‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la Révolution (volume 2)Chapitre 15 sur 107 · ESPRIT CIVILISATEUR DE LA CONVENTION. UBIQUITÉ. — UNIVERSALITÉ · texte numérisé non relu

ESPRIT CIVILISATEUR DE LA CONVENTION. UBIQUITÉ. — UNIVERSALITÉ

L'homme sait d'hier seulement qu'il est sur la terre depuis une centaine de milliers d'années; que, contemporain des races d'animaux perdues, une éternité visible pèse sur sa tête; il le sait à n'en plus pouvoir douter. Que va-t-il conclure de cette prodigieuse antiquité? Se confirmerat-il, par là, dans son inertie, en voyant combien de siècles ont travaillé pour lui? Se dira-t-il qu'il a besoin de temps infinis pour avancer d'un pas; qu'il a fallu des immensités d'années pour s'élever de la hache de pierre à la hache de bronze; qu'il lui en faut au moins autant aujourd'hui pour s'élever d'un degré vers la justice? Ou bien pensera-t-il qu'après tant d'ébauches, de tâtonnements infinis, il est temps enfin d'être homme et de l'être tout à fait?

Sans rien savoir sur ce point de ce que nous savons aujourd'hui, là Révolution française a voulu achever l'homme d'un seul coup, en un moment. C'est là sa gloire; ce sera notre honte d'être retombés de si haut.

En se soumettant à la foule, la Convention avait perdu le respect; elle le regagna par la crainte, surtout par ses travaux. Elle combat, elle délibère, elle menace, elle médite, elle frappe au même moment. C'est elle qui tient la truelle et Tépée. Toute au présent, elle est aussi toute à l'avenir qu'elle fonde; elle est même dans le passé qu'elle extermine. Rien, dans aucune histoire, ne donne l'idée de cette omniscience et de cette omniprésence; Tâme entière d'une nation fourmille de vie dans la fournaise.

Les événements y viennent retentir comme sur une enclume, mêlés aux motions, aux projets de lois, aux décrets de chaque heure; atelier gigantesque où tout se forge à la fois, les armées, les Codes, la Terreur, les écoles, la science, les idées, les actions, la guerre, et, qui le croirait? même la paix. Les incidents se succèdent avec le pêle-mêle de la nature déchaînée. Danton préside. Au froncement de sourcil de ce Jupiter, l'uniformité des poids et mesures est proclamée. Le 15 août, Cambon apporte le grand Livre, « pour inscrire et consolider la dette publique «. Monument de sagesse, d'économie, de probité, qui survivra à tout; en garantissant les dettes des émigrés, il enrichit ceux qu'il dépouille. — Surviennent les lettres de Saint- Just et de Lebas à Robespierre. Ecoutez : « Les aristocrates ont été guillotinés, à commencer par les banquiers du roi de Prusse. » Lettres de Touché et de Collot-d'Herbois; ils parient de Lyon : « L'explosion de la mine sera seule capable de renverser assez tôt l'infâme cité ; son nom lui sera enlevé. » Maintenant à d'autres soins : Un opéra sera décrété sur la Révolution du 10 août. Voici Chénier qui, au nom du Comité, lit le projet de substituer Marat à Mirabeau dans le Panthéon. Accepté sans délibérer. Danton propose un plan de nouveaux jeux olympiques; on y donnera l'instruction publique, « le pain de la raison », Place à Merlin de Douai! Il fait son rapport sur la loi des suspects. Les ordonnances de Louis XIV, pour les dragonnades, servent de modèle. Admis sans discussion. N'oubliez pas le dessèchement des étangs. Rien de plus urgent que de délivrer le peuple de la fièvre des marais. Mais silence I Robespierre est à la tribune; il lit la réponse de la Con-

vention « aux rois ligués contre la République »». Cette ré^ ponse est diurne et fière; elle est dans le cœur de tous. Qui d'ailleurs oserait contredire un pareil orateur? Mercier, l'auteur du Tahleaîc de Paris, l'a osé ! Il a été écrasé, perdu, anéanti sous l'indignation publique, sa voix ne s'entendra plus. Exemple de docilité pour les autres.

On revient à l'instruction publique. Homme, Fourcroy, Bouquier, Chénier, se succèdent. Les enfants préoccupent la Convention plus que les hommes; seul point qu'elle ne se lasse pas de corriger, de revoir, de refaire; sa patience, à ce sujet, est infinie. Spectacle unique que l'enfant ainsi protégé par les rudes mains qui s'appuient à l'échafaud. L'évéque Grégoire est le Fénelon de ce nouveau Télémaque.

Mais que dit-on de la guerre? Voici justement des lettres de Masséna, de Hoche, de Pichegru, de Moncey. Qu'on les lise : victoires sur le Rhin, combats incertains aux Pyrénées, marche en avant sur les Alpes, massacres, incendies en Vendée. Alternatives accoutumées: on fera face de toutes parts. Carnot arrive du Comité; on lit sur son front la victoire. Dépêches de Carrier : il fusille, il brûle, il noie; et, ceux qui tout à l'heure avaient le ton de Télémaque, approuvent d'un signe de tête ; ils ont pris le cœur de Carrier. Écoutez! voici Barrère; il faut entendre sa carmagnole à l'armée de la République, sous les murs de Toulon : « Soldats, vous êtes Français, vous êtes libres. Voilà des Espagnols et des Anglais, des esclaves! La liberté vous observe. *> Un long applaudissement a suivi.

La guerre fera-t-elle oublier les beaux-arts? Tant s'en faut. Aussi bien, la Commission pour la conservation des monuments des arts est prête depuis plusieurs jours. Qu'elle fasse son rapport. On prend pitié des statues et des tableaux; ils seront mis en sûreté, quand les hommes ne savent plus où reposer leur tête. Sergent, de la même main qui a signé les circulaires du 2 septembre, trace le plan du Musée. Merlin de Thionville, au retour des armées de Mayence et de Vendée, organise l'artillerie légère, et fait des projets de musique populaire. David a juré qu'il immortalisera de spn pinceau le divin Marat; il immortali-

sera aussi Barra, le jeune soldat de l'armée de l'Ouest. Après les acclamations, les gémissements, les sanglots. Des citoyennes en pleurs « viennent en foule à la barre » demander la mise en liberté de leurs parents détenus et menacés de mort. Que va-t-il arriver? Les cœurs de bronze s'amolliront-ils à ces cris des suppliantes? Le président leur oppose les lois de Selon, l'exemple de Cicéron. Elles répliquent par leurs larmes. Robespierre se lève. Il repousse « ces femmes méprisables, que Taristocratie lâche devant nous «. Il a parlé, elles se taisent. Qu'elles aillent enterrer leurs morts!

A cette scène succède le travail du Code civil dont j'ai parlé plus haut. Les têtes sont calmes. C'est le moment d'écouter l'exposition d'un nouveau système sur les assignats. N'est-ce pas de nouveau Cambon, toujours infatigable? Oui, c'est lui; il propose de démonétiser les assignats à l'efRgie royale, qui offusque les patriotes. Les chiffres sont pesés, confrontés; les opérations étudiées, vérifiées comme dans le cabinet retiré d'un financier. — Nouvel incident qui appelle l'attention. Un orateur de Lyon apporte à la barre la tête de Châlier, qu'une femme a déterrée de ses mains pieuses dans la nuit. Il fait hommage à la Convention de cette tète coupée du tribun. Il raconte les vertus de cet émule de Marat; Châlier les possédait toutes, excepté la divine fureur. La Convention regarde cette tète de mort; elle accepte l'augure, et reprend son ouvrage : télégraphes, instructions sur le salpêtre, écoles primaires, écoles normales, école centrale, d'où sortira l'école polytechnique, liberté des cultes, arrestation des soixante-treize, Lyon remplacé par Commune-Affranchie, Toulon par Portde-la-Montagne; savants en réquisition pour les calculs sur la théorie des projectiles. Musée, Muséum d'histoire naturelle, victoire de Hondschoote, victoire de Watignies, remportée en personne par Carnot, victoire de Savenay, liberté des nègres, nouveau maximum, nouvelle ère universelle, tout sort à la fois de la tête de la Convention, parune explosion de la nature, sous les coups redoublés de la nécessité.

A quoi comparcraî-je cette création furieuse et calculée,

OÙ tous les contrastes se réunissent? Y a-t-il dans la nature un objet qui y ressemble? On dit qu'Eschyle avait fait une tragédie à.' Etna. Je m'imagine qu'on entendait au faîte le travail régulier des cyclopes qui forgeaient avec un bruit d'airain, sous leurs marteaux innombrables, les armes, les glaives, les flèches, les boucliers des dieux. On devait aussi y surprendre la longue respiration haletante, immense, entrecoupée du géant Encelade, qui s'exhalait à travers les gorges embrasées de la montagne. Sur les flancs croissaient de vastes forêts de chênes; au sommet la neige, au pied les oliviers. Des enfants jouaient sur les genoux du cyclope, à l'extrémité du promontoire. Le roi des morts, Pluton, apparaissait échevelé, sur son char d'ébène, dans les goufî'res ouverts. Il remplissait les champs de terreur. Tout tremblait au loin, les villes, les tours, les peuples, les rois, les hommes, les dieux. Mais qu'est-ce que cette image en comparaison de la terreur attachée à la Convention, aux sept cents têtes? La nature est ici dépassée de beaucoup par les hommes.

Quand j'ai voulu m'éclairer sur le caractère de la Convention, j'ai vu un travail incessant de civilisation au milieu d'une bataille soutenue contre le monde entier; grandeur unique entre toutes les assemblées humaines. Il n'y avait là personne qui ne se crût à son dernier moment. Un Conventionnel ayant parlé à ses amis d'un projet qui supposait pour lui un avenir d'un mois, parut aussi risible que s'il se fût attribué l'éternité. Tous avaient fait, comme Bazire, un pacte avec la mort; chacun voulait laisser une pensée, un acte, une création, qui fût son testament auprès des générations futures. Ceci explique la fécondité incroj-able des premiers mois de la Terreur. Les esprits n'avaient pas encore été glacés. Ils produisirent alors tous les germes qui se sont développés dans les derniers mois de la Convention. Ce qui avait été inspiré par la mort envisagée face à face en 1793, fut ensuite mûri et décrété, le danger passé, en 1795, par ceux qui survécurent.

Autre phénomène, non moins extraordinaire. L'homme grandit tout à coup de vingt coudées. Il reprit les proportions antiques. Ce qui, en effet^ le rapetisse chez les mo-

dernes, c'est la spécialité. Il y est enfermé. 11 est attaché à un métier, à une profession, à un ordre d'idées dont il ne lui est pas permis de sortir. Dans les temps réguliers, nous n'admettons guère en France que l'homme qui a fait la pointe d'une épingle en puisse aussi faire la tête. Cette ambition nous paraît exorbitante. Si un téméraire s'abuse à ce point-là, qu'il l'expie I Nous ne souffrons guère que le philosophe soit poëte, ni que le poète soit législateur, ni le législateur capitaine, ni le capitaine artiste. Tout cela fut changé en un moment. Le moule étroit de l'humanité moderne fut brisé. Chaque homme donna tout ce qu'il renfermait en lui d'aptitudes diverses. Un chirurgien de village réprima des armées. Danton s'occupait de l'école primaire. Hercule qui tient d'une main un nourrisson et de l'autre la massue de Némée. Hérault-Séchelles, le légiste du parlement, est pontife de la nature au 10 août; il fait passer la coupe aux sept cent quarante-neuf membres; il se tourne vers le soleil et tend la main à Zoroastre.

Combien de fois des hommes de lois, petits praticiens, passèrent en un jour du cabinet à l'administration des armées et au champ de bataille! Merlin de Thionville soutenait des sièges. Il était compagnon de ce général Meunier, que Gouvion Saint-Cyr proclamait l'égal de Napoléon. Le prédicateur protestant Jean Bon Saint-André s'est fait amiral. 11 organise la flotte. On n'avait que vingt-deux vaisseaux, il promet d'en doubler le nombre. Il établit des. croisières, prépare une expédition navale à Cherbourg et à l'île Cotentin. Par ses soins, les matelots gabiers deviendront d'excellents instituteurs des novices. Et Saint-Just, que n'était-il pas? Accusateur, inquisiteur, écrivain, administrateur, financier, utopiste, tête froide, tête de feu, orateur, général, soldat! Le civil achevait le militaire, et le militaire achevait le civil. Cela ne s'était pas vu depuis les Romains.

Dans cette assemblée d'hommes, le plus obscur a son jour d'immortalité. Quel est celui qui, le 25 nivôse, ouvre la séance? Il paraît rarement à la tribune; c'est le plus jeune de l'assemblée; il n'a guère que vingt-six ans; mais il sait agir et commander. C'est le médecin Baudot, près-

que toujours en mission là où il faut un cœur énergique, un œil d'aigle. Voyez comme il est encore couvert de la poussière du champ de bataille. Il en arrive le jour même, et il n'a pas encore quitté son costume demi-militaire de représentant aux armées. C'etit à lui qu'a été réservé l'honneur de raconter la victoire de Geisberg; aussi bien,, il j a eu sa part, en prenant sur lui de donner le commandement en chef des deux armées à Hoche, malgré Saiut- Just, qui désignait Pichegru. Avec quelle rapidité héroïque il décrit cette bataille, d'où il sort; l'action sur un front de onze lieues; les lignes de Wissembourg forcées. Spire enlevé, Landau repris, Lauterbourg,Kayserslautern, Frankenthal occupés, le Palatinat assuré, le Rhin conquis. Grande date; la Révolution s'est donné sa frontière. « Mettez, dit Baudot, à profit le grand caractère de l'armée du Rhin et de Moselle. Vous la verrez commander la vic- ■foire. Notre première lettre annoncera de nouveau la défaite des rois et la grandeur de la République, w Pourtant de combats et de travaux, quelle a été la récompense de cette armée? Baudot lit la proclamation qu'il lui a adressée. La voici : « Républicains, vous avez fait votre devoir. » Quoi! Rien de plus? Non. L'assemblée applaudit; les tribunes acclament ce langage de Spartiate. Le jeune représentant est déjà reparti.

A cette même tribune, encore retentissante des échos de Geisberg, David, le peintre, apporte, le 21 nivôse, ses conclusions sur le conservatoire du Muséum et le rentoilage des tableaux. Les vierges de Raphaël, du Corrége défilent processionnellement après les bataillons du Rhin et de Moselle. Les paysages du Poussin, de Claude Lorrain prennent la place des paysages ensanglantés du Hartz.

Enfin paraît Saint-Just. Il présidait en pluviôse, pendant que se décrétait la loi sur le roulage et les transports. Aujourd'hui, 23 ventôse, il ouvre, il proclame la grande Terreur. « Vous n'avez vu encore que les roses. « Saint- Just promène l'épouvante sur tous les partis. Comme l'épervier qui paraît immobile et n'a pas encore trouvé la proie sur laquelle il veut fondre, il tient, pendant deux heures, la Convention sous sa vague riienace. Il ne

LA EéPUBLIQUE '^If

conclut pas. Il met chacun en présence de lui-niérae; car il sait que la terreur, pour être un bon instrument de règne, doit d'abord entrer dans toutes les âmes Personne n'excelle mieux que lui à tenir ainsi le glaive suspendu sur toutes les tètes avant de frapper. Quand il a fini, nul n'ose rinterroger. Chacun se demande en secret : De qui veut-il parler? Quel est le coupable aujourd'hui? Ai-je mérité sa haine? Est-ce moi? Il regardait du côté de Danton tout à l'heure. Mais qui oserait s'en prendre à Danton? Il est donc vrai qu'il y a des traîtres autour de moi! Et si l'on rencontre Saint- Just, on essaye de sourire à l'exterminateur. Car, même parmi les héros, il a su faire pénétrer la peur. Celui qui tout à l'heure racontait la victoire de Geisberg écrira de Saint-Just, quarante ans après : « Son souvenir me fait encore frissonner. »

De ce moment, l'épouvante que l'on inspirait aux autres, on commence a la ressentir soi-même. On tutoie le génie delà mort. Depuis nivôse, les listes funèbres s'entassent dans le Moniteuo\ immédiatement au-dessus de l'affiche des spectacles. La parole de Saint-Just a glacé. Cette ardeur de civilisation qui se mêlait à tout s'arrête. C'est comme un grand fleuve qui gèle en une nuit. Pendant trois mois, il ne reste plus que l'officiel de la Terreur. Le silence s'est fait sur tous les bancs, Plaine, Montagne, Marais. Vous entendriez le ronflement des Euménides.

Ainsi, dans la Convention, chacun à son tour sort de son horizon ordinaire, de son tempérament, de sa spécialité. Un seul homme ne sort jamais de la sienne; un seul ne se prodigue pas en fonctions diverses. Pendant que les autres parcourent incessamment la circonférence, il se concentre de plus en plus. Il n'a qu'une fonction, toujours la même, le soupçon, l'accusation; les autres s'agitent autour de la ruche bourdonnante; ils vont, ils viennent, ils s'écartent. Robespierre seul est immobile. Toujours au même poste, immuable dans l'agitation universelle, il est l'œil fixe de 1193 qui veille sur la Terreur. Cela est pour beaucoup dans la fascination qu'il exerce.

Oili s'est -il vu jamais une assemblée d'hommes ainsi présents partout, occupés de tout, de ce qui est loin et de ce

qui est près, de l'ensemble et du détail, de l'infininient grand et de Finfiniment petit, d'armées et de médailles antiques, de peuples et de bibliothèques, d'échafauds et de vases étrusques? Ubiquité, universalité, c'est le nom de la Convention,

Avec tant d'audaces, pourquoi n'aurait-elle^ pas osé fonder une ère nouvelle? Elle l'osa. Fabre d'Églantine apporte à la fin de l'793 le nouveau calendrier; Romme le commente. Les Français avaient tant besoin d'oublier leur passé! Ils cherchèrent à oublier jusqu'aux noms antiques des jours, des mois, des saisons; ils crurent un moment être arrachés à leurs gothiques fondements. Jamais, dans le monde moderne, nation ne fit effort plus grand pour effacer ses souvenirs.

Bien, au reste, ne semblait mieux calculé, plus réfléchi, que cette révolte contre l'ère vulgaire. Les temps se partagent d'eux-mêmes : après la création, le Christ ; après le Christ, la Révolution. Tout était conforme à la science; l'égalité des jours et des nuits, à l'équinoxe d'automne, ouvrait au 22 septembre l'ère de Tégalité civile. Ainsi, on reflétait dans la loi les pensées constellées de l'univers. La grande République se trouve, comme une portion du firmament, inscrite dans la sphère céleste; elle s'ordonne comme Téquation de la géométrie des mondes. Quelle garantie pour l'édifice nouveau! Qui pourra le renverser puisqu'il a pour lui l'armée des étoiles?

Qui eût cru que cette géométrie humaine, si profondément calculée, s'écrivait sur le sable, et qu'après si peu d'années, il n'en resterait plus de traces? Les Olympiades, les années des consuls, ont duré pendant des siècles; l'Hégyre subsiste. L'ère de l'an I a passé avant la génération qui l'a fondée. Où sont les mois qui promettaient la moisson, germinal, messidor, fructidor? Ils ont passé comme ceux qui annonçaient les tempêtes, brumaire, frimaire, nivôse. Rien n'est resté, ni le printemps, ni l'hiver. Où senties fêtes du Génie, des Récompenses, de V Opinion?

Les cieuxont continué de graviter; ils ont ramené l'égalité des jours et des nuits; mais ils ont laissé périr l'égalité et la liberté promise, météores dissipés dans le vide. La

LA EÉPUBLTQUE 89

sphère poursuit sa course, sans s'apercevoir qu'au 22 septembre elle ne ramène plus avec elle l'ordre politique qui la prenait à témoin. Les astres n'ont point épousé la République de l'an I; ils ont mieux aimé leurs espaces déserts que les cieux sanglants de l'esprit humain. Les sans-culottides n'ont pu se populariser dans la plèbe des étoiles.

D'autre part, les peuples ont répudié l'ère nouvelle ; ils sont revenus à l'ancienne. Pourquoi? Parce que les hommes de la Révolution ont cru prématurément que l'âge de la science est arrivé, et qu'il servira désormais de base unique à toutes les conceptions. Une croyance antique qu'ils avaient négligée, soit crainte, soit mépris, s'est retrouvée; un fantôme a apparu : un souffle grêle, comme celui de Samuel, s'est fait sentir; l'édifice si savamment construit, appuyé sur les mondes, s'est évanoui.

Pourtant, la chimère de l'ère nouvelle a existé douze ans ; les peuples s'y étaient déjà accoutumés. Qui serait assez hardi pour affirmer que, dans les siècles des siècles, cet édifice ou un autre semblable ne se relèvera jamais?

Page 1