QUE DEVIENDRAIT UNE SOCIÉTÉ QUI SE CROIRAIT
INCAPABLE d'Être libre.
Il y a une bien grande différence entre une société qui n'a jamais été libre et une société qui, après diverses épreuves, se sent ou se juge incapable de l'être. Dans un
cas, toutesles espérances demeurent intactes ; dans l'autre, il n'en reste presque aucune.
Je m'imagine que la première chose qui doit arriver, après qu'un peuple s'est désabusé de l'avenir, c'est qu'il se désabuse aussi de son passé. J'entends par là qu'il doit prendre en dégoût sa propre histoire. Car il y était revenu dans la pensée d'y trouver le germe et la préparation de ses destinées nouvelles; mais ces destinées lui ayant échappé, son passé perd tout intérêt pour lui. Je ne doute pas que si cette impossibilité d'espérer continuait, le premier résultat ne fût l'abandon de tous les travaux d'histoire qu'une autre disposition d'esprit avait éveillés. En perdant l'avenir, on perdrait le passé.
N'est-ce pas une chose frappante que les cinq derniers siècles de Rome n'aient pu produire qu'un seul véritable historien, Tacite ? Il était encore assez près de la liberté pour pouvoir la regretter; ce sentiment devint Fâme de son récit. Mais quand le regret même ne fut plus possible, tant la chose était loin, il ne resta aucun aliment moral à l'histoire; elle s'éteignit au milieu des plus grands événements. Les matériaux du récitétaient immenses; lapensée, qui seule les ranime, était nulle. Les plus grands coups du sort frappèrent l'âme humaine sans en tirer aucun écho. On s'était accoutumé à tout, endurci à tout. Les événements passaient sans laisser de trace sur des cœurs éteints. Avec la faculté de s'indigner, les hommes perdirent la dernière étincelle qui leur restait. Tout flambeau s'éteignit.
Rien ne fait impression sur des hommes qui ont perdu jusqu'à la faculté de mépriser. Tous les actes accomplis ont à leurs yeux la même valeur, ou plutôt ils n'en ont aucune.
Ceci explique comment un peuple sans liberté est aussi un peuple sans histoire. Dans l'ancien régime, les Français n'avaient point d'histoire qui méritât ce nom. Elle s'est éveillée avec la conscience publique; elle a brillé avec elle; ells s'éteindrait avec elle. Les Académies auraient beau solliciter des œuvres prudentes d'archéologie locale; ce beau feu ne réchaufferait personne.
Avec l'histoire, la première chose qui disparaîtrait serait
le souvenir. Mais, comme l'espérance ne porterait pas les cœurs vers d'autres horizons , l'avenir disparaîtrait au même moment. Sans passé, sans avenir, il ne resterait que le présent. Chacun se précipiterait sur ce pont étroit comme sur le pont de la Bérésina.
L'essor matériel tirerait du milieu de la plèbe un certain nombre d'hommes et les enrichirait; mais à peine parvenus à une situation meilleure, ces hommes oublieraient leurs pères. A peine sortis du peuple, ils seraient les plus ardents à le renier.
Dans l'ancien régime, on avait vu des individus parvenus, et ce caractère s'était borné à quelques personnes; maintenant, ce seraient des classes entières qui prendraient la physionomie réservée autrefois à quelques-uns. Il n'y aurait plus d'autre moyen de se distinguer que l'argent. Il faudrait donc tout faire pour en acquérir. Mais., chacun voulant se vendre, la valeur vénale de l'âme humaine se trouverait réduite presque à rien ; il faudrait du génie pour inventer une bassesse encore inconnue qui pût tenter l'acheteur.
Dans le pays que j'habite aujourd'hui *, je vois dans tous les cantons les classes laborieuses s'élever par le mouvement général du siècle et occuper le gouvernement. Mais ce qui me frappe comme une nouveauté, ces classes ainsi subitement sorties de la dépendance, n'ont rien qui marque l'esprit du parvenu. Elles ne cherchent point à se confondre avec celles qui les ont précédées dans la domination. Elles ne renient pas leurs ancêtres, elles ne démentent pas leur passé; elles ne contrefont pas la noblesse; en arrivant au pouvoir, elles gardent les sentiments, les opinions, les principes qu'elles avaient dans le temps où elles osaient à peine y prétendre. ,
C'est précisément le contraire de ce que j'ai vu ailleurs, dans de grands États, où les hommes changent de pensée, et, pour mieux dire, d'âme en changeant de situation. Là, les ennemis les plus acharnés de la cause populaire sont le plus souvent ceux qui sortent des rangs inférieurs du