‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la Révolution (volume 2)Chapitre 2 sur 107 · LIVRE TREIZIEME, GUERRE CIVILE · texte numérisé non relu

LIVRE TREIZIEME, GUERRE CIVILE

LE 31 MAI l'793.

Jusqu'où peut aller raveuglement de parti quand on le porte dans l'histoire ! Nous nous refaisons à grand'peine, à la sueur de notre front, les passions des hommes de ce temps-là. Nous nous renfermons dans leur horizon, sans permettre que l'expérience qui a suivi nous éclaire d'un seul rayon; et, du fond de ces ténèbres posthumes, nous admirons les principaux révolutionnaires de ce qu'ils se sont entre-tués les uns les autres.

S'ils pouvaient renaître, combien ils se verraient euxmêmes avec d'autres yeux! Qu'ils jugeraient différemment

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leurs actes! Qu'ils apprendraient de choses en un jour, et combien le retour qu'ils feraient sur le passé serait instructif pour la postérité! Et nous, qui sommes cette postérité, nous, repoussons les dons de la vie, c'est-à-dire de l'expérience; nous fermons les yeux au jour qui apporte son enseignement avec lui. Pour juger les morts, nous retournons à l'ignorance et aux ténèbres des morts, sans pouvoir obtenir leur paix.

Le 24 mai, la Commune, Pache en tête, se présente à la barre de la Convention : « — Pouvez -vous sauver la République? ou devons-nous nous en charger? » — Le président Isnard répond. Mais les difficultés n'étaient plus de cellesque la déclamation peut dénouer.

On revit, le 31, à l'Hôtel de Ville, contre l'Assemblée, ce qui s'était passé au 10 août contre la royauté. Même discipline, même invasion nocturne de l'Hôtel de Ville. Quatre-vingt-seize inconnus y pénètrent dans la nuit, sous les noms de commissaires des quarante-huit sections. Ils cassent le conseil général deux fois renouvelé depuis le 10 août et qui déjà n'est plus de son temps ; presque aussitôt, le trouvant obéissant, ils le rétablissent. Pache reprend le rôle de Pétion.

Cette révolution communale se fit avec une précision; toute militaire. Chaque mouvement en avait été convenu d'avance. L'extrême passion se soumit à une règle d'un moment; chacun consentit à obéir quelques heures pour se faire une longue domination absolue. Le tocsin de THôtel de Ville, de Notre-Dame, fut d'abord le seul indice de bouleversement, car on n'avait pas réussi à tirer le canon d'alarmée Ainsi, cette révolution nouvelle, qui devait apporter tant de changements tragiques, se glisse dans les ténèbres. Quand le jour se leva le 31 mai, tout était consommé; il ne restait plus à la Commune qu'à intimer ses ordres à la Convention.

Ce qui rendait, en général, les mouvements irrésistibles, c'est que la violence du peuple y était pour un moment soumise au calcul. Il y avait à la fois la préméditation d'un conseil secret et l'explosion de la colère publique. Coups d'États populaires, tels que n'en fournit aucune autre révo-

lution; médités dans la nuit, comme les pièges d'un usurpateur, exécutés, le jour, par la main d'un peuple entier.

Le jour venu, tout Paris se trouva insurgé sans le savoir et sous les armes, les barrières fermées, n'attendant qu'un signal. Celles 3es sections qui d'abord avaient hésité, se ravisent; elles envoient en toute hâte leur adhésion au plus fort.

Ce fut une bien autre fournaise qu'au 10 août : cent mille hommes amassés autour de l'Assemblée, et des réserves d'hommes à pique jusque dans le bois de Boulogne; l'artillerie, mèche allumée, le tocsin, le canon d'alarme sur le Pont-Neuf, des convois de vivres préparés sur les places, distribués au peuple comme s'il s'agissait d'un siège en règle et d'affamer la Convention. Paris se fit, le 31 mai, une affaire personnelle de la querelle contrôles Girondins. Aussi ne parut-il à aucune époque pareille unanimité. Ceux qui ne se déclaraient pas contre eux les accusaient au moins d'orgueil et de témérité. Se croyaient-ils donc capables de tenir tête à la capitale ? Ils ne servaient qu'à compromettre les citoyens paisibles.

Pendant ce temps, que faisait la Convention? On avait vu auparavant un roi menacé dans son palais. Maintenant, c'est une Assemblée populaire assiégée par le peuple. D'abord, la majorité appartient incontestablement à ceux que la foule menace. Vergniaud fait décréter qu'Henriot, qui a tiré le canon d'alarme, sera mandé à la barre ; tous jurent de mourir à leur poste. Danton veut que l'on sauve le peuple de sa propre furie, en lui abandonnant la commission des Douze. Aux cris des orateurs se mêlent les cris des tribunes et des sectionnaires qui imposent leurs pétitions à l'Assemblée. Des heures se passent pour donner ou ôter la parole, et l'on n'entend qu'une clameur formée de la clameur de tous. Dans ce chaos, la voix de Vergniaud perce encore une fois : il a recours à un stratagème désespéré ; pour faire pencher les sections de son côté^ il proclame qu'elles ont bien mérité de la patrie. Ruse impuissante de l'éloquence aux abois! Une voix répond; c'est celle du procureur général syndic Lhuillîer. Le silence se fait; c'est pour entendre la demande de mise en accusation de Ver-

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gniaud, Brissot, Guadet, Gensonné, Buzot, Barbaroux, Roland, Lebrun, Clavières. Les bancs de l'Assemblée sont envahis par la foule, qui ordonne aux représentants de délibérer. Vergniaud propose d'aller se placer sous la protection des baïonnettes sur la place publique. Il sort, suivi de quelques Girondins. Mais la place publique est aussi hostile que le palais; il rentre presque aussitôt, le désespoir dans le cœur.

Alors, la grande autorité, Robespierre, se lève. Il promène la menace sur ses adversaires, déjà investis de touî côtés. — « Concluez donc, s'écrie Vergniaud. — Oui, je vais conclure, et contre vous. »

Cette froide parole a la puissance de ramener une sorte de calme. Aussi bien, le courage de l'Assemblée était à bout; pour première concession à la menace, elle supprime la commission des Douze. Depuis six heures du matin jusqu'à neuf heures et demie du soir, toutes les fureurs avaient été déchaînées. Un immense accablement suivit. C'est sans doute pour ne pas donner de prise dans les ténèbres, qu'il n'y eut pas de séance de nuit. Le palais redevient désert. A peine quelques sentinelles çàet là; le peuple et l'Assemblée se dispersent pleins de haines, que l'on se promet d'assouvir le lendemain. Madame Roland, seule, vient frapper à la porte de la Convention absente î Elle vient demander la mise en liberté de Roland, réveiller les courages éteints, essayer l'éloquence d'une femme au milieu de la panique. Il est trop tard de quelques moments'; les murs seuls l'entendraient. Au milieu de la ville muette, elle rentre chez elle. Des agents, membres du comité insurrecteur, frappent à sa porte. Ils l'arrêtent. Pauvre Gironde! Celle qui en était l'âme est déjà entraînée prisonnière à l'Abbaye, sous les barreaux de cette même chambre qui sera celle de Brissot et de Charlotte Corday.

Lesecond jour (1" juin) n'eut rien de décisif. L'Assemblée crut éloigner le danger, au moins de quelques heures, en évitant de se réunir officiellement avant le soir. D'autre part, Barrère, au nom du Comité de salut public, fait une proclamation qui atténue la portée de l'insurrection de la veille. On espérait endormir le peuple par des louanges ;

peut-être y eût-on réussi comme à l'ordinaire, si ses chefs eussent omis de le réveiller. Mais ils ne négligèrent rien pour empêcher sa colère de se refroidir. Le tocsin recommence à sonner; la Commune envoie son orateur, Hassenfratz, faire à l'Assemblée une nouvelle sommation de livrer les membres désignés par la haine publique.

Encore une fois, la Convention ne put se décider à obéir; elle décrète que l'affaire sera renvoyée à trois jours; décret qui ressemblait à une prière. Ces trois jours ne devaient pas lui être accordés. Ils paraissaient autant de siècles à la Commune insurgée, suspendue entre le crime et la légalité, tant qu'elle n'avait pas obtenu ses impérieuses requêtes.

Le 2 juin arrive, la Commune décide d'en finir. Dans toute la Révolution, il n'y eut guère de plus grand courage que celui de Lanjuinais, dénonçant et accusant du haut de la tribune asservie la Commune victorieuse et toute-puissante. Le boucher Legendre se jette sur lui et veut traquer ce taureau ; puis, vient le coup d'assommoir de la foule contre les Girondins, la sommation suprême : « Sauvez le peuple, ou nous vous déclarons qu'il va se sauver luimême. »

A ce moment, se montrent pour la première fois ceux que l'on devait appeler la Plaine. Comme dans tous les périls, ils se rangent du côté de la force. Seulement, à cette première défection éclatante, ils glorifient leur peur par un sophisme. C'est pour sauver leurs collègues qu'ils proposent de les arrêter provisoirement. Barrère et le Comité de salut public saisissent aux cheveux cette occasion, heureux de livrer leurs amis, sous prétexte de les protéger.

Comment ne pas accepter cette honorable transaction qui assure le salut de tous? Il suffit que les Girondins consentent à se suspendre de leurs pouvoirs, à se désarmer de leur autorité devant la volonté de la foule. Qui pourra se refuser à une demande aussi modérée?

Déjà, le plus violent, le plus déclamateur, Isnard, entrait, tête baissée, dans ce compromis; il obtenait le pardon de ses philippiques en se démettant. Mais un grand cou-

rage mit fin à ces condescendances. Ce fut encore Lanjuinais. En face d'une foule déchaînée, il ose se lever et dire : « J'ai, je crois, jusqu'ici montré quelque courage. N'attendez donc de moi ni démission^ ni suspension. »

Dans une révolution, les hommes qui, portés par le flot, osent tenter des entreprises hardies, ne sont pas rares; mais ceux qui, isolés avec ce qu'ils appellent le droit, osent tenir tête à la multitude, ont un génie plus fier. Seulement, comme ils n'ont pas le nombre avec eux, la gloire retentissante leur est refusée.

Au moment où elle allait se soumettre, la Convention, sur le conseil de Barrère, dont elle avait pris le tempérament, veut prouver qu'elle est libre. Elle descend en €orps vers le Carrousel et se mêle, comme Louis XVI dans sa dernière revue, aux troupes qui la gardaient et la menaçaient tout ensemble.

Elle essaye de sortir du côté des cours : Henriot à cheval lui ferme le passage; il tourne contre elle les gueules de ses canons. Les représentants avaient la tête nue, le président Hérault de Séchelles seul était couvert. Repoussés malgré cette apparence suppliante, ils se présentent au jardin et réussissent à j entrer. Marat les suit de loin; il les couvre d'invectives; il somme « ces lâches de rentrer». La Convention obéit.

Satisfaite de cette démonstration, affichant de se sentir libre au moment où elle se fait esclave, cachant ses peurs sous ses acclamations, confondant les menaces etlesvivatSj elle se hâte, à grands pas, vers la salle, pour v délibérer sous les épées et les fusils qui remplissent les tribunes.

Couthon lui vante l'indépendance dont elle jouit; il l'engage à en profiter sur-le-champ; pour déférer enfin aux vœux d'un peuple respectueux. L'Assemblée, harassée, épuisée, décrète brusquement qu'elle met en état d'arrestation chez eux, sous la sauvegarde du peuple français, ceux que la haine lui a dénoncés. C'étaient vingt Girondins, dix membres de la commission des Douze, les ministres Clavières et Lebrun, c'est-à-dire tous ceux qui , le matin, étaient les hommes de son choix, les représentants de son esprit.

Les Girondins, qui se voyaient proscrits d'avance, s'étaient réunis à l'écart; ils se concertaient en secret. D'autres, tels que Lanjuinais, Barbaroux, Gorsas, étaient venus affronter leurs ennemis. Louvet, Rabaud Saint-Étienne erraient çà et là, se répétant tout bas les mots funèbres : 2lla suprema dies! Nous savons comment, en des circonsances de ce genre, poursuivis comme des bêtes fauves à travers une ville immense, il est difficile de se rejoindre, de se rencontrer, d'aviser en commun à une résolution désespérée. On se cherche sans se trouver; si quelques-uns réussissent à s'entendre, il est trop tard, ou a déjà le couteau sous la gorge. C'est aussi ce qu'éprouvèrent les Girondins. Plusieurs, retenus par la crainte, ne furent aperçus nulle part. D'autres, que l'on nommait le Marais, se sentirent pour toujours vaincus par l'excès du péril. Ils se vouèrent désormais, pour le reste de leur vie, au culte de la force quelle qu'elle fût; et cette démission morale, ils devaient l'appeler un peu jjIus tard habileté ou fatalité. De ce jour-là, ils renoncent à parler. Se taire, s'enfouir au pied de la Montagne, devenir un instrument invisible entre les mains du vainqueur, un vote aveugle, ce fut leur suprême ambition. « Qu'avez-vous fait depuis ce temps? — J'ai vécu. » Cette réponse de Sieyès est celle de tout le Marais. La plupart s'apprêtent à sanctionner tout ce qui leur sera proposé, à la seule condition qu'on leur laisse la vie.

La plus grande puissance de changement chez les hommes est la peur; elle est bien autrement forte que la haine, qui lui cède toujours. Quand elle a pénétré dans le cœur, elle y reste maîtresse, parce que les jours, les années, ne la vieillissent pas; parce qu'elle est toujours nouvelle; parce que le moindre incident, la moindre ombre la restaure, la réveille, lui r^nd sa première vigueur. C'est sans doute à cause de cette puissance infinie de renouvellement, que les anciens en faisaient une déesse. J'ai vu des hommes actifs, entreprenants, changés par elle en un clin d'œil, devenir, à son exemple, muets le reste de leurs jours jusqu'au tombeau.

Et qu'est-ce, lorsqu'au lieu d'un individu, c'est une gé-

Dération entière, ou seulement une majorité d'Assemblée qui en est frappée? On l'a vu le 31 mai 1*793 . La majorité de la Convention se soumit à la minorité, sauf à l'écraser dès que l'occasion commode s'en présenterait.

Combien, en effet, cette même puissance, la peur, est fantasque ! Malheur à qui se fie à l'amitié de cette déesse livide! Comme elle aime à changer d'objet, de lieu, de parti, de bourreau, d'échafaud et de victimes! Nulle faction ne peut se l'approprier. Son plaisir est de passer de l'un à l'autre, de tuer l'un par l'autre. Le 31 mai s'appuie sur elle. Fondements chimériques, puisque les vainqueurs sont certains d'être livrés sitôt que la force, ou la fortune, ou le peuple, ou la crainte fera mine de les abandonner.

Qui peut dire la mobilité, l'inconstance de ces grandes assemblées? Souvent ceux qui y font le moins de bruit y décident, à l'improviste, de la destinée de tous. On s'accoutume à les prendre pour des choses, parce qu'ils sont comme elles dociles et muets. Mais le moment vient où ces choses redeviennent des hommes; alors le calcul des plus habiles est aussitôt détruit. Les Girondins étaient maîtres absolus de l'Assemblée le 2 juin, au matin; ils sont proscrits par elle avant le soir. Cette inconstance de la Convention n'instruira en rien les vainqueurs ; ils l'éprouveront à leur tour, sans que leur expérience profite à leurs descendants. Les rois et les princes seuls profiteront de ces leçons.

La veille du 31 mai, dans les conciliabules de la Commune, on avait revu chez quelques-uns la pensée des massacres de septembre. Ils proposaient de les recommencer. Le maire Pache et la Commune repoussèrent ces barbaries, qui s'appuyaient de l'exemple de la Saint-Barthélémy. Le tocsin de Charles IX résonnait encore aux oreilles des modernes ligueurs. « A minuit, s'écrie l'un d'eux, Coligny était à la cour; à une heure, il avait cessé d'exister. » Par quelle aberration en venait-on à confondre le chef des hérétiques et les chefs des Girondins? Sans doute, la haine allait chercher des encouragements dans le passé même que l'on détestait le plus.

Dans ces journées, l'autorité de Marat fut souveraine ;

il éclipsa tout le inonde. Les Jacobins les plus altiers sont à sa suite. Quand la Convention, intimidée, décrète les listes de proscription, c'est Marat qui les refait à son gré. Il use envers Ducos, Dussaulxet Lanthenasde la clémence d'Auguste; il efface leurs noms de sa propre autorité royale, tout en insultant ceux qu'il protège. Mais, pour trois noms qu'il retranche, il en propose deux autres : Fermont et Valazé. Il sonne le tocsin de ces journées, et c'est lui aussi qui les expiera le premier. Déjà, dans la foule fascinée qui le suit, Charlotte Corday n'aperçoit de loin que Marat.

Des Girondins, mis en arrestation dans leurs domiciles, auraient pu s'échapper dans l'incertitude des premiers jours. Ils refusèrent de le tenter. Madame Roland en donne pour elle-même une raison qui s'applique à ses amis : ils croyaient que la vue de leur oppression soulèverait la conscience publique, et qu'ils serviraient mieux leur cause prisonniers que libres. Erreur que nous avons tous partagée, prisonniers, proscrits de tous les partis. Nous avons tous cru, à certains moments, que plus nous serions opprimés, plus cela exciterait l'indignation de la France. Nous nous sommes tous trompés; la France ne s'indigne presque jamais contre le plus fort, de quelque prix qu'il faille payer la victoire. Nous ressemblons encore à nos ancêtres, qui se mirent à adorer César depuis qu'il leur eut coupé le poing droit. Quand on vit les Girondins désarmés, enfermés sous la garde de gendarmes, beaucoup de leurs plus zélés partisans commencèrent à les croire coupables de quelque crime inconnu.

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