‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la Révolution (volume 2)Chapitre 103 sur 107 · LES SOPHISMES POLITIQUES · texte numérisé non relu

LES SOPHISMES POLITIQUES

Comment l'esprit français est-il devenu sophiste? Quand un peuple n'a jamais été libre , il n'en ressent aucune honte; il s'ignore lui-même. Cette sorte d'innocence politique le maintient dans la simplicité et dans la vérité. Il ne cherche pas à paraître autre qu'il n'est. Ses écrivains ont sur toutes les matières politiques un ton aisé, naturel, qui vient de l'absence de prétentions.

C'est ainsi que, sous le despotisme de l'ancienne monarchie, l'esprit des Français avait pu rester simple, net, ennemi déclaré de toute subtilité; cela lui avait gagné le monde.

Mais quand un peuple a connu la liberté et qu'il l'a perdue, tout est changé. Il a acquis la connaissance qui lui manquait du bien et du mal. Il ressemble à Adam, chassé du jardin d'Éden. En même temps qu'il a perdu l'ignorance civile et politique, il a acquis un sentiment jusqu'alors inconnu, la pudeur, ou plutôt la honte.

Pour se la cacher à lui-même et aux autres, il n'est rien qu'il n'invente. Il se couvre de masques; il s'enveloppe de subterfuges ; il détourne sa langue du sens accoutumé. La nuit, il l'appelle le jour. Un despotisme de mille ans, il l'appelle dictature ; il cherche et découvre d'innombrables subtilités. Comme, dans sa situation, la souplesse est tout ce qui lui reste, il se débat et se roule sous le pied de ses maîtres; son esprit se partage en paradoxes tortueux et rampants. En un mot, il entre dans l'époque des sophismes; plus il est riche de sa nature, plus il enfante de contre-vérités.

La première fois que je m'aperçus de cette confusion, je fis effort pour rétablir les anciennes vérités, à mesure qu'elles se voilaient. J'entrepris sérieusement de faire la guerre aux sophismes. J'en composai d'abord une sorte de dénombrement, et je me mis courageusement à les combattre l'un après l'autre. Dieu sait le temps et les révoltes de conscience que me coûta cette entreprise. L'ouvrage avançait; j'en publiai une partie sous le titre de PhilosopMe de r Histoire de France. Après avoir combattu les sophismes dans l'histoire, je pris de même à part les sophismes sur la religion, sur la vie, la mort, et tout l'ensemble des choses humaines. Quoique la matière parût s'augmenter à mesure que mon travail avançait, je ne perdis pas courage pendant plusieurs années. Ce m'était, je l'avoue, un miracle que tant d'efforts n'aboutissent qu'à me créer de nouveaux sujets de luttes, et que l'espace s'étendît à mesure que j'y pénétrais plus avant.

Que serais-je devenu si> un jour, je ne m'étais enfin aperçu que je m'étais volontairement condamné au supplice des Danaïdes? Les sophismes renaissaient d'euxmêmes autour de moi, comme le flot de l'Enfer. J'y étais déjà à moitié englouti. Pour un que j'atteignais, dix se déroulaient aussitôt plus effrontés que le premier. J'avais projeté de les réfuter l'un après l'autre; c'était un océan qui s'amassait devant moi.

Ou plutôt, songez aux termites qui rongent le sol sous vos pas. C'est peine perdue de les écraser l'un après l'autre , si vous n'attaquez l'horrible mère qui les produit.

Je compris, dès lors, ce que j'aurais dû voir dès le premier jour, que ce n'était rien de combattre un à un les sophismes récents qui pullulaient à mes yeux; que mes forces s'épuiseraient sans résultat dans cette lutte inégale; qu'ils avaient tous une seule et même mère, inépuisable dans sa fécondité, qui, sans époux, sans hymen, les produisait spontanément et perpétuellement.

Depuis ce jour, je renonçai à mon projet, qui n'atteignait que les effets; j'osai remonter à la cause.

Après la découverte des sophismes, une autre chose produisit sur moi un étonnement presque égal. Ce fut de voir

comment les écrivains poursuivaient leurs oeuvres, sans qu'on y sentit l'empreinte des événements nouveaux dans lesquels ils vivaient plongés. Ils avaient une version qu'ils poursuivaient indépendamment des temps, des circonstances, de la joie ou de la tristesse du monde.

A un demi-siècle de distance, ils achevaient la phrase commencée, sans que rien marquât le contre-coup des choses qui avaient changé la vie publique. N'avaient-ils donc rien ressenti de cet ébranlement ? Leur esprit étaitil devenu volontairement sourd? Dans quel monde abstrait ou indifférent vivaient-ils? Leurs pensées ressemblaient à wn thème fait d'avance que l'on poursuit en dépit des leçons et des événements qui se produisent. En vain les faits les plus accablants leur donnaient sur toutes chosesun démenti criant, ils n'en avaient cure; ils se bouchaient les oreilles. Quoi donc I ferions-nous de l'espérance même une déclamation?

Ceci me montra comment ce qui a été pour une génération une vérité vivante peut devenir, pour la génération qui suit, une pure rhétorique. Nous parlons du progrès de la conscience, du règne heureux des idées libérales, de notre mission émancipatrice, de nos qualités expansives, de notre générosité, à peu près comme les Byzantins parlaient de la mythologie passée, la Victoire, Jupiter, Diane d'Ephèse, lorsque déjà leurs autels avaient été renversés.

Cette rhétorique ne releva pas la mythologie tombée. De même, chez les modernes, il faut d'autres moyens que la routine du langage pour relever les divinités morales, reniées ou disparues.

Je ne sais si la vanité mérite tout le bien que Montesquieu en a dit. En nQô, madame de Staël recherchait si la vanité ne pourrait pas servir à fonder la liberté. Plus heureux aujourd'hui, nous savons la réponse à ces questions.

Une nation qui ne serait que vaine ne consentirait jamais à s'avouer son asservissement; elle se le dissimulerait d'abord de mille manières ; puis elle trouverait l'occasion de s'en féliciter; à la fin, elle le mettrait ouver-

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tement au-dessus de la liberté des autres. Dès lors, il lui serait difficile de se guérir d'un mal qu'elle serait si habile à faire passer pour un bien.

Cette nation vivrait tout en dehors. Sa grande affaire serait de paraître ; de là, il serait aisé de lui faire perdre le sentiment de ses droits pourvu qu'on la jetât hors d'elle-même par un appât extérieur. Elle se consolerait de n'être rien chez elle, à la seule idée d'être quelque chose chez les autres.

Les mots joueraient, chez elle, un rôle immense, celui que les choses jouent chez les peuples libres.

Il faudrait avoir grand soin de lui laisser les noms de toutes les institutions auxquelles elle tenait «t qu'on lui aurait ôtées. Ces noms-là lui cacheraient longtemps le vide qui s'est fait chez elle. Quand elle s'en apercevrait, elle y serait accoutumée.

Aucune vérité ne serait jamais assise sur ce sable mouvant ni aucune imposture assez extirpée, pour qu'elle n'eût chance de s'y enraciner encore.

Esclave, il ne faudrait jamais désespérer de l'affranchir, et, libre, de l'asservir.

Mais, j'ai supposé, en commençant, une nation qui ne serait que vaine ; je m'aperçois que ce peuple n'existe pasdans le genre humain.

TEAHISON OU SOTTISE.

Nous rejetons trop souvent sur le compte de la trahison et de la perfidie ce qui appartient à la sottise. Les historiens ne font pas jouer à celle-ci le grand rôle qui lui appartient dans les -choses humaines. Est-ce faute de l'entrevoir? Est-ce sot orgueil qui consent à se reconnaître criminel plutôt que dupe ? On aime mieux la trahison et le crime^

parce qu'ils font de l'homme un sujet plus tragique, et qu'ils le haussent au moins sur Téchafaud.

Pour moi, je lui ai vu moins de grandeur de mon temps. J'ai vu dans les grandes affaires tant de déraison, une obstination si invétérée à s'aveugler, une volonté si absolue de se perdre, un amour si passionné, si instinctif du faux, une horreur si enracinée de l'évidence, et, pour tout dire, une si grande, si miraculeuse sottise, que je suis, au contraire, disposé à croire qu'elle explique la plupart des cas litigieux, et que la perfidie, la trahison, le crime ne font que l'exception.

Croyez qu'après avoir été exploitée sans relâche depuis quarante siècles, la bêtise, ou, pour l'appeler de son nom historique, la sottise est encore aujourd'hui une mine vierge. Qui j met la main, ne doit pas craindre de l'épuiser.

Dans la Révolution, on attribuait toute déviation du sens •commun à l'intention de trahir. Pour dévier du droit sens, la nature humaine, dans les temps de trouble, n'a pas besoin d'être poussée par le crime; la moindre circonstance, un mot, un geste, une cocarde oubliée suffisent pour égarer cette haute intelligence. Que de gens ont été envoyés à l'échafaud comme traîtres, qui étaient simplement désorientés.

Quand des gens qui ont vécu jusque-là sans penser sont brusquement appelés à discuter les grands intérêts de l'esprit humain, ils en sont enivrés; ils perdent tout équilibre. Cette première et soudaine vue, jetée sur les questions les plus capitales, leur donne le vertige. Si vous prenez au sérieux tout ce qui leur échappedans ce moment d'ivresse^ rien de plus aisé que d'en faire des monstres; par le châtiment dont vous les frappez, vous les faites entrer tout

1. J'ai dit ailleurs que les révolutionnaires, après un certain temps, avaient peine à s'expliquer à eux-mêmes. En voici une preuve frappante :

» Ce qu'on appelle excès dans la Révolution, était de l'enthousiasme, du fanatisme, si l'on veut. Ceux qui ont été dévorés de cette fièvre ardente, lors iu'ils sont avancés en âge et qu'ils veulent la soumettre à l'analyse, ne la comprennent plus. Il n'est pas surprenant que les tribunaux la jugent si mal. * Mémoires inédits de Baudot.

debout et gigantesques dans la tragédie. N'est-ce pas l'histoire d'Hébert et de tant d'autres faits à son image ?

Au moment de la lutte, les hommes ne peuvent comprendre que l'instinct de la passion n'éclaire pas les intelligences d'une lumière subite ; ils punissent les erreurs de l'esprit comme des crimes de la conscience. Cette injustice, qui ne se peut éviter chez les contemporains, n'est plus excusable chez les historiens.

Nous nous irritons quand nous voyons la sottise infatuée, assurée, imperturbable, toujours nouvelle. Nous nous figurons qu'il n'est pas possible que tant d'aveuglement, de déraison, soit une chose naturelle et sincère ; et nous pensons que cet endurcissement dans le faux est un défi qui nous est jeté. Que nous serions plus équitables si nous savions combien cette sottise est sincère et antique ; sur combien de nobles quartiers elle est fondée ; combien il a fallu de générations abêties pour laporter à cette perfection de fond et de forme; de quel long travail la nature a eu besoin pour la répandre, la choisir entre tous les éléments, la corroborer de père en fils, la puiser à toutes les sources, la faire croître à travers tous les règnes, l'orner, l'embellir d'âge en âge, du serf au bourgeois, de la robe à l'épée, du clerc au seigneur, pour en faire à la fin ce prodige d'abêtissement qui nous confond, nous indigne, nous attriste, et que nous devrions, au contraire, admirer, si nous n'en étions nous-mêmes une partie !

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