‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la Révolution (volume 2)Chapitre 105 sur 107 · La Saisie · texte numérisé non relu

La Saisie

peuple, tant ils ont peur d'y rentrer. L'injure contre leur condition d'hier est leur brevet de gentilhomme.

Vers quelle société marchons-nous ? Il y a plusieurs issues. Mais si l'on tenait pour nulle la protestation de quelques âmes isolées, on pourrait se représenter comme il suit les traits principaux des formes sociales dans lesquelles nous entrons en Europe : des mœurs incultes, sans vie publique ; la rudesse de l'état populaire sans peuple ; la démocratie sans démos ; le silence sans repos ; la grossièreté sans liberté ; la Béotie dans Byzance.

La gloire la plus étincelante, celle des armes, perdrait elle-même un peu de son prestige, parce que l'on apprendrait qu'elle ne préserve pas toujours les peuples d'une certaine pusillanimité morale.

Les hommes deviendraient de plus en plus des spécialités. Ce seraient des professions plutôt que des hommes. Les idées générales disparaîtraient ; dès lors, plus de liens véritables entre eux; chacun aurait les idées, les goûts, les vues de son métier; hors delà, néant!

A mesure que les sentiments généraux s'éteindraient, les hommes et les femmes vivraient de plus en plus séparés. Ils n'auraient rien à se dire mutuellement en dehors des intérêts particuliers. Ce serait le plus grand coup porté à la sociabilité.

On verrait d'immenses et de rares fortunes sur un fonds de gêne universelle.

On serait réduit à appeler égalité l'espérance vague d'opprimer à son tour par la faveur d'un maître ou la vertu du hasard.

Différence du parvenu et de l'aristocrate. L'aristocratie véritable peut s'associer, par moments, aux sentiments du peuple, en comprendre la grandeur, en épouser les inspirations. Ceci est presque impossible au parvenu; dans tout ce qui est peuple, il ne verra jamais qu'occasion de rire ou de trembler.

Cependant, par la force des choses, beaucoup de besoins se trouveraient satisfaits. On se vanterait de ce que le siècle ajoute ses résultats matériels à ceux des siècles précédents; on tirerait honneur de ce que les fleuves conti-

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nuent de couler, et l'on se ferait une gloire infinie de ce que la terre tourne encore.

Je remarque, en effet, que les hommes tendent presque tous à s'attribuer le mérite des choses sur lesquelles ils ne peuvent rien. Il n'est aucun pouvoir qui ait intérêt à empêcher le progrès des choses matérielles; car celles-ci ont continué de se développer dans les époques où l'espèce humaine s'est le plus manqué à elle-même. Peut-être, un jour, les hommes triompheront de ce que le soleil luit sur leurs têtes; ils auront allumé cette lampe. Je le veux bien.

Il ne dépendait d'aucune institution d'empêcher les découvertes de la machine à vapeur, ou celles de l'électricité. En fairehonneur à un genre quelconque de servitude, est une sorte de folie que l'on n'avait pas encore vue sur la terre. Aucun despotisme ne peut interdire l'application des sciences physiques aux intérêts de l'industrie et du commerce, non plus que la tendance des classes à se rapprocher, toutes choses qui s'effectuent en dehors de l'action du pouvoir. Ce n'est donc pas le signe et le caractère d'un gouvernement en particulier que la progression des intérêts matériels, puisqu'elle s'accomplit en dehors des gouvernements, par la même force invincible qui fait couler l'eau et osciller le pendule. Toute vie politique aurait disparu, que cette végétation humaine continuerait encore. . Il y a dans le monde deux gouvernements qui ont réalisé l'idéal d'égalité civile sans liberté. Cesdeux gouvernements sont restés dans le souvenir des hommes comme la honte de Tespèce humaine. L'un est le Bas-Empire, l'autre le gouvernement de Turquie.

l'espérance. — CONCLUSION.

J'ai montré les fautes des hommes de la Révolution , un mot suffira à compenser ces reproches. La grande et per-

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pétuelle crainte que cause l'histoire de France, est de la voir retourner au Bas-Empire. Que de fois, en suivant nos mécomptes, j'ai cru revenir à une image de la décadence antique I

Ces apparences sont trompeuses. Rien de plus dissemblable que la Rome des Césars et la France du dix-neuvième siècle. Pourquoi? Le voici.

Ce qui prépara la ruine de Rome, c'est que la République avait produit une lie qui ne fit que s'accroître dans les temps suivants. J'appelle de ce nom, une plèbe sans conscience d'un droit, sans autre ambition que de vivre, sans appétit d'avenir, toute au présent, trafiquant de son suffrage, sans patrie, sans cité, sans souvenir, sur laquelle rien ne put s'édifier que la servitude.

Tel fut le legs que l'esclavage fit à la société antique. Des esclaves transformés, devenus plèbe, avilirent le présent et l'avenir. Mal incurable ; les Césars en sortirent.

Rien de pareil chez nous. La Révolution française n'a pas connu cette plaie. Le plus misérable eut toujours une passion et même une ambition. L'idée de vivoter de son suffrage ne put s'enraciner chez les pauvres, quoique ce fût là un des dangers du régime jacobin. Point de clients, point de patrons. Ils demandèrent du pain, mais seulement quand la faim s'en mêla, et ils le demandèrent en maîtres.

Ils passèrent de l'extrême repos au découragement, aux imprécations. Ils surent presque en même temps aimer, admirer, soupçonner, haïr, exécrer ; ils ne surent jamais se vendre.

Quand la vie publique fut épuisée, les masses disparurent. Elles ne restèrent pas sur la place publique pour vivre de la munificence d'un maître.

La république détruite, le peuple ne mendia les bienfaits de personne ; il devint le soldat de TEmpereur, il n'en fut pas la créature.

Après la guerre, il revint au travail: colon ou artisan. Dans tout cela rien qui ressemble à la décomposition sociale par laquelle a fini l'antiquité. De 1800 à 1815, l'Empire même n'a pu produire de plèbe ; c'est le fait le plus caractéristique de nos temps. Il n'y a pas eu de lie au fond

de notre coupe. Ainsi, dans les formes du gouvernement, un effort constant à revenir à l'antiquité impériale, et dans le fond du peuple, un travail plus persévérant encore, qui semble être celui de la nature même pour échapper à ce moule brisé.

Nous avons revu, dans ce siècle, la plupart des symptômes qui ont marqué la décadence des vieilles sociétés, la puissance d'un seul, le silence de tous, la démission presque volontaire d'une nation. Plusieurs fois, en soixante ans, on a pu supposer que c'était fait à jamais du règne de l'esprit, et que la force avait tout subjugué. Mais au milieu de ces défaites, un point est resté invaincu. Il a été impossible de ramener le fond de la société à l'état du prolétaire romain ou byzantin ; ce point sauvé, tout s'est trouvé sauvé, par miracle.

Les masses du peuple ont paru quelquefois supprimées ; elles ont semblé s'oublier elles-mêmes. Mais sous la meule qui les a écrasées, on n'a pu les réduire à cette poussière sans âme, sans nom, fondement ruineux de l'antiquité corrompue. Sitôt qu'elles ont pu respirer, elles ont prouvé qu'elles n'étaient pas devenues une matière vénale et que l'âme leur restait.

Le peuple est demeuré peuple, il n'est pas devenu populace.

Il a toujours gardé en lui de quoi faire un levain, qui, jeté dans la masse de la nation, finit inévitablement par la faire fermenter; c'est de là que sort le pain de l'avenir dont se nourrissent les forts.

Comme il n'y a pas eu de plèbe parmi nous, il n'y a pas non plus de prolétaires véritables ; c'est un nom ancien qui devrait être abandonné; car il est offensant et ne répond point à la réalité.

L'ouvrier moderne, tel qu'il est sorti de l'atelier de la Résolution française, a sa fortune, sa dignité, son crédit dans ses mains. Il a un métier qui est presque un art. Quelle ressemblance y a-t-il entre lui et le prolétaire de l'antiquité, éternellement oisif, incapable, ne sachant que se chauffer au soleil, qui, avec toutes les libertés du monde, n'aurait pu en faire aucun usage dans une société sans

autre industrie que la guerre, hostile au commerce, au travail et à la paix ?

Souvent nous empirons nos maux récents en leur donnant des noms anciens qui ne sont pas faits pour eux.

Avant la Révolution française, les vérités sociales ne s'étaient introduites qu'en ployant le genou, en se mêlant au faux, en composant avec l'injustice. Quelquefois, dans les temps corrompus, le droit était entré dans le monde en passant par la porte du crime.

Le christianisme lui-même s'était incliné sous les Césars sans examiner s'ils étaient justes ou injustes. Ils étaient puissants, cela suffisait.

Chose nouvelle ! La Révolution française a voulu faire entrer dans l'humanité les vérités toutes dehout, sans qu'elles eussent à se courher sous aucune des nécessités des temps et des circonstances. Point de concession I point de capitulation I La ligne droite, géométrique. De là des obstacles invincibles, puis des défaillances, des reniements, des désespoirs suivis de fureurs.

Faire descendre en un jour le ciel sur la terre l Les fronts ont été accablés. Qu'y a-t-il là d'étonnant ? Rien de semblable ne s'était vu depuis les Titans.

Heureux les temps où l'espérance naît naturellement du fond des âmes et de la disposition des esprits I Mais lors même que les âmes sembleraient éteintes ou mortes, faudrait-il désespérer ? Nullement. La nature entière proteste et nous enseigne l'espérance en dépit de nous.

Les pierres mêmes se métamorphosent et s'émancipent du chaos. L'homme restera-t-il au-dessous de la pierre? Fût-il plus endurci que le granit, il suivra aussi sa voie. En dépit de lui, il faut qu'il suive cette ascension de l'univers, à laquelle le rocher obéit en secret jusque dans les entrailles du globe.

Que sont nos personnes d'un jour, aux prises avec ces personnes colossales, immortelles que l'on appelle nations? Comme si elles avaient la même impatience que nous I En vain nous les aiguillonnons de nos paroles ; en vain nous nous désolons de leurs lenteurs, de leurs reniements ; elles se rient de nous et de nos tristesses, se confiant dans

un avenir qu'elles peuvent ajourner sans l'amoindrir.

Véritablement, la lutte est trop inégale entre nous, qui n'avons qu'une heure, et les peuples, qui comptent sur des siècles. Nous nous exténuons à les gourmander ; à peine s'ils entendent nos murmures. Notre vie est déjà passée que la leur n'a pas vieilli d'un moment.

C'est la dispute du moucheron et des sphinx de Thèbes accroupis dans le sable ; ni l'aiguillon de l'insecte, ni son bourdonnement ne réveillent les géants pétrifiés. Ils ne sentent rien de ce que nous sentons. Ah I si nous pouvions leur emprunter la patience l et s'ils pouvaient nous emprunter le cœur!

Pour moi, je prends ici congé de cet ouvrage où beaucoup de temps de ma vie s'est passé, sans autres joies que celles de la conscience. J'avais promis en commençant de ne chercher que la vérité ; je crois avoir tenu ma parole. Puisse-t-il être lu avec l'esprit dans lequel il a été conçu I

Mais, direz-vous, vos idées n'ont pas eu pour elles la force. Elles n'ont pas triomphé. Vous êtes un vaincu. — Je le nie. Je suis resté seul, cela est vrai ; mais j'ai eu cettQ bonne fortune, qu'en perdant tout, j'ai vu tous mes pressentiments réalisés, tous mes avertissements confirmés, tous mes principes consacrés et couronnés par ma ruine volontaire. Ce n'est pas là être vaincu,

fIN DU TOME SECOND ET DERNIER.

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