Mémoires niédits de Baudot
404 LA EÉVOLUTION
d3S nationaux ou des étrangers, chaque génération eût exécuté ses entreprises, en rejetant le poids de sa dette sur les générations futures. On eût vu le moyen âge grever d'une dette énorme les peuples modernes pour bâtir ses cathédrales et ses hôtels de ville, la Renaissance pour exécuter ses oeuvres d'art, le xvi* siècle pour solder ses guerres religieuses, Louis XIV pour soutenir la pompe de son règne et dragonner ses peuples; et ainsi de suite jusqu'à nos jours, la dette de TÉtat aurait été s'augmentant sans relâche. Chaque génération, chargeant la suivante de ce fardeau toujours croissant, s'en serait remise à une postérité inconnue du soin de s'en délivrer ou de le rejeter avec éclat.
Si les générations eussent fait honneur à la parole, au serment de leurs devanciers, si elles se fussent engagées solidairement les unes pour les autres, toute la substance des peuples d'aujourd'hui ne suflSrait pas à payer les intérêts de leur dette nationale. On verrait des nations dont le travail et le revenu seraient entièrement absorbés par le payement de ces intérêts, sans qu'il leur restât une obole pour vivre. Il faudrait supposer des peuples qui n'eussent besoin ni de manger ni de se vêtir, ni de se loger, à peine de i?espirer.
Se figure-t-on des nations obligées d'acquitter aujourd'hui le devis des travaux des Romains, le budget des guerres des barbares, les emprunts contractés pour les croisades et pour toutes les expéditions qui ont suivi? L'imagination s'épuise avant seulement de comprendre une semblable créance. Quoi donc! Est-ce qu'au bout de tout cela on entrevoit une génération qui se refuserait d'acquitter le mandat tiré sur elle par les générations passées? Est-ce une humanité banqueroutière que l'on attend de l'avenir? Et s'avance-t-on avec tant de confiance dans cette voie, parce qu'on se fie à la postérité du soin de se jouer des ancêtres, comme les ancêtres se seraient joués d'elle?
A mesure que les Etats s'endettent, je crois voir que les peuples deviennent plus étrangers à l'humanité et que la conscience morale dépérit. En efifet, la vie de chacun dépend
de la facilité que l'État trouve à s'acquitter. Cette considération devient bientôt la seule qui remplisse la pensée des hommes. Le taux des effets publics est le critérium par lequel se jugent tous les événements du monde. L'esprit humain est garrotté par le lien de la dette; il pèse tout, il juge tout, à travers les barreaux de cette geôle. L'horizon disparaît, l'homme s'efface ; il ne reste qu'un débiteur. Nous avons vu ainsi plusieurs fois défaillir et s'éteindre la conscience du genre humain.
Étendez ce système dans le passé; tout ce qui a troublé l'antique fatalité eût été impossible. Jugez au taux de la Bourse des empereurs l'avènement du christianisme, et voyez le résultat : le Christ eût fait baisser la Bourse de Tibère de 90 pour 100. L'humanité eût été incapable de s'émanciper du polythéisme; elle n'en aurait pas même eu la pensée. Elle se serait assise par terre, courbée sous sa dette, qu'elle eût désespéré d'acquitter, prisonnière insolvable au pied de la croix.
De nos jours, il me paraît que l'Angleterre, au moment où sa dette s'accroissait si démesurément, était devenue plus dure, plus insensible au droit des autres, plus étrangère à toute sympathie pour ce qui n'était pas son intérêt exclusif. Liée par sa dette, elle avait perdu non sa liberté politique, mais sa liberté morale; elle s'est aperçue à temps que la perte de la seconde n'est pas sans dommage pour la première; et elle travaille à diminuer son déficit moral en réduisant sa dette. ^
Quoi que l'on fasse, le poids de ces énormes charges nationales finit par donner à une société entière le caractère du débiteur poursuivi pour une dette criarde, en danger de faillite. Je veux dire que cette condition enlève la délicatesse morale, la pitié, le scrupule, jusqu'à un certain point, la probité, surtout la sympathie pour le juste, l'horreur de l'injuste; qu'à tout cela se substitue le ferme propos de se concilier toujours le plus fort, le plus audacieux ou même le plus coupable, pourvu qu'il soit en même temps le plus riche ou le plus heureux. Le dernier terme de cette progression serait l'extirpation totale de la conscience, non d'un peuple, mais du genre humain.
YIII.