CAUSES QUI ONT EMPECHE LES FRANÇAIS DE RÉFORMER LEUR RELIGION
Un peuple qui change de religion, il semble, en France,, que ce soit un prodige de folie! Pourtant combien de fois cela est arrivé chez les chrétiens! Leibnitz et d'autres grands esprits ont pensé que ce devait être là une des surprises de l'avenir; que le catholicisme et le protestantisme pourraient, par de mutuelles concessions, produire, en se réunissant, une forme nouvelle de culte et de croyance. Examinons les causes qui ont toujours ruiné de pareilles entreprises.
Tout homme qui vient au monde, chez nous, porte le sceau de la tradition latine. Nous naissons serfs de Rome, prisonniers du monde antique, enchaînés au pied du Capitôle, comme nos pères , les Gaulois. Voilà chez nous l'homme tel que l'histoire l'a fait.
Qui voudrait sérieusement nous affranchir devrait donc considérer avant tout la difficulté où nous sommes de concevoir ou d'imaginer, dans le monde religieux, autre chose que l'ancien. Il lui faudrait bien peser ce genre d'incapacité que nous partageons avec l'Espagne, l'Italie, et presque toute la race latine. Mais ce premier empêchement, tout grand qu'il est, ne devrait pas absolument le décourager, puisque d'autres peuples, frappés comme nous de la même impuissance de concevoir et de produire un autre ordre que l'ancien, n'ont pas laissé de s'en affranchir et de rejeter le joug. Car ceux-là ont accepté l'esprit nouveau, bien qu'ils ne l'aient pas manifesté eux-mêmes. Ils ont adopté l'idée la plus élevée de leur temps, quoique cette idée ait apparu d'abord ailleurs que parmi eux. Quand une partie du monde s'est trouvée affranchie, ils se sont fait gloire d'imiter la liberté d'autrui.
La difficulté, il est vrai, est plus grande pour nous; car nous éprouvons une sorte de répugnance et d'horreur native pour toutes les nouveautés qui, dans l'ordre spirituel, ont servi à émanciper les autres. Nous aimons mieux nous ensevelir vivants dans le passé, plutôt que d'admettre les réformes qui se sont produites dans la religion des peuples voisins; et il j a pour cela plusieurs raisons faciles à concevoir. Soit que, chez nous, les préjugés de nos croyances survivent à la foi, soit que l'amour-propre l'emporte sur l'amour de la liberté, nous préférons rester asservis plutôt que de devoir notre émancipation à un génie étranger.
Un autre obstacle est celui-ci : l'esprit romain a si bien épuisé, dépensé, tari en nous les sources de la crédulité, qu'il nous est désormais impossible de croire à autre chose qu'à ce que nous avons cru. Nous obéirons parce que nous avons obéi. Nous assisterons à telle cérémonie, parce que c'est la coutume. Nous ferons dans l'occasion tel signe, tel geste, parce que d'autres les ont faits avant nous. Nous accepterons la foi ancienne, parce qu'elle est une habitude, une convenance. Mais que le miracle spontané de la parole nouvelle jaillisse de nos poitrines; que notre argile desséchée se réveille et enfante la vie, c'est là ce qu'il est difficile d'imaginer; à moins pourtant que l'on ne se rappelle les déserts (i'Êgjpte, usés comme nous, flétris comme nous au souffle de leur Isis, et qui n'ont pas laissé de tressaillir jusqu'au fond des Thébaïdes, quand une pensée nouvelle, une forme nouvelle s'est montrée à l'horizon, chez d'autres peuples. Mais c'est là une issue hasardée sur laquelle il ne serait pas sage de compter; je n'engage personne à s'orienter sur cette étoile.
A cela se joignent des préjugés qui nous sont propres. Il est à peine croyable combien certaines idées fausses sur la Bible sont entrées dans l'esprit des Français. On sait aujourd'hui que la législation de l'Ancien Testament n'a pas été gravée en un jour sur la pierre; que cette législation a eu, comme toutes les autres, ses développements, ses variations, ses époques. Pour nous, lorsque nous cessons de croire, nous demeurons encore persuadés, avec notre Église, que les lois de l'ancien Testament ont été
faites d'une seule pièce, qu'elles sont l'œuvre d'une journée. Histoire fausse, mère d'une philosophie fausse et d'une politique fausse.
Nous voulons que, tel jour, surgisse devant nous un corps entier de doctrines, d'idées. Nous ne permettons pas à la nature de se montrer à nous dans ses commencements et ses ébauches; prêts à la mépriser si nous pouvions la surprendre dans son ingénuité première, avant qu'elle fût armée de toutes ses forces et capable de nous imposer en souveraine. Nous dédaignons le commencement des choses. Si nous avions été à la place du solitaire indien, et si nous avions rencontré, comme lui , sous nos pieds, i'embryon du monde, nous aurions écrasé le monde dans l'œuf.
Nous ne changerons de religion que le jour où l'on nous montrera une autre religion aussi complète, aussi achevée dans son tout, aussi immobile que l'ancienne; car, de contribuer, pour notre part, à cette genèse spirituelle, c'est ce que nous n'admettrons jamais. C'est à nos Moïses à nous rapporter du nouveau Sinaï les tables de la loi écrites d'un seul trait, jusqu'à la dernière ligne, sans qu'il soit besoin d'y rien ajouter. Hier, il nous fallait l'organisation achevée du travail, avant que le soleil se couchât. Aujourd'hui, il nous faut l'organisation définitive de la religion, avant le soir. Car nous avons pris à la lettre les premières lignes de la Genèse : un jour pour la création du ciel et de la terre ; un autre pour la création de l'homme. De quel droit nous en demandez-vous ^avantage pour la création d'un nouveau monde divin?
Ce qui fit la valeur de la Ré formation, comme puissance sociale, ce sont ses variations. Elle ne s'est pas donnée dès la première heure pour une œuvre complète, mais pour un germe qui doit avoir son développement et sa progression. Lors donc que nous prétendons ajourner nos réformes jusqu'à ce que nous ayons rencontré un système complet de rénovation, un autre catholicisme fermé, scellé dès la première heure, une métaphysique immuable, une scolastique immuable, n'est-il pas vrai que nous sortons de la loi de vie, puisque aucun vivant ne s'est produit tout adulte de cette manière?
Ajoutons que nous n'envisageons guère la religion que comme un frein pour le grand nombre. Réduite à ces termes, nous la trouvons d'autant plus excellente que nous avons cessé d'y croire ; et il nous paraît admirable que le peuple soit enchaîné par des croyances dont nous sommes affranchis, et qu'il porte un joug que nous ne saurions accepter pour nous. Le retenir à ce degré inférieur dans l'ordre spirituel est un coup de maître, puisque nous accommodons par là ce que nous devons à la morale et ce que nous devons à notre orgueil.
C'est la raison la plus grossière pourquoi un progrès dans la religion, s'il était possible, nous serait insupportable ; car il faudrait que nous y eussions notre part, c'està-dire que nous devinssions assez religieux pour prendre au sérieux le culte régénéré. Dès lors, une des causes profondes, éternelles de l'inégalité morale disparaîtrait. Nous croirions comme le peuple; nous vivrions de la même pensée que lui; nous accepterions un joug intérieur que nous avons réussi à rejeter sur lui. Nous redeviendrions peuple comme lui, non dans les cérémonies seulement, mais dans le cœur et la croyance.
Oh! qu'il nous convient bien mieux de garder une vieille forme de religion, pour la railler à demi-mot, pendant que la foule l'adore! Quel triomphe pour l'orgueil! quelle sérénité dans la domination, d'autant mieux que nous protégeons ainsi la Providence elle-même 1 Je prends un peu d'eau bénite, et j'en donne exactement la moitié à mon voisin, en disant tout bas : Agenouille-toi d'esprit comme de corps. Cependant moi je règne ici sur toi et sur ton Dieu que je patronne *.
Telles sont les difficultés sérieuses sur un changement de religion; quant aux autres qu'on assigne ordinairement, elles ne sont guère que frivoles dans la bouche des amis de la liberté. Ils ne peuvent^ disent-ils, admettre la diversité des sectes religieuses^ parce qu'elles sont une cause de trouble dans l'État. Comment ne voient-ils pas que ce lan-
, 1. Voyez les Jésuites, page 130; VUltramontanisme^ page 300; le Christianisme et la Révolution française ^ page 25] l'Enseignement du Peuple,
gage n'a de valeur que dans la bouche de leurs adversaires? Car ceux-ci peuvent leur répondre : — Ce que vous dites de la religion est précisément ce que nous disons de la politique. Nous tenons les sectes politiques pour détestables autant que les sectes religieuses; c'est pour cela que nous voulons une autorité absolue qui empêche les unes et les autres. Dans le vrai, votre opinion et la nôtre n'en font qu'une ; seulement nous avons sur vous l'avantage de raisonner juste.
Il est risible, disent encore quelques amis de la liberté, de supposer que la France puisse changer de religion. Ce serait supposer que la religion est prise au sérieux; et, entre nous, nous avons trop d'esprit pour cela.
Ne pourrait-on pas nous répondre : — Vous avez raison de prendre tant de souci du ridicule; cela semble être le fondement de votre profession de foi. Mais si c'est là votre grande affaire, ne craignez- vous pas, à la fin^ qu'il y ait quelque ridicule à prendre partout en main la défense de tous les droits et à ne pouvoir en établir aucun parmi vouSj à convoiter ardemment la liberté et à embrasser assidûment la servitude? Ne craignez -vous pas que cela aussi puisse prêter à rire au monde?
Au fond, pour réformer une religion, la première chose est d'y croire. De là vient que les peuples n*ont qu'un âge où ils peuvent réformer leurs anciennes croyances. C'est celui de la jeunesse, quand les âmes sont encore assez neuves pour fournir une pâture à la foi, et qu'elles touchent à la virilité, qui se montre par un premier instinct de critique.
Ces conditions se sont trouvées au xvi* siècle.
Plus tard, il semble que le moment soit passé : le tempérament a pris son pli ; la croyance est tombée ou elle est endurcie. Vous ne pouvez plus alors toucher au passé religieux sans risque de tout renverser. On aime mieux vivre avec ce passé sans y croire ; on craint trop, en le corrigeant, de l'abolir.
Quand une nation en est là, il lui est plus facile d'embrasser une religion toute nouyelle, que de réformer l'ancienne. Témoin le monde romadn en face du paganisme
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vieilli et du christianisme naissant, entre le temple d'Éphèse et la crèche de Bethléem.
En voilà assez pour comprendre qu'en 1789 la Fra^e avait déjà passé l'époque où la réforme de sa religion naissait d'elle-même. A la fin du xviii^ siècle, il était trop tard ; les esprits avaient contracté une roideur qui ne permettait que bien difficilement de renouveler leurs croyances. C'est ce que sentirent les hommes de la Révolution; ils pensèrent échapper à cette difficulté par un artifice qui n'a pas encore été examiné de près, et qui pourtant fait surgir une question toute nouvelle : Si une réforme civile peut tenir lieu d'une réforme religieuse.
SI UNE RÉFORME CIVILE PEUT TENIR LIEU d'uNE RÉFORME RELIGIEUSE.
Les peuples latins, qui ont perdu l'occasion de remettre dans le creuset leurs idées religieuses, ont cru arriver au même but par une voie détournée : sans rien changer à leurs dogmes, ils ont changé leurs lois civiles. Mais l'expérience commence à montrer ce qu'il y a de superficiel et d'imparfait dans cette solution, qui ne résout rien, puisqu'elle laisse subsister intact l'ancien moule où l'avenir refait éternellement le passé.
On se figura, en 1*792, que l'on dépossédait le clergé de son influence sociale en lui ôtant les registres de l'état civil. Rien de plus illusoire. On lui ôtait d'une main ce qu'on lui restituait de l'autre. Le prêtre, qui consacre la naissance, le mariage, la mort, sera toujours le maître de la vie humaine, qu'il tient par les deux bouts.
Ce n'est point par un artifice de légiste qu'une nation échappe aux conditions qu'entraînent en réalité ses croyances. Tant que celles-ci ne sont pas renouvelées, elles
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se jouent des moyens évasifs; elles continuent à être le foyer, le centre de gravité d'un peuple. Tout ce qu'il fait pour s'y soustraire, sans oser les changer, ne sert bien souvent qu'à le mieux garrotter. Le laïque a beau tenir le grand registre ouvert de l'état civil ; le prêtre tient les âmeS;, il y grave l'avenir.
L'homme serait trop heureux si, sans faire aucun effort moral, il pouvait se soustraire au joug des vieilles idées qu'il n'ose rejeter. Tant qu'elles existent, même nominalement, elles pèsent sur lui, elles l'entraînent; elles se substituent à sa conscience^ elles vivent à sa place. Je vois des peuples qui veulent à la fois rester catholiques romains et avoir tous les bénéfices de la réformation. C'est trop d'ambition à la fois. Il faut au moins un moment de courage d'esprit en face de l'éternité; sinon, obéissez.
Voulez-vous voir, par une démonstration éclatante, comment, malgré les formules générales du droit civil, une ancienne religion dominante reste souveraine, et dompte les esprits, les lois, les codes, sans avoir besoin de paraître? Considérez le mariage en France.
Ne dites plus que l'on ne peut faire reculer l'esprit d'un peuple. La réaction de 1815 a fait reculer sur certains points la nation française, si bien qu'il a été impossible de l'y replacer au niveau de la société moderne. Depuis la législation du 17 novembre 1791, le divorce était admis en France; les réactions de 1815 et de 1816 l'abolissent. Les libéraux protestent : ils le réclament sous la Restauration. Ils le réclament sous le gouvernement de Louis-Philippe, d'abord avec unanimité, plus tard avec quelques dissidences, jusqu'au temps de la grande conversion d'une partie du libéralisme français au catholicisme ultramontain. Alors les libéraux adoptent les conclusions des chambres introuvables qu'ils avaient combattues avec acharnement pendant trente années. Aujourd'hui, cette question élémentaire semble perdue. Les esprits même les plus audacieux se trouvent, à cet égard, ramenés et convertis à la réaction ultramontaine de 1815, qu'ils subissent sans même s'en apercevoir. En dépit de tous nos artifices de juristes et de nos lois sur les registres de l'état civil.
c'est le prêtre catholique qui impose, dans le mariage et la famille, sa loi et Tesprit de son culte à tous les Français, quels que soient leur culte et leur croyance. Dans l'acte principal de la vie, l'ancien droit canon du moyen âge s'est substitué, chez nous, au droit civil *.
Quand une nation voit ses lois en contradiction absolue avec sa religion, et qu'elle n'a plus l'énergie morale, ou la jeunesse d'âme nécessaire pour une réforme, il lui reste à capituler par le sophisme, qui offre une infinité de solutions toutes fictives, mais dont on se contente plutôt que de s'arrêter à la véritable.
A l'extrémité de l'Orient, je vois le rationalisme et une vieille religion immuable, le Bouddhisme, vivre à côté l'un de l'autre sans pouvoir se détruire ; ils se stérilisent mutuellement, et avec eux la société orientale. La philosophie et la théocratie romaine sont-elles destinées à répéter parmi nous cette vieille histoire de l'impuissance 2? C'est à la postérité de le dire.
Une seule chose est certaine. Si l'esprit français doit se stériliser, ce sera dans cette dispute désormais vide et close, où tout a été dit, où la pensée n'afflue que d'un côté, où, de l'autre, les mêmes mots sont perpétuellement répétés sans former une réponse. L'éternel nasillement des Byzantins ou des Bouddhistes est, en comparaison, la vie et l'inspiration même.
La science a découvert que trois ou quatre gaz impalpables donnent naissance à tous les corps organisés dont se compose l'univers. Il y a de même trois ou quatre idées religieuses répandues sur la terre et qui donnent naissance
1. Autre exemple. L'état civil dépend du pouvoir laïque; les .vœux perpétuels sont abolis, voilà le principe. Mais dans l'application, le prêtre qui a prononcé des vœux a beau les rompre, il ne peut rentrer dans la famille civile; c'est-à-dire, encore une fois, que l'application abolit le principe, etc., etc.
2. Je suis bien obligé de reconnaître que, depuis que je pense, toutes mes idées convergent l'une vers l'autre, s'appuient l'une sur l'autre ; et cette unité, que j'ni tant d'occasions de voir se confirmer dans cet ouvrage, est mon meilleur refuge, V. le Génie des Religions, page 224; Fort' dation de la République des F'rovinceS'Unies, p. 68.
à tout le monde civil. Vapeurs, dites-vous, illusions, vaine» fumées, qui nous échappent I Je le veux bien, mais vapeurs qui se condensent et se déposent dans des lois, des codes, des institutions, des mœurs dont se forment partout les bases vivantes des sociétés humaines.
Les savants ont aussi leur chimère ; ils se figurent que la science remplacera prochainement la religion. C'est mal connaître Thomme. La religion et la science se rapprocher ront indéfiniment; elles ne se confondront jamais; elles sont les asymptotes de la grande courbe humaine. Ballotté de la naissance à la mort dans ce berceau qu'on appelle la vie, l'homme puisera, dans cet inconnu, des merveilles qui ne tariront pas; il y aura toujours des questions auxquelles la science ne pourra répondre. Ce mystère formera le fond inépuisable des religions futures.