il atteignit de la main la conscience humaine au bout de la terre. Dès lors il n'y eut plus un seul refuge pour une seule âme libre. A qui voulut échapper, il ne resta qu'à se poignarder.

Il est vraiment trop plaisant de vous voir vous imaginer que les chemins de fer vous rendront la dignité, la sécurité.

— LXXIV — i

la liberté, sans que vous y soyez pour rien. Je veux encore vous ôter ce dernier leurre. La servitude courra plus vite "(que vous sur vos routes ferrées ; elle vous devancera, si vous n'avez pas d'autres moyens de vous y dérober. Les chemins de fer n'entraîneront que l'idée que vous y laisserez monter ; et, si c'est une pensée d'esclave, les rails, la vapeur,, l'électricité, le télégraphe, les puissances rassemblées de la nature ne pourront transporter à l'extrémité du monde que votre esclavage.

Eussiez-vous à votre service toutes les forces conjurées de l'univers, elles serviraient comme autrefois à publier dans l'univers votre déshonneur.

La vieille nature des choses n'est pas changée. Rien n'ôtera à l'esprit sa prééminence. Même souillé, même ensanglanté, c'est lui qui continuera de gouverner le monde ; et, si ce n'est une àme juste qui tient les rênes, ce sera une âme criminelle. Un Caligula , au centre d'un réseau de chemins de fer ! Voyez où cela conduit !

Queveux-je prétendre par-là? Deux choses. La première, c'est qu'il ne faut pas vous fîer,tant que vous le faites,du soin de votre honneur, de votre avenir à vos machines. Ce sont des esclaves ; si vous vous endormez, elles pourront vous trahir.

Lasecondeconséquence,c'estquevous vouspressez trop de vous louer. Je voudrais vous voir moins contents de vous mêmes. Mon espérance en vous n'en serait que plus grande. Après tout, le monde n'est pas encore dans une telle félicité, que vous ne puissiez ajourner quelque peu les actions de grâce que vous ne cessez d e vous rendre à vous-mêmes.

Souvenez-vous un peu plus de ceux qui meurent au loin pour vous ; cela calmera votre ivresse.

Lorsque dans la situation où vous êtes, vous continuez de vous donner pour des modèles à ce qui reste encore de peuples libres et fiers sur la terre, comment ne sentezvous ce qu'il y a là de ridicule pour vous et d'injurieux pour la nature humaine? il me semble que votre langue devrait se sécher, dans votre bouche, en prononçant vos louanges.

Que l'esprit d'inertie est ingénieux! qu'il trouve d'admirables consolations ou de sublimes prétextes pour endormir le monde ! Qui eût pensé que la doctrine du progrès, à laquelle nous aussi avons travaillé, devint si vite un instrument contre tout progrès?

Car les hommes de notre temps ont conclu une seule chose de cette noble doctrine, à savoir, que quoi qu'ils fassent, le bien ou le mal, dormant, veillant, buvant, mangeant, rampant, ils servent le progrès. Certes les voilà bien à leur aise! Et, en eflfet, cette formule une fois tombée dans leur esprit, il faut voir comme ils en tirent parti, au profit les uns de leur apathie, les autres, de leur cupidité.

Les meilleurs se contentent de ne pas bouger ; ils sentent, disent-ils, que l'idée marche! il ne serait pas bon de la trop précipiter. Les autres , de nus qu'ils étaient, se font millionnaires en un jour, en trichant à la bourse par amour de la bonne vieille cause humanitaire. Turcaret et Crispin sont des apôtres.

Quant aux peuples, les voilà tout glorieux d'avoir fait.

en dormant, sans le savoir, la nuit dernière, cinq ou six grandes révolutions industrielles, anarchiques, féodales, communales, royales; sans y penser, ils ont enjambé six siècles bien comptés, étendus sur le seuil ! Que ces nations se rendorment Seulement du bon sommeil! Usera toujours assez tôt pour les réveiller quand on sera dans l'Éden .

Ce qui arriverait de la victoire du eathollclsme*

Voyons les suites de la victoire du catholicisme. Réduits à l'impossibilité de s'éclairer, les peuples qui ont pris en main la grande affaire de nos temps, la Révolution du dix-neuvième siècle, la laisseraient avorter! Et cet avortement de la pensée d'une époque serait un démenti donné à toute l'espèce humaine; les conséquences s'en feraient sentir partout.

Les peuples qui s'étaient donnés pour missionnaires de leur temps, se trouveraient condamnés les premiers à un aveuglement éternel. Les yeux fermés, sans même avoir la conscience de ce qui les retient dans les ténèbres, tous leurs efforts se perdraient dans le vide. Bientôt, désespérant d'échapper à la condamnation portée contre eux, ils s'assiéraient dans la nuit; persuadés que tout est inutile, ils ne donneraient plus leur confiance à personne, car ils auraient d'abord perdu confiance en eux-mêmes ; ils n'estimeraient personne, car ils auraient perdu leur propre estime.

— LXXYIII —

Alors ils accuseraient leurs défenseurs de l'oppression inexplicable et de Tabjection qui pèseraient de plus en plus sur eux ; ils se promettraient de ne plus suivre aucun guide, de n'écouter aucune parole, de n'aimer, de n'admirer qui que ce soit, de ne prendre conseil que de la nuit. Ils croiraient voir partout, faiblesse, incapacité ou trahison.

Arrivés à ce point, ils tomberaient dans l'endurcissement de la pierre. Ils n'auraient nulle pitié de ceux qui souffrent pour eux; car, se diraient-ils, les martyrs ne sont que des ambitieux joués. Eux-mêmes affecteraient l'indifférence de l'esclave. A toutes les décadences morales, à toutes les chutes de la civilisation, de la liberté humaine, ils secoueraient la tète avec indifférence, comme si aucune de ces choses-là ne les regardait. Par toutes ces apparences et d'autres encore, ils sembleraient être les complices de leur propre servitude ; plus d'un les accuserait d'avoir vendu, comme Judas, l'espèce humaine pour trente deniers.

Mais d'autre part, comme ils auraient entrevu la lumière morale, même après l'avoir perdue, le souvenir leur en resterait ; ils ne pourraient l'oublier entièrement. C'est pour cela qu'ils ne deviendraient jamais de bons esclaves.

Vous entendriez, par intervalles, une immense aspiration sortir du fond de la terre ; cette aspiration serait celle d'Encelade vaincu, terrassé, aveuglé, enchaîné, qui se souvient qu'il a connu la lumière, etqui se réjouit dans son cœur de vous la disputer et de vous l'enlever à votre tour.

Il y aurait d'autres conséquences; celles-là s'étendraient jusqu'aux institutions libres , qui se corrompraient par l'exemple.

En voyant les peuples terrassés par le catholicisme et la victoire si aisée du despotisme, un grand désir d'imitation saisirait les chefs des Églises dissidentes ; car ils voudraient partager la victoire; et, comme toutes les révolutions sont liées entre elles, ils commenceraient par déplorer ■ que la Réforme ait réussi au seizième siècle ; ils déclareraient que s'il fallait la refaire, ils s'y opposeraient eux-mêmes.'

Du moins ils tenteraient de se rapprocher, autant que possible^ du catholicisme vainqueur. Vous verriez les Églises schismatiques, ardentes à se renier, emprunter d'abord la tactique, l'esprit, les antipathies, les haines, puis aussi les armes de leurs plus anciens ennemis.

Il ne resterait plus en Europe que des religions politiques ; toutes auraient pris le tempérament du vainqueur. L'esprit de tyrannie de l'Église Romaine se répandrait comme l'eau dans les Églises du libre examen; car chacun aurait conscience que le modèle du despotisme heureux, c'est Rome. Et chaque Église, chaque temple, chaque communion , chaque secte mettrait son honneur à se rapprocher de ce modèle et à porter le dernier coup à la raison humaine tombée et prosternée ; tant est grand parmi les hommes le désir qu'ils ont de se joindre au plus fort.

Le reniement du xix® siècle irait ainsi corrompre, jusqu'à sa source même, les libertés du xvi®.

Il en serait de même dans l'ordre politique. Toutes les institutions modernes de la liberté , suffrages, élections, seraient retournées contre la liberté. Il n'y aurait plus de tribunes ou d'assemblées qui ne missent leur honneur à montrer qu'elles aussi peuvent être de bons instruments d'oppression.

Plus vous descendriez dans le fond des masses , plus vous puiseriez à pleines mains la servitude ; vous verriez de grands peuples voter, en riant, leur esclavage.

Les nationalités expirantes, se traînant au pied du plus fort, renieraient la seule chose qui aurait pu les faire revivre, le droit.

Le paupérisme moral entraînerait après lui le paupérisme physique et réciproquement. Ce qui resterait d'une nation, ce seraient quelques compagnies de finance anonymes qui dévoreraient en silence des générations anonymes.

Chacun reprocherait à son voisin d'être indigne de la liberté, et chacun deviendrait par là garant de l'abjection de tous.

Le niveau de l'intelligence baissant plus vite encore, s'il est possible, que celui des consciences, la philosophie serait méprisée, parce qu'on ne la comprendrait plus.

Une seule chose survivrait en tous : la vanité. Car le plus abaissé se donnerait pour modèle aux autres. Le plus asservi ferait la leçon à ceux qui ne le seraient pas encore; il faudrait endurer, sans réplique, ce qu'il y a de plus intolérable au monde, la fatuité de l'esclave.

Les temps reviendraient alors, où les écrivains, les pen-

seurs, les amis de la vérité, chassés de leur pays, iraient errants à travers le monde, et le monde les repousserait de lieu en lieu jusqu'à ce que la terre manquât sous leurs pieds. Ils continueraient de penser, mais personne ne les comprendrait. Ils appelleraient, personne ne répondrait.

Leur pensée sans écho s'ensevelirait avec eux. Quand on la retrouverait, elle paraîtrait surannée. Les générations et les peuples passeraient sur leurs tombeaux , sans les reconnaître.

Le Christianisme tout entier, prenant le tempérament de l'Église Romaine, se dessécherait et se flétrirait comme elle.

Dès lors il y aurait dans le vieux monde deux ou trois grandes religions mortes et pétrifiées : en Orient le Brahmanisme et le Bouddhisme, en Occident le Catholicisme. Elles étendraient, comme les pyramides d'Egypte, leur ombre massive sur un désert moral. Ce serait pour servir de sépulcre à des cadavres de peuples ; et le silence se ferait sur une bonne partie de la terre.

<3oiiclastoii« — Ce qa^tl faut faire.

Si on laisse la victoire du Catholicisme se consommer, je tiens pour inévitables les conséquences que je viens d'énumérer. Au contraire, si le catholicisme est vaincu, comme on nous annonce qu'il en court le risque par une de ces réactions qui sont la loi de la nature humaine, les conséquences opposées uq sont pas moins assurées.

Car autant, dans le premier cas, il y aura d'émulation à se rapprocher du triomphateur, s'il réussit, autant, dans le second, vous verrez d'empressement à le renier s'il tombe, à le maudire dès qu'il sera désarmé. Alors l'exemple de sa victoire n'étant plus là pour pervertir le monde, chacun rentrera dans sa conscience. Les institutions de la liberté ne seront plus si impatientes de se changer en instruments d'esclavage.

Dans cette alternative, ou les choses sont pendantes, ce qui pourrait inquiéter les amis de l'humanité, c'est l'infatuation des nations esclaves. Car comment se

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